The Project Gutenberg EBook of Georges, by Alexandre Dumas

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Title: Georges

Author: Alexandre Dumas

Release Date: April 27, 2006 [EBook #18271]

Language: French

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Alexandre Dumas

GEORGES

(1843)




Table des matires


Chapitre I--L'le de France.
Chapitre II--Lions et lopards.
Chapitre III--Trois enfants.
Chapitre IV--Quatorze ans aprs.
Chapitre V--L'enfant prodigue.
Chapitre VI--Transfiguration.
Chapitre VII--La berloque.
Chapitre VIII--La toilette du ngre marron.
Chapitre IX--La rose de la rivire noire.
Chapitre X--Le bain.
Chapitre XI--Le prix des ngres.
Chapitre XII--Le bal.
Chapitre XIII--Le ngrier.
Chapitre XIV--Philosophie ngrire.
Chapitre XV--La bote de Pandore.
Chapitre XVI--La demande en mariage.
Chapitre XVII--Les courses.
Chapitre XVIII--Laza.
Chapitre XIX--Le Yams.
Chapitre XX--Le rendez-vous.
Chapitre XXI--Le refus.
Chapitre XXII--La rvolte.
Chapitre XXIII--Un coeur de pre.
Chapitre XXIV--Les grands bois.
Chapitre XXV--Juge et bourreau.
Chapitre XXVI--La chasse aux ngres.
Chapitre XXVII--La rptition.
Chapitre XXVIII--L'glise du Saint-Sauveur.
Chapitre XXIX--Le _Leycester_.
Chapitre XXX--Le combat.
Bibliographie--OEuvres compltes.




Chapitre I--L'le de France


Ne vous est-il pas arriv quelquefois, pendant une de ces longues,
tristes et froides soires d'hiver, o, seul avec votre pense, vous
entendiez le vent siffler dans vos corridors, et la pluie fouetter
contre vos fentres; ne vous est-il pas arriv, le front appuy contre
votre chemine, et regardant, sans les voir, les tisons ptillants dans
l'tre; ne vous est-il pas arriv, dis-je, de prendre en dgot notre
climat sombre, notre Paris humide et boueux, et de rver quelque oasis
enchante, tapisse de verdure et pleine de fracheur, o vous puissiez,
en quelque saison de l'anne que ce ft, au bord d'une source d'eau
vive, au pied d'un palmier,  l'ombre des jambosiers, vous endormir peu
 peu dans une sensation de bien-tre et de langueur?

Eh bien, ce paradis que vous rviez existe; cet Eden que vous convoitiez
vous attend; ce ruisseau qui doit bercer votre somnolente sieste tombe
en cascade et rejaillit en poussire; le palmier qui doit abriter votre
sommeil abandonne  la brise de la mer ses longues feuilles, pareilles
au panache d'un gant. Les jambosiers, couverts de leurs fruits iriss,
vous offrent leur ombre odorante. Suivez-moi; venez.

Venez  Brest, cette soeur guerrire de la commerante Marseille,
sentinelle arme qui veille sur l'Ocan; et l, parmi les cent vaisseaux
qui s'abritent dans son port, choisissez un de ces bricks  la carne
troite,  la voilure lgre; aux mts allongs comme en donne  ces
hardis pirates le rival de Walter Scott, le potique romancier de la
mer. Justement nous sommes en septembre, dans le mois propice aux longs
voyages. Montez  bord du navire auquel nous avons confi notre commune
destine, laissons l't derrire nous, et voguons  la rencontre du
printemps. Adieu, Brest! Salut, Nantes! Salut, Bayonne! Adieu, France!

Voyez-vous,  notre droite, ce gant qui s'lve  dix mille pieds de
hauteur, dont la tte de granit se perd dans les nuages, au-dessus
desquels elle semble suspendue, et dont,  travers l'eau transparente,
on distingue les racines de pierre qui vont s'enfonant dans l'abme?
C'est le pic de Tnriffe, l'ancienne Nivaria, c'est le rendez-vous des
aigles de l'Ocan que vous voyez tourner autour de leurs aires et qui
vous paraissent  peine gros comme des colombes. Passons, ce n'est point
l le but de notre course; ceci n'est que le parterre de l'Espagne, et
je vous ai promis le jardin du monde.

Voyez-vous,  notre gauche, ce rocher nu et sans verdure que brle
incessamment le soleil des tropiques? C'est le roc o fut enchan six
ans le Promthe moderne; c'est le pidestal o l'Angleterre a lev
elle-mme la statue de sa propre honte; c'est le pendant du bcher de
Jeanne d'Arc et de l'chafaud de Marie Stuart; c'est le Golgotha
politique, qui fut dix-huit ans le pieux rendez-vous de tous les
navires; mais ce n'est point encore l que je vous mne. Passons, nous
n'avons plus rien  y faire: la rgicide Sainte Hlne est veuve des
reliques de son martyr.

Nous voil au cap des Temptes. Voyez-vous cette montagne qui s'lance
au milieu des brumes? C'est ce mme gant Adamastor qui apparut 
l'auteur de _La Lusiade_. Nous passons devant l'extrmit de la terre;
cette pointe qui s'avance vers nous, c'est la proue du monde. Aussi,
regardez comme l'Ocan s'y brise furieux mais impuissant, car ce
vaisseau-l ne craint pas ses temptes, car il fait voile pour le port
de l'ternit, car il a Dieu mme pour pilote. Passons; car, au del de
ces montagnes verdoyantes, nous trouverons des terres arides et des
dserts brls par le soleil. Passons: je vous ai promis de fraches
eaux, de doux ombrages, des fruits sans cesse mrissants et des fleurs
ternelles.

Salut  l'ocan Indien, o nous pousse le vent d'ouest: salut au thtre
des _Mille et une Nuits_; nous approchons du but de notre voyage. Voici
Bourbon la mlancolique, ronge par un volcan ternel. Donnons un coup
d'oeil  ses flammes et un sourire  ses parfums; puis filons quelques
noeuds encore, et passons entre l'le Plate et le Coin-de-Mire; doublons
la pointe aux Canonniers; arrtons-nous au pavillon. Jetons l'ancre, la
rade est bonne; notre brick, fatigu de sa longue traverse, demande du
repos. D'ailleurs, nous sommes arrivs car cette terre, c'est la terre
fortune que la nature semble avoir cache aux confins du monde, comme
une mre jalouse cache aux regards profanes la beaut virginale de sa
fille; car cette terre, c'est la terre promise, c'est la perle de
l'ocan Indien, c'est l'le de France.

Maintenant, chaste fille des mers, soeur jumelle de Bourbon, rivale
fortune de Ceylan, laisse-moi soulever un coin de ton voile pour te
montrer  l'tranger ami, au voyageur fraternel qui m'accompagne;
laisse-moi dnouer ta ceinture; oh! la belle captive! car nous sommes
deux plerins de France et peut-tre un jour la France pourra-t-elle te
racheter, riche fille de l'Inde, au prix de quelque pauvre royaume
d'Europe.

Et vous qui nous avez suivis des yeux et de la pense, laissez-moi
maintenant vous dire la merveilleuse contre, avec ses champs toujours
fertiles, avec sa double moisson, avec son anne faite de printemps et
d'ts qui se suivent et se remplacent sans cesse l'un l'autre,
enchanant les fleurs aux fruits, et les fruits aux fleurs. Laissez-moi
dire l'le potique qui baigne ses pieds dans la mer, et qui cache sa
tte dans les nuages; autre Vnus ne, comme sa soeur, de l'cume des
flots, et qui monte de son humide berceau  son cleste empire, toute
couronne de jours tincelants et de nuits toiles, ternelles parures
qu'elle tenait de la main du Seigneur lui-mme, et que l'Anglais n'a pas
encore pu lui drober.

Venez donc, et, si les voyages ariens ne vous effrayent pas plus que
les courses maritimes, prenez, nouveau Clophas, un pan de mon manteau,
et je vais vous transporter avec moi sur le cne renvers du Pieterboot,
la plus haute montagne de l'le aprs le piton de la rivire Noire.
Puis, arrivs l, nous regarderons de tous cts, et successivement 
droite,  gauche, devant et derrire, au-dessous de nous et au-dessus de
nous.

Au-dessus de nous vous le voyez c'est un ciel toujours pur, tout
constell d'toiles: c'est une nappe d'azur o Dieu soulve sous chacun
de ses pas une poussire d'or, dont chaque atome est un monde.

Au-dessous de nous, c'est l'le tout entire tendue  nos pieds, comme
une carte gographique de cent quarante-cinq lieues de tour, avec ses
soixante rivires qui semblent d'ici des fils d'argent destins  fixer
la mer autour du rivage, et ses trente montagnes tout empanaches de
bois de nattes, de takamakas et de palmiers. Parmi toutes ces rivires,
voyez les cascades du Rduit et de la Fontaine, qui, du sein des bois o
elles prennent leur source, lancent au galop leurs cataractes pour
aller, avec une rumeur retentissante comme le bruit d'un orage, 
l'encontre de la mer qui les attend, et qui, calme ou mugissante, rpond
 leurs dfis ternels, tantt par le mpris, tantt par la colre;
lutte de conqurants  qui fera dans le monde plus de ravages et plus de
bruit: puis, prs de cette ambition trompe, voyez la grande rivire
Noire, qui roule tranquillement son eau fcondante, et qui impose son
nom respect  tout ce qui l'environne, montrant ainsi le triomphe de la
sagesse sur la force, et du calme sur l'emportement. Parmi toutes ces
montagnes, voyez encore le morne Brabant, sentinelle gante place sur
la pointe septentrionale de l'le pour la dfendre contre les surprises
de l'ennemi et briser les fureurs de l'Ocan. Voyez le piton des
Trois-Mamelles  la base duquel coulent la rivire du Tamarin et la
rivire du Rempart, comme si l'Isis indienne avait voulu justifier en
tout son nom. Voyez enfin le Pouce, aprs le Pieterboot, o nous sommes,
le pic le plus majestueux de l'le, et qui semble lever un doigt au ciel
pour montrer au matre et  ses esclaves qu'il y a au-dessus de nous un
tribunal qui fera justice  tous deux.

Devant nous, c'est le port Louis, autrefois le port Napolon, la
capitale de l'le, avec ses nombreuses maisons en bois, ses deux
ruisseaux qui,  chaque orage, deviennent des torrents, son le des
Tonneliers qui en dfend les approches, et sa population bariole qui
semble un chantillon de tous les peuples de la terre, depuis le crole
indolent qui se fait porter en palanquin s'il a besoin de traverser la
rue, et pour qui parler est une si grande fatigue qu'il a habitu ses
esclaves  obir  son geste, jusqu'au ngre que le fouet conduit le
matin au travail et que le fouet ramne du travail le soir. Entre ces
deux extrmits de l'chelle sociale, voyez les lascars verts et rouges,
que vous distinguez  leurs turbans, qui ne sortent pas de ces deux
couleurs, et  leurs traits bronzs, mlange du type malais et du type
malabar. Voyez le ngre Yoloff, de la grande et belle race de la
Sngambie, au teint noir comme du jais, aux yeux ardents comme des
escarboucles, aux dents blanches comme des perles; le Chinois court, 
la poitrine plate et aux paules larges; avec son crne nu, ses
moustaches pendantes, son patois que personne n'entend et avec lequel
cependant tout le monde traite: car le Chinois vend toutes les
marchandises, fait tous les mtiers, exerce toutes les professions; car
le Chinois, c'est le juif de la colonie; les Malais, cuivrs, petits,
vindicatifs, russ, oubliant toujours un bienfait, jamais une injure;
vendant, comme les bohmiens, de ces choses que l'on demande tout bas;
les Mozambiques, doux, bons et stupides, et estims seulement  cause de
leur force; les Malgaches, fins, russ, au teint olivtre, au nez pat
et aux grosses lvres, et qu'on distingue des ngres du Sngal au
reflet rougetre de leur peau; les Namaquais, lancs, adroits et fiers,
dresss ds leur enfance  la chasse du tigre et de l'lphant, et qui
s'tonnent d'tre transports sur une terre o il n'y a plus de monstres
 combattre; enfin, au milieu de tout cela, l'officier anglais en
garnison dans l'le ou en station dans le port; l'officier anglais, avec
son gilet rond carlate, son schako en forme de casquette, son pantalon
blanc; l'officier anglais qui regarde du haut de sa grandeur croles et
multres, matres et esclaves, colons et indignes, ne parle que de
Londres, ne vante que l'Angleterre, et n'estime que lui-mme. Derrire
nous, Grand-Port, autrefois Port Imprial, premier tablissement des
Hollandais, mais abandonn depuis par eux, parce qu'il est au vent de
l'le et que la mme brise qui y a conduit les vaisseaux les empche
d'en sortir. Aussi, aprs tre tomb en ruine, n'est-ce aujourd'hui
qu'un bourg dont les maisons se relvent  peine, une anse o la
golette vient chercher un abri contre le grappin du corsaire, des
montagnes couvertes de forts auxquelles l'esclave demande un refuge
contre la tyrannie du matre; puis, en ramenant les yeux vers nous, et
presque sous nos pieds, nous distinguerons, sur le revers des montagnes
du port, Moka, tout parfum d'alos, de grenades et de cassis; Moka,
toujours si frais, qu'il semble replier le soir les trsors de sa parure
pour les taler le matin; Moka, qui se fait beau chaque jour comme les
autres cantons se font beaux pour les jours de fte; Moka, qui est le
jardin de cette le, que nous avons appele le jardin du monde.

Reprenons notre premire position; faisons face  Madagascar, et jetons
les yeux sur notre gauche:  nos pieds, au del du Rduit, ce sont les
plaines Williams, aprs Moka le plus dlicieux quartier de l'le, et que
termine, vers les plaines Saint-Pierre, la montagne du Corps-de-Garde,
taille en croupe de cheval; puis par del les Trois-Mamelles et les
grands bois, le quartier de la Savane, avec ses rivires au doux nom,
qu'on appelle les rivires des Citronniers, du Bain-des-Ngresses et de
l'Arcade, avec son port si bien dfendu par l'escarpement mme de ses
ctes, qu'il est impossible d'y aborder autrement qu'en ami; avec ses
pturages rivaux de ceux des plaines de Saint-Pierre, avec son sol
vierge encore comme une solitude de l'Amrique; enfin, au fond des bois,
le grand bassin o se trouvent de si gigantesques murnes, que ce ne
sont plus des anguilles, mais des serpents, et qu'on les a vues
entraner et dvorer vivants des cerfs poursuivis par des chasseurs et
des ngres marrons qui avaient eu l'imprudence de s'y baigner.

Enfin, tournons-nous vers notre droite: voici le quartier du Rempart,
domin par le morne de la Dcouverte, au sommet duquel se dressent des
mts de vaisseaux qui, d'ici, nous semblent fins et dlis comme des
branches de saule; voici le cap Malheureux, voici la baie des Tombeaux,
voici l'glise des Pamplemousses. C'est dans ce quartier que s'levaient
les deux cabanes voisines de madame de La Tour et de Marguerite; c'est
au cap Malheureux que se brisa le _Saint-Gran_; c'est  la baie des
Tombeaux qu'on retrouva le corps d'une jeune fille tenant un portrait
serr dans sa main; c'est  l'glise des Pamplemousses, et deux mois
aprs, que, cte  cte avec cette jeune fille, un jeune homme du mme
ge  peu prs fut enterr. Or, vous avez devin dj le nom des deux
amants que recouvre le mme tombeau: c'est Paul et Virginie, ces deux
alcyons des tropiques, dont la mer semble, en gmissant sur les rcifs
qui environnent la cte, pleurer sans cesse la mort, comme une tigresse
pleure ternellement ses enfants dchirs par elle mme dans un
transport de rage ou dans un moment de jalousie.

Et maintenant, soit que vous parcouriez l'le de la passe de Descorne,
au sud-ouest, ou de Mahebourg au petit Malabar, soit que vous suiviez
les ctes ou que vous enfonciez dans l'intrieur, soit que vous
descendiez les rivires ou que vous gravissiez les montagnes, soit que
le disque clatant du soleil embrase la plaine de rayons de flamme, soit
que le croissant de la lune argente les mornes de sa mlancolique
lumire, vous pouvez, si vos pieds se lassent, si votre tte
s'appesantit, si vos yeux se ferment, si, enivr par les manations
embaumes du rosier de la Chine, du jasmin de l'Espagne ou du
frangipanier, vous sentez vos sens se dissoudre mollement comme dans une
ivresse d'opium, vous pouvez, O mon compagnon, cder sans crainte et
sans rsistance  l'intime et profonde volupt du sommeil indien.
Couchez-vous donc sur l'herbe paisse, dormez tranquille et
rveillez-vous sans peur, car ce lger bruit qui fait en s'approchant
frissonner le feuillage, ces deux yeux noirs et scintillants qui se
fixent sur vous, ce ne sont ni le frlement empoisonn du bouqueira de
la Jamaque, ni les yeux du tigre de Bengale. Dormez tranquille et
rveillez-vous sans peur; jamais l'cho de l'le n'a rpt le
sifflement aigu d'un reptile, ni le hurlement nocturne d'une bte de
carnage. Non, c'est une jeune ngresse qui carte deux branches de
bambou pour y passer sa jolie tte et regarder avec curiosit l'Europen
nouvellement arriv. Faites un signe, sans mme bouger de votre place,
et elle cueillera pour vous la banane savoureuse, la mangue parfume ou
la gousse du tamarin; dites un mot, et elle vous rpondra de sa voix
gutturale et mlancolique: Mo sellave mo faire a que vous vi. Trop
heureuse si un regard bienveillant ou une parole de satisfaction vient
la payer de ses services, alors elle offrira de vous servir de guide
vers l'habitation de son matre. Suivez-la, n'importe o elle vous mne;
et, quand vous apercevrez une jolie maison avec une avenue d'arbres,
avec une ceinture de fleurs, vous serez arriv; ce sera la demeure du
planteur, tyran ou patriarche, selon qu'il est bon ou mchant; mais,
qu'il soit l'un ou l'autre, cela ne vous regarde pas et vous importe
peu. Entrez hardiment, allez vous asseoir  la table de la famille;
dites: Je suis votre hte. et alors la plus riche assiette de Chine,
charge de la plus belle main de bananes, le gobelet argent au fond de
cristal, et dans lequel moussera la meilleure bire de l'le, seront
poss devant vous; et, tant que vous voudrez, vous chasserez avec son
fusil dans ses savanes, vous pcherez dans sa rivire avec ses filets;
et, chaque fois que vous viendrez vous-mme ou que vous lui adresserez
un ami, on tuera le veau gras; car ici l'arrive d'un hte est une fte,
comme le retour de l'enfant prodigue tait un bonheur.

Aussi les Anglais, ces ternels jalouseurs de la France, avaient-ils
depuis longtemps les yeux fixs sur sa fille chrie, tournant sans cesse
autour d'elle, essayant tantt de la sduire par de l'or, tantt de
l'intimider par les menaces: mais  toutes ces propositions la belle
crole rpondait par un suprme ddain, si bien qu'il fut bientt
visible que ses amants, ne pouvant l'obtenir par sduction, voulaient
l'enlever par violence, et qu'il fallut la garder  vue comme une
_monja_ espagnole. Pendant quelque temps elle en fut quitte pour des
tentatives sans importance, et par consquent sans rsultat; mais enfin
l'Angleterre, n'y pouvant plus tenir, se jeta sur elle  corps perdu,
et, comme l'le de France apprit un matin que sa soeur Bourbon venait
dj d'tre enleve, elle invita ses dfenseurs  faire sur elle
meilleure garde encore que par le pass, et l'on commena tout de bon 
aiguiser les couteaux et  faire rougir les boulets, car de moment en
moment on attendait l'ennemi.

Le 23 aot 1810, une effroyable canonnade qui retentit par toute l'le
annona que l'ennemi tait arriv.




Chapitre II--Lions et lopards


C'tait  cinq heures du soir, et vers la fin d'une de ces magnifiques
journes d't inconnues dans notre Europe. La moiti des habitants de
l'le de France, disposs en amphithtre sur les montagnes qui dominent
Grand-Port, regardaient haletants la lutte qui se livrait  leurs pieds,
comme autrefois les Romains, du haut du cirque, se penchaient sur une
chasse de gladiateurs ou sur un combat de martyrs.

Seulement, cette fois, l'arne tait un vaste port tout environn
d'cueils, o les combattants s'taient fait chouer pour ne pas reculer
quand mme, et pouvoir, dgags du soin embarrassant de la manoeuvre, se
dchirer  leur aise; seulement, pour mettre fin  cette naumachie
terrible, il n'y avait pas de vestales au pouce lev; c'tait, on le
comprenait bien, une lutte d'extermination, un combat mortel; aussi les
dix mille spectateurs qui y assistaient gardaient-ils un anxieux
silence; aussi la mer, si souvent grondeuse dans ces parages, se
taisait-elle elle-mme pour qu'on ne perdt pas un mugissement de ces
trois cents bouches  feu.

Voici ce qui tait arriv:

Le 20 au matin, le capitaine de frgate Duperr, venant de Madagascar
mont sur la _Bellone_, et suivi de la _Minerve_, du _Victor_, du
_Ceylan_ et du _Windham_, avait reconnu les montagnes du Vent, de l'le
de France. Comme trois combats prcdents, dans lesquels il avait t
constamment vainqueur, avaient amen de graves avaries dans sa flotte,
il avait rsolu d'entrer dans le grand port et de s'y radouber; c'tait
d'autant plus facile que, comme on le sait, l'le,  cette poque, tait
encore toute  nous, et que le pavillon tricolore, flottant sur le fort
de l'le de la Passe et sur son trois-mts mouill  ses pieds, donnait
au brave marin l'assurance d'tre reu par des amis. En consquence, le
capitaine Duperr ordonna de doubler l'le de la Passe, situe  deux
lieues  peu prs en avant de Mahebourg, et, pour excuter cette
manoeuvre, ordonna que la corvette _Victor_ passerait la premire; que
la _Minerve,_ le _Ceylan_ et la _Bellone_ la suivraient, et que le
_Windham_ fermerait la marche. La flottille s'avana donc, chaque
btiment venant  la suite de l'autre, le peu de largeur du goulet ne
permettant pas  deux vaisseaux de passer de front.

Lorsque le _Victor_ ne fut plus qu' une porte de canon du trois-mts
emboss sous le fort, ce dernier indiqua par ses signaux que les Anglais
croisaient en vue de l'le. Le capitaine Duperr rpondit qu'il le
savait parfaitement, et que la flotte qu'on avait aperue se composait
de _La_ _Magicienne_, de la _Nreide_, du _Syrius_ et de l'_Iphignie_,
commands par le commodore Lambert; mais que, comme, de son ct, le
capitaine Hamelin stationnait sous le vent de l'le avec
_L'Entreprenant, La Manche,_ l'_Astre_, on tait en force pour accepter
le combat si l'ennemi le prsentait.

Quelques secondes aprs, le capitaine Bouvet, qui marchait le second,
crut remarquer des dispositions hostiles dans le btiment qui venait de
faire des signaux. D'ailleurs, il avait beau l'examiner dans tous ses
dtails avec le coup d'oeil perant qui trompe si rarement le marin, il
ne le reconnaissait pas pour appartenir  la marine franaise. Il fit
part de ses observations au capitaine Duperr, qui lui rpondit de
prendre ses prcautions, et que lui allait prendre les siennes. Quant au
_Victor_, il fut impossible de le renseigner; il tait trop en avant, et
tout signe qu'on lui et fait et t vu du fort et du vaisseau suspect.

Le _Victor_ continuait donc de s'avancer sans dfiance, pouss par une
jolie brise du sud-est, ayant tout son quipage sur le pont, tandis que
les deux btiments qui le suivent regardent avec anxit les mouvements
du trois-mts et du fort; tous deux cependant conservent encore des
apparences amies; les deux navires qui se trouvent au travers l'un de
l'autre changent mme quelques paroles. Le _Victor_ continue son
chemin; il a dj dpass le fort, quand tout  coup une ligne de fume
apparat aux flancs du btiment emboss et au couronnement du fort.
Quarante-quatre pices de canon tonnent  la fois, enfilant de biais la
corvette franaise, trouant sa voilure, fouillant son quipage, brisant
son petit hunier, tandis qu'en mme temps les couleurs franaises
disparaissent du fort et du trois-mts et font place au drapeau anglais.
Nous avons t dupes de la supercherie; nous sommes tombs dans le
pige.

Mais, au lieu de rebrousser chemin, ce qui lui serait possible encore en
abandonnant la corvette qui lui sert de mouche, et qui, revenue de sa
surprise, rpond au feu du trois-mts par celui de ses deux pices de
chasse, le capitaine Duperr fait un signal au _Windham_, qui reprend la
mer, et ordonne  la _Minerve_ et au _Ceylan_ de forcer la passe.
Lui-mme les soutiendra, tandis que le _Windham_ ira prvenir le reste
de la flotte franaise de la position o se trouvent les quatre
btiments.

Alors les navires continuent de s'avancer, non plus avec la scurit du
_Victor_, mais mche allume, chaque homme  son poste, et dans ce
profond silence qui prcde toujours les grandes crises. Bientt la
_Minerve_ se trouve bord  bord avec le trois-mts ennemi; mais, cette
fois, c'est elle qui le prvient: vingt-deux bouches  feu s'enflamment
 la fois; la borde porte en plein bois; une partie du bastingage du
btiment anglais vole en morceaux; quelques cris touffs se font
entendre; puis,  son tour, il tonne de toute sa batterie et renvoie 
la _Minerve_ les messagers de mort qu'il vient d'en recevoir, tandis que
l'artillerie du fort plonge de son ct sur elle, mais sans lui faire
d'autre mal que de lui tuer quelques hommes et de lui couper quelques
cordages.

Puis vient le _Ceylan_, joli brick de 22 canons, pris, comme le
_Victor_, la _Minerve_ et le _Windham_, quelques jours auparavant sur
les Anglais, et qui, comme le _Victor_ et la _Minerve_, allait combattre
pour la France, sa nouvelle matresse. Il s'avana lger et gracieux
comme un oiseau de mer qui rase les flots. Puis, arriv en face du fort
et du trois-mts, le fort, le trois-mts et le _Ceylan_ s'enflammrent
ensemble, confondant leur bruit, tant ils avaient tir en mme temps, et
mlant leur fume, tant ils taient proches l'un de l'autre.

Restait le capitaine Duperr, qui montait la _Bellonne_.

C'tait dj  cette poque un des plus braves et des plus habiles
officiers de notre marine. Il s'avana  son tour, serrant l'le de la
Passe plus prs que n'avait fait aucun des autres btiments; puis, 
bout portant, flanc contre flanc, les deux bords s'enflammrent,
changeant la mort  porte de pistolet. La passe tait force; les
quatre btiments taient dans le port; ils se rallient alors  la
hauteur des Aigrettes, et vont jeter l'ancre entre l'le aux Singes et
la Pointe de la Colonie.

Aussitt le capitaine Duperr se met en communication avec la ville, et
il apprend que l'le Bourbon est prise, mais que, malgr ses tentatives
sur l'le de France, l'ennemi n'a pu s'emparer que de l'le de la Passe.
Un courrier est  l'instant mme expdi au brave gnral Decaen,
gouverneur de l'le, pour le prvenir que les quatre btiments franais,
le _Victor,_ la _Minerve,_ le _Ceylan_ et la _Bellone_, sont 
Grand-Port. Le 21,  midi, le gnral Decaen reoit cet avis, le
transmet au capitaine Hamelin, qui donne aux navires qu'il a sous sa
direction l'ordre d'appareiller, expdie  travers terres des renforts
d'hommes au capitaine Duperr, et le prvient qu'il va faire ce qu'il
pourra pour arriver  son secours attendu que tout lui fait croire qu'il
est menac par des forces suprieures.

En effet, en cherchant  mouiller dans la rivire Noire, le 21,  quatre
heures du matin, le _Windham_ avait t pris par la frgate anglaise
_Syrius_. Le capitaine Pym, qui la commandait, avait appris alors que
quatre btiments franais, sous les ordres du capitaine Duperr, taient
entrs  Grand-Port, o le vent les retenait; il en avait aussitt donn
avis aux capitaines de _La_ _Magicienne_ et de l'_Iphignie_, et les
trois frgates taient parties aussitt: le _Syrius_ remontait vers
Grand-Port en passant sous le vent, et les deux autres frgates relevant
par le vent pour atteindre le mme point.

Ce sont ces mouvements qu'a vus le capitaine Hamelin, et qui, par leur
rapport avec la nouvelle qu'il apprend, lui font croire que le capitaine
Duperr va tre attaqu. Il presse donc lui-mme son appareillage; mais,
quelque diligence qu'il fasse, il n'est prt que le 22 au matin. Les
trois frgates anglaises ont trois heures d'avance sur lui, et le vent,
qui se fixe au sud-est et qui frachit de moment en moment, va augmenter
encore les difficults qu'il doit prouver pour arriver  Grand-Port.

Le 21 au soir, le gnral Decaen monte  cheval, et,  cinq heures du
matin, il arrive  Mahebourg, suivi des principaux colons et de ceux de
leurs ngres sur lesquels ils croient pouvoir compter. Matres et
esclaves sont arms de fusils, et, dans le cas o les Anglais
tenteraient de dbarquer, ils ont chacun cinquante coups  tirer. Une
entrevue a lieu aussitt entre lui et le capitaine Duperr.

 midi, la frgate anglaise _Syrius_, qui est passe sous le vent de
l'le, et qui, par consquent, a prouv moins de difficults sur sa
route que les deux frgates, parat  l'entre de la passe, rallie le
trois-mts emboss prs du fort et que l'on a reconnu pour tre la
frgate la _Nride_, capitaine Willoughby, et toutes deux, comme si
elles comptaient  elles seules attaquer la division franaise,
s'avancent sur nous, faisant la mme marche que nous avions faite; mais,
en serrant de trop prs le bas-fond, le _Syrius_ touche, et la journe
s'coule pour son quipage  se remettre  flot.

Pendant la nuit, le renfort de matelots envoy par le capitaine Hamelin
arrive, et est distribu sur les quatre btiments franais, qui comptent
ainsi quatorze cents hommes  peu prs, et cent quarante-deux bouches 
feu. Mais comme, aussitt leur rpartition, le capitaine Duperr a fait
chouer la division, et que chaque vaisseau prsente son travers, la
moiti seulement des canons prendront part  la fte sanglante qui se
prpare.

 deux heures de l'aprs-midi, les frgates _La_ _Magicienne_ et
l'_Iphignie_ parurent  leur tour  l'entre de la passe; elles
rallirent le _Syrius_ et la _Nride_, et toutes quatre s'avancrent
contre nous. Deux se firent chouer, les deux autres s'amarrrent sur
leurs ancres, prsentant un total de dix-sept cents hommes et de deux
cents canons.

Ce fut un moment solennel et terrible que celui pendant lequel les dix
mille spectateurs qui garnissaient les montagnes virent les quatre
frgates ennemies s'avancer sans voiles et par la seule et lente
impulsion du vent dans leurs agrs, et venir, avec la confiance que leur
donnait la supriorit du nombre, se ranger  demi-porte du canon de la
division franaise, prsentant  leur tour leur travers, s'chouant
comme nous nous tions fait chouer, et renonant d'avance  la fuite,
comme d'avance nous y avions renonc.

C'tait donc un combat tout d'extermination qui allait commencer; lions
et lopards taient en prsence, et ils allaient se dchirer avec des
dents de bronze et des rugissements de feu.

Ce furent nos marins qui, moins patients que ne l'avaient t les
gardes-franaises  Fontenoy, donnrent le signal du carnage. Une longue
trane de fume courut aux flancs des quatre vaisseaux,  la corne
desquels flottait un pavillon tricolore; puis en mme temps le
rugissement de soixante-dix bouches  feu retentit, et l'ouragan de fer
s'abattit sur la flotte anglaise.

Celle-ci rpondit presque aussitt, et alors commena, sans autre
manoeuvre que celle de dblayer les ponts des clats de bois et des
corps expirants, sans autre intervalle que celui de charger les canons,
une de ces luttes d'extermination comme, depuis Aboukir et Trafalgar,
les fastes de la marine n'en avaient pas encore vu. D'abord, on put
croire que l'avantage tait aux ennemis; car les premires voles
anglaises avaient coup les embossures de la _Minerve_ et du _Ceylan_;
de sorte que, par cet accident, le feu de ces deux navires se trouva
masqu en grande partie. Mais, sous les ordres de son capitaine, la
_Bellone_ fit face  tout, rpondant aux quatre btiments  la fois,
ayant des bras, de la poudre et des boulets pour tous; vomissant
incessamment le feu, comme un volcan en ruption, et cela pendant deux
heures c'est--dire pendant le temps que le _Ceylan_ et la _Minerve_
mirent  rparer leurs avaries: aprs quoi, comme impatients de leur
inaction, ils se reprirent  rugir et  mordre  leur tour, forant
l'ennemi, qui s'tait dtourn un instant d'eux pour craser la
_Bellone_, de revenir  eux, et rtablissant l'unit du combat sur toute
la ligne.

Alors il sembla au capitaine Duperr que la _Nride_, dj meurtrie par
trois bordes que la division lui avait lches en forant la passe,
ralentissait son feu. L'ordre fut donn aussitt de diriger toutes les
voles sur elle et de ne lui donner aucun relche. Pendant une heure, on
l'crasa de boulets et de mitraille, croyant  chaque instant qu'elle
allait amener son pavillon; puis comme elle ne l'amenait pas, la grle
de bronze continua, fauchant ses mts, balayant son pont, trouant sa
carne, jusqu' ce que son dernier canon s'teignt, pareil  un dernier
soupir, et qu'elle demeurt rase comme un ponton dans l'immobilit et
dans le silence de la mort.

En ce moment, et comme le capitaine Duperr donnait un ordre  son
lieutenant Roussin, un clat de mitraille l'atteint  la tte et le
renverse dans la batterie; comprenant qu'il est bless dangereusement, 
mort peut-tre, il fait appeler le capitaine Bouvet lui remet le
commandement de la _Bellone_, lui ordonne de faire sauter les quatre
btiments plutt que de les rendre, et, cette dernire recommandation
faite, lui tend la main et s'vanouit. Personne ne s'aperoit de cet
vnement; Duperr n'a pas quitt la _Bellone_, puisque Bouvet le
remplace.

 dix heures, l'obscurit est si grande, qu'on ne peut plus pointer, et
qu'il faut tirer au hasard.  onze heures, le feu cesse; mais comme les
spectateurs comprennent que ce n'est qu'une trve ils restent  leur
poste. En effet,  une heure, la lune parat, et, avec elle et  sa ple
lumire, le combat recommence.

Pendant ce moment de relche, la _Nride_ a reu quelques renforts;
cinq ou six de ses pices ont t remises en batterie; la frgate qu'on
a crue morte n'tait qu' l'agonie, elle reprend ses sens, et elle donne
signe de vie en nous attaquant de nouveau.

Alors Bouvet fait passer le lieutenant Roussin  bord du _Victor_, dont
le capitaine est bless; Roussin a l'ordre de remettre le btiment 
flot et de s'en aller,  bout portant, craser la _Nride_ de toute son
artillerie; son feu ne cessera cette fois que lorsque la frgate sera
bien morte.

Roussin suit  la lettre l'ordre donn: le _Victor_ dploie son foc et
ses grands huniers, s'branle et vient, sans tirer un seul coup de
canon, jeter l'ancre  vingt pas de la poupe de la _Nride_; puis, de
l, il commence son feu, auquel elle ne peut rpondre que par ses pices
de chasse, l'enfilant de bout en bout  chaque borde. Au point du jour,
la frgate se tait de nouveau. Cette fois elle est bien morte et
cependant le pavillon anglais flotte toujours  sa corne. Elle est
morte, mais elle n'a pas amen.

En ce moment, les cris de Vive l'empereur! retentissent sur la
_Nride_;--les dix-sept prisonniers franais qu'elle a faits dans l'le
de la Passe, et qu'elle a enferms  fond de cale, brisent la porte de
leur prison et s'lancent par les coutilles, un drapeau tricolore  la
main. L'tendard de la Grande-Bretagne est battu, la bannire tricolore
flotte  sa place. Le lieutenant Roussin donne l'ordre d'aborder; mais,
au moment o il va engager les grappins, l'ennemi dirige son feu sur la
_Nride_, qui lui chappe. C'est une lutte inutile  soutenir; la
_Nride_ n'est plus qu'un ponton, sur lequel on mettra la main aussitt
que les autres btiments seront rduits; le _Victor_ laisse flotter la
frgate comme le cadavre d'une baleine morte; il embarque les dix-sept
prisonniers, va reprendre son rang de bataille, et annonce aux Anglais,
en faisant feu de toute sa batterie, qu'il est revenu  son poste.

L'ordre avait t donn  tous les btiments franais de diriger leur
feu sur _La_ _Magicienne_, le capitaine Bouvet voulait craser les
frgates ennemies l'une aprs l'autre; vers trois heures de
l'aprs-midi, _La_ _Magicienne_ tait devenue le but de tous les coups;
 cinq heures, elle ne rpondait plus  notre feu que par secousses et
ne respirait que comme respire un ennemi bless  mort;  six heures on
s'aperoit de terre que son quipage fait tous ses prparatifs pour
l'vacuer: des cris d'abord, et des signaux ensuite, en avertissent la
division franaise; le feu redouble; les deux autres frgates ennemies
lui envoient leurs chaloupes, elle-mme met ses canots  la mer; ce qui
reste d'hommes sans blessure ou blesss lgrement y descend; mais, dans
l'intervalle qu'elles ont  franchir pour gagner le _Syrius_, deux
chaloupes sont coules bas par les boulets, et la mer se couvre d'hommes
qui gagnent en nageant les deux frgates voisines.

Un instant aprs, une lgre fume sort par les sabords de _La_
_Magicienne_; puis, de moment en moment, elle devient plus paisse;
alors, par les coutilles, on voit poindre des hommes blesss qui se
tranent, qui lvent leurs bras mutils, qui appellent au secours, car
dj la flamme succde  la fume, et darde par toutes les ouvertures du
btiment ses langues ardentes, puis elle s'lance au dehors, rampe le
long des bastingages, monte aux mts, enveloppe les vergues, et, au
milieu de cette flamme, on entend des cris de rage et d'agonie; puis
enfin tout  coup le vaisseau s'ouvre comme le cratre d'un volcan qui
se dchire. Une dtonation effroyable se fait entendre: _La_
_Magicienne_ vole en morceaux. On suit quelque temps ses dbris
enflamms, qui montent dans les airs, redescendent et viennent
s'teindre en frissonnant dans les flots. De cette belle frgate qui, la
veille encore, se croyait la reine de l'Ocan, il ne reste plus rien,
pas mme des dbris, pas mme des blesss, pas mme des morts. Un grand
intervalle, demeur vide entre la _Nride_ et l'_Iphignie_, indique
seul la place o elle tait.

Puis, comme fatigus de la lutte, comme pouvants du spectacle, Anglais
et Franais firent silence, et le reste de la nuit fut consacr au
repos.

Mais, au point du jour, le combat recommence. C'est le _Syrius_,  son
tour, que la division franaise a choisi pour victime. C'est le _Syrius_
que le quadruple feu du _Victor_, de la _Minerve_, de la _Bellone_ et du
_Ceylan_ va craser. C'est sur lui que se runissent boulets et
mitraille. Au bout de deux heures, il n'a plus un seul mt; sa muraille
est rase, l'eau entre dans sa carne par vingt blessures: s'il n'tait
chou, il coulerait  fond. Alors son quipage l'abandonne  son tour;
le capitaine le quitte le dernier. Mais comme  bord de _La_
_Magicienne_, le feu est demeur l, une mche le conduit  la
sainte-barbe, et,  onze heures du matin, une dtonation effroyable se
fait entendre, et le _Syrius_ disparat ananti!

Alors l'_Iphignie_, qui a combattu sur ses ancres, comprend qu'il n'y a
plus de lutte possible. Elle reste seule contre quatre btiments; car,
ainsi que nous l'avons dit, la _Nride_, n'est plus qu'une masse
inanime; elle dploie ses voiles, et profitant de ce qu'elle a chapp
presque saine et sauve  toute cette destruction qui s'arrte  elle,
elle essaye de prendre chasse, afin d'aller se remettre sous la
protection du fort.

Aussitt le capitaine Bouvet ordonne  la _Minerve_ et  la _Bellone_ de
se rparer et de se remettre  flot. Duperr, sur le lit ensanglant o
il est couch, a appris tout ce qui s'est pass: il ne veut pas qu'une
seule frgate chappe au carnage; il ne veut pas qu'un seul Anglais
aille annoncer sa dfaite  l'Angleterre. Nous avons Trafalgar et
Aboukir  venger. En chasse! En chasse sur l'_Iphignie_!

Et les deux nobles frgates, toutes meurtries, se relvent, se
redressent, se couvrent de voiles et s'branlent, en donnant l'ordre au
_Victor_ d'amariner la _Nride_. Quant au _Ceylan_, il est si mutil
lui-mme, qu'il ne peut quitter sa place avant que le calfat ait pans
ses mille blessures.

Alors de grands cris de triomphe s'lvent de la terre: toute cette
population qui a gard le silence retrouve la respiration et la voix
pour encourager la _Minerve_ et la _Bellone_ dans leur poursuite. Mais
l'_Iphignie_, moins avarie que ses deux ennemies, gagne visiblement
sur elles; l'_Iphignie_ dpasse l'le des Aigrettes; l'_Iphignie_ va
atteindre le fort de la Passe; l'_Iphignie_ va gagner la pleine mer et
sera sauve. Dj les boulets dont la poursuivent la _Minerve_ et la
_Bellone_ n'arrivent plus jusqu' elle et viennent mourir dans son
sillage, quand tout  coup trois btiments paraissent  l'entre de la
Passe, le pavillon tricolore  leur corne; c'est le capitaine Hamelin,
parti de Port-Louis avec _L'Entreprenant, La Manche_ et l'_Astre._
l'_Iphignie_ et le fort de la Passe sont pris entre deux feux; ils se
rendront  discrtion, pas un Anglais n'chappera.

Pendant ce temps, le _Victor_ s'est, pour la seconde fois, rapproch de
la _Nride_; et, craignant quelque surprise, il ne l'aborde qu'avec
prcaution. Mais le silence qu'elle garde est bien celui de la mort. Son
pont est couvert de cadavres; le lieutenant, qui y met le pied le
premier, a du sang jusqu' la cheville.

Un bless se soulve et raconte que six fois l'ordre a t donn
d'amener le pavillon, mais que six fois les dcharges franaises ont
emport les hommes chargs d'excuter ce commandement. Alors le
capitaine s'est retir dans sa cabine, et on ne l'a plus revu.

Le lieutenant Roussin s'avance vers la cabine et trouve la capitaine
Willoughby  une table, sur laquelle sont encore un pot de grog et trois
verres. Il a un bras et une cuisse emports. Devant lui son premier
lieutenant Thomson est tu d'un biscaen qui lui a travers la poitrine;
et,  ses pieds, est couch son neveu Williams Murrey, bless au flanc
d'un clat de mitraille.

Alors, le capitaine Willoughby, de la main qui lui reste, fait un
mouvement pour rendre son pe; mais le lieutenant Roussin,  son tour,
tend le bras, et, saluant l'Anglais moribond:

--Capitaine, dit-il, quand on se sert d'une pe comme vous le faites,
on ne rend son pe qu' Dieu!

Et il ordonne aussitt que tous les secours soient prodigus au
capitaine Willoughby. Mais tous les secours furent inutiles: le noble
dfenseur de la _Nride_ mourut le lendemain.

Le lieutenant Roussin fut plus heureux  l'gard du neveu qu'il ne
l'avait t  l'gard de l'oncle. Sir Williams Murrey, atteint
profondment et dangereusement, n'tait cependant pas frapp  mort.
Aussi le verrons-nous reparatre dans le cours de cette histoire.




Chapitre III--Trois enfants


Comme on le pense bien, les Anglais, pour avoir perdu quatre vaisseaux,
n'avaient pas renonc  leurs projets sur l'le de France; tout au
contraire, ils avaient maintenant  la fois une conqute nouvelle 
faire et une vieille dfaite  venger. Aussi, trois mois  peine aprs
les vnements que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur, une
seconde lutte non moins acharne, mais qui devait avoir des rsultats
bien diffrents, avait lieu  Port-Louis mme, c'est--dire sur un point
parfaitement oppos  celui o avait eu lieu la premire.

Cette fois, ce n'tait pas de quatre navires ou de dix-huit cents hommes
qu'il s'agissait. Douze frgates, huit corvettes et cinquante btiments
de transport avaient jet vingt ou vingt-cinq mille hommes sur la cte,
et l'arme d'invasion s'avanait vers Port-Louis, qu'on appelait alors
Port-Napolon. Aussi, le chef-lieu de l'le, au moment d'tre attaqu
par de pareilles forces, prsentait-il un spectacle difficile  dcrire.
De tous cts, la foule accourue de diffrents quartiers de l'le, et
presse dans les rues, manifestait la plus vive agitation; comme nul ne
connaissait le danger rel, chacun crait quelque danger imaginaire, et
les plus exagrs et les plus inous taient ceux qui rencontraient la
plus grande croyance. De temps en temps, quelque aide de camp du gnral
commandant apparaissait tout  coup portant un ordre et jetant  la
multitude une proclamation destine  veiller la haine que les
nationaux portaient aux Anglais, et  exalter leur patriotisme.  sa
lecture, les chapeaux s'levaient au bout des baonnettes; les cris de
Vive l'empereur! retentissaient; des serments de vaincre ou de mourir
taient changs; un frisson d'enthousiasme courait parmi cette foule,
qui passait d'un repos bruyant  un travail furieux, et se prcipitait
de tous cts demandant  marcher  l'ennemi.

Mais le vritable rendez-vous tait  la place d'Armes, c'est--dire au
centre de la ville. C'est l que se rendait, tantt un caisson emport
au galop de deux petits chevaux de Timor ou de Pgu, tantt un canon
tran au pas de course par des artilleurs nationaux, jeunes gens de
quinze  dix-huit ans  peine,  qui la poudre, qui leur noircissait la
figure, tenait lieu de barbe. C'tait l que se rendaient des gardes
civiques en tenue de combat, des volontaires en habit de fantaisie qui
avaient ajout une baonnette  leur fusil de chasse, des ngres vtus
de dbris d'uniforme et arms de carabines, de sabres et de lances, tout
cela se mlant, se heurtant, se croisant, se culbutant et fournissant
chacun sa part de bourdonnement  cette puissante rumeur qui s'levait
au-dessus de la ville, comme s'lve le bruit d'un innombrable essaim
d'abeilles au-dessus d'une ruche gigantesque.

Cependant une fois arrivs sur la place d'Armes, ces hommes courant soit
isols, soit par troupes, prenaient un aspect plus rgulier et une
allure plus calme. C'est que sur la place d'Armes se tenait, en
attendant que l'ordre de marcher  l'ennemi lui ft donn, la moiti de
la garnison de l'le, compose de troupes de ligne, et formant un total
de quinze ou dix-huit cents hommes; et que leur attitude,  la fois
fire et insouciante, tait un blme tacite du bruit et de l'embarras
que faisaient ceux qui, moins familiariss avec les scnes de ce genre,
avaient cependant le courage, la bonne volont d'y prendre part; aussi,
tandis que les ngres se pressaient ple-mle  l'extrmit de la place,
un rgiment de volontaires nationaux, se disciplinant de lui-mme  la
vue de la discipline militaire, s'arrtait en face de la troupe, se
formait dans, le mme ordre qu'elle, tchant d'imiter, mais sans pouvoir
y parvenir, la rgularit de ses lignes.

Celui qui paraissait le chef de cette dernire troupe, et qui, il faut
le dire, se donnait une peine infinie pour atteindre au rsultat que
nous avons indiqu, tait un homme de quarante  quarante-cinq ans
portant les paulettes de chef de bataillon, et dou par la nature d'une
de ces physionomies insignifiantes auxquelles aucune motion ne peut
parvenir  donner ce qu'en terme d'art on appelle du caractre. Au reste
il tait fris, ras, pingl comme pour une parade; seulement, de temps
en temps, il dtachait une agrafe de son habit, boutonn primitivement
depuis le haut jusqu'en bas, et qui, en s'ouvrant peu  peu, laissait
voir un gilet de piqu, une chemise  jabot et une cravate blanche 
coins brods. Auprs de lui, un joli enfant de douze ans, qu'attendait 
quelques pas de l un domestique ngre, vtu d'une veste et d'un
pantalon de basin, talait, avec cette aisance que donne l'habitude
d'tre bien mis son grand col de chemise festonn, son habit de camelot
vert  boutons d'argent et son castor gris orn d'une plume.  son ct
pendait, avec sa sabretache, le fourreau d'un petit sabre, dont il
tenait la lame de la main droite, essayant d'imiter, autant qu'il tait
en lui, l'air martial de l'officier qu'il avait soin d'appeler de temps
en temps et bien haut: Mon pre, appellation dont le chef de bataillon
ne semblait pas moins flatt que du poste minent auquel la confiance de
ses concitoyens l'avait lev dans la milice nationale.

 peu de distance de ce groupe, qui se pavanait dans son bonheur, on
pouvait en distinguer un autre, moins brillant sans doute, mais  coup
sr plus remarquable.

Celui-l se composait d'un homme de quarante-cinq  quarante-huit ans et
de deux enfants, l'un g de quatorze ans, et l'autre de douze.

L'homme tait grand, maigre, d'une charpente tout osseuse, un peu
courb, non point par l'ge, puisque nous avons dit qu'il avait
quarante-huit ans au plus, mais par l'humilit d'une position
secondaire. En effet,  son teint cuivr,  ses cheveux lgrement
crpus, on devait, au premier coup d'oeil, reconnatre un de ces
multres auxquels dans les colonies, la fortune, souvent norme, 
laquelle ils sont arrivs par leur industrie, ne fait point pardonner
leur couleur. Il tait vtu avec une riche simplicit, tenait  la main
une carabine damasquine d'or, arme d'une baonnette longue et effile,
et avait au ct un sabre de cuirassier, qui, grce  sa haute taille,
restait suspendu le long de sa cuisse comme une pe. De plus, outre
celles qui taient contenues dans sa giberne, ses poches, regorgeaient
de cartouches.

L'an des deux enfants qui accompagnaient cet homme tait comme nous
l'avons dit, un grand garon de quatorze ans,  qui l'habitude de la
chasse, plus encore que son origine africaine, avait bruni le teint;
grce  la vie active qu'il avait mene, il tait robuste comme un jeune
homme de dix-huit ans; aussi avait-il obtenu de son pre de prendre part
 l'action qui allait avoir lieu. Il tait donc arm de son ct d'un
fusil  deux coups, le mme dont il avait l'habitude de se servir dans
ses excursions  travers l'le et avec lequel, tout jeune qu'il tait,
il s'tait dj fait une rputation d'adresse que lui enviaient les
chasseurs les plus renomms. Mais, pour le moment, son ge rel
l'emportait sur l'apparence de son ge. Il avait pos son fusil  terre
et se roulait avec un norme chien malgache, qui semblait de son ct,
tre venu l pour le cas o les Anglais auraient amen avec eux
quelques-uns de leurs bouledogues.

Le frre du jeune chasseur, le second fils de cet homme  la haute
taille et  l'air humble, celui enfin qui compltait le groupe que nous
avons entrepris de dcrire, tait un enfant de douze ans  peu prs,
mais dont la nature grle et chtive ne tenait en rien de la haute
stature de son pre, ni de la puissante organisation de son frre, qui
semblait avoir pris  lui seul la vigueur destine  tous les deux;
aussi, tout au contraire de Jacques, c'tait ainsi qu'on appelait son
an, le petit Georges paraissait-il deux ans de moins qu'il n'avait
rellement, tant, comme nous l'avons dit, sa taille exigu, sa figure
ple, maigre et mlancolique, ombrage par de longs cheveux noirs,
avaient peu de cette force physique si commune aux colonies: mais, en
revanche on lisait dans son regard inquiet et pntrant une intelligence
si ardente, et, dans le prcoce froncement de sourcil qui lui tait dj
habituel, une rflexion si virile et une volont si tenace, que l'on
s'tonnait de rencontrer  la fois dans le mme individu tant de
chtivit et tant de puissance.

N'ayant pas d'armes, il se tenait contre son pre, et serrait de toute
la force de sa petite main le canon de la belle carabine damasquine,
portant alternativement ses yeux vifs et investigateurs de son pre au
chef de bataillon, et se demandant sans doute intrieurement pourquoi
son pre, qui tait deux fois riche, deux fois fort et deux fois adroit
comme cet homme, n'avait pas aussi comme lui quelque signe honorifique,
quelque distinction particulire.

Un ngre, vtu d'une veste et d'un caleon de toile bleue, attendait,
comme pour l'enfant au col festonn, que le moment ft venu aux hommes
de marcher; car alors, tandis que son pre et son frre iraient se
battre, l'enfant devait rester avec lui.

Depuis le matin, on entendait le bruit du canon: car depuis le matin, le
gnral Vandermaesen, avec l'autre moiti de la garnison, avait march
au-devant de l'ennemi, afin de l'arrter dans les dfils de la montagne
Longue et au passage de la rivire du Pont-Rouge et de la rivire des
Lataniers. En effet, depuis le matin, il avait tenu avec acharnement;
mais, ne voulant pas compromettre d'un seul coup toutes ses forces, et
craignant d'ailleurs que l'attaque  laquelle il faisait face ne ft
qu'une fausse attaque pendant laquelle les Anglais s'avanceraient par
quelque autre point sur Port-Louis, il n'avait pris avec lui que huit
cents hommes, laissant, comme nous l'avons dit, pour la dfense de la
ville, le reste de la garnison et les volontaires nationaux. Il en
rsultait qu'aprs des prodiges de courage, sa petite troupe, qui avait
affaire  un corps de quatre mille Anglais et de deux mille cipayes,
avait t oblige de se replier successivement de position en position,
tenant ferme  chaque accident de terrain qui lui rendait un instant
l'avantage, mais bientt force de reculer encore; de sorte que, de la
place d'Armes, o se trouvaient les rserves, on pouvait, quoiqu'on
n'apert point les combattants, calculer les progrs que faisaient les
Anglais, au bruit croissant de l'artillerie, qui, de minute en minute,
se rapprochait; bientt mme on entendit, entre le retentissement des
puissantes voles, le ptillement de la mousqueterie. Mais, il faut le
dire, ce bruit, au lieu d'intimider ceux des dfenseurs de Port-Louis,
qui, condamns  l'inaction par l'ordre du gnral stationnaient sur la
place d'Armes, ne faisait que stimuler leur courage; si bien que, tandis
que les soldats de ligne, esclaves de la discipline, se contentaient de
se mordre les lvres ou de sacrer entre leurs moustaches, les
volontaires nationaux agitaient leurs armes, murmurant hautement, et
criant que, si l'ordre de partir tardait longtemps encore, ils
rompraient les rangs et s'en iraient combattre en tirailleurs.

En ce moment, on entendit retentir la gnrale. En mme temps un aide de
camp accourut au grand galop de son cheval, et, sans mme entrer dans la
place, levant son chapeau pour faire un signe d'appel, il cria du haut
de la rue:

--Aux retranchements, voil l'ennemi!

Puis il repartit aussi rapidement qu'il tait venu.

Aussitt le tambour de la troupe de ligne battit, et les soldats,
prenant leurs rangs avec la prestesse et la prcision de l'habitude,
partirent au pas de charge.

Quelque rivalit qu'il y et entre les volontaires et les troupes de
ligne, les premiers ne purent partir d'un lan aussi rapide. Quelques
instants se passrent avant que les rangs fussent forms; puis comme,
les rangs forms, les uns partirent du pied droit tandis que les autres
partaient du pied gauche, il y eut un moment de confusion qui ncessita
une halte.

Pendant ce temps, voyant une place vide au milieu de la troisime file
des volontaires, l'homme  la grande taille et  la carabine damasquine
embrassa le plus jeune de ses enfants, et, le jetant dans les bras du
ngre  la veste bleue il courut, avec son fils an, prendre
modestement la place que la fausse manoeuvre excute par les
volontaires avait laisse vacante.

Mais,  l'approche de ces deux parias, leurs voisins de gauche et de
droite s'cartrent, imprimant le mme mouvement  leurs propres
voisins, de sorte que l'homme  la haute taille et son fils se
trouvrent le centre de cercles qui allaient s'loignant d'eux, comme
s'loignent de l'endroit o est tombe une pierre les cercles de l'eau
dans laquelle on l'a jete.

Le gros homme aux paulettes de chef de bataillon, qui venait 
grand-peine de rtablir la rgularit de sa premire file s'aperut
alors du dsordre qui bouleversait la troisime; il se haussa donc sur
la pointe des pieds, et, s'adressant  ceux qui excutaient la
singulire manoeuvre que nous avons dcrite:

-- vos rangs, Messieurs, cria-t-il,  vos rangs!

Mais  cette double recommandation, faite d'un ton qui n'admettait
cependant pas de rplique, un seul cri rpondit:

--Pas de multres avec nous! Pas de multres!

Cri unanime, universel, retentissant, que tout le bataillon rpta comme
un cho.

L'officier comprit alors la cause de ce dsordre, et vit, au milieu d'un
large cercle, le multre qui tait demeur au port d'armes, tandis que
son fils an, rouge de colre, avait dj fait deux pas en arrire pour
se sparer de ceux qui le repoussaient.

 cette vue, le chef de bataillon passa au travers des deux premires
files, qui s'ouvrirent devant lui, et marcha droit  l'insolent qui
s'tait permis, homme de couleur qu'il tait, de se mler  des blancs.
Arriv devant lui, il le toisa des pieds  la tte avec un regard
flamboyant d'indignation, et, comme le multre restait toujours devant
lui, droit et immobile comme un poteau:

--Eh bien, monsieur Pierre Munier, lui dit-il, n'avez-vous point
entendu, et faudra-t-il vous rpter une seconde fois que ce n'est point
ici votre place, et qu'on ne veut pas de vous ici?

En abaissant sa main forte et robuste sur le gros homme qui lui parlait
ainsi, Pierre Munier l'et cras du coup; mais, au lieu de cela, il ne
rpondit rien, leva la tte d'un air effar, et, rencontrant les regards
de son interlocuteur, il dtourna les siens avec embarras, ce qui
augmenta la colre du gros homme en augmentant sa fiert.

--Voyons! Que faites-vous l? dit-il en le repoussant du plat de la
main.

--Monsieur de Malmdie, rpondit Pierre Munier, j'avais espr que, dans
un jour comme celui-ci, la diffrence des couleurs s'effacerait devant
le danger gnral.

--Vous avez espr, dit le gros homme en haussant les paules et en
ricanant avec bruit, vous avez espr! et qui vous a donn cet espoir,
s'il vous plat?

--Le dsir que j'ai de me faire tuer, s'il le faut, pour sauver notre
le.

--Notre le! murmura le chef de bataillon, notre le! Parce que ces
gens-l ont des plantations comme nous, ils se figurent que l'le est 
eux.

--L'le n'est pas plus  nous qu' vous, messieurs les blancs, je le
sais bien, rpondit Munier d'une voix timide; mais si nous nous arrtons
 de pareilles choses au moment de combattre, elle ne sera bientt ni 
vous ni  nous.

--Assez! dit le chef de bataillon en frappant du pied pour imposer  la
fois silence au raisonneur du geste et de la voix, assez! tes-vous
port sur les contrles de la garde nationale?

--Non, Monsieur, et vous le savez bien, rpondit Munier, puisque,
lorsque je me suis prsent, vous m'avez refus.

--Eh bien, alors, que demandez-vous?

--Je demandais  vous suivre comme volontaire.

--Impossible, dit le gros homme.

--Et pourquoi cela, impossible? Ah! si vous le vouliez bien, monsieur de
Malmdie....

--Impossible! rpta le chef de bataillon en se redressant. Ces
messieurs qui sont sous mes ordres ne veulent pas de multres parmi eux.

--Non, pas de multres! Pas de multres! s'crirent d'une seule voix
tous les gardes nationaux.

--Mais je ne pourrai donc pas me battre, Monsieur? dit Pierre Munier en
laissant tomber ses bras avec dcouragement et en retenant  peine de
grosses larmes qui tremblaient aux cils de ses yeux.

--Formez un corps de gens de couleur et mettez-vous  leur tte, ou
joignez-vous  ce dtachement de noirs qui va nous suivre.

--Mais?... murmura Pierre Munier.

--Je vous ordonne de quitter le bataillon: je vous l'ordonne, rpta en
se rengorgeant M. de Malmdie.

--Venez donc, mon pre, venez donc et laissez l ces gens qui vous
insultent, dit une petite voix tremblante de colre, venez....

Et Pierre Munier se sentit tirer en arrire avec tant de force, qu'il
recula d'un pas.

--Oui, Jacques, oui, je te suis, dit-il.

--Ce n'est pas Jacques, mon pre, c'est moi, c'est Georges.

Munier se retourna tonn.

C'tait en effet l'enfant qui tait descendu des bras du ngre, et qui
tait venu donner  son pre cette leon de dignit.

Pierre Munier laissa tomber sa tte sur sa poitrine, et poussa un
profond soupir.

Pendant ce temps, les rangs de la garde nationale se rtablirent, et M.
de Malmdie reprit son poste  la tte de la premire file, et la lgion
partit au pas acclr.

Pierre Munier resta seul entre ses deux enfants dont l'un tait rouge
comme le feu, et l'autre ple comme la mort.

Il jeta un coup d'oeil sur la rougeur de Jacques et sur la pleur de
Georges, et, comme si cette rougeur et cette pleur taient pour lui un
double reproche:

--Que voulez-vous, dit-il, mes pauvres enfants! c'est ainsi.

Jacques tait insouciant et philosophe. Le premier mouvement lui avait
t pnible, sans doute; mais la rflexion tait vite venue  son
secours et l'avait consol.

--Bah! rpondit-il  son pre en faisant claquer ses doigts qu'est-ce
que cela nous fait, aprs tout, que ce gros homme nous mprise? Nous
sommes plus riches que lui, n'est-ce pas, mon pre? Et, quant  moi,
ajouta-t-il en jetant un regard de ct sur l'enfant au col festonn,
que je trouve son gamin de Henri  ma belle, et je lui donnerai une
vole dont il se souviendra.

--Mon bon Jacques! dit Pierre Munier, remerciant son fils an d'tre en
quelque sorte venu soulager sa honte par son insouciance.

Puis il se retourna vers le second de ses fils pour voir si celui-l
prendrait la chose aussi philosophiquement que venait de le faire son
frre.

Mais Georges resta impassible; tout ce que son pre put surprendre sur
sa physionomie de glace fut un imperceptible sourire qui contracta ses
lvres; cependant, si imperceptible qu'il ft, ce sourire avait une
telle nuance de ddain et de piti, que, de mme qu'on rpond parfois 
des paroles qui n'ont pas t dites, Pierre Munier rpondit  ce
sourire:

--Mais que voulais-tu donc que je fisse, mon Dieu?

Et il attendit la rponse de l'enfant, tourment de cette inquitude
vague qu'on ne s'avoue point  soi-mme, et qui, cependant, vous agite,
lorsqu'on attend, d'un infrieur qu'on redoute malgr soi,
l'apprciation d'un fait accompli.

Georges ne rpondit rien; mais, tournant la tte vers le fond de la
place:

--Mon pre, rpondit-il, voil les ngres qui sont l-bas et qui
attendent un chef.

--Eh bien, tu as raison, Georges, s'cria joyeusement Jacques, dj
consol de son humiliation par la conscience de sa force, et faisant,
sans s'en douter, le mme raisonnement que Csar. Mieux vaut commander 
ceux-ci que d'obir  ceux-l.

Et Pierre Munier, cdant au conseil donn par le plus jeune de ses fils
et  l'impulsion imprime par l'autre, s'avana vers les ngres, qui, en
discussion sur le chef qu'ils se choisiraient, n'eurent pas plus tt
aperu celui que tout homme de couleur respectait dans l'le  l'gal
d'un pre, qu'ils se grouprent autour de lui comme autour de leur chef
naturel, et le prirent de les conduire au combat.

Alors il s'opra un changement trange dans cet homme. Le sentiment de
son infriorit, qu'il ne pouvait vaincre en face des blancs, disparut,
et fit place  l'apprciation de son propre mrite: sa grande taille
courbe se redressa de toute sa hauteur, ses yeux, qu'il avait tenus
humblement baisss ou vaguement errants devant M. de Malmdie, lancrent
des flammes. Sa voix, tremblante un instant auparavant, prit un accent
de fermet terrible, et ce fut avec un geste plein de noble nergie que,
rejetant sa carabine en bandoulire sur son paule, il tira son sabre,
et que, tendant son bras nerveux vers l'ennemi, il cria  son tour:

--En avant!

Puis, jetant un dernier regard au plus jeune de ses enfants, rentr sous
la protection du ngre  la veste bleue, et qui, plein d'orgueilleuse
joie, frappait ses deux mains l'une contre l'autre, il disparut avec sa
noire escorte  l'angle de la mme rue par laquelle venaient de
disparatre la troupe de ligne et les gardes nationaux, en criant une
dernire fois au ngre  la veste bleue:

--Tlmaque, veille sur mon fils!

La ligne de dfense se divisait en trois parties.  gauche le bastion
Fanfaron, assis sur le bord de la mer et arm de dix-huit canons; au
milieu, le retranchement proprement dit, bord de vingt-quatre pices
d'artillerie, et,  droite, la batterie Dumas, protge seulement par
six bouches  feu.

L'ennemi vainqueur, aprs s'tre avanc d'abord en trois colonnes sur
les trois points diffrents, abandonna les deux premiers, dont il
reconnut la force, pour se rabattre sur le troisime, qui, non
seulement, comme nous l'avons dit, tait le plus faible, mais qui encore
n'tait dfendu que par les artilleurs nationaux; cependant, contre
toute attente,  la vue de cette masse compacte qui marchait sur elle
avec la terrible rgularit de la discipline anglaise, cette belliqueuse
jeunesse, au lieu de s'intimider, courut  son poste, manoeuvrant avec
la prestesse et l'habilet de vieux soldats et faisant un feu si bien
nourri et si bien dirig, que l troupe ennemie crut s'tre trompe sur
la force de la batterie et sur les hommes qui la servaient; nanmoins,
elle avanait toujours, car plus cette batterie tait meurtrire, plus
il tait urgent d'teindre son feu. Mais alors la maudite se fcha tout
 fait, et, pareille  un bateleur qui fait oublier un tour incroyable
par un tour plus incroyable encore, elle redoubla ses voles, faisant
suivre les boulets de la mitraille, et la mitraille des boulets avec une
telle rapidit, que le dsordre commena  se mettre dans les rangs
ennemis. En mme temps, et comme les Anglais taient arrivs  porte de
mousquet, la fusillade commena  ptiller  son tour, si bien que,
voyant ses rangs claircis par les balles et des files entires
emportes par les boulets, l'ennemi, tonn de cette rsistance aussi
nergique qu'inattendue, plia et fit un pas en arrire.

Sur l'ordre du capitaine gnral, la troupe de ligne et le bataillon
national, qui s'taient runis sur le point menac, sortirent alors,
l'une  gauche, l'autre  droite, et, la baonnette en avant,
s'avancrent au pas de charge sur les flancs de l'ennemi, tandis que la
formidable batterie continuait de le foudroyer en tte: la troupe
excuta sa manoeuvre avec la prcision qui lui tait habituelle, tomba
sur les Anglais, fit sa troue dans leurs rangs, et redoubla le
dsordre. Mais, soit qu'il ft emport par sa valeur, soit qu'il
excutt maladroitement le mouvement ordonn, le bataillon national,
command par M. de Malmdie, au lieu de tomber sur le flanc gauche et
d'oprer une attaque parallle  celle qu'excutait la troupe de ligne,
fit une fausse manoeuvre, et vint heurter les Anglais de front. Ds lors
force fut  la batterie de cesser son feu, et, comme c'tait ce feu
surtout qui intimidait l'ennemi, l'ennemi n'ayant plus affaire qu' un
nombre d'hommes infrieur  lui, reprit courage, et revint sur les
nationaux, qui, il faut le dire  leur gloire, soutinrent le choc sans
reculer d'un seul pas. Cependant cette rsistance ne pouvait durer de la
part de ces braves gens, placs entre un ennemi mieux disciplin qu'eux
et qui leur tait dix fois suprieur en nombre, et la batterie qu'ils
foraient  se taire pour qu'elle ne les crast pas eux-mmes; ils
perdaient  chaque instant un si grand nombre d'hommes, qu'ils
commenaient  reculer. Bientt, par une manoeuvre habile, la gauche des
Anglais dborda la droite du bataillon des nationaux, alors sur le point
d'tre envelopps, et qui, trop inexpriments pour opposer le carr au
nombre, furent regards comme perdus. En effet, les Anglais continuaient
leur mouvement progressif, et, pareils  une mare qui monte, ils
allaient envelopper de leurs flots cette le d'hommes, lorsque tout 
coup les cris de France! France! retentirent sur les derrires de
l'ennemi. Une effroyable fusillade leur succda, puis un silence plus
sombre et plus terrible qu'aucun bruit suivit la fusillade.

Une trange ondulation se promena sur les dernires lignes de l'ennemi
et se fit sentir jusqu'aux premiers rangs; les habits rouges se
courbaient sous une vigoureuse charge  la baonnette, comme des pis
mrs sous la faucille du moissonneur; c'tait  leur tour d'tre
envelopps, c'tait  leur tour de faire face  la fois  droite, 
gauche et en tte. Mais le renfort qui venait d'arriver ne leur donnait
pas de relche, il poussait toujours, de sorte qu'au bout de dix
minutes, il s'tait,  travers une sanglante troue, fait jour jusqu'au
malencontreux bataillon et l'avait dgag; alors, et voyant le but
qu'ils s'taient propos rempli, les nouveaux arrivants s'taient
replis sur eux-mmes, avaient pivot sur la gauche en dcrivant un
cercle, et taient retombs au pas de charge sur le flanc de l'ennemi.
De son ct, M. de Malmdie, calquant instinctivement la mme manoeuvre,
avait donn une impulsion pareille  son bataillon, si bien que la
batterie, se voyant dmasque, ne perdit pas de temps, et, s'enflammant
de nouveau vint seconder les efforts de cette triple attaque, eu
vomissant sur l'ennemi des flots de mitraille. De ce moment la victoire
fut dcide en faveur des Franais.

Alors M. de Malmdie, se sentant hors de danger, jeta un coup d'oeil sur
ses librateurs, qu'il avait dj entrevus, mais qu'il avait hsit 
reconnatre, tant il lui en cotait de devoir son salut  de tels
hommes. C'tait, en effet, ce corps de noirs tant mpris par lui qui
l'avait suivi dans sa marche, et qui l'avait rejoint si  temps au
combat, et,  la tte de ce corps, c'tait Pierre Munier; Pierre Munier,
qui, voyant que les Anglais, en enveloppant M. de Malmdie, lui
prsentaient le dos, tait venu avec ses trois cents hommes les prendre
en queue et les culbuter; c'tait Pierre Munier qui aprs avoir combin
cette manoeuvre avec le gnie d'un gnral, l'avait excute avec le
courage d'un soldat, et qui,  cette heure, se retrouvant sur un terrain
o il n'avait plus que la mort  craindre, se battait en avant de tous,
redressant sa grande taille, l'oeil allum, les narines ouvertes, le
front dcouvert, les cheveux au vent, enthousiaste, tmraire, sublime!
C'tait Pierre Munier, enfin, dont la voix s'levait de temps en temps
au milieu de la mle, dominant toute cette grande rumeur pour pousser
le cri:

--En avant!

Puis, comme, en effet, en le suivant, on avanait toujours, comme le
dsordre se mettait de plus en plus dans les rangs anglais, en entendit
le cri:

--Au drapeau! au drapeau, camarades!

On le vit s'lancer au milieu d'un groupe d'Anglais, tomber, se relever,
s'enfoncer dans les rangs, puis, au bout d'un instant, reparatre, les
habits dchirs, le front sanglant, mais le drapeau  la main.

En ce moment, le gnral, craignant que les vainqueurs, en s'engageant
trop avant  la poursuite des Anglais, ne tombassent dans quelque pige,
donna l'ordre de la retraite. La ligne obit la premire, emmenant ses
prisonniers, la garde nationale emportant ses morts; enfin les noirs
volontaires fermrent la marche, environnant leur drapeau.

La ville tout entire tait accourue sur le port, on se foulait, on se
pressait pour voir les vainqueurs, car, dans leur ignorance, les
habitants de Port-Louis croyaient que l'on avait eu affaire  l'arme
ennemie tout entire, et espraient que les Anglais, si vigoureusement
repousss, ne viendraient plus  la charge; aussi,  chaque corps qui
passait, on jetait de nouveaux vivats, tout le monde tait fier, tout le
monde tait vainqueur, on ne se possdait plus. Un bonheur inattendu
remplit le coeur, un avantage inespr tourne la tte; or, les habitants
s'attendaient bien  la rsistance, mais non au succs; aussi, lorsqu'on
vit la victoire dclare aussi compltement, hommes, femmes, vieillards,
enfants, jurrent, d'une seule voix et d'un seul cri, de travailler aux
retranchements, et de mourir, s'il le fallait, pour leur dfense.
Excellentes promesses, sans doute, et que chacun faisait avec
l'intention de les tenir, mais qui ne valaient pas,  beaucoup prs,
l'arrive d'un autre rgiment si un autre rgiment et pu arriver!

Mais, au milieu de cette ovation gnrale, nul objet n'attirait tant les
regards que le drapeau anglais et celui qui l'avait pris; c'taient,
autour de Pierre Munier et de son trophe, des exclamations et des
tonnements sans fin, auxquels les ngres rpondaient par des
rodomontades, tandis que leur chef, redevenu l'humble multre que nous
connaissons, satisfaisait, avec une politesse craintive, aux questions
adresses par chacun. Debout prs du vainqueur et appuy sur son fusil 
deux coups, qui n'tait pas rest muet dans l'action et dont la
baonnette tait teinte de sang, Jacques redressait firement sa tte
panouie, tandis que Georges, qui s'tait chapp des mains de
Tlmaque, et qui avait rejoint son pre sur le port, serrait
convulsivement sa main puissante, et essayait inutilement de retenir
dans ses yeux les larmes de joie qui en tombaient malgr lui.

 quelques pas de Pierre Munier tait, de son ct, M. de Malmdie, non
plus fris et pingl comme il l'tait au moment du dpart, mais la
cravate dchire, le jabot en pices et couvert de sueur et de
poussire: lui aussi tait entour et flicit par sa famille; mais les
flicitations qu'il recevait taient celles qu'on adresse  l'homme qui
vient d'chapper  un danger, et non pas ces louanges qu'on prodigue 
un vainqueur. Aussi, au milieu de ce concert d'attendrissantes
inquitudes, paraissait-il assez embarrass, et, pour garder bonne
contenance, demandait-il  grands cris ce qu'tait devenu son fils Henri
et son ngre Bijou, lorsqu'on les vit paratre tous les deux fendant la
foule, Henri pour se jeter dans les bras de son pre, et Bijou pour
fliciter son matre.

En ce moment, on vint dire  Pierre Munier qu'un ngre qui avait
combattu sous lui et qui avait reu une blessure mortelle, ayant t
transport dans une maison du port, et se sentant sur le point
d'expirer, demandait  le voir. Pierre Munier regarda autour de lui,
cherchant Jacques, afin de lui confier son drapeau; mais Jacques avait
retrouv son ami le chien malgache, qui,  son tour, tait venu lui
faire ses compliments comme les autres; il avait pos son fusil  terre,
et l'enfant, reprenant le dessus sur le jeune homme, il se roulait 
cinquante pas de l avec lui. Georges vit l'embarras de son pre, et,
tendant la main:

--Donnez-le-moi, mon pre, dit-il; moi, je vous le garderai.

Pierre Munier sourit, et, comme il ne croyait pas que personne ost
toucher au glorieux trophe sur lequel lui seul avait des droits, il
embrassa Georges au front, lui remit le drapeau, que l'enfant maintint
debout  grand-peine, en le fixant de ses deux mains sur sa poitrine, et
s'lana vers la maison, o l'agonie d'un de ses braves volontaires
rclamait sa prsence.

Georges demeura seul; mais l'enfant sentait instinctivement que, pour
tre seul, il n'tait point isol: la gloire paternelle veillait sur
lui, et, l'oeil rayonnant d'orgueil, il promena son regard sur la foule
qui l'entourait; ce regard heureux et brillant rencontra alors celui de
l'enfant au col brod, et devint ddaigneux. Celui-ci, de son ct,
contemplait envieusement Georges, et se demandait sans doute  son tour
pourquoi son pre, lui aussi, n'avait pas enlev un drapeau. Cette
interrogation l'amena sans doute tout naturellement  se dire que, faute
d'un drapeau  soi, il fallait accaparer celui d'autrui. Car, s'tant
approch cavalirement de Georges, qui, bien qu'il vt son intention
hostile, ne fit pas un pas en arrire:

--Donne-moi a, lui dit-il.

--Qu'est-ce que c'est que a? demanda Georges.

--Ce drapeau, reprit Henri.

--Ce drapeau n'est pas  toi. Ce drapeau est  mon pre.

--Qu'est-ce que a me fait,  moi? Je le veux!

--Tu ne l'auras pas.

L'enfant au col brod avana alors la main pour saisir la lance de
l'tendard, dmonstration  laquelle Georges ne rpondit qu'en se
pinant les lvres, en devenant plus ple que d'habitude et en faisant
un pas en arrire. Mais ce pas de retraite ne fit qu'encourager Henri,
qui, comme tous les enfants gts, croyait qu'il n'y avait qu' dsirer
pour avoir. Il fit deux pas en avant, et, cette fois, prit si bien ses
mesures, qu'il empoigna le bton, en criant de toute la force de sa
petite voix colre:

--Je te dis que je veux a.

--Et moi, je te dis que tu ne l'auras pas, rpta Georges en le
repoussant d'une main, tandis que, de l'autre, il continuait de serrer
le drapeau conquis sur sa poitrine.

--Ah! mauvais multre, tu oses me toucher? s'cria Henri. Eh bien, tu
vas voir.

Et, tirant alors son petit sabre du fourreau avant que Georges et eu le
temps de se mettre en dfense, il lui en donna de toute sa force un coup
sur le haut du front. Le sang jaillit aussitt de la blessure et coula
le long du visage de l'enfant.

--Lche! dit froidement Georges.

Exaspr par cette insulte, Henri allait redoubler, lorsque Jacques,
d'un seul bond se retrouvant prs de son frre, envoya, d'un vigoureux
coup de poing appliqu au milieu du visage, l'agresseur rouler  dix pas
de l, et, sautant sur le sabre que celui-ci avait laiss tomber dans la
culbute qu'il venait de faire, il le brisa en trois ou quatre morceaux,
cracha dessus, et lui en jeta les dbris.

Ce fut au tour de l'enfant au col brod  sentir le sang inonder son
visage; mais son sang  lui avait jailli sous un coup de poing, et non
sous un coup de sabre.

Toute cette scne s'tait passe si rapidement, que ni M. de Malmdie,
qui, comme nous l'avons dit, tait  vingt pas de l occup  recevoir
les flicitations de sa famille, ni Pierre Munier, qui sortait de la
maison o le ngre venait d'expirer, n'eurent le temps de la prvenir;
ils assistrent seulement  la catastrophe, et accoururent tous les deux
en mme temps: Pierre Munier, haletant, oppress, tremblant; M. de
Malmdie, rouge de colre, touffant d'orgueil.

Tous deux se rencontrrent en avant de Georges.

--Monsieur, s'cria M. de Malmdie d'une voix touffe, Monsieur, avez
vous vu ce qui vient de se passer?

--Hlas! oui, monsieur de Malmdie, rpondit Pierre Munier, et croyez
bien que, si j'avais t l, cet vnement n'aurait pas eu lieu.

--En attendant, Monsieur, en attendant, s'cria M. de Malmdie, votre
fils a port la main sur le mien. Le fils d'un multre a eu l'audace de
porter la main sur le fils d'un blanc.

--Je suis dsespr de ce qui vient d'arriver, monsieur de Malmdie,
balbutia le pauvre pre, et je vous en fais bien humblement mes excuses.

--Vos excuses, Monsieur, vos excuses, reprit l'orgueilleux colon se
redressant au fur et  mesure que son interlocuteur s'abaissait.
Croyez-vous que cela suffise, vos excuses?

--Que puis-je de plus, Monsieur?

--Ce que vous pouvez? ce que vous pouvez? rpta M. de Malmdie,
embarrass lui-mme pour fixer la satisfaction qu'il dsirait obtenir;
vous pouvez faire fouetter le misrable qui a frapp mon Henri.

--Me faire fouetter, moi? dit Jacques en ramassant son fusil  deux
coups et en redevenant d'enfant homme. Eh bien, venez donc vous y
frotter un peu, vous, monsieur de Malmdie?

--Taisez-vous, Jacques; tais-toi mon enfant, s'cria Pierre Munier.

--Pardon, mon pre, dit Jacques, mais j'ai raison, et je ne me tairai
pas. M. Henri est venu donner un coup de sabre  mon frre, qui ne lui
faisait rien; et moi, j'ai donn un coup de poing  M. Henri; M. Henri a
donc tort et c'est donc moi qui ai raison.

--Un coup de sabre  mon fils? un coup de sabre  mon Georges? Georges,
mon enfant chri? s'cria Pierre Munier en s'lanant vers son fils.
Est-ce vrai que tu es bless?

--Ce n'est rien, mon pre, dit Georges.

--Comment! ce n'est rien, s'cria Pierre Munier; mais tu as le front
ouvert. Monsieur, reprit-il en se tournant vers M. de Malmdie, mais,
voyez, Jacques disait vrai; votre fils a failli tuer le mien.

M de Malmdie se retourna vers Henri, et, comme il n'y avait pas moyen
de rsister  l'vidence:

--Voyons, Henri, dit le chef de bataillon, comment la chose est-elle
arrive?

--Papa, dit Henri, ce n'est pas ma faute j'ai voulu avoir le drapeau
pour te l'apporter, et ce vilain n'a pas voulu me le donner.

--Et pourquoi n'as-tu pas voulu donner ce drapeau  mon fils, petit
drle? demanda M. de Malmdie.

--Parce que ce drapeau n'est ni  votre fils, ni  vous ni  personne;
parce que ce drapeau est  mon pre.

--Aprs? demanda M. de Malmdie continuant d'interroger Henri.

--Aprs, voyant qu'il ne voulait pas me le donner, j'ai essay de le
prendre. C'est alors que ce grand brutal est venu, qui m'a donn un coup
de poing dans la figure.

--Ainsi, voil comme la chose s'est passe?

--Oui, mon pre.

--C'est un menteur, dit Jacques, et je ne lui ai donn un coup de poing
que quand j'ai vu couler le sang de mon frre; sans cela, je n'eusse
point frapp.

--Silence, vaurien! s'cria M. de Malmdie.

Puis, s'avanant vers Georges:

--Donne-moi ce drapeau, dit-il.

Mais Georges, au lieu d'obir  cet ordre, fit de nouveau un pas en
arrire, en serrant de toute sa force le drapeau contre sa poitrine.

--Donne-moi ce drapeau, rpta M. de Malmdie avec un ton de menace qui
indiquait que, s'il n'tait pas fait droit  sa demande, il allait se
livrer aux dernires extrmits.

--Mais, Monsieur, murmura Pierre Munier, c'est moi qui ai pris le
drapeau aux Anglais.

--Je le sais bien, Monsieur; mais il ne sera pas dit qu'un multre aura
impunment tenu tte  un homme comme moi. Donnez-moi ce drapeau.

--Cependant, Monsieur....

--Je le veux, je l'ordonne; obissez  votre officier.

Pierre Munier eut bien l'ide de rpondre: Vous n'tes pas mon
officier, Monsieur, puisque vous n'avez pas voulu de moi pour votre
soldat mais les paroles expirrent sur ses lvres; son humilit
habituelle reprit le dessus sur son courage. Il soupira; et, quoique
cette obissance  un ordre si injuste lui ft gros coeur, il ta
lui-mme le drapeau des mains de Georges, qui cessa ds lors d'opposer
aucune rsistance, et le remit au chef de bataillon, qui s'loigna
charg du trophe vol.

Cela tait incroyable, trange, misrable, n'est-ce pas, de voir une
nature d'homme si riche, si vigoureuse, si caractrise, cder sans
rsistance  cette autre nature si vulgaire, si plate, si mesquine, si
commune et si pauvre? Mais cela tait ainsi; et, ce qu'il y a de plus
extraordinaire, c'est que cela n'tonna personne; car, dans des
circonstances, non pas semblables, mais quivalentes, cela arrivait tous
les jours aux colonies: aussi, habitu ds son enfance  respecter les
blancs comme des hommes d'une race suprieure, Pierre Munier s'tait
toute sa vie laiss craser par cette aristocratie de couleur  laquelle
il venait de cder encore, sans mme tenter de faire rsistance. Il se
rencontre de ces hros qui lvent la tte devant la mitraille, et qui
plient les genoux devant un prjug. Le lion attaque l'homme, cette
image terrestre de Dieu, et s'enfuit pouvant, dit-on, lorsqu'il entend
le chant du coq.

Quant  Georges, qui, en voyant couler son sang, n'avait pas laiss
chapper une seule larme, il clata en sanglots ds qu'il se retrouva
les mains vides en face de son pre, qui le regardait tristement sans
essayer mme de le consoler. De son ct, Jacques se mordait les poings
de colre, et jurait qu'un jour il se vengerait de Henri, de M. de
Malmdie et de tous les blancs.

Dix minutes  peine aprs la scne que nous venons de raconter, un
messager couvert de poussire accourut, annonant que les Anglais
descendaient par les plaines Williams et la Petite-Rivire, au nombre de
dix mille; puis, presque aussitt, la vigie, place sur le morne de la
Dcouverte, signala l'arrive d'une nouvelle escadre anglaise qui,
jetant l'ancre dans la baie, de la Grande-Rivire, dposa cinq mille
hommes sur la cte. Enfin, en mme temps, on apprit que le corps d'arme
repouss le matin s'tait ralli sur les bords de la rivire des
Lataniers, et tait prt  marcher de nouveau sur Port-Louis, en
combinant ses mouvements avec les deux autres corps d'invasion qui
s'avanaient, l'un par l'anse Courtois, et l'autre par le Rduit. Il n'y
avait plus moyen de rsister  de pareilles forces; aussi, aux quelques
voix dsespres qui, en appelant au serment fait le matin de vaincre ou
mourir, demandaient le combat, le capitaine gnral rpondit-il en
licenciant la garde nationale et les volontaires, et en dclarant que,
charg des pleins pouvoirs de Sa Majest l'empereur Napolon, il allait
traiter avec les Anglais de la reddition de la ville.

Il n'y avait que des insenss qui eussent pu essayer de combattre une
pareille mesure; vingt-cinq mille hommes en enveloppaient quatre mille 
peine; aussi, sur l'injonction du capitaine gnral, chacun se
retira-t-il chez soi; de sorte que la ville resta occupe seulement par
la troupe rgle.

Dans la nuit du 2 au 3 dcembre, la capitulation fut arrte et signe;
 cinq heures du matin, elle fut approuve et change; le mme jour,
l'ennemi occupa les lignes; le lendemain, il prit possession de la ville
et de la rade.

Huit jours aprs, l'escadre franaise prisonnire sortit du port 
pleines voiles, emmenant la garnison tout entire, pareille  une pauvre
famille chasse du toit paternel; aussi, tant qu'on put apercevoir la
dernire ondulation du dernier drapeau, la foule demeura-t-elle sur le
quai; mais, lorsque la dernire frgate eut disparu, chacun tira de son
ct morne et silencieux. Deux hommes restrent seuls et les derniers
sur le port: c'taient le multre Pierre Munier et le ngre Tlmaque.

--Mosi Munier, nous va monter l-haut, la montagne; nous capables voir
encore petits matres Jacques et Georges.

--Oui, tu as raison, mon bon Tlmaque, s'cria Pierre Munier, et, si
nous ne les voyons pas, eux, nous verrons au moins le btiment qui les
emporte.

Et Pierre Munier, s'lanant avec la rapidit d'un jeune homme, gravit
en un instant le morne de la Dcouverte, du haut duquel il put, jusqu'
la nuit, du moins, suivre des yeux, non pas ses fils, la distance, comme
il l'avait prvu, tait trop grande pour qu'il pt les distinguer
encore, mais la frgate la _Bellone_,  bord de laquelle ils taient
embarqus.

En effet, Pierre Munier, quelque chose qu'il lui en cott, s'tait
dcid  se sparer de ses enfants, et les envoyait en France, sous la
protection du brave gnral Decaen. Jacques et Georges partaient donc
pour Paris, recommands  deux ou trois des plus riches ngociants de la
capitale, avec lesquels Pierre Munier tait depuis longtemps en relation
d'affaires. Le prtexte de leur dpart tait leur ducation  faire. La
cause relle de leur absence tait la haine bien visible que M. de
Malmdie leur avait voue  tous deux depuis le jour de la scne du
drapeau, haine de laquelle leur pauvre pre tremblait, surtout avec leur
caractre bien connu, qu'ils ne fussent victimes un jour ou l'autre.

Quant  Henri, sa mre l'aimait trop pour se sparer de lui. D'ailleurs,
qu'avait-il donc besoin de savoir? si ce n'est que tout homme de couleur
tait n pour le respecter et lui obir.

Or, comme nous l'avons vu, c'tait une chose que Henri savait dj.




Chapitre IV--Quatorze ans aprs


C'est jour de fte  l'le de France le jour o l'on signale la vue d'un
vaisseau europen ayant l'intention d'entrer dans le port; c'est que,
sevrs depuis longtemps de la prsence maternelle, la plupart des
habitants de la colonie attendent avec impatience quelque nouvelle des
peuples, des familles, ou des hommes d'outre-mer; chacun espre quelque
chose, et tient, du plus loin qu'il l'aperoit, ses regards attachs sur
le messager maritime qui lui apporte soit la lettre d'un ami, soit le
portrait d'une amie, soit enfin cette amie en personne ou cet ami
lui-mme.

Car ce vaisseau, objet de tant de dsirs et source de tant d'esprances,
c'est la chane phmre qui unit l'Europe  l'Afrique, c'est le pont
volant jet d'un monde  l'autre; aussi aucune nouvelle ne se
rpand-elle aussi rapidement dans toute l'le que celle-ci, qui jaillit
du piton de la Dcouverte: Il y a un vaisseau en vue.

Nous disons du piton de la Dcouverte, parce que, presque toujours, le
navire, forc d'aller chercher le vent d'est, passe devant Grand-Port,
ctoie la terre  une distance de deux ou trois lieues, double la pointe
des Quatre-Cocos, s'engage entre l'le Pilate et le Coin-de-Mire, et
quelques heures aprs avoir franchi ce passage, apparat  l'entre du
Port-Louis, dont les habitants, prvenus ds la veille par les signaux
qui ont travers l'le pour annoncer son approche, l'attendent en foule
presse sur le quai.

D'aprs ce que nous avons dit de l'avidit avec laquelle tout le monde
attend  l'le de France les nouvelles d'Europe, on ne s'tonnera sans
doute point de l'affluence qui, par une belle matine de la fin du mois
de fvrier 1824, vers les onze heures du matin, s'tait porte sur tous
les points d'o l'on pouvait voir entrer dans la rade de Port-Louis le
_Leycester_, belle frgate de trente six canons, signale depuis la
veille  deux heures de l'aprs-midi.

Nous demandons au lecteur la permission de lui faire faire, ou plutt de
lui faire renouveler connaissance avec deux des personnages qu'il
transportait  son bord.

L'un tait un homme aux cheveux blonds, au teint blanc, aux yeux bleus,
aux traits rguliers,  la figure calme,  la taille un peu au-dessus de
la moyenne, auquel on n'et gure donn plus de trente ou trente-deux
ans, quoiqu'il en et plus de quarante. En lui, au premier abord, on ne
remarquait rien de saillant; mais aussi l'on tait forc d'avouer que
tout tait convenable. Si, aprs un premier coup d'oeil jet sur lui, on
avait un motif quelconque de continuer l'examen de sa personne, on
remarquait qu'il avait le pied et la main petits et admirablement bien
faits, ce qui, dans tous les pays, mais chez les Anglais
particulirement, est un signe de race. Sa voix tait claire et arrte,
mais sans intonation et, pour ainsi dire, sans musique. Ses yeux bleu
clair, auxquels on pouvait, dans les circonstances habituelles de sa
vie, reprocher de manquer un peu d'expression, laissaient errer un
regard limpide, mais qui ne s'attachait  rien et semblait ne rien
chercher  approfondir. De temps en temps, cependant, il clignait les
yeux comme un homme fatigu du soleil, accompagnant ce mouvement d'un
lger cartement des lvres qui laissaient apercevoir alors une double
range de dents petites, bien ranges, et blanches comme des perles.
Cette espce de tic semblait alors ter  son regard le peu d'expression
qu'il avait; mais, si on l'examinait avec soin, on s'apercevait, au
contraire, que c'tait dans ce moment que sa vue, profonde et rapide,
dardant un rayon de flamme entre ses deux paupires rapproches, allait
chercher la pense de son interlocuteur jusqu'au plus profond de son
me. Ceux qui le voyaient pour la premire fois ne manquaient presque
jamais de le prendre pour un esprit nul; il savait que c'tait, en
gnral, l'opinion que les hommes superficiels avaient de lui, et,
presque toujours, soit calcul, soit indiffrence, il se plaisait  la
leur laisser, bien sr de les dtromper quand le caprice lui en
prendrait ou quand le moment en serait venu; car cette enveloppe
menteuse cachait un esprit singulirement profond, comme il arrive
souvent que deux pouces de neige cachent un prcipice de mille pieds;
aussi, avec la conscience de sa supriorit presque universelle,
attendait-il patiemment qu'on vnt lui offrir l'occasion de triompher.
Alors, et ds qu'il rencontrait dans une pense oppose  la sienne, et
dans la personne qui mettait cette pense, une lutte digne de lui, il
s'accrochait  la conversation, que, jusque-l, il avait laiss errer
dans tous ses capricieux dtours, s'animait peu  peu, se rpandait au
dehors, grandissait  toute hauteur; car sa voix stridente, ses yeux
enflamms, secondaient parfaitement sa parole vive, incisive, colore, 
la fois sduisante et grave, blouissante et positive; si cette occasion
ne venait pas, il s'en passait, et continuait d'tre regard par ceux
qui l'entouraient comme un homme ordinaire. Ce n'est pas qu'il manqut
d'amour-propre, au contraire, il poussait l'orgueil de certaines choses
jusqu' l'excs. Mais c'tait un systme de conduite qu'il s'tait
impos et duquel il ne s'cartait jamais. Toutes les fois qu'une
position errone, une pense fausse, une vanit mal soutenue, un
ridicule quelconque, enfin, venait poser devant lui, l'extrme finesse
de son esprit lui faisait aussitt venir sur la langue un sarcasme
incisif ou sur les lvres un sourire moqueur; mais il touffait 
l'instant mme ce genre d'ironie extrieure, et, quand il ne pouvait
renfermer entirement cette irruption de ddain, il dguisait sous un
des clignements d'yeux qui lui taient habituels le mouvement railleur
qui lui chappait malgr lui, sachant bien que le moyen de tout voir, de
tout entendre, tait de paratre aveugle et sourd. Peut-tre et-il bien
voulu, comme Sixte-Quint, paratre aussi paralytique: mais, comme cela
l'et entran  une trop longue et trop fatigante dissimulation, il y
avait renonc.

L'autre tait un jeune homme brun, au teint ple et aux longs cheveux
noirs; ses yeux, qui taient grands, admirablement fendus et du plus
beau velout, avaient, derrire la douceur apparente qu'ils ne devaient
qu' la proccupation ternelle de sa pense, un caractre de fermet
qui frappait au premier abord. S'emportait-il, ce qui tait rare, car
toute son organisation paraissait obir non pas  des instincts
physiques, mais  une puissance morale, alors ses yeux s'illuminaient
d'une flamme intrieure et lanaient des clairs dont le foyer semblait
tre au fond de son me. Quoique les lignes de son visage fussent pures,
elles manquaient jusqu' un certain point de rgularit; son front
harmonieux, quoique, d'une modulation vigoureuse et carre, tait
sillonn par une lgre cicatrice, presque imperceptible dans l'tat de
calme qui lui tait habituel, mais qui se trahissait par une ligne
blanche, lorsque la rougeur lui montait au visage. Une moustache noire
comme ses cheveux, rgulire comme ses sourcils, ombrageait, en
dguisant sa grandeur, une bouche  lvres fortes et garnie d'admirables
dents. L'aspect gnral de sa physionomie tait grave: aux rides de son
front, au froncement presque perptuel de ses sourcils, aux habitudes
svres de tous ses traits, on pouvait reconnatre une rflexion
profonde et une rsolution inbranlable. Aussi, tout au contraire de son
compagnon, aux traits effacs, et qui, ayant quarante ans, en paraissait
 peine trente ou trente-deux, lui, qui n'en avait gure que vingt-cinq,
en paraissait presque trente. Quant au reste de sa personne, il tait
d'une taille moyenne, mais bien prise; tous ses membres taient
peut-tre un peu grles, mais on sentait que, anims par une motion
quelconque, une violente tension nerveuse devait chez eux remplacer la
force. En change, on comprenait que la nature lui avait donn en
agilit et en adresse bien au del de ce qu'elle lui avait refus de
grossire vigueur. Du reste, mis presque toujours avec une simplicit
lgante, il tait vtu, pour le moment, d'un pantalon, d'un gilet et
d'une redingote dont la forme indiquait qu'ils sortaient des mains d'un
des plus habiles tailleurs de Paris, et,  la boutonnire de cette
redingote, il portait, nous avec une lgante ngligence, les rubans
runis de la Lgion d'honneur et de Charles III.

Ces deux hommes s'taient rencontrs  bord du _Leycester_, qui avait
pris l'un  Portsmouth et l'autre  Cadix. Au premier coup d'oeil, ils
s'taient reconnus pour s'tre vus dj dans ces salons de Londres et de
Paris o l'on voit tout le monde; ils s'taient donc salus comme
d'anciennes connaissances, mais sans se parler d'abord; car, n'ayant
jamais t prsents l'un  l'autre, tous deux avaient t retenus par
cette rserve aristocratique des gens comme il faut, qui hsitent, mme
dans les circonstances particulires de la vie,  sortir des rgles
imposes par les convenances gnrales. Cependant, l'isolement du bord,
l'exigut du terrain sur lequel ils se croisaient chaque jour,
l'attrait naturel que deux hommes du monde prouvent instinctivement
l'un pour l'autre, les avaient bientt rapprochs; ils avaient chang
d'abord quelques paroles insignifiantes, puis leurs conversations
avaient pris un peu plus de consistance. Au bout de quelques jours,
chacun des deux avait reconnu son compagnon pour un homme suprieur, et
s'tait flicit d'une rencontre pareille dans une traverse de plus de
trois mois; enfin, en attendant mieux, ils s'taient lis de cette
amiti de circonstance qui, sans racines dans le pass, devient une
distraction dans le prsent, sans tre un engagement pour l'avenir.
Alors, pendant ces longues soires de l'quateur, pendant ces belles
nuits des tropiques, ils avaient eu le temps de s'tudier l'un l'autre,
et tous deux avaient reconnu qu'en art, en science, en politique, ils
avaient, soit par investigation, soit par exprience, appris tout ce
qu'il est donn  l'homme de savoir. Tous deux taient donc rests
constamment en face, comme deux lutteurs de mme force, et, dans cette
longue traverse, un seul avantage avait t donn au premier de ces
deux hommes sur le second: c'est que, dans un grain qui assaillit la
frgate, aprs avoir doubl le cap de Bonne-Esprance, et dans lequel le
capitaine du _Leycester_, bless par la chute d'un mt de perroquet,
avait t emport vanoui dans sa cabine, le passager aux cheveux blonds
s'tait empar du porte-voix, et, s'lanant sur le gaillard d'arrire,
avait, en l'absence du second, retenu dans son hamac par une maladie
grave, avec la fermet d'un homme habitu au commandement et la science
d'un marin consomm, ordonn  l'instant mme une suite de manoeuvres 
l'aide desquelles la frgate avait conjur la force de l'ouragan. Puis,
le grain pass, son visage, un instant resplendissant de cet orgueil
sublime qui monte au front de toute crature humaine luttant contre son
Crateur, avait repris son expression ordinaire. Sa voix, dont le timbre
clatant s'tait fait entendre au-dessus du roulement du tonnerre et du
sifflement de la tempte, tait redescendue  son diapason ordinaire;
enfin, d'un geste aussi simple que ses gestes prcdents avaient t
potiques et exalts, il avait remis au lieutenant le porte-voix, ce
sceptre du capitaine de vaisseau qui est, aux mains de celui qui le
porte, le signe de l'absolu commandement.

Pendant tout ce temps, son compagnon, sur la figure calme duquel,
htons-nous de le dire, il et t impossible de reconnatre la moindre
trace d'motion, l'avait suivi des yeux avec cette expression envieuse
de l'homme oblig de se reconnatre  lui-mme une infriorit sur celui
dont jusque-l il s'tait cru l'gal. Puis, lorsque, le danger pass,
ils s'taient retrouvs cte  cte, il s'tait content de lui dire:

--Vous avez donc t capitaine de vaisseau, milord?

--Oui, avait rpondu simplement celui auquel on donnait ce titre
honorifique; j'ai mme atteint le grade de commodore; mais, depuis six
ans, je suis pass dans la diplomatie, et, au moment du pril, je me
suis souvenu de mon ancien mtier: voil tout.

Puis il n'avait plus une seule fois t question de cette circonstance
entre ces deux hommes; seulement, il tait visible que le plus jeune des
deux tait intrieurement humili de cette supriorit, que son
compagnon avait, d'une faon si inattendue, acquise sur lui, et qu'il
et certainement ignore sans l'vnement qui l'avait en quelque sorte
forc de la mettre au jour.

La demande que nous avons rapporte, et la rponse qu'elle provoqua,
indiquent au reste, que ces deux hommes ne s'taient fait, pendant les
trois mois qu'ils venaient de passer ensemble, aucune question sur leur
position sociale respective. Ils s'taient reconnus pour frres
d'intelligence, cela leur avait suffi. Ils savaient que le but de leur
voyage  tous deux tait l'le de France, et ils n'en avaient pas
demand davantage.

Au reste, tous deux paraissaient avoir mme impatience d'arriver, car
tous deux avaient recommand que, du moment o l'on apercevrait l'le,
on les avertt. La recommandation fut inutile pour l'un d'eux, car le
jeune homme aux cheveux noirs tait sur le pont, appuy au couronnement
de poupe, lorsque le matelot en vigie fit entendre ce cri, toujours si
puissant, mme parmi les marins: Terre  l'avant!

 ce cri, son compagnon apparut au haut de l'escalier et, s'avanant
vers le jeune homme, d'un pas plus rapide que son pas habituel, il vint
s'appuyer prs de lui.

--Eh bien, milord, dit ce dernier, nous voici arrivs,  ce qu'on assure
du moins; car j'avoue  ma honte que j'ai beau regarder  l'horizon, je
n'y aperois pour ma part qu'une espce de vapeur, qui peut tout aussi
bien tre un brouillard flottant sur la mer qu'une le ayant ses racines
au fond de l'Ocan.

--Oui, je conois cela, rpondit le plus g des deux hommes, car il n'y
a gure que l'oeil d'un marin qui puisse distinguer avec certitude, 
une pareille distance surtout, l'eau du ciel, et la terre des nuages;
mais moi, ajouta-t-il en clignant les yeux, moi, vieil enfant de la mer,
je vois notre le dans tous ses contours, et je dirai mme dans tous ses
dtails.

--Eh bien, milord, reprit le jeune homme, c'est une nouvelle supriorit
que je reconnais sur moi  Votre Grce; mais je vous avoue qu'il faut
que ce soit elle qui m'assure une pareille chose pour que je ne la
rejette pas comme une impossibilit.

--Prenez donc cette lunette, dit le marin, tandis que moi  l'oeil nu,
je vais vous dcrire la cte; me croirez-vous aprs cela?

--Milord, rpondit l'incrdule, je vous sais en toute chose un homme si
fort au-dessus des autres hommes, que je crois  ce que vous me dites
sans que vous ayez, soyez-en persuad, besoin de joindre aucune preuve 
vos paroles; si je prends la lunette que vous m'offrez, c'est donc
plutt pour satisfaire un besoin de mon coeur qu'un dsir de ma
curiosit.

--Allons, allons, dit en riant l'homme aux cheveux blonds, je vois que
l'air de la terre fait son effet, voil que vous devenez flatteur.

--Moi, flatteur, milord? dit le jeune homme en secouant la tte. Oh!
Votre Grce se trompe. Le _Leycester_, je vous le jure, ferait plus
d'une course d'un ple  l'autre, et accomplirait plus d'une fois le
priple du monde avant que vous voyiez s'accomplir en moi un pareil
changement. Non, je ne vous flatte pas, milord; je vous remercie
seulement des gracieuses attentions que vous m'avez montres tout le
long de cette interminable traverse, et j'oserai presque dire de
l'amiti que Votre Grce a tmoigne  un pauvre inconnu comme moi.

--Mon cher compagnon, rpondit l'Anglais en tendant la main au jeune
homme, j'espre que, pour vous comme pour moi, il n'y a d'inconnus dans
ce monde que les gens vulgaires, les sots et les fripons; mais j'espre
aussi que pour l'un comme pour l'autre, tout homme suprieur est un
parent que nous reconnaissons pour tre de notre famille, partout o
nous le rencontrons. Cela pos, trve de compliments, mon jeune ami;
prenez cette lunette et regardez; car nous avanons si rapidement, qu'il
n'y aura bientt plus aucun mrite  accomplir la petite dmonstration
gographique dont je me suis charg.

Le jeune homme prit la lunette et la porta  son oeil.

--Voyez-vous? dit l'Anglais.

--Parfaitement, dit le jeune homme.

--Voyez-vous  notre extrme droite, pareille  un cne et isole au
milieu de la mer, voyez-vous l'le Ronde?

-- merveille.

--Voyez-vous, en vous rapprochant de nous, l'le Plate, au pied de
laquelle passe, dans ce moment, un brick qui m'a tout  fait l'air,  sa
tournure, d'un brick de guerre? Ce soir, nous serons o il est, et nous
passerons o il passe.

Le jeune homme abaissa la lunette, et essaya de voir  l'oeil nu les
objets que son compagnon distinguait si facilement, et qu'il voyait 
peine, lui,  l'aide du tube qu'il tenait  la main; puis, avec un
sourire d'tonnement:

--C'est miraculeux! dit-il.

Et il reporta la lunette  ses yeux.

--Voyez-vous le Coin-de-Mire, continua son compagnon, le Coin-de-Mire
qui se confond presque d'ici avec le cap Malheureux, de si triste et si
potique mmoire? Voyez-vous le piton de Bambou, derrire lequel s'lve
la montagne de la Faence? Voyez-vous la montagne de Grand-Port? et l,
voyez-vous  sa gauche le morne des Croles?

--Oui, oui, je vois tout cela, et je le reconnais, car tous ces pics,
tous ces sommets sont familiers  mon enfance et je les ai gards dans
ma mmoire avec la religion du souvenir. Mais vous, continua le jeune
homme en repoussant les uns dans les autres, avec la paume de la main,
les trois tubes de sa lunette, ce n'est pas la premire fois que vous
voyez ce rivage, et il y a plus de mmoire que d'aspect rel dans la
description que vous venez de me faire?

--C'est vrai, dit en souriant l'Anglais, et je vois qu'il n'y a pas
moyen de faire de charlatanisme avec vous. Oui, j'ai dj vu ce rivage!
oui, j'en parle un peu de mmoire quoique les souvenirs qu'il m'a
laisss soient probablement mains doux que ceux qu'il vous rappelle!
Oui, j'y suis venu dans une poque o, selon toute probabilit, nous
tions ennemis, mon cher compagnon, car il y a quatorze ans de cela.

--C'est juste l'poque  laquelle j'ai quitt l'le de France, rpondit
le jeune homme aux cheveux noirs.

--Y tiez-vous encore lors de la bataille navale qui eut lieu 
Grand-Port, et dont je ne devrais point parler, ne ft-ce que par
orgueil national, tant nous y avons t majestueusement frotts?

--Oh! parlez-en, milord, parlez-en, interrompit le jeune homme; vous
avez si souvent pris votre revanche, messieurs les Anglais, qu'il y a
presque de l'orgueil  vous  avouer une dfaite.

--Eh bien, j'y suis venu  cette poque; car,  cette poque, je servais
dans la marine.

--Comme aspirant, sans doute?

--Comme lieutenant de frgate, Monsieur.

--Mais  cette poque, permettez-moi de vous le dire, milord, vous tiez
un enfant?

--Quel ge me donnez-vous, Monsieur?

--Mais,  peu de chose prs, nous sommes du mme ge je pense, et vous
avez trente ans  peine.

--Je vais en avoir quarante, Monsieur, rpondit l'Anglais en souriant;
je vous avais bien dit tout  l'heure que vous tiez dans votre jour de
flatterie.

Le jeune homme, tonn, regarda alors son compagnon avec plus
d'attention qu'il n'avait fait jusqu'alors, et reconnut,  de lgres
rides indiques  l'angle des yeux et aux coins de la bouche, qu'il
pouvait avoir effectivement l'ge qu'il se donnait, et qu'il tait si
loin de paratre. Puis, abandonnant son examen pour revenir  la
question qui lui avait t faite:

--Oui, oui, dit-il; oui, je me rappelle cette bataille et une autre
encore, mais qui eut lieu  l'extrmit oppose de l'le.
Connaissez-vous Port-Louis, milord?

--Non, Monsieur, je ne connais que ce ct du rivage. Je fus bless
dangereusement au combat de Grand-Port, et transport prisonnier en
Europe. Depuis ce temps, je n'ai pas revu les mers de l'Inde, o je vais
probablement faire un sjour indfini.

Puis, comme si les dernires paroles qu'ils avaient changes venaient
d'veiller dans ces deux hommes une source d'intimes souvenirs, chacun
d'eux s'loigna machinalement de l'autre, et s'en alla rver en silence,
l'un  la proue, l'autre au gouvernail.

Ce fut le lendemain de cette conversation qu'aprs avoir doubl l'le
d'Ambre et tre passe  l'heure prdite au pied de l'le Plate, la
frgate _Leycester_ fit, comme nous l'avons indiqu au commencement de
ce chapitre, son entre dans la rade Port-Louis, au milieu de
l'affluence habituelle qui accueillait l'arrive de chaque btiment
europen.

Mais, cette fois, l'affluence tait plus grande encore que de coutume,
car les autorits de la colonie attendaient le futur gouverneur de
l'le, qui, au moment o l'on doubla l'le des Tonneliers, monta sur le
pont en grand uniforme d'officier gnral. Le jeune homme aux cheveux
noirs connut donc seulement alors le grade politique de son compagnon de
voyage, dont il ne savait, jusque-l, que le titre aristocratique.

En effet, l'Anglais aux cheveux blonds n'tait autre que lord Williams
Murrey, membre de la chambre haute, qui, aprs avoir t tour  tour
marin et ambassadeur, venait d'tre nomm gouverneur de l'le de France
pour Sa Majest Britannique.

Nous invitons donc le lecteur  reconnatre en lui ce jeune lieutenant
qu'il a entrevu  bord de la _Nride_, couch aux pieds de son oncle le
capitaine Willoughby, bless au ct d'un clat de mitraille, et dont
nous avions annonc non seulement la gurison, mais encore la
rapparition prochaine comme un des personnages principaux de notre
histoire.

Au moment de se sparer de son compagnon, lord Murrey se retourna vers
lui:

-- propos, Monsieur, lui dit-il, je donne dans trois jours un grand
dner aux autorits de l'le; j'espre que vous me ferez l'honneur
d'tre un de mes convives?

--Avec le plus grand plaisir, milord, rpondit le jeune homme; mais
encore, avant que j'accepte est-il convenable que, de mon ct, je dise
 Votre Grce qui je suis....

--Vous vous ferez annoncer en entrant chez moi, Monsieur, rpondit lord
Murrey, et alors je saurai qui vous tes; en attendant, je sais ce que
vous valez, et c'est ce qu'il me faut.

Puis saluant son compagnon de route de la main et du sourire, le nouveau
gouverneur descendit dans la yole d'honneur avec le capitaine et
s'loignant du brick sous l'impulsion rapide de dix vigoureux rameurs,
il toucha bientt la terre  la fontaine du Chien-de-Plomb.

En ce moment, les soldats, rangs en bataille, prsentrent les armes,
les tambours battirent aux champs, les canons des forts et de la frgate
retentirent  la fois, et, pareils  un cho, ceux des autres btiments
leur rpondirent; aussitt des acclamations universelles de Vive lord
Murrey! accueillirent joyeusement le nouveau gouverneur, qui, aprs
avoir gracieusement salu ceux qui lui faisaient cette honorable
rception, s'achemina, entour des principales autorits de l'le, vers
le palais.

Et, cependant, ces hommes qui faisaient fte au reprsentant de Sa
Majest Britannique et qui applaudissaient  son arrive, taient bien
les mmes hommes qui, autrefois, avaient pleur le dpart des Franais;
mais aussi, c'est que quatorze ans s'taient couls depuis cette
poque; la gnration ancienne avait en partie disparu, et la gnration
nouvelle ne gardait le souvenir des choses passes que par ostentation
et comme on garde une vieille charte de famille. Quatorze ans s'taient
couls, avons-nous dj dit, et c'est plus qu'il n'en faut pour oublier
la mort de son meilleur ami, pour violer un serment jur; plus qu'il
n'en faut enfin pour tuer, enterrer et dbaptiser un grand homme ou une
grande nation.




Chapitre V--L'enfant prodigue


Tous les yeux avaient suivi lord Murrey jusqu' l'htel du gouvernement;
mais, lorsque la porte du palais se fut referme sur lui et sur ceux qui
l'accompagnaient, tous les yeux se reportrent sur le navire.

En ce moment, le jeune homme aux cheveux noirs en descendait  son tour,
et la curiosit, qui venait d'abandonner le gouverneur, s'tait reporte
sur lui. En effet, on avait vu lord Murrey lui adresser gracieusement la
parole et lui serrer la main; de sorte que la foule assemble dcidait,
avec sa sagacit ordinaire, que cet tranger tait quelque jeune
seigneur appartenant  la haute aristocratie de France ou d'Angleterre.
Cette probabilit s'tait change en une vritable certitude  la vue du
double ruban qui ornait sa boutonnire, et dont l'un, il faut bien
l'avouer, tait un peu moins rpandu  cette poque qu'il ne l'est
aujourd'hui. Au reste, les habitants de Port-Louis eurent le temps
d'examiner le nouvel arrivant; car, aprs avoir cherch des yeux autour
de lui comme s'il se ft attendu  trouver quelqu'un de ses amis ou de
ses parents sur la jete, il s'tait arrt au bord de la mer, attendant
que les chevaux du gouverneur fussent dbarqus; puis, quand cette
opration fut termine, un domestique au teint basan, vtu du costume
des Maures d'Afrique, avec lequel l'tranger avait chang quelques mots
dans une langue inconnue, en quipa deux  la manire arabe, et, les
prenant tous deux en bride, car on ne pouvait se fier encore  leurs
jambes engourdies, il suivit son matre, qui s'tait dj achemin 
pied vers la chausse, regardant toujours autour de lui, comme s'il se
ft attendu  voir apparatre tout  coup, au milieu de toutes ces
figures insignifiantes, une figure amie.

Parmi les groupes qui attendaient les trangers  l'endroit qu'on
appelle caractristiquement la Pointe-aux-Blagueurs, il y en avait un
dont le centre se composait d'un gros homme de cinquante 
cinquante-quatre ans, aux cheveux grisonnants, aux traits vulgaires, 
la voix clatante, aux favoris taills en pointe et venant joindre de
chaque ct le coin de la bouche, et d'un beau garon de vingt-cinq 
vingt-six ans; le gros homme tait vtu d'une redingote de mrinos
marron, d'un pantalon de nankin et d'un gilet de piqu blanc. Il portait
une cravate  coins brods, et un long jabot, garni de dentelle,
flottait sur sa poitrine. Le jeune homme, dont les traits, un peu plus
accentus que ceux de son voisin, avaient cependant avec ceux-ci une
telle ressemblance, qu'il tait vident que ces deux individus se
touchaient par les liens les plus proches de la parent, tait coiff
d'un chapeau gris, portait un mouchoir de soie nou ngligemment autour
du cou, tait vtu d'un gilet et d'un pantalon blancs.

--Voil, par ma foi, un joli garon, dit le gros homme en regardant
l'tranger, qui passait en ce moment  quelques pas de lui, et je
conseille, s'il doit faire sjour dans notre le,  nos mres et  nos
maris de veiller sur leurs femmes et leurs filles.

--Voil un joli cheval, dit le jeune homme en portant un lorgnon  son
oeil; pur sang, si je ne me trompe, tout ce qu'il y a de plus arabe,
arabissime.

--Connais-tu ce monsieur, Henri? demanda le gros homme.

--Non, mon pre; mais, s'il veut vendre son cheval, je sais bien qui lui
en donnera mille piastres.

--Ce sera Henri de Malmdie, n'est-ce pas, mon enfant? dit le gros
homme, et tu feras bien, si le cheval te plat, de t'en passer la
fantaisie; tu le peux, tu es riche.

Sans doute l'tranger entendit l'offre de M. Henri et l'approbation qu'y
donnait son pre, car sa lvre se releva ddaigneusement, et il fixa
tour  tour sur le pre et sur le fils un regard hautain, et qui n'tait
pas exempt de menace, puis, plus instruit sans doute  leur gard qu'ils
ne l'taient au sien, il continua sa route en murmurant:

--Encore eux! Toujours eux!

--Que nous veut donc ce muscadin? demanda M. de Malmdie  ceux qui
l'entouraient.

--Je n'en sais rien, mon pre, rpondit Henri; mais  la premire fois
que nous le rencontrerons, s'il nous regarde encore de la mme manire,
je vous promets de le lui demander.

--Que veux-tu, Henri, dit M. de Malmdie d'un air de piti pour
l'ignorance de l'tranger, le pauvre garon ne sait pas qui nous sommes.

--Eh bien, alors, je le lui apprendrai, moi, murmura Henri.

Pendant ce temps, l'tranger, dont le ddaigneux regard avait veill ce
menaant colloque, avait, sans paratre s'inquiter de l'impression
produite par son passage, et, sans daigner se retourner pour en voir
l'effet, continu son chemin vers le rempart. Parvenu au tiers du jardin
de la Compagnie,  peu prs, son attention fut attire par un groupe qui
s'tait form sur un petit pont, lequel communiquait du jardin avec la
cour d'une maison de belle apparence, et dont le centre tait occup par
une ravissante jeune fille de quinze ou seize ans, que l'tranger, homme
d'art sans doute, et, par consquent, amoureux de toute beaut, s'arrta
pour regarder plus  son aise. Quoique sur le seuil de sa maison, la
jeune fille, qui sans doute appartenait  l'une des plus riches familles
de l'le, avait auprs d'elle une gouvernante europenne, qu' ses longs
cheveux blonds et  la transparence de sa peau, on reconnaissait pour
une Anglaise, tandis qu'un vieux ngre, aux cheveux grisonnants, vtu
d'une veste et d'un pantalon de basin blanc, se tenait prt, les yeux
fixs sur elle, et, pour ainsi dire, le pied lev,  excuter ses
moindres ordres. Peut-tre aussi, comme toute chose grandit par le
contraste, cette beaut, que nous avons signale comme merveilleuse,
s'augmentait-elle encore de la laideur du personnage qui se tenait
debout, muet et immobile devant elle, et avec lequel elle essayait
d'entamer des ngociations  l'endroit d'un de ces charmants ventails
d'ivoire dcoup, transparent et fragile comme une dentelle.

En effet, celui qui causait avec elle tait un individu au corps osseux,
au teint jaune, aux yeux relevs par les coins, coiff d'un large
chapeau de paille, duquel s'chappait, comme un chantillon des cheveux
dont aurait pu tre couvert le crne qu'il abritait, une longue natte
qui lui tombait jusqu'au milieu du dos; il tait vtu d'un pantalon de
coton bleu descendant jusqu' mi-jambe et d'une blouse de mme toffe et
de mme couleur, descendant jusqu'au milieu des cuisses.  ses pieds
tait un bambou, long d'une toise, supportant  chacune de ses
extrmits un panier, dont la double pesanteur faisait, lorsque le
bambou tait pos par le milieu sur l'paule du marchand, plier cette
longue canne comme un arc. Ces paniers taient remplis de ces mille
petits brimborions qui, aux colonies comme en France, dans la boutique
en plein air du commerant des tropiques comme dans les lgants
magasins d'Alphonse Giroux et de Susse, font tourner la tte aux jeunes
filles et quelquefois mme  leurs mres. Or, comme nous l'avons dit, la
belle crole, au milieu de toutes ces merveilles parpilles sur une
natte tendue  ses pieds, s'tait arrte pour le moment  un ventail
reprsentant des maisons, des pagodes et des palais impossibles, des
chiens, des lions et des oiseaux fantastiques; enfin, mille portraits
d'hommes, de btiments et d'animaux qui n'ont jamais exist que dans la
drolatique imagination des habitants de Canton et de Pkin.

Elle demandait donc purement et simplement le prix de cet ventail.

Mais l tait la difficult. Le Chinois, dbarqu depuis quelques jours
seulement, ne savait pas un seul mot ni de franais, ni d'anglais, ni
d'italien, ignorance qui ressortait clairement de son silence,  la
triple demande qui lui avait t successivement faite dans ces trois
langues. Cette ignorance tait mme dj si bien connue dans la colonie,
que l'habitant des bords du fleuve Jaune n'tait dsign  Port-Louis
que sous le nom de _Miko-Miko_, les deux seuls mots qu'il pronont tout
en parcourant les rues de la ville, portant son long bambou charg de
paniers tantt sur une paule, tantt sur l'autre, et qui, selon toute
probabilit, voulaient dire: _Achetez, achetez_. Les relations qui
s'taient tablies jusqu'alors entre Miko-Miko et ses pratiques taient
donc purement et simplement des relations de gestes et de signes. Or,
comme la belle jeune fille n'avait jamais eu l'occasion de faire une
tude approfondie de la langue de l'abb de l'pe, elle se trouvait
dans une parfaite impossibilit de comprendre Miko-Miko et de se faire
comprendre par lui.

Ce fut en ce moment que l'tranger s'approcha d'elle.

--Pardon, Mademoiselle, lui dit-il; mais, en voyant l'embarras dans
lequel vous vous trouvez, je m'enhardis  vous offrir mes services:
puis-je vous tre bon  quelque chose et daignerez-vous m'accepter pour
interprte?

--Oh! Monsieur, rpondit la gouvernante, tandis que les joues de la
jeune fille se couvraient d'une couche du plus beau carmin, je vous suis
mille fois oblige de votre offre; mais voil mademoiselle Sara et moi
qui puisons, depuis dix minutes, toute notre science philologique sans
parvenir  nous faire entendre de cet homme. Nous lui avons parl tour 
tour franais, anglais et italien, et il n'a rpondu  aucune de ces
langues.

--Monsieur connat peut-tre quelque langue que parlera cet homme, ma
mie Henriette, rpondit la jeune fille; et j'ai si grande envie de cet
ventail, que, si Monsieur parvenait  m'en dire le prix, il m'aurait
rendu un vritable service.

--Mais vous voyez bien que c'est impossible, reprit ma mie Henriette:
cet homme ne parle aucune langue.

--Il parle au moins celle du pays o il est n, dit l'tranger.

--Oui, mais il est n en Chine; et qui est-ce qui parle chinois?

L'inconnu sourit, et, se tournant vers le marchand, il lui adressa
quelques mots dans une langue trangre.

Nous essayerons vainement de dire l'expression d'tonnement qui se
peignit sur les traits du pauvre Miko-Miko, lorsque les accents de sa
langue maternelle rsonnrent  son oreille comme l'cho d'une musique
lointaine. Il laissa tomber l'ventail qu'il tenait, et, s'lanant les
yeux fixes et la bouche bante vers celui qui venait de lui adresser la
parole, il lui saisit la main et la baisa  plusieurs reprises; puis,
comme l'tranger rptait la question qu'il lui avait dj faite, il se
dcida enfin  rpondre; mais ce fut avec une expression dans le regard
et un accent dans la voix qui formaient un des plus tranges contrastes
qu'on puisse imaginer; car, de l'air le plus attendri et le plus
sentimental du monde, il venait tout bonnement de lui dire le prix de
l'ventail.

--C'est vingt livres sterling, Mademoiselle dit l'tranger se retournant
vers la jeune fille; quatre-vingt-dix piastres  peu prs.

--Mille fois merci, Monsieur! rpondit Sara en rougissant de nouveau.
Puis, se retournant vers sa gouvernante: n'est-ce pas vraiment bien
heureux, ma mie Henriette, lui dit-elle en anglais, que Monsieur parle
la langue de cet homme?

--Et surtout bien tonnant, rpondit ma mie Henriette.

--C'est pourtant une chose toute simple, Mesdames, rpondit l'tranger
dans la mme langue. Ma mre mourut que je n'avais que trois mois
encore, et l'on me donna pour nourrice une pauvre femme de l'le Formose
qui tait au service de notre maison, sa langue est donc la premire que
je balbutiai; et, quoique je n'aie pas trouv souvent l'occasion de la
parler, j'en ai, comme vous l'avez vu, retenu quelques mots, ce dont je
me fliciterai toute ma vie puisque j'ai pu, grce  ces quelques mots,
vous rendre un lger service.

Puis, glissant dans la main du Chinois un quadruple d'Espagne, et,
faisant signe  son domestique de le suivre, le jeune homme partit en
saluant avec une parfaite aisance mademoiselle Sara et ma mie Henriette.

L'tranger suivit la rue de Moka; mais  peine eut-il fait un mille sur
la route qui conduit aux Pailles, et fut-il arriv au pied de la
montagne de la Dcouverte, qu'il s'arrta tout  coup, et que ses yeux
se fixrent sur un banc construit  mi-cte de la montagne, et au milieu
duquel, dans une immobilit parfaite, les deux mains poses sur ses
genoux et les yeux fixs sur la mer, tait assis un vieillard. Un
instant l'tranger regarda cet homme d'un air de doute; puis, comme si
ce doute avait disparu devant une conviction entire:

--C'est bien lui, murmura-t-il; mon Dieu! comme il est chang!

Alors, aprs avoir regard un instant encore le vieillard avec un air de
singulier intrt, le jeune homme prit un chemin par lequel il pouvait
arriver prs de lui sans tre vu, manoeuvre qu'il excuta heureusement,
aprs s'tre arrt deux ou trois fois en route en appuyant sa main sur
sa poitrine, comme pour donner  une motion trop forte le temps de se
calmer.

Quant au vieillard, il ne bougea point  l'approche de l'tranger, si
bien qu'on et pu croire qu'il n'avait pas mme entendu le bruit de ses
pas; ce qui et t une erreur, car  peine le jeune homme se fut-il
assis sur le mme banc que lui, qu'il tourna la tte de son ct, et
que, le saluant avec timidit, il se leva et fit quelques pas pour
s'loigner:

--Oh! ne vous drangez pas pour moi, Monsieur, dit le jeune homme.

Le vieillard se rassit aussitt, non plus au milieu du banc, mais  son
extrmit.

Alors il y eut un moment de silence entre le vieillard, qui continua de
regarder la mer, et l'tranger, qui regardait le vieillard. Enfin, au
bout de cinq minutes de muette et profonde contemplation, l'tranger
prit la parole:

--Monsieur, dit-il  son voisin, vous n'tiez sans doute point l,
lorsqu'il y a une heure et demie  peu prs, le _Leycester_ a jet
l'ancre dans le port?

--Pardonnez-moi, Monsieur, j'y tais, rpondit le vieillard avec un
accent o se confondaient l'humilit et l'tonnement.

--Alors, reprit le jeune homme, alors vous ne preniez aucun intrt 
l'arrive de ce btiment venant d'Europe?

--Pourquoi cela, Monsieur? demanda le vieillard de plus en plus tonn.

--C'est qu'en ce cas, au lieu de rester ici, vous seriez comme tout le
monde descendu sur le port.

--Vous vous trompez, Monsieur, vous vous trompez, rpondit
mlancoliquement le vieillard en secouant sa tte blanchie; je prends au
contraire, et j'en suis certain, un plus grand intrt que personne  ce
spectacle. Chaque fois qu'il arrive un btiment, n'importe de quel pays
ce btiment arrive, je viens depuis quatorze annes voir s'il ne
m'apporte pas quelque lettre de mes enfants, ou mes enfants eux-mmes;
et, comme cela me fatiguerait trop d'tre debout, je viens ds le matin
m'asseoir ici,  la mme place d'o je les ai vus partir; et je reste l
tout le jour, jusqu' ce que, chacun s'tant retir, tout espoir soit
perdu pour moi.

--Mais comment ne descendez-vous pas vous-mme jusqu'au port? demanda
l'tranger.

--C'est aussi ce que j'ai fait pendant les premires annes, rpondit le
vieillard: mais alors je connaissais trop vite mon sort; et, comme
chaque dception nouvelle devenait plus pnible, j'ai fini par m'arrter
ici, et j'envoie  ma place mon ngre Tlmaque. Ainsi l'espoir dure
plus longtemps. S'il revient vite, je crois qu'il m'annonce leur
arrive, s'il tarde  revenir, je crois qu'il attend une lettre. Puis il
revient la plupart du temps les mains vides. Alors je me lve et je m'en
retourne seul comme je suis venu; je rentre dans ma maison dserte, et
je passe la nuit  pleurer en me disant: Ce sera sans doute pour la
prochaine fois.

--Pauvre pre! murmura l'tranger.

--Vous me plaignez, Monsieur? demanda le vieillard avec tonnement.

--Sans doute, je vous plains, rpondit le jeune homme.

--Vous ne savez donc pas qui je suis?

--Vous tes homme et vous souffrez.

--Mais je suis multre, rpondit le vieillard d'une voix basse et
profondment humilie.

Une vive rougeur passa sur le front du jeune homme.

--Et moi aussi, Monsieur, je suis multre, rpondit-il.

--Vous? s'cria le vieillard.

--Oui, moi, rpondit l'tranger.

--Vous tes multre, vous, Monsieur? et le vieillard regardait avec
tonnement le ruban rouge et bleu nou  la redingote de l'tranger.
Vous tes multre? Oh! alors votre piti ne m'tonne plus. Je vous avais
pris pour un blanc mais, du moment que vous tes homme de couleur comme
moi, c'est autre chose; vous tes un ami, un frre.

--Oui, un ami, un frre, dit le jeune homme en tendant les deux mains au
vieillard.

Puis il murmura  voix basse et en le regardant avec une indfinissable
expression de tendresse:

--Et plus que cela encore, peut-tre.

--Alors je puis donc tout vous dire, continua le vieillard. Ah! je sens
que cela me fera du bien, de parler de ma douleur. Imaginez-vous,
Monsieur, que j'ai, ou plutt que j'avais, car Dieu seul sait si tous
deux vivent encore; imaginez-vous que j'avais deux enfants, deux fils
que j'aimais tous deux de l'amour d'un pre, un surtout.

L'tranger tressaillit et se rapprocha encore du vieillard.

--Cela vous tonne, n'est-ce pas, reprit le vieillard, que je fasse une
diffrence entre ces deux enfants, et que je prfre l'un  l'autre?
Oui, cela ne doit pas tre, je le sais; oui, cela est injuste, je
l'avoue; mais c'tait le plus jeune, c'tait le plus faible, voil mon
excuse.

L'tranger porta la main  son front, et, profitant du moment o le
vieillard, honteux de la confession qu'il venait de faire, dtournait la
tte, il essuya une larme.

--Oh! si vous les aviez connus tous deux, continua le vieillard, vous
auriez compris cela. Ce n'est pas que Georges,--il s'appelait
Georges,--ce n'est pas que Georges ft le plus beau; oh! non, au
contraire, son frre Jacques tait bien mieux que lui; mais il avait
dans son pauvre petit corps un esprit si intelligent, si ardent, si
ferme, que, si je l'eusse mis au collge de Port-Louis avec les autres
enfants, je suis bien certain que, quoiqu'il n'et que douze ans, il et
bientt dpass tous les autres lves.

Les yeux du vieillard brillrent un instant d'orgueil et d'enthousiasme;
mais ce changement passa avec la rapidit de l'clair, et son regard
avait dj repris son expression vague, plaintive et mate, lorsqu'il
ajouta:

--Mais je ne pouvais pas le mettre au collge ici. Le collge a t
fond pour les blancs, et nous ne sommes que des multres.

 son tour, la physionomie du jeune homme s'alluma, et il passa sur sa
figure comme une flamme de ddain et de colre sauvage.

Le vieillard continua sans mme remarquer le mouvement de l'tranger.

--C'est pour cela que je les ai envoys tous deux en France, esprant
que l'ducation fixerait l'humeur vagabonde de l'an et dompterait le
caractre trop entier du second; mais il parat que Dieu n'approuvait
pas ma rsolution car, dans un voyage qu'il a fait  Brest, Jacques
s'est embarqu  bord d'un corsaire, et, depuis, je n'ai reu de ses
nouvelles que trois fois, et,  chaque fois, d'un point du monde oppos;
et Georges a laiss dvelopper en grandissant ce germe d'inflexibilit
qui m'effrayait en lui. Celui-l m'a crit plus souvent, tantt
d'Angleterre, tantt d'gypte, tantt d'Espagne, car il a beaucoup
voyag aussi, et, quoique ses lettres soient fort belles, je vous le
jure, je n'ai pas os les montrer  personne.

--Ainsi, ni l'un ni l'autre ne vous ont jamais parl de l'poque de leur
retour?

--Jamais; et qui sait si mme je les reverrai un jour car, de mon ct,
quoique le moment o je les reverrai doive tre le moment le plus
heureux de ma vie, je ne leur ai jamais dit de revenir. S'ils demeurent
l-bas, c'est qu'ils y sont plus heureux qu'ils ne le seraient ici;
s'ils n'prouvent pas le besoin de revoir leur vieux pre, c'est qu'ils
ont trouv en Europe des gens qu'ils aiment mieux que lui. Qu'il soit
donc fait selon leur dsir, surtout si ce dsir peut les conduire au
bonheur. Cependant, quoique je les regrette tous deux galement, c'est
cependant Georges qui me manque le plus, et c'est celui-l qui me fait
le plus de peine en ne me parlant jamais de retour.

--S'il ne vous parle pas de retour Monsieur, reprit l'tranger d'une
voix dont il cherchait inutilement  comprimer l'motion, c'est
peut-tre qu'il se rserve le plaisir de vous surprendre, et qu'il veut
vous faire achever dans le bonheur une journe commence dans l'attente.

--Plt  Dieu! dit le vieillard en levant les yeux et les mains au ciel.

--C'est peut-tre, continua le jeune homme avec une voix de plus en plus
mue, qu'il veut se glisser prs de vous sans tre reconnu de vous, et
jouir ainsi de votre prsence, de votre amour et de vos bndictions.

--Ah! il serait impossible que je ne le reconnusse pas.

--Et cependant, s'cria le jeune homme incapable de rsister plus
longtemps au sentiment qui l'agitait, vous ne m'avez pas reconnu, mon
pre!

--Vous!... toi!... toi!... s'cria  son tour le vieillard en parcourant
l'tranger d'un regard avide, tandis qu'il tremblait de tous ses
membres, la bouche entrouverte et souriant avec doute.

Puis, secouant la tte:

--Non, non, ce n'est pas Georges, dit-il; il y a bien quelque
ressemblance entre vous et lui; mais il n'est pas grand, il n'est pas
beau comme vous; ce n'est qu'un enfant, et vous, vous tes un homme.

--C'est moi, c'est bien moi, mon pre; mais reconnaissez-moi donc,
s'cria Georges; mais songez que quatorze ans se sont couls depuis que
je ne vous ai vu; songez que j'en ai aujourd'hui vingt-six, et, si vous
doutez, tenez, tenez, voyez cette cicatrice  mon front, c'est la trace
du coup que m'a donn M. de Malmdie le jour o vous avez si
glorieusement pris un drapeau anglais. Oh! ouvrez-moi vos bras, mon
pre, et, quand vous m'aurez embrass, quand vous m'aurez press sur
votre coeur, vous ne douterez plus que je ne sois votre fils.

Et  ces mots l'tranger se jeta au cou du vieillard, qui, regardant
tantt le ciel et tantt son enfant, ne pouvait croire  tant de
bonheur, et qui ne se dcida  embrasser le beau jeune homme que lorsque
celui-ci et rpt vingt fois qu'il tait bien Georges.

En ce moment Tlmaque parut au pied de la montagne de la Dcouverte,
les bras pendants, l'oeil morne et la tte penche, dsespr qu'il
tait de revenir encore cette fois vers son matre sans lui rapporter
quelque nouvelle de l'un ou de l'autre de ses enfants.




Chapitre VI--Transfiguration


Et maintenant il faut que nos lecteurs nous permettent d'abandonner ce
pre et ce fils  la joie du retour, et, revenant avec nous sur le
pass, consentent  suivre avec nous la transfiguration physique et
morale qui s'tait opre pendant l'espace de ces quatorze ans dans le
hros de cette histoire, que nous lui avons fait entrevoir enfant et que
nous venons de lui montrer jeune homme.

Nous avions d'abord eu l'ide de mettre purement et simplement sous les
yeux du lecteur le rcit que fit Georges  son pre des vnements de
ces quatorze annes: mais nous avons rflchi que, ce rcit tant une
histoire toute de penses intimes et de sensations secrtes, on pourrait
se dfier avec raison de la vracit d'un homme du caractre de Georges,
surtout lorsque cet homme parle de lui-mme. Nous avons donc rsolu de
conter, personnellement et  notre guise, cette histoire, dont nous
connaissons chaque dtail, promettant d'avance, vu que notre
amour-propre n'est point engag dans l'affaire, de ne cacher aucune
sensation bonne ou mauvaise, aucune pense honorable ou honteuse.

Partons donc du mme point d'o Georges tait parti lui-mme.

Pierre Munier, dont nous avons essay de tracer le caractre, avait, ds
qu'il tait entr dans la vie active, c'est--dire ds que d'enfant, il
tait devenu homme, adopt vis--vis des blancs un systme de conduite
dont il ne s'carta jamais; ne se sentant ni la force ni la volont de
combattre en duelliste un accablant prjug, il avait pris la rsolution
de dsarmer ses adversaires par une soumission inaltrable et par une
inpuisable humilit; sa vie fut tout entire occupe  excuser sa
naissance. Loin de briguer, malgr ses richesses et son intelligence,
aucune fonction administrative, aucun emploi politique, il avait
constamment cherch  se faire oublier en se perdant dans la foule; la
mme qui l'avait cart de la vie publique le guidait dans la vie
prive. Gnreux et magnifique par nature, il tenait sa maison avec une
simplicit toute monastique. Chez lui l'abondance tait partout, le luxe
nulle part, quoiqu'il et prs de deux cents esclaves, ce qui constitue
aux colonies une fortune de plus de deux cent mille livres de rente. Il
voyagea toujours  cheval, jusqu' ce que, forc par son ge, ou plutt
par les chagrins qui l'avaient bris avant l'poque o l'homme est
vieux, de changer sa modeste habitude en une habitude plus
aristocratique, il acheta un palanquin aussi simplement modeste que
celui du plus pauvre habitant de l'le. Toujours soigneux d'viter la
moindre querelle, toujours poli, complaisant, serviable pour tout le
monde, mme pour ceux qui, au fond du coeur, lui taient antipathiques,
il eut mieux aim perdre dix arpents de terre que d'lever ou mme de
soutenir un procs qui lui en et fait gagner vingt. Quelque habitant
avait-il besoin d'un plant de caf, de manioc ou de canne  sucre il
tait sr de les trouver chez Pierre Munier, qui le remerciait encore de
lui avoir donn la prfrence. Or, tous ces bons procds, qui taient
au fond l'instinct de son excellent coeur, mais qui pouvaient paratre
le rsultat de son caractre timide, lui avaient valu l'amiti de ses
voisins sans doute, mais une amiti toute passive, qui, n'ayant jamais
eu mme l'ide de lui faire du bien, se bornait purement et simplement 
ne pas lui faire de mal. Encore, parmi ceux-ci, y en avait-il
quelques-uns qui, ne pouvant pardonner  Pierre Munier sa fortune
immense, ses nombreux esclaves et sa rputation sans tache,
s'acharnaient  l'craser constamment sous le prjug de la couleur. M.
de Malmdie et son fils Henri taient de ce nombre.

Georges, n dans les mmes conditions que son pre, mais que la
faiblesse de sa constitution avait loign des exercices physiques,
avait tourn vers les rflexions toutes ses facults internes, et, mr
avant l'ge, comme le sont en gnral tous les enfants maladifs, il
avait observ d'instinct la conduite de son pre, dont il avait, tout
jeune encore, pntr les motifs; or, l'orgueil viril qui bouillonnait
dans la poitrine de cet enfant lui avait fait prendre en haine les
blancs qui le mprisaient, et, en ddain, les multres qui se laissaient
mpriser. Aussi se rsolut-il bien  suivre une conduite tout oppose 
celle qu'avait tenue son pre, et  marcher, quand la force lui serait
venue, d'un pas ferme et hardi au-devant de ces absurdes oppressions de
l'opinion, et si elles ne lui faisaient point place,  les prendre corps
 corps comme Hercule Ante, et  les touffer entre ses bras. Le jeune
Annibal, excit par son pre, avait jur haine ternelle  une nation;
le jeune Georges, malgr son pre, jura guerre  mort  un prjug.

Georges quitta la colonie aprs la scne que nous avons raconte, arriva
en France avec son frre, et entra au collge Napolon.  peine assis
sur les bancs de la dernire classe, il comprit la diffrence des rangs,
et voulut arriver au premier: pour lui, la supriorit tait une
ncessit d'organisation; il apprit vite et bien. Un premier succs
affermit sa volont en lui donnant la mesure de sa puissance. Sa volont
en devint plus forte et ses succs en devinrent plus grands. Il est vrai
de dire que ce travail de l'esprit, que ce dveloppement de la pense,
laissaient le corps dans son tat de chtivit primitive: le moral
absorbait le physique, la lame brlait le fourreau; mais Dieu avait
donn un appui au pauvre arbrisseau. Georges reposait en paix sous la
protection de Jacques, qui tait le plus robuste et le plus paresseux de
sa classe, comme Georges en tait le plus travailleur et le plus faible.

Malheureusement, cet tat de choses dura peu. Deux ans aprs leur
arrive, comme Jacques et Georges taient alls passer leurs vacances 
Brest, chez un correspondant de leur pre auquel ils taient
recommands, Jacques, qui avait toujours eu un got dcid pour la
marine, profita de l'occasion qui s'offrait, et, ennuy de sa prison,
comme il appelait le collge, s'embarqua sur un corsaire, qu'il donna 
son pre, dans une lettre qu'il lui crivit, pour un btiment de l'tat.
De retour au collge, Georges sentit alors cruellement l'absence de son
frre. Sans dfense contre les jalousies qu'avaient suscites ses
triomphes d'colier, et qui, du moment qu'elles pouvaient tre
assouvies, devenaient de vritables haines, il fut honni par les uns,
battu par les autres, maltrait par tous; chacun avait pour lui son
injure favorite. Ce fut une rude preuve; Georges la supporta
courageusement.

Seulement, il rflchit plus profondment que jamais sur sa position et
comprit que la supriorit morale n'tait rien sans la supriorit
physique; qu'il fallait l'une pour faire respecter l'autre, et que la
runion de ces deux qualits faisait seule un homme complet.  partir de
cette heure, il changea compltement de manire de vivre; de timide,
retir, inactif qu'il tait, il devint joueur, turbulent, tapageur. Il
travaillait bien encore, mais seulement assez pour conserver cette
prminence intellectuelle qu'il avait acquise dans les annes
prcdentes. Dans les commencements, il fut maladroit, et l'on se moqua
de lui. Georges reut mal la plaisanterie, et cela  dessein. Georges
n'avait pas naturellement le courage sanguin, mais le courage bilieux,
c'est--dire que son premier mouvement, au lieu de le jeter dans le
danger, tait de lui faire faire un pas en arrire pour l'viter. Il lui
fallait la rflexion pour tre brave, et, quoique cette bravoure soit la
plus relle, puisqu'elle est la bravoure morale, il s'en effraya comme
d'une lchet.

Il se battit donc  chaque querelle, ou plutt il fut battu; mais,
vaincu une fois, il recommena tous les jours jusqu' ce qu'il fut
vainqueur, non pas parce qu'il tait le plus fort, mais parce qu'il
tait plus aguerri, parce qu'au milieu du combat le plus acharn, il
conservait un admirable sang-froid, et que, grce  ce sang-froid, il
profitait de la moindre faute de son adversaire. Cela le fit respecter,
et ds lors on commena  regarder  deux fois pour l'insulter; car, si
faible que soit un ennemi, on hsite  engager la lutte avec lui quand
on le sait dtermin; d'ailleurs, cette prodigieuse ardeur avec laquelle
il embrassait cette nouvelle vie portait ses fruits: la force lui venait
peu  peu; aussi, encourag par ses premiers essais, tant que durrent
les vacances suivantes, Georges n'ouvrit pas un livre; il commena 
apprendre  nager,  faire des armes,  monter  cheval, s'imposant une
fatigue continuelle, fatigue qui, plus d'une fois, lui donna la fivre,
mais  laquelle il finit cependant par s'habituer. Alors aux exercices
d'adresse il ajouta des travaux de force: pendant des heures entires,
il bchait la terre comme un laboureur; pendant des jours entiers, il
portait des fardeaux comme un manoeuvre; puis, le soir venu, au lieu de
se coucher dans un lit chaud et doux, il s'enveloppait dans son manteau,
se jetait sur une peau d'ours et dormait l toute la nuit. Un instant,
la nature surprise hsita, ne sachant si elle devait rompre ou
triompher. Georges sentait qu'il jouait sa vie, mais que lui importait
sa vie; si sa vie n'tait pas pour lui la domination de la force et la
supriorit de l'adresse? La nature fut la plus puissante; la faiblesse
physique, vaincue devant l'nergie de la volont, disparut comme un
serviteur infidle chass par un matre inflexible. Enfin, trois mois
d'un pareil rgime fortifirent tellement le pauvre chtif, qu' son
retour ses camarades hsitaient  le reconnatre. Alors ce fut lui qui
chercha querelle aux autres et qui battit,  son tour, ceux qui
l'avaient tant de fois battu. Alors ce fut lui qui fut craint et qui,
tant craint, fut respect.

Au reste, par une harmonie toute naturelle,  mesure que la force se
rpandait dans le corps, la beaut s'panouissait sur le visage; Georges
avait toujours eu des yeux superbes et des dents magnifiques; il laissa
pousser ses longs cheveux noirs dont  force de soins il corrigea la
rudesse native et qui s'assouplirent sous le fer. Sa pleur maladive
disparut pour faire place  un teint mat plein de mlancolie et de
distinction: enfin, le jeune homme s'tudia  tre beau, comme l'enfant
s'tudiait  tre fort et adroit.

Aussi, lorsque Georges, aprs avoir fait sa philosophie, sortit du
collge, c'tait un gracieux cavalier de cinq pieds quatre pouces, et,
comme nous l'avons dit, quoiqu'un peu mince, admirablement pris dans sa
taille. Il savait  peu prs tout ce qu'un jeune homme du monde doit
savoir. Mais il comprit que ce n'tait pas assez que d'tre, en toutes
choses, de la force du commun des hommes; il dcida qu'en toutes choses
il leur serait suprieur.

Au reste, les tudes qu'il avait rsolu de s'imposer lui devenaient
faciles, dbarrass qu'il tait de ses travaux scolastiques, et matre
dsormais de tout son temps. Il fixa  l'emploi de sa journe des rgles
dont il rsolut de ne pas se dpartir: le matin,  six heures, il
montait  cheval;  huit heures, il allait au tir au pistolet; de dix
heures  midi, il faisait des armes; de midi  deux heures, il suivait
les cours de la Sorbonne; de trois  cinq heures, il dessinait tantt
dans un atelier, tantt dans un autre; enfin, le soir, il allait ou au
spectacle ou dans le monde, dont son lgante courtoisie, bien plus
encore que sa fortune, lui ouvrait toutes les portes.

Aussi Georges se lia-t-il avec tout ce que Paris avait de mieux en
artistes, en savants et en grands seigneurs; aussi Georges, galement
familier avec les arts, la science et la fashion, fut-il bientt cit
comme un des esprits les plus intelligents, comme un des penseurs les
plus logiques, et comme un des cavaliers les plus distingus de la
capitale. Georges avait donc  peu prs atteint son but.

Cependant, il lui restait une dernire preuve  faire: certain d'tre
matre des autres, il ignorait encore s'il tait matre de lui-mme; or,
Georges n'tait pas homme  conserver un doute sur quelque chose que ce
ft; il rsolut de s'clairer sur son propre compte.

Georges avait souvent craint de devenir joueur.

Un jour, il sortit les poches pleines d'or, et s'achemina vers Frascati.
Georges s'tait dit: Je jouerai trois fois;  chaque fois, je jouerai
trois heures, et, pendant ces trois heures, je risquerai dix mille
francs: puis, pass ces trois heures, que j'aie perdu ou gagn, je ne
jouerai plus.

Le premier jour, Georges perdit ses dix mille francs en moins d'une
heure et demie. Il n'en resta pas moins ses trois heures  regarder
jouer les autres, et, quoiqu'il et dans un portefeuille et en billets
de banque les vingt mille francs qu'il tait dcid  hasarder dans les
deux essais qui lui restaient  faire, il ne jeta pas sur le tapis un
louis de plus qu'il ne s'tait propos.

Le second jour, Georges gagna d'abord vingt-cinq mille francs; puis,
comme il s'tait impos  lui-mme de jouer trois heures, il continua de
jouer, et reperdit tout son gain, plus deux mille francs de son argent;
en ce moment il s'aperut qu'il jouait depuis trois heures et cessa avec
la mme ponctualit que la veille.

Le troisime jour, Georges commena par perdre; mais, sur son dernier
billet de banque, la fortune changea, et la chance lui redevint
favorable; il lui restait trois quarts d'heure  jouer; pendant ces
trois quarts d'heure, Georges joua avec un de ces bonheurs tranges,
dont les habitus des tripots perptuent le souvenir par des traditions
orales: pendant ces trois quarts d'heure, Georges eut l'air d'avoir fait
un pacte avec le diable,  l'aide duquel un dmon invisible lui
soufflait d'avance  l'oreille la couleur qui allait sortir et la carte
qui allait gagner. L'or et les billets de banque s'entassaient devant
lui,  la grande stupfaction des assistants. Georges ne pensait plus
lui-mme; il jetait son argent sur la table et disait au banquier: O
vous voudrez. Le banquier plaait l'argent au hasard, et Georges
gagnait. Deux joueurs de profession, qui avaient suivi sa veine et qui
avaient gagn des sommes normes, crurent que le moment tait arriv
d'adopter une marche contraire, ils parirent alors contre lui; mais la
fortune resta fidle  Georges. Ils reperdirent tout ce qu'ils avaient
gagn, puis tout ce qu'ils avaient sur eux; puis, comme ils taient
connus pour des gens srs, ils empruntrent au banquier cinquante mille
francs qu'ils reperdirent encore. Quant  Georges, impassible, sans
qu'une seule motion transpirt sur son visage, il voyait s'augmenter
cette masse d'or et de billets, regardant de temps en temps la pendule
qui devait sonner l'heure de sa retraite. Enfin cette heure sonna.
Georges s'arrta  l'instant, chargea son domestique de l'or et des
billets gagns, et, avec le mme calme, la mme impassibilit qu'il
avait jou, qu'il avait perdu et qu'il avait gagn, il sortit, envi par
tous ceux qui avaient assist  la scne qui venait de se passer, et qui
s'attendaient  le revoir le lendemain.

Mais, contre l'attente de tout le monde, Georges ne reparut pas. Il fit
plus: il mit l'or et les billets, ple-mle, dans un tiroir de son
secrtaire, se promettant de ne rouvrir le tiroir que huit jours aprs.
Ce jour arriv, Georges rouvrit le tiroir, et fit la vrification de son
trsor. Il avait gagn deux cent mille francs.

Georges tait content de lui; il avait vaincu une passion.

Georges avait les sens ardents d'un homme des tropiques.

 la suite d'une orgie, plusieurs de ses amis le conduisirent chez une
courtisane, clbre par sa beaut et par sa capricieuse fantaisie. Ce
soir-l, il avait pris  la moderne Las une recrudescence de vertu. La
soire se passa donc  parler morale; on et cru que la matresse de la
maison aspirait au prix Montyon. Cependant, on avait pu voir que les
yeux de la belle prcheuse se fixaient de temps en temps sur Georges
avec une expression d'ardent dsir qui dmentait la froideur de ses
paroles. Georges de son ct, trouva cette femme plus dsirable encore
qu'on ne lui avait dit. Et, pendant trois jours, le souvenir de cette
sduisante Astart poursuivit la virginale imagination du jeune homme.
Le quatrime jour, Georges reprit le chemin de la maison qu'elle
habitait, monta l'escalier avec un effroyable battement de coeur, tira
la sonnette avec un mouvement si convulsif, que le cordon faillit lui
rester dans la main; puis, sentant les pas de la femme de chambre qui
s'approchaient, il commanda  son coeur de cesser de battre,  son
visage d'tre calme, et, d'une voix dans laquelle il tait impossible de
reconnatre la moindre trace d'motion, il demanda  la femme de chambre
de le conduire  sa matresse. Celle-ci avait entendu sa voix. Elle
accourut, joyeuse et bondissante; car l'image de Georges, dont la vue
lui avait fait, au moment o elle l'avait aperu, une profonde
impression, ne l'avait pas quitte depuis; elle esprait donc que
l'amour, ou du moins le dsir, ramenait prs d'elle le beau jeune homme
qui avait produit sur elle une si profonde impression.

Elle se trompait: c'tait encore une preuve sur lui-mme que Georges
avait rsolu de faire: il tait venu l pour mettre aux prises une
volont de fer et des sens de feu. Il resta deux heures prs de cette
femme, donnant un pari pour prtexte  son impassibilit, et luttant 
la fois contre le torrent de ses dsirs et les caresses de la dbauche;
puis, au bout de deux heures, vainqueur dans cette seconde preuve,
comme il l'avait t dans la premire, il sortit.

Georges tait content de lui, il avait dompt ses sens.

Nous avons dit que Georges n'avait pas le courage physique qui se jette
au milieu du danger, mais seulement le courage bilieux qui l'attend
lorsqu'il ne peut l'viter. Georges craignait rellement de n'tre pas
brave, et souvent il avait tressailli  cette ide que, dans un pril
imminent, peut-tre ne serait-il pas sr de lui; peut-tre enfin se
conduirait-il en lche. Cette ide tourmentait trangement Georges;
aussi rsolut-il de saisir la premire occasion qui s'offrirait de
mettre son me aux prises avec le danger. Cette occasion se prsenta
d'une faon assez trange.

Un jour, Georges tait chez Lepage avec un de ses amis et, en attendant
que la place ft libre, il regardait faire un des habitus de
l'tablissement, connu comme il l'tait lui-mme pour un des meilleurs
tireurs de Paris. Celui qui s'exerait  cette heure excutait  peu
prs tous ces tours d'incroyable adresse que la tradition attribue 
Saint-Georges et qui font le dsespoir des nophytes, c'est--dire qu'il
faisait mouche  chaque fois, doublait ses coups de manire que la
seconde empreinte couvrt exactement la premire, coupait une balle sur
un couteau, et tentait, enfin, avec une constante russite, mille autres
expriences pareilles. L'amour-propre du tireur, il faut le dire, tait
encore excit par la prsence de Georges, que le garon, en lui
prsentant son pistolet, lui avait dit tout bas tre au moins d'une
force gale  la sienne, de sorte qu' chaque coup il se surpassait;
mais,  chaque coup au lieu de recevoir de son voisin le tribut d'loges
qu'il mritait, il entendait, au contraire, Georges rpondre aux
exclamations de la galerie:

--Oui, sans doute, c'est bien tir, mais ce serait autre chose, si
monsieur tirait sur un homme.

Cette ternelle ngation de son adresse, comme duelliste, commena par
tonner le tireur, et finit par le blesser. Il se retourna donc vers
Georges au moment o celui-ci venait, pour la troisime fois, d'mettre
l'opinion dubitative que nous avons rapporte, et, le regardant d'un air
moiti railleur, moiti menaant:

--Pardon, Monsieur, lui dit-il, mais il me semble que voil deux ou
trois fois que vous mettez un doute insultant pour mon courage;
voudriez-vous avoir la bont de me donner une explication claire et
prcise des paroles que vous avez dites?

--Mes paroles n'ont pas besoin de commentaire, Monsieur, rpondit
Georges, et s'expliquent, ce me semble, suffisamment par elles-mmes.

--Alors, Monsieur, reprit le tireur, ayez la bont de les rpter encore
une fois, afin que j'apprcie  la fois et la porte qu'elles ont et
l'intention qui les a dictes.

--J'ai dit, rpondit Georges avec la plus parfaite tranquillit, j'ai
dit, en vous voyant faire mouche  tous coups, que vous ne seriez pas si
sr de votre main ni de votre oeil, si l'un et l'autre, au lieu d'avoir
 diriger une balle contre la plaque, devaient la diriger contre la
poitrine d'un homme.

--Et pourquoi cela, je vous prie? demanda le tireur.

--Parce qu'il me semble qu'il doit toujours y avoir, au moment o l'on
fait feu sur son semblable, une certaine motion qui peut dranger le
coup.

--Vous tes-vous souvent battu en duel, Monsieur? demanda le tireur.

--Jamais, rpondit Georges.

--Alors, il ne m'tonne pas que vous supposiez qu'en pareille
circonstance on puisse avoir peur, reprit l'tranger avec un sourire o
perait une lgre teinte d'ironie.

--Excusez-moi, Monsieur rpondit Georges, mais vous m'avez mal compris,
je crois: il me semble qu'au moment de tuer un homme, on peut trembler
d'autre chose que de peur.

--Je ne tremble jamais, Monsieur, dit le tireur.

--C'est possible, rpondit Georges avec le mme flegme, mais je n'en
suis pas moins convaincu qu' vingt-cinq pas, c'est--dire, qu' la mme
distance o vous faites mouche  tous coups....

--Eh bien, qu' vingt-cinq pas?... dit l'tranger.

-- vingt-cinq pas, vous manqueriez un homme, reprit Georges.

--Et moi, je suis sr du contraire, Monsieur.

--Permettez-moi de ne pas vous croire sur parole.

--Alors, c'est un dmenti que vous me donnez?

--Non, c'est un fait que j'tablis.

--Mais dont, je suppose, vous hsiteriez  faire l'exprience, reprit en
ricanant le tireur.

--Pourquoi cela? rpondit Georges en le regardant fixement.

--Mais sur un autre que sur vous, je prsume.

--Sur un autre ou sur moi-mme, peu importe.

--Ce serait tmraire  vous, Monsieur, de risquer une pareille preuve,
je vous en prviens.

--Non, car j'ai dit ce que je pensais, et, par consquent, ma conviction
est que je ne risquerais pas grand-chose.

--Ainsi, Monsieur, vous me rptez pour la seconde fois qu' vingt-cinq
pas, je manquerais mon homme?

--Vous vous trompez, Monsieur, ce n'est pas pour la seconde fois que je
vous le rpte; c'est, si je me le rappelle bien, pour la cinquime.

--Ah! c'est trop fort, Monsieur, et vous voulez m'insulter.

--Libre  vous de croire que c'est mon intention.

--C'est bien, Monsieur. Votre heure?

-- l'instant mme, si vous voulez.

--Le lieu?

--Nous sommes  cinq cents pas du bois de Boulogne.

--Vos armes?

--Mes armes? Mais le pistolet. Ce n'est pas d'un duel qu'il s'agit,
c'est une exprience que nous faisons.

-- vos ordres, Monsieur.

--C'est moi qui suis aux vtres.

Les deux jeunes gens montrent chacun dans son cabriolet, accompagns
chacun d'un ami.

Arrivs sur le terrain, les deux tmoins voulurent arranger l'affaire,
mais c'tait chose difficile. L'adversaire de Georges exigeait des
excuses, et Georges prtendait qu'il ne devait ces excuses que dans le
cas o il serait bless ou tu, puisque, dans ce cas seulement, il
aurait tort.

Les deux tmoins perdirent un quart d'heure en ngociations qui
n'amenrent aucun rsultat.

On voulut alors placer les adversaires  trente pas l'un de l'autre;
mais Georges fit observer qu'il n'y avait plus d'exprience relle si on
n'adoptait point la distance  laquelle on tire d'habitude sur la plaque
c'est--dire vingt cinq pas. En consquence, on mesura vingt-cinq pas.

Alors on voulut jeter un louis en l'air pour dcider  qui tirerait le
premier; mais Georges dclara qu'il regardait ce prliminaire comme
inutile attendu que le droit de primaut appartenait tout naturellement
 son adversaire. L'adversaire de Georges de son ct, se piqua
d'honneur, et insista pour que le sort dcidt d'un avantage qui, entre
deux hommes d'une force si grande, donnait toute chance  celui qui
tirerait le premier. Mais Georges tint bon, et son adversaire fut oblig
de cder.

Le garon du tir avait suivi les combattants. Il chargea les pistolets
avec la mme mesure, la mme poudre et les mmes balles que celles avec
lesquelles les expriences prcdentes avaient t faites. C'taient
aussi les mmes pistolets. Georges avait impos ce point comme une
condition _sine qua non_.

Les adversaires se placrent  vingt-cinq pas, et chacun d'eux reut des
mains de son tmoin un pistolet tout charg. Puis les tmoins
s'loignrent, laissant aux combattants la facult de tirer l'un sur
l'autre dans l'ordre convenu.

Georges ne prit aucune des prcautions usites en pareille circonstance,
il n'essaya de garantir avec son pistolet aucune partie de son corps. Il
laissa pendre son bras le long de sa cuisse et prsenta, dans toute sa
largeur, sa poitrine entirement dsarme.

Son adversaire ne savait ce que voulait dire une telle conduite; il
s'tait trouv plusieurs fois en circonstance pareille: jamais il
n'avait vu un semblable sang-froid. Aussi cette conviction profonde de
Georges commena-t-elle  produire son effet. Ce tireur si habile, qui
n'avait jamais manqu son coup, douta de lui-mme.

Deux fois il leva le pistolet sur Georges, et deux fois il le baissa.
C'tait contre toutes les rgles du duel; mais  chaque fois, Georges se
contenta de lui dire:

--Prenez votre temps, Monsieur; prenez votre temps.

 la troisime, il eut honte de lui-mme et fit feu.

Il y eut un moment d'angoisse terrible parmi les tmoins. Mais, aussitt
le coup parti, Georges se tourna successivement  gauche et  droite,
et, saluant ces deux messieurs, pour leur indiquer qu'il n'tait pas
bless:

--Eh bien, Monsieur, dit-il  son adversaire, vous voyez bien que
j'avais raison, et que, quand on tire sur un homme, on est moins sr de
son coup que lorsqu'on tire sur une plaque.

--C'est bien, Monsieur, j'avais tort, rpondit l'adversaire de Georges.
Tirez  votre tour.

--Moi, dit Georges en ramassant son chapeau qu'il avait pos  terre, et
en tendant son pistolet au garon du tir, moi, tirer sur vous? Pourquoi
faire?

--Mais c'est votre droit, Monsieur, s'cria son adversaire et je ne
souffrirai pas qu'il en soit autrement. D'ailleurs, je suis curieux de
voir comment vous tirez vous-mme.

--Pardon, Monsieur, dit Georges avec son imperturbable sang-froid,
entendons-nous, s'il vous plat. Je n'ai pas dit que je vous toucherais,
moi. J'ai dit que vous ne me toucheriez pas; vous ne m'avez pas touch.
J'avais raison; voil tout.

Et, quelque prtexte que pt lui donner son adversaire, quelques
instances qu'il ft pour qu'il tirt  son tour, Georges remonta dans
son cabriolet et reprit le chemin de la barrire de l'toile en rptant
 son ami:

--Eh bien, ne te l'avais-je pas dit, que cela faisait une diffrence de
tirer sur une poupe ou de tirer sur un homme?

Georges tait content de lui, car il tait sr de son courage.

Ces trois aventures firent du bruit et posrent admirablement Georges
dans le monde. Deux ou trois coquettes se firent un point d'honneur de
subjuguer le moderne Caton; et, comme il n'avait aucun motif pour leur
rsister, il fut bientt un jeune homme  la mode. Mais, au moment o on
le croyait le plus enchan par ses bonnes fortunes, comme le moment
qu'il s'tait fix lui-mme pour ses voyages tait arriv, un beau matin
Georges prit cong de ses matresses en leur envoyant  chacune un
cadeau royal, et partit pour Londres.

 Londres, Georges se fit prsenter partout et fut partout bien reu. Il
eut des chevaux, des chiens et des coqs; il fit battre les uns et courir
les autres, tint tous les paris offerts, gagna et perdit des sommes
folles avec un sang-froid tout aristocratique; bref, au bout d'un an, il
quitta Londres avec le renom d'un parfait gentleman, comme il avait
quitt Paris avec la rputation d'un charmant cavalier; ce fut pendant
ce sjour dans la capitale de la Grande-Bretagne qu'il rencontra lord
Murrey, mais, comme nous l'avons dit, sans lier autrement connaissance
avec lui.

C'tait l'poque o les voyages en Orient commenaient  devenir  la
mode. Georges visita successivement la Grce, la Turquie, l'Asie
Mineure, la Syrie et l'gypte. Il fut prsent  Mhemet-Ali, au moment
o Ibrahim-Pacha allait faire son expdition du Sad. Il accompagna le
fils du vice-roi, combattit sous ses yeux et reut de lui un sabre
d'honneur et deux chevaux arabes, choisis parmi les plus beaux de son
haras.

Georges revint en France par l'Italie. L'expdition d'Espagne se
prparait. Georges accourut  Paris et demanda  servir comme
volontaire: sa demande lui fut accorde. Georges prit place dans les
rangs du premier bataillon de marche et se trouva constamment 
l'avant-garde.

Malheureusement, contre toute attente, les Espagnols ne tenaient pas, et
cette campagne, qu'on avait cru d'abord devoir tre si acharne, n'tait
gure autre chose, en somme, qu'une promenade militaire. Au Trocadro,
cependant, les choses changrent de face, et l'on vit qu'il faudrait
enlever de force ce dernier boulevard de la rvolution pninsulaire.

Le rgiment auquel Georges s'tait joint n'tait pas dsign pour
l'assaut; Georges changea de rgiment et passa aux grenadiers. La brche
pratique et le signal de l'escalade donn, Georges s'lana  la tte
de la colonne d'attaque et entra le troisime dans le fort.

Son nom fut cit  l'ordre de l'arme, et il reut, des mains du duc
d'Angoulme, la croix de la Lgion d'honneur, et, de la main de
Ferdinand VII, la croix de Charles III. Georges n'avait pour but que
d'obtenir une distinction. Georges en avait obtenu deux. L'orgueilleux
jeune homme fut au comble de la joie.

Il pensa alors que le moment tait venu de retourner  l'le de France:
tout ce qu'il avait espr en rve s'tait accompli, tout ce qu'il avait
dsir atteindre tait dpass: il n'avait plus rien  faire en Europe.
Sa lutte avec la civilisation tait finie, sa lutte avec la barbarie
allait commencer. C'tait une me pleine d'orgueil qui ne se serait pas
console de dpenser dans un bonheur europen les forces prcieusement
amasses pour un combat interne: tout ce qu'il avait fait depuis dix
ans, c'tait pour dpasser ses compatriotes multres et blancs, et
pouvoir tuer  lui seul le prjug qu'aucun homme de couleur n'avait
encore os combattre. Peu lui importait,  lui, l'Europe et ses cent
cinquante millions d'habitants; peu lui importait la France et ses
trente-trois millions d'hommes; peu lui importait dputation ou
ministre, rpublique ou royaut. Ce qu'il prfrait au reste du monde,
ce qui le proccupait avant toute chose, c'tait son petit coin de
terre, perdu sur la carte comme un grain de sable au fond de la mer.
C'est qu'il y avait pour lui, sur ce petit coin de terre, un grand tour
de force  excuter, un grand problme  rsoudre. Il n'avait qu'un
souvenir: celui d'avoir subi; il n'avait qu'une esprance: celle de
s'imposer.

Sur ces entrefaites, le _Leycester_ relcha  Cadix. Le _Leycester_
allait  l'le de France, o il devait rester en station. Georges
demanda son admission  bord de ce noble btiment, et, recommand qu'il
tait au capitaine par les autorits franaises et espagnoles, il
l'obtint. Puis la vritable cause de cette faveur fut, disons-le, que
lord Murrey apprit que celui qui sollicitait ce passage tait un
indigne de l'le de France: or, lord Murrey n'tait pas fch d'avoir
quelqu'un qui, pendant une traverse de quatre mille lieues, pt lui
donner d'avance ces mille petits renseignements politiques et moraux
qu'il est si important qu'un gouverneur ait prcautionneusement amasss
avant de mettre le pied dans son gouvernement.

On a vu comment Georges et lord Murrey s'taient peu  peu rapprochs
l'un de l'autre et comment ils en taient arrivs  un certain point de
liaison en abordant  Port-Louis.

On a vu encore comment Georges, tout fils pieux et dvou qu'il tait
pour son pre, n'tait arriv qu'aprs une de ces longues preuves qui
lui taient familires  se faire reconnatre de lui. La joie du
vieillard fut d'autant plus grande qu'il comptait moins sur ce retour:
puis l'homme qui tait revenu diffrait tellement de l'homme attendu,
que, tout en cheminant vers Moka, le pre ne pouvait se lasser de
regarder le fils, s'arrtant de temps en temps devant lui comme en
contemplation, et,  chaque fois, le vieillard serrait le jeune homme
sur son coeur avec tant d'effusion, qu' chaque fois Georges, malgr
cette puissance sur lui-mme qu'il affectait, sentait les larmes lui
venir aux yeux.

Aprs trois heures de marche, on arriva  la plantation;  un quart
d'heure de la maison, Tlmaque avait pris les devants, de sorte qu'en
arrivant, Georges et son pre trouvrent tous les ngres qui les
attendaient avec une joie mle de crainte: car ce jeune homme qu'ils
n'avaient vu qu'enfant, c'tait un nouveau matre qui leur arrivait, et
ce matre, que serait-il?

Ce retour tait donc une question capitale de bonheur ou de malheur 
venir pour toute cette pauvre population. Les augures furent favorables.
Georges commena par leur donner cong pour ce jour et pour le
lendemain. Or, comme le surlendemain tait un dimanche, cette vacance
leur faisait de bon compte trois jours de repos.

Puis Georges, impatient de juger par lui-mme de l'importance que sa
fortune territoriale pouvait lui donner dans l'le, prit  peine le
temps de dner, et, suivi de son pre, visita toute l'habitation.
D'heureuses spculations et un travail assidu et bien dirig en avaient
fait une des plus belles proprits de la colonie. Au centre de la
proprit tait la maison, btiment simple et spacieux, entour d'un
triple ombrage de bananiers, de manguiers et de tamariniers s'ouvrant
par devant, sur une longue alle d'arbres conduisant jusqu' la route,
et, par derrire, sur des vergers parfums o la grenade  fleurs
doubles mollement balance par le vent, allait tour  tour caresser un
bouquet d'oranges purpurines ou un rgime de bananes jaunes, montant et
descendant toujours, indcise et pareille  une abeille qui voltige
entre deux fleurs,  une me qui flotte entre deux dsirs; puis tout
alentour, et  perte de vue, s'tendaient des champs immenses de cannes
et de mas qui semblaient, fatigus de leur charge nourricire, implorer
la main des moissonneurs.

Puis enfin on arriva  ce qu'on appelle, dans chaque plantation, le camp
des noirs.

Au milieu du camp s'levait un grand btiment qui servait de grange
l'hiver, et de salle de danse l't; de grands cris de joie en
sortaient, mls au son du tambourin, du tam-tam et de la harpe
malgache. Les ngres, profitant des vacances donnes, s'taient aussitt
joyeusement mis en fte; car, dans ces natures primitives, il n'y a pas
de nuances; du travail, elles passent au plaisir, et se reposent de la
fatigue par la danse. Georges et son pre ouvrirent la porte et parurent
tout  coup au milieu d'eux.

Aussitt le bal fut interrompu; chacun se rangea contre son voisin,
cherchant  prendre son rang, comme font des soldats surpris par leur
colonel. Puis, aprs un moment de silence agit, une triple acclamation
salua les matres. Cette fois, c'tait bien l'expression franche et
entire de leurs sentiments. Bien nourris, bien vtus, rarement punis,
parce que rarement ils manquaient  leur devoir, ils adoraient Pierre
Munier, le seul peut-tre des multres de la colonie qui, humble avec
les blancs, ne ft pas cruel avec les noirs. Quant  Georges, dont le
retour, comme nous l'avons dit, avait inspir de graves craintes dans la
pauvre population, comme s'il et devin l'effet que sa prsence avait
produit, il leva la main en signe qu'il voulait parler. Aussitt, le
plus profond silence se fit, et les ngres recueillirent avidement les
paroles suivantes, qui tombrent de sa bouche, lentes comme une
promesse, solennelles comme un engagement:

--Mes amis, je suis touch de la bienvenue que vous me faites, et plus
encore du bonheur qui brille ici sur tous les visages: mon pre vous
rend heureux, je le sais, et je l'en remercie; car c'est mon devoir
comme le sien de faire le bonheur de ceux qui m'obiront, je l'espre,
aussi religieusement qu'ils lui obissent. Vous tes trois cents ici, et
vous n'avez que quatre-vingt-dix cases; mon pre dsire que vous en
btissiez soixante autres, une pour deux; chaque case aura un petit
jardin, il sera permis  chacun d'y planter du tabac, des giromons, des
patates, et d'y lever un cochon avec des poules; ceux qui voudront
faire argent de tout cela l'iront vendre le dimanche  Port-Louis, et
disposeront  leur volont du produit de la vente. Si un vol est commis,
il y aura une svre punition pour celui qui aura vol son frre; si
quelqu'un est injustement battu par le commandeur, qu'il prouve que le
chtiment n'tait pas mrit, et il lui sera fait justice: je ne prvois
pas le cas o vous vous ferez marrons, car vous tes et vous serez, je
l'espre, trop heureux pour songer  nous quitter.

De nouveaux cris de joie accueillirent ce petit discours, qui paratra
sans doute bien minutieux et bien futile aux soixante millions
d'Europens qui ont le bonheur de vivre sous le rgime constitutionnel,
mais qui, l-bas, fut reu avec d'autant plus d'enthousiasme, que
c'tait la premire charte de ce genre qui et t octroye dans la
colonie.




Chapitre VII--La berloque


Pendant la soire du lendemain, qui tait, comme nous l'avons dit, un
samedi, une assemble de ngres, moins joyeuse que celle que nous venons
de quitter, tait runie sous un vaste hangar, et, assise autour d'un
grand foyer de branches sches, faisait tranquillement la berloque,
comme on dit dans les colonies; c'est--dire que, selon ses besoins, son
temprament ou son caractre, l'un travaillait  quelque ouvrage manuel
destin  tre vendu le lendemain, l'autre faisait cuire du riz, du
manioc ou des bananes. Celui-ci fumait dans une pipe de bois du tabac
non seulement indigne, mais encore rcolt dans son jardin; ceux-l
enfin causaient entre eux  voix basse. Au milieu de tous ces groupes,
les femmes et les enfants, chargs d'entretenir le feu, allaient et
venaient sans cesse; mais malgr cette activit et ce mouvement, quoique
cette soire prcdt un jour de repos, on sentait peser sur ces
malheureux quelque chose de triste et d'inquiet. C'tait l'oppression du
greur, multre lui-mme. Ce hangar tait situ dans la partie
infrieure des plaines Williams, au pied de la montagne des
Trois-Mamelles, autour de laquelle s'tendait la proprit de notre
ancienne connaissance M. de Malmdie.

Ce n'est pas que M. de Malmdie ft un mauvais matre, dans l'acception
que nous donnons en France  ce mot. Non, M. de Malmdie tait un gros
homme tout rond, incapable de haine, incapable de vengeance, mais
entich au plus haut degr de son importance civile et politique; plein
de fiert lorsqu'il songeait  la puret du sang qui coulait dans ses
veines, et partageant avec une bonne foi native, et qui lui avait t
lgue, de pre en fils, le prjug qui,  l'le de France, poursuivait
encore  cette poque les hommes de couleur. Quant aux esclaves, ils
n'taient pas plus malheureux chez lui que partout ailleurs, mais ils
taient malheureux comme partout c'est que, pour M. de Malmdie, les
ngres, ce n'taient pas des hommes, c'taient des machines devant
rapporter un certain produit. Or, quand une machine ne rapporte pas ce
qu'elle doit rapporter, on la remonte par des moyens mcaniques, M. de
Malmdie appliquait donc purement et simplement  ses ngres la thorie
qu'il et applique  des machines. Quand les ngres cessaient de
fonctionner, soit par paresse, soit par fatigue, le commandeur les
remontait  coups de fouet; la machine reprenait son mouvement, et,  la
fin de la semaine, le produit gnral tait ce qu'il devait tre.

Quant  M. Henri de Malmdie, c'tait exactement le portrait de son pre
avec vingt ans de moins, et une dose d'orgueil de plus.

Il y avait donc loin, comme nous l'avons dit, de la situation morale et
matrielle des ngres du quartier des plaines Williams, avec celle des
ngres du quartier Moka.

Aussi, dans ces runions, dsignes, ainsi que nous l'avons dit, sous le
nom de berloque, la gaiet venait-elle tout naturellement aux esclaves
de Pierre Munier, tandis qu'au contraire elle avait, chez ceux de M. de
Malmdie, besoin d'tre excite par quelque chanson, quelque conte ou
quelque parade. Au reste, sous les tropiques comme dans nos contres,
sous le hangar du ngre comme dans le bivouac des soldats, il y a
toujours un ou deux de ces loustics qui se chargent de l'emploi plus
fatigant qu'on ne pense de faire rire la socit et que la socit,
reconnaissante, paye de mille faons diffrentes; bien entendu que, si
la socit oublie de s'acquitter, ce qui lui arrive quelquefois, le
bouffon, dans ce cas, lui rappelle tout naturellement qu'il est son
crancier.

Or, celui qui occupait, dans l'habitation de M. de Malmdie, la charge
que remplissaient autrefois Triboulet et l'Angeli  la cour du roi
Franois Ier et du roi Louis XIII, tait un petit homme, dont le torse
replet tait support par des jambes si grles, qu'au premier abord on
ne croyait pas  la possibilit d'une pareille runion. Au reste, aux
deux extrmits, l'quilibre, rompu par le milieu, se rtablissait: le
gros torse supportait une petite tte d'un jaune bilieux, tandis que les
jambes grles aboutissaient  des pieds normes. Quant aux bras, ils
taient d'une longueur dmesure, et pareils  ceux de ces singes, qui,
en marchant sur leurs pieds de derrire, ramassent, sans se baisser, les
objets qu'ils trouvent sur leur chemin.

Il rsultait de cet assemblage de formes incohrentes et de membres
disproportionns, que le nouveau personnage que nous venons de mettre en
scne offrait un singulier mlange de grotesque et de terrible, mlange
dans lequel, aux yeux d'un Europen, le hideux l'emportait au point
d'inspirer, ds la premire vue, un vif sentiment de rpulsion; mais,
moins partisans du beau, moins adorateurs de la forme que nous, les
ngres ne l'envisageaient, en gnral, que du ct comique, quoique, de
temps en temps, sous sa peau de singe, le tigre allonget ses griffes et
montrt ses dents.

Il s'appelait Antonio, et tait n  Tingoram; de sorte que, pour le
distinguer des autres Antonio, que la confusion et sans doute blesss,
on l'appelait gnralement Antonio le Malais.

La berloque tait donc assez triste comme nous l'avons dit, lorsque
Antonio, qui s'tait gliss, sans tre vu, jusque derrire un des
poteaux qui soutiennent le hangar, allongea sa tte jaune et bilieuse,
et poussa un petit sifflement pareil  celui que fait entendre le
serpent  capuchon, un des reptiles les plus terribles de la presqu'le
Malate. Ce cri, pouss dans les plaines de Tnassrim, dans les marais
de Java, ou les sables de Quiloa, et glac de terreur quiconque l'et
entendu; mais,  l'le de France o,  part les requins qui nagent par
bandes sur les ctes, on ne peut citer aucun animal nuisible, ce cri ne
produisit d'autre effet que de faire ouvrir  la noire assemble de
grands yeux et de grandes bouches; puis, comme diriges par le son,
toutes les ttes s'taient retournes vers le nouvel arrivant; un seul
cri partit de toutes les bouches:

--Antonio le Malais! Vive Antonio!

Deux ou trois ngres tressaillirent et se levrent  demi; c'taient des
Malgaches, des Yoloffs, des Anghebars, qui, dans leur jeunesse, avaient
entendu ce sifflement, et qui ne l'avaient pas oubli.

Un d'eux se dressa mme tout  fait: c'tait un beau jeune noir, qu'on
et pris, sans sa couleur, pour un enfant de la plus belle race
caucasique. Mais  peine et-il reconnu la cause du bruit qui l'avait
tir de sa rverie, qu'il se recoucha en murmurant avec un mpris gal 
la joie des autres esclaves:

--Antonio le Malais!

Antonio, en trois bonds de ses longues jambes, se trouva assis au milieu
du cercle; puis, sautant par-dessus le foyer, il retomba de l'autre
ct, assis  la manire des tailleurs.

--Une chanson, Antonio! une chanson! crirent toutes les voix.

Au contraire des virtuoses srs de leurs effets, Antonio ne se fit pas
prier; il fit sortir de son langouti une guimbarde, porta l'instrument 
sa bouche, en tira quelques sons prparatoires en manire de prlude;
puis, accompagnant les paroles de gestes grotesques et analogues au
sujet, il chanta la chanson suivante:

                           _I_
    _Moi rest dans un p'tit la caze,_
    _Qu'il faut baiss moi pour entr;_
    _Mon la tte touch son faitaze,_

    _Quand mon li pi touch planc._

    _Moi t n'a pas besoin lumire,_
    _Le soir, quand moi voul dormi;_
    _Car, pour moi trouv lune claire,_
    _N'a pas manqu trous, Di merci!_

                           _II_

    _Mon lit est un p'tit natt' malgace,_
    _Mon l'oreill morceau bois blanc,_
    _Mon gargoulette un' vi calbasse,_
    _O moi met l'arak, zour de l'an._
    _Quand mon femm' pour faire p'tit mnaze,_
    _Sam'di comme a vini soup,_
    _Moi fair' cuir, dans mon p'tit la caze,_
    _Banane sous la cend' grill._

                            _III_
    _A mon coffre n'a pas serrure,_
    _Et jamais moi n'a ferm li._
    _Dans bambou comm' a sans ferrure,_
    _Qui va cherch mon langouti?_
    _Mais dimanch' si gagn zourne,_
    _Moi l'achte un morceau d'tabac,_
    _Et tout la s'maine, moi fais fume,_
    _Dans grand pipe,  moi carouba._

Il faudrait que le lecteur et vcu au milieu de cette race d'hommes
simples et primitifs, pour qui tout est matire  sensation, pour avoir
une ide, malgr la pauvret des rimes et la simplicit des ides, de
l'effet produit par la chanson d'Antonio.  la fin du premier et du
second couplet, il y avait eu des rires et des applaudissements.  la
fin du troisime, il y eut des cris, des vivats, des hourras. Seul, le
jeune ngre, qui avait manifest son mpris pour Antonio, haussa les
paules avec une grimace de dgot.

Quant  Antonio, au lieu de jouir de son triomphe comme on aurait pu le
croire, et de se rengorger au bruit des applaudissements, il appuya ses
coudes sur ses genoux, laissa tomber sa tte dans ses mains, et parut se
livrer  une profonde mditation. Or, comme Antonio tait le
boute-en-train oblig, avec le silence d'Antonio la tristesse revint de
nouveau s'emparer de l'assemble. On le pria alors de conter quelque
histoire ou de chanter une autre chanson. Mais Antonio fit la sourde
oreille, et les demandes les plus instantes n'obtinrent d'autre rponse
que ce silence incomprhensible et obstin.

Enfin, un de ceux qui se trouvaient les plus voisins de lui, frappant
sur son paule:

--Qu'as-tu donc, Malais? demanda-t-il; es-tu mort?

--Non, rpondit Antonio. Je suis bien vivant.

--Que fais-tu donc, alors?

--Je pense.

--Et  quoi penses-tu?

--Je pense, dit Antonio, que le temps de la berloque est un bon temps.
Quand le bon Dieu a teint le soleil, et que l'heure de la berloque
arrive, chacun travaille avec plaisir; car chacun travaille pour soi,
quoiqu'il y ait des paresseux qui perdent leur temps  fumer, comme toi,
Toukal; ou des gourmands qui s'amusent  faire cuire des bananes, comme
toi, Cambeba. Mais, comme je l'ai dit, il y en a d'autres qui
travaillent. Toi, Castor, par exemple, tu fais tes chaises; toi,
Bonhomme, tu fais tes cuillers de bois; toi, Nazim, tu fais ta paresse.

--Nazim fait ce qu'il veut, rpondit le jeune ngre; Nazim est le cerf
d'Anjouan, comme Laza en est le lion, et ce que font les lions et les
cerfs ne regardent point les serpents.

Antonio se mordit les lvres; puis, aprs un moment de silence, pendant
lequel il sembla que la voix stridente du jeune esclave continut de
vibrer, il reprit:

--Je pensais donc, et je vous disais que le temps de la berloque tait
un bon temps; mais, pour que le travail ne soit pas une fatigue pour
toi, Castor, et pour toi, Bonhomme; pour que la fume du tabac te semble
meilleure Toukal, pour que tu ne t'endormes pas pendant que ta banane
cuit, Cambeba, il faut quelqu'un qui vous raconte des histoires ou qui
vous chante des chansons.

--C'est vrai, dit Castor, et Antonio sait de bien belles histoires et
chante de bien jolies chansons.

--Mais, quand Antonio ne chante pas ses chansons et ne conte pas ses
histoires, dit le Malais, qu'arrive-t-il? Que tout le monde s'endort,
parce que tout le monde est fatigu du travail de la semaine. Alors, il
n'y a plus de berloque: toi, Castor, tu ne fais plus tes chaises de
bambou; toi, Bonhomme, tu ne fais plus tes cuillers de bois; toi,
Toukal, tu laisses teindre ta pipe, et toi, Cambeba, tu laisses brler
ta banane; est-ce vrai?

--C'est vrai, rpondirent en choeur non seulement les interpells, mais
la troupe entire, moins Nazim, qui continua de garder un ddaigneux
silence.

--Alors vous devez tre reconnaissants  celui-l qui vous raconte de
belles histoires pour vous tenir veills, et qui vous chante de belles
chansons pour vous faire rire.

--Merci, Antonio, merci! crirent toutes les voix.

--Aprs Antonio, qui est capable de vous conter des histoires?

--Laza: Laza sait aussi de trs belles histoires.

--Oui, mais des histoires qui vous font frmir.

--C'est vrai, rpondirent les ngres.

--Et aprs Antonio, qui peut vous chanter des chansons?

--Nazim; Nazim sait aussi de trs belles chansons.

--Oui, mais des chansons qui vous font pleurer.

--C'est vrai, dirent les ngres.

--Il n'y a donc qu'Antonio qui sache des chansons et des histoires qui
vous fassent rire.

--C'est encore vrai, reprirent les ngres.

--Et qui vous a chant une chanson, il y a quatre jours?

--Toi, Malais.

--Qui vous a racont une histoire, il y trois jours?

--Toi, Malais.

--Qui vous a chant une chanson, avant-hier?

--Toi, Malais.

--Qui vous a racont une histoire, hier?

--Toi, Malais.

--Et qui, aujourd'hui, vous a chant une chanson dj et va vous conter
une histoire bientt?

--Toi, Malais, toujours toi.

--Alors, si c'est moi qui suis cause que vous vous amusez en
travaillant, que vous avez du plaisir en fumant, et que vous ne vous
endormez plus en faisant cuire vos bananes, il est juste, moi qui ne
puis rien faire, puisque je me sacrifie pour vous, il est juste, pour ma
peine, qu'on me donne quelque chose.

La justesse de cette observation frappa tout le monde; cependant notre
vracit d'historien nous force  avouer que quelques voix seulement
s'chappant des erreurs les plus candides de la socit rpondirent
affirmativement.

--Ainsi, continua Antonio, il est donc juste que Toukal me donne un peu
de tabac pour fumer dans mon gourgouri; n'est-ce pas, Cambeba?

--C'est juste, s'cria Cambeba, enchant de ce que la contribution
frappait sur un autre que lui.

Et Toukal fut forc de partager son tabac avec Antonio.

--Maintenant, continua Antonio, l'autre jour, j'ai perdu ma cuiller de
bois. Je n'ai pas d'argent pour en acheter, parce que, au lieu de
travailler, je vous ai chant des chansons et vous ai cont des
histoires; il est donc juste que Bonhomme me donne une cuiller de bois
pour manger ma soupe; n'est-ce pas, Toukal?

--C'est juste, s'cria Toukal, enchant de n'tre pas le seul impos par
Antonio.

Et Antonio tendit la main  Bonhomme, qui lui donna la cuiller qu'il
venait d'achever.

--Maintenant, reprit Antonio, j'ai du tabac pour mettre dans mon
gourgouri, et j'ai une cuiller pour manger ma soupe; mais je n'ai pas
d'argent pour acheter de quoi faire du bouillon. Il est donc juste que
Castor me donne le joli petit tabouret auquel il travaille, afin que
j'aille, le vendre au march et que j'achte un petit morceau de boeuf;
n'est-ce pas, Toukal? n'est-ce pas Bonhomme? n'est-ce pas Cambeba?

--C'est juste! s'crirent Toukal, Bonhomme et Cambeba; c'est juste!

Et Antonio, moiti de bonne volont, moiti de force, tira des mains de
Castor le tabouret dont il venait de clouer le dernier bambou.

--Maintenant, continua Antonio, j'ai chant une chanson qui m'a dj
fatigu, et je vais vous conter une histoire qui me fatiguera encore. Il
est donc juste que je prenne des forces en mangeant quelque chose;
n'est-ce pas, Toukal? n'est-ce pas, Bonhomme, n'est-ce pas, Castor?

--C'est juste! rpondirent d'une voix les trois contribuants.

Cambeba eut une ide terrible.

--Mais, dit Antonio en montrant une double mchoire, large, et
tincelante comme celle d'un loup, mais je n'ai rien pour mettre sous ma
petite dent.

Cambeba sentit se dresser ses cheveux sur sa tte et tendit
machinalement la main vers le foyer.

--Il est donc juste, reprit Antonio, que Cambeba me donne une petite
banane; n'est-ce pas vous tous?

--Oui, oui, c'est juste, crirent  la fois Toukal, Bonhomme et Castor;
oui, c'est juste: banane, Cambeba! banane, Cambeba!

Et toutes les voix reprirent en choeur:

--Banane, Cambeba!

Le malheureux regarda l'assemble d'un air effar et se prcipita vers
le foyer pour sauver sa banane; mais Antonio l'arrta en chemin, et, le
maintenant d'une main, avec une force dont on ne l'aurait pas cru
capable, il saisit de l'autre la corde  l'aide de laquelle on montait
au grenier les sacs de mas, il en passa le crochet dans la ceinture de
Cambeba, faisant signe en mme temps  Toukal de tirer l'autre bout de
la corde. Toukal comprit avec une rapidit qui faisait le plus grand
honneur  son intelligence, et, au moment o il s'y attendait le moins,
Cambeba se trouva enlev de terre, et,  la grande hilarit de toute la
compagnie, commena  monter en tournoyant vers le ciel.  dix pieds 
peu prs du sol, l'ascension s'arrta, et Cambeba demeura suspendu,
tendant ses mains crispes vers la malheureuse banane, qu'il n'avait
plus aucun moyen de disputer  son ennemi.

--Bravo, Antonio! bravo, Antonio! crirent tous les assistants en se
tenant les ctes de rire, tandis qu'Antonio, dsormais parfaitement
matre de l'objet de la discussion, cartait dlicatement les cendres,
et en tirant la banane cuite  point, et rissole  faire venir l'eau 
la bouche.

--Ma banane, ma banane! s'cria Cambeba avec l'accent du plus profond
dsespoir.

--La voil, dit Antonio tendant le bras dans la direction de Cambeba.

--Moi trop loin pour prendre li.

--Tu n'en veux pas?

--Moi pas pouvoir atteindre jusqu' li.

--Alors, reprit Antonio parodiant la langue du malheureux pendu, alors
moi manger li pour empcher li pourrir.

Et Antonio se mit  plucher sa banane avec une gravit si comique, que
les rires devinrent convulsifs.

--Antonio, cria Cambeba, Antonio, moi prie toi de rendre banane  moi;
banane il a t pour pauvre femme  moi, qui l't malade et qui pas
pouvoir mang autre chose. Moi l'avoir vol, moi avoir besoin de li.

--Le bien vol ne profite jamais, rpondit philosophiquement Antonio en
continuant d'plucher sa banane.

--Ah! pauvre Narina, pauvre Narina! n'aura rien  manger, et aura bien
faim, bien faim!

--Mais, ayez donc piti de ce malheureux, dit le jeune ngre d'Anjouan,
qui, au milieu de la joie de tous, tait rest seul grave et
mlancolique.

--Pas si bte, dit Antonio.

--Ce n'est pas  toi que je parle, reprit Nazim.

--Et  qui parles-tu donc?

--Je parle  des hommes.

--Eh bien, je te parle, moi, reprit Antonio, et je te dis: Tais-toi,
Nazim.

--Dtachez Cambeba, reprit le jeune ngre d'un ton de suprme dignit
qui et fait honneur  un roi.

Toukal, qui tenait la corde, se retourna vers Antonio, incertain s'il
devait obir. Mais, sans rpondre  sa muette interrogation:

--Je t'ai dit: Tais-toi, Nazim, et tu ne t'es pas tu, rpta le
Malais.

--Quand un chien jappe aprs moi, je ne lui rponds pas et je continue
mon chemin. Tu es un chien, Antonio.

--Prends garde  toi, Nazim, dit Antonio en secouant la tte; quand ton
frre Laza n'est point l, tu n'es pas capable de grand-chose. Aussi,
j'en suis bien sr, tu ne rpterais pas ce que tu as dit.

--Tu es un chien, Antonio, rpta Nazim en se levant.

Tous les ngres qui taient entre Nazim et Antonio s'cartrent, de
sorte que le beau ngre d'Anjouan et le hideux Malais se trouvrent en
face l'un de l'autre, mais  dix pas de distance.

--Tu dis cela de bien loin, Nazim, reprit Antonio les dents serres par
la colre.

--Et je le rpte de prs, s'cria Nazim.

Et, d'un seul bond, il se trouva  deux pas d'Antonio; puis, la voix
mprisante, le regard hautain, les narines gonfles:

--Tu es un chien! dit-il pour la troisime fois.

Un blanc se ft jet sur son ennemi et l'et touff si la chose et t
en son pouvoir. Antonio, au contraire, fit un pas en arrire, plia sur
ses longues jambes, se ramassa comme un reptile, tira son couteau de la
poche de sa jaquette et l'ouvrit.

Nazim vit son mouvement et devina son intention; mais, sans daigner
faire un seul geste de dfense, et, debout, muet et immobile, il
attendit, pareil  un dieu nubien.

Le Malais couva un instant son ennemi du regard; puis, se relevant avec
la souplesse et l'agilit d'un serpent:

--Malheur  toi! s'cria-t-il, Laza n'est point l.

--Laza est l! dit une voix grave.

Celui qui avait prononc ces paroles les avait prononces de son ton de
voix habituel; il n'y avait pas ajout un geste, il ne les avait pas
accompagnes d'un signe, et cependant, au son de cette voix, Antonio
s'arrta court, et son couteau, qui n'tait plus qu' deux pouces de la
poitrine de Nazim, chappa de sa main.

--Laza! s'crirent tous les ngres en se retournant vers le nouvel
arrivant, et en prenant  l'instant mme l'attitude de l'obissance.

Celui qui n'avait eu qu'un mot  dire pour produire une impression si
puissante sur tout ce monde et mme sur Antonio tait un homme dans la
force de l'ge, d'une taille ordinaire, mais dont les membres
vigoureusement muscls annonaient une force colossale. Il se tenait
debout, immobile, les bras croiss, et de ses yeux  demi clos, comme
ceux d'un lion qui mdite, s'chappait un regard brillant, calme et
imprieux.  voir tous ces hommes attendre ainsi, dans un respectueux
silence, une parole ou un signe de cet autre homme, on et dit une horde
africaine attendant la paix ou la guerre d'un signe de tte de son roi;
ce n'tait pourtant qu'un esclave parmi des esclaves.

Aprs quelques minutes d'une immobilit sculpturale, Laza leva
lentement la main et l'tendit vers Cambeba qui, pendant tout ce temps,
tait rest suspendu au bout de sa corde, et planant, muet comme les
autres, sur la scne qui venait de se passer. Aussitt Toukal laissa
filer la corde et Cambeba,  sa grande satisfaction, se retrouva sur la
terre. Son premier soin fut de se mettre  la recherche de sa banane;
mais, dans la confusion qui avait t naturellement la suite de la scne
que nous venons de raconter, la banane avait disparu.

Pendant cette recherche, Laza tait sorti; mais presque aussitt il
rentra, portant sur ses paules un porc marron, qu'il jeta prs du
foyer.

--Tenez, enfants, dit-il, j'ai pens  vous, prenez et partagez.

Cette action, et les paroles librales qui l'accompagnaient, touchaient
deux cordes trop sensibles aux coeurs des noirs, la gourmandise et
l'enthousiasme, pour ne pas produire leur effet. Chacun entoura l'animal
et s'extasia  sa manire.

--Oh! qu bon souper nous va faire  soir, dit un Malabar.

--Li noir comme un Mozambique, dit un Malgache.

--Li gras comme un Malgache, dit un Mozambique.

Mais, ainsi qu'il est facile de le prsumer, l'admiration tait un
sentiment trop idal, pour que ce sentiment ne ft pas bientt place 
quelque chose de plus positif. En un clin d'oeil, l'animal fut dpec,
une partie mise en rserve pour le jour suivant, et l'autre coupe en
tranches assez minces et que l'on tendit sur des charbons et en
morceaux un peu plus solides que l'on fit rtir devant le feu.

Alors chacun reprit sa premire place, mais d'un visage plus joyeux car
chacun tait dans l'attente d'un bon souper. Cambeba seul resta debout,
triste et isol dans un coin.

--Que fais-tu l, Cambeba? demanda Laza.

--Moi faire rien, papa Laza, rpondit tristement Cambeba.

Papa est, comme chacun sait, un titre d'honneur chez les ngres, et tous
les ngres de l'habitation depuis le plus jeune jusqu'au plus vieux
donnaient ce titre  Laza.

--Est-ce que tu souffres encore d'avoir t attach par la ceinture?
demanda le ngre.

--Oh! non, papa, moi pas douillet comme cela.

--Alors, tu as donc du chagrin?

Cette fois, Cambeba ne rpondit qu'en agitant en signe d'affirmation la
tte de haut en bas.

--Et pourquoi as-tu du chagrin? demanda Laza.

--Antonio preni mo banane, que moi t oblig voler, pour ma femme qui
t malade, et moi n'a plus rien pour donner  li  prsent.

--Eh bien, alors, donne-lui un morceau de ce porc sauvage.

--Li pas capable mangi viande. Non, li pas capable, papa Laza.

--Hol! dit Laza  voix haute, qui a ici une banane  me donner?

Une douzaine de bananes sortirent comme par miracle de dessous la
cendre. Laza prit la plus belle et la donna  Cambeba, qui se sauva
avec, sans prendre mme le temps de remercier; puis, se retournant vers
Bonhomme,  qui appartenait le fruit:

--Tu n'y perdras rien, Bonhomme, lui dit-il; car en place de la banane
tu auras la part de viande d'Antonio.

--Et moi, dit effrontment Antonio, qu'aurais-je donc?

--Toi, dit Laza, tu auras la banane que tu as vole  Cambeba.

--Mais elle est perdue, rpondit le Malais.

--Cela ne me regarde pas.

--Bravo! dirent les ngres, le bien vol n'a pas profit jamais.

Le Malais se leva, jeta un regard de ct sur les hommes qui avaient
applaudi il n'y avait qu'un instant  ses perscutions, et qui
applaudissaient maintenant  son chtiment, et sortit du hangar.

--Frre, dit Nazim  Laza, prends garde  toi, je le connais, il te
jouera quelque mauvais tour.

--Veille plutt sur toi-mme Nazim car, de s'attaquer  moi, il
n'oserait pas.

--Eh bien donc, je veillerai sur toi et tu veilleras sur moi, dit Nazim.
Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit maintenant, et nous avons, tu le
sais,  parler d'autre chose.

--Oui, mais pas ici.

--Sortons donc.

--Tout  l'heure: quand chacun sera occup  son repas, personne ne fera
attention  nous.

--Tu as raison, frre.

Et les deux ngres se mirent  causer ensemble  voix basse et de choses
indiffrentes; mais, ds que les tranches furent grilles, ds que les
morceaux de filet furent rtis, profitant de la proccupation qui
prside toujours  la premire partie d'un repas assaisonn d'un bon
apptit, ils sortirent tous deux  leur tour, sans que, effectivement,
comme l'avait prvu Laza, le reste de la socit part mme remarquer
leur disparition.




Chapitre VIII--La toilette du ngre marron


Il tait  peu prs dix heures du soir; la nuit, sans lune, tait belle
et toile comme le sont d'ordinaire les nuits des tropiques vers la fin
de l't: on apercevait au ciel quelques unes de ces constellations qui
nous sont familires depuis notre enfance, sous le nom de la Petite
Ourse, du Baudrier, d'Orion et des Pliades mais dans une position si
diffrente de celle dans laquelle nous sommes habitus  les voir, qu'un
Europen aurait eu peine  les reconnatre; en change, au milieu
d'elles brillait la Croix du Sud, invisible dans notre hmisphre
boral. Le silence de la nuit n'tait troubl que par le bruit que
faisaient, en rongeant l'corce des arbres, les nombreux _tanrecs_ dont
les quartiers de la rivire Noire sont peupls, par le chant des
figuiers bleus et des fondi-jala, ces fauvettes et ces rossignols de
Madagascar, et par le cri presque insensible de l'herbe dj sche qui
pliait sous les pieds des deux frres.

Les deux ngres marchaient en silence, regardant de temps en temps
autour d'eux d'un air inquiet, s'arrtant pour couter, puis reprenant
leur chemin; enfin, parvenus dans un endroit plus touffu, ils entrrent
dans une espce de petit bois de bambous, et, parvenus  son centre,
s'arrtrent coutant encore et regardant de nouveau autour d'eux. Sans
doute le rsultat de cette dernire investigation fut encore plus
rassurant que les autres car ils changrent un regard de scurit, et
s'assirent tous deux au pied d'un bananier sauvage, qui tendait ses
larges feuilles, comme un ventail magnifique, au milieu des feuilles
grles des roseaux qui l'environnaient.

--Eh bien, frre? demanda le premier, Nazim, avec ce sentiment
d'impatience que Laza avait dj modr, quand il avait voulu le
questionner au milieu des autres ngres.

--Tu conserves donc toujours la mme rsolution, Nazim? dit Laza.

--Plus que jamais, frre. Je mourrais ici, vois-tu. J'ai pris sur moi de
travailler jusqu' prsent, moi, Nazim, moi, fils de chef, moi, ton
frre; mais je me lasse de cette vie misrable: il faut que je retourne
 Anjouan ou que je meure.

Laza poussa un soupir.

--Il y a loin d'ici  Anjouan, dit-il.

--Qu'importe? rpondit Nazim.

--Nous sommes dans le temps des grains.

--Le vent nous poussera vite.

--Mais si la barque chavire?

--Nous nagerons tant que nous aurons de forces; puis, lorsque nous ne
pourrons plus nager, nous regarderons une dernire fois le ciel o nous
attend le Grand-Esprit, et nous nous engloutirons dans les bras l'un de
l'autre.

--Hlas! dit Laza.

--Cela vaut mieux que d'tre esclave, dit Nazim.

--Ainsi tu veux quitter l'le de France?

--Je le veux.

--Au risque de la vie?

--Au risque de la vie.

--Il y a dix chances contre une que tu n'arrives point  Anjouan.

--Il y en a une sur dix pour que j'y arrive.

--C'est bien, dit Laza; qu'il soit fait comme tu le veux, frre.
Cependant, rflchis encore.

--Il y a deux ans que je rflchis. Quand le chef des Mongallos m'a pris
 mon tour dans un combat, comme toi-mme avais t pris quatre ans
auparavant, et qu'il m'a vendu  un capitaine ngrier, comme toi-mme
avais t vendu, j'ai pris mon parti  l'instant mme. J'tais enchan,
j'ai essay de m'trangler avec mes chanes, on m'a riv  la cale.
Alors j'ai voulu me briser la tte le long de la muraille du vaisseau,
on a tendu de la paille sous ma tte; alors j'ai voulu me laisser
mourir de faim, on m'a ouvert la bouche, et, ne pouvant me faire manger,
on m'a forc de boire. Il fallait me vendre bien vite, on m'a dbarqu
ici, on m'a donn  moiti prix, et c'tait bien cher encore; car
j'tais rsolu de me prcipiter du premier morne que je gravirais. Tout
 coup, j'ai entendu ta voix, frre; tout  coup, j'ai senti mon coeur
contre ton coeur; tout  coup, j'ai senti tes lvres contre mes lvres,
et je me suis trouv si heureux, que j'ai cru que je pourrais vivre.
Cela a dur un an. Puis, pardonne-moi, frre, ton amiti ne m'a plus
suffi. Je me suis rappel notre le, je me suis rappel mon pre, je me
suis rappel Irna. Nos travaux m'ont paru lourds, puis humiliants, puis
impossibles. Alors je t'ai dit que je voulais fuir, retourner  Anjouan,
revoir Irna, revoir mon pre, revoir notre le; et toi, tu as t bon
comme toujours, tu m'as dit: Repose-toi, Nazim, toi qui es faible, et
je travaillerai, moi qui suis fort. Alors tu es sorti tous les soirs,
depuis quatre jours, et tu as travaill pendant que je me reposais.
N'est-ce pas, Laza?

--Oui, Nazim; coute, cependant: mieux vaudrait attendre encore, reprit
Laza en relevant le front. Aujourd'hui esclaves, dans un mois, dans
trois mois, dans une anne, matres peut-tre!

--Oui, dit Nazim; oui, je connais tes projets; oui, je sais ton espoir.

--Alors, comprends-tu ce que ce serait, reprit Laza, que de voir ces
blancs si fiers et si cruels, humilis et suppliants  leur tour?
comprends-tu ce que ce serait que de les faire travailler douze heures
par journe  leur tour? comprends-tu ce que ce serait que de les
battre, que de les fouetter de verges, que de les briser sous le bton 
leur tour? Ils sont douze mille et nous quatre-vingt mille. Et, le jour
o nous nous compterons, ils seront perdus.

--Je te dirai ce que tu m'as dit, Laza; il y a dix chances contre une
pour que tu ne russisses pas.

--Mais je te rpondrai ce que tu m'as rpondu, Nazim: il y en a une sur
dix pour que je russisse. Restons donc....

--Je ne le puis, Laza, je ne le puis.... J'ai vu l'me de ma mre; elle
m'a dit de revenir dans le pays.

--Tu l'as vue? dit Laza.

--Oui; depuis quinze jours, tous les soirs, un fondi-jala vient se
percher au-dessus de ma tte: c'est le mme qui chantait  Anjouan sur
sa tombe. Il a travers la mer avec ses petites ailes et il est venu:
j'ai reconnu son chant; coute, le voici.

Effectivement, au moment mme, un rossignol de Madagascar perch sur la
plus haute branche du massif d'arbres au pied duquel taient couchs
Laza et Nazim, commena sa mlodieuse chanson au dessus de la tte des
deux frres. Tous deux coutrent, le front mlancoliquement pench,
jusqu'au moment o le musicien nocturne s'interrompit, et, s'envolant
dans la direction de la patrie des deux esclaves, fit entendre les mmes
modulations  cinquante pas de distance; puis, s'envolant encore,
toujours dans la mme direction, il rpta une dernire fois son chant,
lointain cho de la patrie, mais dont  peine,  cette distance, on
pouvait saisir les notes les plus leves; puis enfin il s'envola
encore, mais cette fois, si loin, si loin, que les deux exils
coutaient vainement; on n'entendait plus rien.

--Il est retourn  Anjouan, dit Nazim, et il reviendra ainsi m'appeler
et me montrer le chemin jusqu' ce que j'y retourne moi-mme.

--Pars donc, dit Laza.

--Ainsi? demanda Nazim.

--Tout est prt. J'ai, dans un des endroits les plus dserts de la
rivire Noire, en face du morne, choisi un des plus grands arbres que
j'aie pu trouver; j'ai creus un canot dans sa tige, j'ai taill deux
avirons dans ses branches; je l'ai sci au-dessus et au-dessous du
canot, mais je l'ai laiss debout de peur qu'on ne s'apert que sa cime
manquait au milieu des autres cimes; maintenant, il n'y a plus qu' le
pousser pour qu'il tombe, il n'y a plus qu' traner le canot jusqu' la
rivire, il n'y a plus qu' le laisser aller au courant, et, puisque tu
veux partir, Nazim, eh bien, cette nuit tu partiras.

--Mais toi, frre, ne viens-tu donc pas avec moi? demanda Nazim.

--Non, dit Laza: moi, je reste.

Nazim poussa  son tour un profond soupir.

--Et qui t'empche donc, demanda Nazim aprs un moment de silence, de
retourner avec moi au pays de nos pres?

--Ce qui m'empche, Nazim, je te l'ai dit: depuis plus d'un an, nous
avons rsolu de nous rvolter, et nos amis m'ont choisi pour chef de la
rvolte. Je ne puis pas trahir nos amis en les quittant.

--Ce n'est pas cela qui te retient, frre, dit Nazim en secouant la
tte, c'est autre chose encore.

--Et quelle autre chose penses-tu donc qui puisse me retenir, Nazim?

--La rose de la rivire Noire, rpondit le jeune homme en regardant
fixement Laza.

Laza tressaillit; puis, aprs un moment de silence:

--C'est vrai, dit-il, je l'aime.

--Pauvre frre! reprit Nazim. Et quel est ton projet?

--Je n'en ai pas.

--Quel est ton espoir?

--De la voir demain, comme je l'ai vue hier, comme je l'ai vue
aujourd'hui.

--Mais; elle, sait-elle que tu existes?

--J'en doute.

--T'a-t-elle jamais adress la parole?

--Jamais.

--Alors, la patrie?

--Je l'ai oublie.

--Nessali?

--Je ne m'en souviens plus.

--Notre pre?

Laza laissa tomber sa tte dans ses mains. Puis, au bout d'un instant:

--coute, lui dit-il, tout ce que tu pourrais me dire pour me faire
partir serait aussi inutile que tout ce que je t'ai dit pour te faire
rester. Elle est tout pour moi, famille et patrie! J'ai besoin de sa vue
pour vivre, comme j'ai besoin de l'air qu'elle respire pour respirer.
Suivons donc chacun notre destin, Nazim, retourne  Anjouan; moi, je
reste ici.

--Mais que dirai-je  mon pre quand il me demandera pourquoi Laza
n'est pas revenu?

--Tu lui diras que Laza est mort, rpondit le ngre d'une voix
touffe.

--Il ne me croira pas, dit Nazim en secouant la tte.

--Et pourquoi?

--Il me dira: Si mon fils tait mort, j'aurais vu l'me de mon fils;
l'me de Laza n'a pas visit son pre: Laza n'est pas mort.

--Eh bien, tu lui diras que j'aime une fille blanche, dit Laza, et il
me maudira. Mais, quant  quitter l'le tant qu'elle y sera, jamais!

--Le Grand-Esprit m'inspirera, frre, rpondit Nazim en se levant;
conduis-moi o est le canot.

--Attends, dit Laza.

Et le ngre s'avana vers la tige creuse d'un mapou, en tira un tesson
de verre et une gargoulette pleine d'huile de coco.

--Qu'est-ce que cela? demanda Nazim.

--coute, frre, dit Laza: il est possible qu' l'aide d'un bon vent et
de tes avirons, tu atteignes, en huit ou dix jours, ou Madagascar, ou
mme la Grande-Terre. Mais il est possible que, demain ou aprs-demain,
un grain te rejette  la cte. Alors on saura ton dpart, alors ton
signalement aura t donn pour toute l'le, alors tu seras oblig de te
faire marron, et de fuir de bois en bois, de rochers en rochers.

--Frre, on m'appelait le cerf d'Anjouan, comme on t'en appelait le
lion, dit Nazim.

--Oui; mais, comme le cerf, tu peux tomber dans un pige. Alors il faut
qu'ils n'aient aucune prise contre toi; il faut que tu glisses entre
leurs mains. Voici du verre pour couper tes cheveux, voici de l'huile de
coco pour graisser tes membres. Viens, frre, que je te fasse la
toilette du ngre marron.

Nazim et Laza gagnrent une clairire, et,  la lueur des toiles,
Laza commena,  l'aide de son tesson de bouteille,  couper les
cheveux  son frre aussi promptement et aussi compltement qu'aurait pu
le faire avec le meilleur rasoir le plus habile barbier. Puis, cette
opration termine, Nazim jeta son langouti, et son frre lui versa sur
les paules une portion de l'huile de coco que contenait la gourde, et
le jeune homme l'tendit avec la main sur toutes les parties de son
corps. Ainsi oint des pieds  la tte, le beau ngre d'Anjouan semblait
un athlte antique se prparant au combat.

Mais il fallait une preuve pour tranquilliser tout  fait Laza. Laza,
comme Alcidamas, arrtait un cheval par les pieds de derrire, et le
cheval essayait vainement de s'chapper de ses mains. Laza, comme Milon
de Crotone, prenait un taureau par les cornes et le chargeait sur ses
paules ou l'abattait  ses pieds. Si Nazim lui chappait,  lui, Nazim
chapperait  tout le monde. Laza saisit Nazim par le bras, et raidit
ses doigts de toute la force de ses muscles de fer. Nazim tira son bras
 lui, et son bras glissa entre les doigts de Laza comme une anguille
dans la main du pcheur; Laza saisit Nazim  bras-le-corps, le serrant
contre sa poitrine comme Hercule avait serr Ante; Nazim appuya ses
mains sur les paules de Laza, et glissa entre ses bras et sa poitrine
comme un serpent glisse entre les griffes d'un lion. Alors seulement, le
ngre fut tranquille; Nazim ne pouvait plus tre pris par surprise, et,
 la course, Nazim lui-mme et lass l'animal dont il avait pris le
nom.

Alors Laza donna  Nazim la gourde aux trois quarts pleine d'huile de
coco, lui recommandant de la conserver plus prcieusement que les
racines de manioc qui devaient apaiser sa faim, et que l'eau qui devait
tancher sa soif. Nazim passa la gourde dans une courroie et attacha la
courroie  sa ceinture.

Puis les deux frres interrogrent le ciel, et, voyant  la position des
toiles qu'il devait tre au moins minuit, ils prirent le chemin du
morne de la rivire Noire, et disparurent bientt dans les bois qui
couvrent la base des Trois-Mamelles; mais derrire eux, et  vingt pas
du massif de bambous o avait eu lieu entre les deux frres toute la
conversation que nous venons de rapporter, un homme que jusque-l,  son
immobilit, on et pu prendre pour un des troncs d'arbre parmi lesquels
il tait couch, se leva lentement, glissa comme une ombre dans le
fourr, apparut un instant  la lisire de la fort, et, poursuivant les
deux frres d'un geste de menace s'lana, aussitt qu'ils eurent
disparu, dans la direction de Port-Louis.

Cet homme c'tait le Malais Antonio, qui avait promis de se venger de
Laza et de Nazim, et qui allait tenir sa parole.

Et maintenant, si vite qu'il aille sur ses longues jambes, il faut, si
nos lecteurs le permettent, que nous le prcdions dans la capitale de
l'le de France.




Chapitre IX--La rose de la rivire noire


Aprs avoir pay  Miko-Miko l'ventail chinois dont,  son grand
tonnement, Georges lui avait dit le prix, la jeune fille que nous avons
entrevue un instant sur le seuil de la porte, tait, tandis que son
ngre aidait le marchand  recharger sa marchandise, rentre chez elle
toujours suivie de sa gouvernante; et, toute joyeuse de son acquisition
du jour, dont la destine tait d'tre oublie le lendemain, elle avait
t, avec cette dmarche flexible et nonchalante qui donne tant de
charme aux femmes croles, se coucher nonchalamment sur un large canap,
dont la destination bien visible, tait de servir de lit aussi bien que
de sige. Ce meuble tait plac au fond d'un charmant petit boudoir,
tout bariol de porcelaines de la Chine et de vases du Japon; la
tapisserie qui en recouvrait les murailles tait faite de cette belle
indienne que les habitants de l'le de France tirent de la cte de
Coromandel, et qu'ils appellent patna. Enfin, comme c'est l'habitude
dans les pays chauds, les chaises et les fauteuils taient en cannes, et
deux fentres qui s'ouvraient en face l'une de l'autre, l'une sur une
cour toute plante d'arbres, l'autre sur un vaste chantier, laissaient,
 travers les nattes de bambou qui servaient de persiennes, passer la
brise de la mer et le parfum des fleurs.  peine la jeune fille
tait-elle tendue sur le canap qu'une petite perruche verte  tte
grise, grosse comme un moineau, s'envola de son bton, et, se posant sur
son paule s'amusa  becqueter le bout de l'ventail, que sa matresse,
par un mouvement machinal, s'amusait de son ct  ouvrir et  fermer.

Nous disons par un mouvement machinal, parce qu'il tait visible que ce
n'tait dj plus  son ventail, tout charmant qu'il tait, et quelque
dsir qu'elle et manifest de l'avoir, que pensait en ce moment la
jeune fille. En effet, ses yeux, en apparence fixs sur un point de
l'appartement o aucun objet remarquable ne motivait cette fixit,
avaient videmment cess de voir les objets prsents pour suivre quelque
rve de sa pense. Il y a plus: sans doute ce rve avait pour elle
toutes les apparences de la ralit; car, de temps en temps, un lger
sourire passait sur son visage, et ses lvres s'agitaient, rpondant par
un muet langage  quelque muet souvenir. Cette proccupation tait trop
en dehors des habitudes de la jeune fille, pour qu'elle ne ft pas
bientt remarque de sa gouvernante; aussi, aprs avoir suivi pendant
quelques instants en silence le jeu de physionomie de son lve:

--Qu'avez-vous donc, ma chre Sara? demanda ma mie Henriette.

--Moi? Rien, rpondit la jeune fille en tressaillant comme une personne
qu'on veille en sursaut. Je joue, comme vous voyez, avec ma perruche et
mon ventail, voil tout.

--Oui, je le vois bien vous jouez avec votre perruche et votre ventail;
mais,  coup sr, au moment o je vous ai tire de votre rverie, vous
ne pensiez ni  l'une ni  l'autre.

--Oh! ma mie Henriette, je vous jure....

--Vous n'avez pas l'habitude de mentir, Sara, et surtout avec moi,
interrompit la gouvernante; pourquoi commencer aujourd'hui?

Les joues de la jeune fille se couvrirent d'une vive rougeur; puis,
aprs un moment d'hsitation:

--Vous avez raison, chre bonne, lui dit-elle; je pensais  tout autre
chose.

--Et  quoi pensiez-vous?

--Je me demandais quel pouvait tre ce jeune homme qui est pass l si 
propos pour nous tirer d'embarras. Je ne l'ai jamais aperu avant
aujourd'hui, et, sans doute, il est arriv avec le vaisseau qui a amen
le gouverneur. Est ce donc un mal que de penser  ce jeune homme?

--Non, mon enfant, ce n'est point un mal d'y penser; mais c'tait un
mensonge de me dire que vous pensiez  autre chose.

--J'ai eu tort, dit la jeune fille, pardonne-moi.

Et elle avana sa charmante tte vers sa gouvernante, qui, de son ct,
se pencha vers elle et l'embrassa au front.

Toutes deux demeurrent en silence pendant un instant; mais, comme ma
mie Henriette, en Anglaise svre qu'elle tait, ne voulait pas laisser
l'imagination de son lve s'arrter trop longtemps sur le souvenir d'un
jeune homme, et que Sara, de son ct, prouvait un certain embarras 
se taire, toutes deux ouvrirent la bouche en mme temps pour entamer un
autre sujet de conversation. Mais leurs premires paroles se choqurent
en quelque sorte, et chacune s'tant arrte pour laisser parler
l'autre, il rsulta du conflit des mots trop presss un autre moment de
silence. Cette fois, ce fut Sara qui le rompit.

--Que vouliez-vous dire, ma mie Henriette? demanda la jeune fille.

--Mais, vous-mme, Sara, vous disiez quelque chose. Que disiez-vous?

--Je disais que je voudrais bien savoir si notre nouveau gouverneur est
un jeune homme.

--Et, dans ce cas, vous en seriez fort aise, n'est-ce pas, Sara?

--Sans doute. Si c'est un jeune homme, il donnera des dners, des ftes,
des bals, et cela animera un peu notre malheureux Port-Louis, qui est si
triste. Oh! les bals surtout! s'il pouvait donner des bals!

--Vous aimez donc bien la danse, mon enfant?

--Oh! si je l'aime! s'cria la jeune fille.

Ma mie Henriette sourit.

--Y a-t-il donc aussi du mal  aimer la danse? demanda Sara.

--Il y a du mal, Sara,  faire toutes choses comme vous les faites, avec
passion.

--Que veux-tu, chre bonne, dit Sara d'un petit air clin plein de
charme qu'elle savait prendre dans l'occasion, je suis ainsi faite:
j'aime ou je hais, et je ne sais cacher ni ma haine ni mon amour. Ne
m'as-tu pas dit souvent que la dissimulation tait un vilain dfaut?

--Sans doute; mais, entre dissimuler ses sensations et s'abandonner sans
cesse  ses dsirs, je dirais presque  son instinct, rpondit la grave
Anglaise, que les raisonnements primesautiers de son lve
embarrassaient quelquefois autant que les lans de sa nature primitive
l'inquitaient en d'autres moments, il y a une grande diffrence.

--Oui, je sais que vous m'avez souvent dit cela, ma mie Henriette. Je
sais que les femmes d'Europe, celles qu'on appelle les femmes comme il
faut, du moins, ont trouv un admirable milieu entre la franchise et la
dissimulation: c'est le silence de la voix et l'immobilit de la
physionomie. Mais, pour moi, chre bonne, il ne faut pas tre trop
exigeante; je ne suis pas une femme civilise, je suis une petite
sauvage, leve au milieu des grands bois et au bord des grandes
rivires. Si ce que je vois me plat, je le dsire, et, si je le dsire,
je le veux. Puis on m'a un peu gte, vois-tu, ma mie Henriette, et toi
comme les autres; cela m'a rendue volontaire. Quand j'ai demand, on m'a
donn presque toujours; et, quand on m'a refus par hasard, j'ai pris,
et on m'a laiss prendre.

--Et comment cela s'arrangera-t-il, lorsque, avec ce beau caractre,
vous serez la femme de M. Henri?

--Oh! Henri est un bon garon; il est dj convenu entre nous, dit Sara
avec la plus parfaite innocence, que je lui laisserai faire ce qu'il
voudra, et que, moi, je ferai ce que je voudrai. N'est-ce pas, Henri?
continua Sara en se tournant vers la porte, qui s'ouvrait en ce moment
pour donner passage  M. de Malmdie et  son fils.

--Qu'y a-t-il, ma chre Sara? demanda le jeune homme en s'approchant
d'elle et en lui baisant la main.

--N'est-ce pas que, lorsque nous serons maris, vous ne me contrarierez
jamais, et que vous me donnerez tout ce qui me fera plaisir?

--Peste! dit M. de Malmdie, j'espre que voil une petite femme qui
fait ses conditions d'avance!

--N'est-ce pas, continua Sara, que, si j'aime toujours les bals, vous
m'y conduirez toujours et que vous y resterez tant que je voudrai, tout
au contraire de ces vilains maris qui s'en vont aprs la septime ou
huitime contredanse? n'est-ce pas que je pourrai pcher tant que je
voudrai? n'est-ce pas que, si j'ai envie d'un beau chapeau de France,
vous me l'achterez? d'un beau chle de l'Inde, vous me l'achterez?
d'un beau cheval anglais ou arabe, vous me l'achterez?

--Sans doute, dit Henri en souriant. Mais,  propos de chevaux arabes,
nous en avons vu deux bien beaux aujourd'hui, et je suis aise que vous
ne les ayez pas vus, vous Sara; car, comme ils ne sont probablement pas
 vendre si par hasard vous en aviez eu envie, je n'aurais pas pu vous
les donner.

--Je les ai vus aussi, dit Sara; n'appartiennent-ils pas  un jeune
homme de vingt-cinq  vingt-six ans,  un tranger brun, avec de beaux
cheveux et des yeux superbes?

--Diable! Sara, dit Henri, il parat que vous avez encore plus fait
attention au cavalier qu'aux chevaux?

--C'est tout simple, Henri: le cavalier s'est approch de moi et m'a
parl, tandis que je n'ai vu les chevaux qu' une certaine distance, et
ils n'ont pas mme henni!

--Comment, ce jeune fat vous a parl, Sara? Et  quelle occasion? reprit
Henri.

--Oui,  quelle occasion? demanda M. de Malmdie.

--D'abord, dit Sara, je ne me suis pas aperue le moins du monde de sa
fatuit, et voil ma mie Henriette qui tait avec moi et qui ne s'en est
pas aperue non plus; ensuite,  quelle occasion il m'a parl? Oh! mon
Dieu, rien de plus simple: je rentrais de l'glise, lorsque j'ai trouv,
m'attendant sur le pas de la porte, un Chinois avec ses deux paniers
tout pleins d'tuis, d'ventails, de portefeuilles et d'une multitude
d'autres choses encore. Je lui ai demand le prix de cet ventail....
Voyez comme il est joli, Henri?

--Eh bien, aprs? demanda M. de Malmdie. Tout cela ne nous dit point
comment ce jeune homme vous a parl.

--J'y viens, mon oncle, j'y viens, rpondit Sara. Je lui demandais donc
le prix; mais il y avait un inconvnient  ce qu'il me le dit: le brave
homme ne parlait que chinois. Nous tions donc trs embarrasses, ma mie
Henriette et moi, demandant  ceux qui nous entouraient pour voir les
jolis objets que le marchand avait tals, s'il n'y avait pas parmi les
assistants quelqu'un qui pt nous servir d'interprte, lorsque le jeune
homme s'est avanc, et, se mettant  notre disposition, a parl au
marchand dans sa langue, et, se retournant de notre ct, nous a dit:
Quatre-vingts piastres. Ce n'est pas cher, n'est-ce pas, mon oncle?

--Hum! fit M. de Malmdie; c'est le prix qu'on payait un ngre avant que
les Anglais dfendissent la traite.

--Mais ce monsieur parle donc chinois? demanda Henri avec tonnement.

--Oui, rpondit Sara.

--Oh! mon pre, s'cria Henri en clatant de rire; oh! vous ne savez
pas: il parle chinois!

--Eh bien, qu'y a-t-il de si risible  cela? demanda Sara.

--Oh! rien du tout, reprit Henri en continuant de s'abandonner  son
hilarit. Comment donc! mais c'est un charmant talent que possde l le
bel tranger, et c'est un homme bien heureux. Il peut causer avec les
botes  th et les paravents.

--Le fait est que le chinois est une langue peu rpandue, rpondit M. de
Malmdie.

--C'est quelque mandarin, dit Henri continuant de s'gayer aux dpens du
jeune tranger, dont le hautain regard lui tait demeur sur le coeur.

--En tout cas, rpondit Sara, c'est un mandarin lettr car, aprs avoir
parl chinois au marchand, il m'a parl franais  moi, et anglais  ma
mie Henriette.

--Diable! il parle donc toutes les langues, ce gaillard-l? dit M. de
Malmdie. Il me faudrait un homme comme cela dans mes comptoirs.

--Malheureusement, mon oncle, dit Sara, celui dont vous parlez me parat
avoir t  un service qui l'aura dgot de tous les autres.

--Et auquel?

-- celui du roi de France. N'avez-vous pas vu qu'il porte  la
boutonnire le ruban de la Lgion d'honneur, et un autre ruban encore.

--Oh!  l'heure qu'il est, tous ces rubans-l se donnent sans que celui
qui les reoit ait besoin d'avoir t militaire.

--Mais encore, en gnral, faut-il que celui  qui on les donne soit un
homme distingu, reprit Sara, pique sans savoir pourquoi, et dfendant
l'tranger par cet instinct si naturel aux coeurs simples, de dfendre
ceux qu'on attaque injustement.

--Eh bien, dit Henri, il aura t dcor parce qu'il connat le chinois!
Voil tout.

--D'ailleurs, nous saurons tout cela, reprit M. de Malmdie avec un
accent qui prouvait qu'il ne s'apercevait aucunement de la pique qui
avait eu lieu entre les deux jeunes gens; car il est arriv sur le
btiment du gouverneur, et, comme on ne vient pas  l'le de France pour
en partir le lendemain, nous aurons, sans aucun doute, l'avantage de le
possder quelque temps.

En ce moment, un domestique entra, apportant une lettre au cachet du
gouverneur, et qu'on venait d'apporter de la part de lord Murrey.
C'tait une invitation pour M. de Malmdie, pour Henri et pour Sara, au
dner qui avait lieu le lundi suivant, et au bal qui devait suivre ce
dner.

Les irrsolutions de Sara taient fixes  l'endroit du gouverneur.
C'tait un fort galant homme, que celui qui dbutait par une invitation
de dner et de bal; aussi Sara poussa-t-elle un cri de joie  l'ide de
passer toute une nuit  danser; cela tombait d'autant mieux que le
dernier vaisseau venu de France lui avait apport de dlicieuses
garnitures de robe en fleurs artificielles qui ne lui avaient pas fait
la moiti du plaisir qu'elles auraient d lui faire, attendu qu'elle ne
savait pas, en les recevant, quand l'occasion se prsenterait de les
montrer.

Quant  Henri, cette nouvelle, malgr la dignit avec laquelle il la
reut, ne lui fut pas indiffrente au fond; Henri se regardait,  raison
d'ailleurs, comme un des plus beaux garons de la colonie, et, tout
convenu qu'tait son mariage avec sa cousine, tout son promis qu'il
tait, enfin, il ne se faisait pas faute, en attendant, de coqueter avec
les autres femmes. La chose lui tait facile, au reste, Sara n'ayant
jamais, soit insouciance, soit habitude, manifest  cet gard la
moindre jalousie.

Pour M. de Malmdie, il se rengorgea fort  la vue de cette invitation,
qu'il relut trois fois, et qui lui donna une plus haute ide encore de
son importance, puisque, deux ou trois heures  peine aprs l'arrive du
gouverneur, il se trouvait dj invit  dner avec lui, honneur qu'il
ne faisait, selon toute probabilit, qu'aux plus considrables de l'le.

Au reste, cela changea quelque chose aux dispositions prises par la
famille Malmdie. Henri avait arrt une grande chasse aux cerfs pour le
dimanche et le lundi suivants, dans le quartier de la Savane, qui, 
cette poque, tant encore dsert, abondait en grand gibier; et, comme
c'tait en partie sur les proprits de son pre que la chasse devait
avoir lieu, il avait invit une douzaine de ses amis  se trouver, le
dimanche matin,  une charmante maison de campagne qu'il possdait sur
les bords de la rivire Noire, l'un des quartiers les plus pittoresques
de l'le. Or, il tait impossible de maintenir les jours indiqus,
attendu que l'un de ces jours tait celui dsign par le gouverneur pour
son bal; il devenait donc urgent d'avancer la partie de vingt-quatre
heures, et non pas pour MM. de Malmdie seulement, mais encore pour une
partie de leurs invits, qui devaient naturellement tre appels 
l'honneur de dner chez lord Murrey. Henri rentra donc chez lui pour
crire une douzaine de lettres, que le ngre Bijou fut charg de porter
 leurs adresses respectives, et qui annonaient aux chasseurs la
modification apporte au premier projet.

M. de Malmdie, de son ct, prit cong de Sara, sous le prtexte d'un
rendez-vous d'affaires; mais, en ralit, pour annoncer  ses voisins
que, dans trois jours, il pourrait leur dire franchement son opinion sur
le nouveau gouverneur attendu que, le lundi suivant, il dnait avec lui.

Quant  Sara, elle dclara que, dans une circonstance si inattendue et
si solennelle, elle avait trop de prparatifs  faire pour partir avec
ces messieurs, le samedi matin, et qu'elle se contenterait de les
rejoindre le samedi soir ou le dimanche dans la matine.

Le reste de la journe et toute celle du lendemain se passa donc comme
l'avait prvu Sara dans les prparatifs de cette importante soire, et,
grce au calme qu'apporta ma mie Henriette dans tous ses arrangements,
le dimanche matin, Sara put partir comme elle l'avait promis  son
oncle. L'important tait fait, la robe tait essaye, et la couturire,
femme prouve rpondait que, le lendemain matin, Sara la trouverait
faite; s'il y manquait quelque chose, une partie de la journe restait
pour les corrections.

Sara partait donc dans des dispositions aussi joyeuses que possible:
aprs le bal, ce qu'elle aimait le mieux au monde, c'tait la campagne;
en effet, la campagne lui offrait cette libert de paresse ou de caprice
de mouvement que ce coeur aux dsirs extrmes ne trouvait jamais
entirement dans la ville; aussi,  la campagne, Sara cessait-elle de
reconnatre aucune autorit, mme celle de ma mie Henriette, la personne
qui, au bout du compte, en avait le plus sur elle. Si son esprit tait 
la paresse, elle choisissait un beau site, se couchait sous une touffe
de jamboses ou de pamplemousses, et, l, elle vivait de la vie des
fleurs, buvant la rose, l'air et le soleil par tous les pores, coutant
chanter les figuiers bleus et les fondi-jala, s'amusant  regarder les
singes sauter d'une branche  l'autre ou se suspendre par la queue,
suivant des yeux dans leurs mouvements gracieux et rapides ces jolis
lzards verts tachets et rays de rouge, si communs  l'le de France,
qu' chaque pas on en fait fuir trois ou quatre; et, l, elle restait
des heures entires, se mettant, pour ainsi dire, en communication avec
toute la nature, dont elle coutait les mille bruits, dont elle tudiait
les mille aspects, dont elle comparait les mille harmonies. Son esprit,
au contraire, tait-il au mouvement, alors ce n'tait plus une jeune
fille; c'tait une gazelle, c'tait un oiseau, c'tait un papillon; elle
franchissait les torrents,  la poursuite des libellules aux ttes
tincelantes comme des rubis; elle se penchait sur les prcipices pour y
cueillir des sauges aux larges feuilles, o les gouttes de rose
tremblent comme des globules de vif-argent; elle passait, pareille  une
ondine sous une cascade dont la poussire humide la voilait comme une
gaze, et alors, tout au contraire des autres femmes croles, dont le
teint mat se colore si difficilement, ses joues  elle, se couvraient
d'un incarnat si vif, que les ngres, habitus dans leur langage
potique et color  donner  chaque chose un nom dsignateur,
n'appelaient Sara que la Rose de la Rivire Noire.

Sara, comme nous l'avons dit, tait donc bien heureuse, puisqu'elle
avait en perspective, l'une pour le jour mme, l'autre pour le
lendemain, les deux choses qu'elle aimt le plus au monde, c'est--dire
la campagne et le bal.




Chapitre X--Le bain


 cette poque, l'le n'tait point encore, comme elle l'est
aujourd'hui, coupe par des chemins qui permettent de se rendre en
voiture aux diffrents quartiers de la colonie, et les seuls moyens de
transport taient les chevaux ou le palanquin. Toutes les fois que Sara
se rendait  la campagne avec Henri et M. de Malmdie, le cheval
obtenait sans discussion aucune la prfrence, car l'quitation tait un
des exercices les plus familiers  la jeune fille; mais, lorsqu'elle
voyageait en tte--tte avec ma mie Henriette, il lui fallait renoncer
 ce genre de locomotion, auquel la grave Anglaise prfrait de beaucoup
le palanquin. C'tait donc dans un palanquin port par quatre ngres
suivis d'un relais de quatre autres, que Sara et sa gouvernante
voyageaient cte  cte, assez rapproches, au reste, l'une de l'autre
pour pouvoir causer  travers leurs rideaux carts, tandis que leurs
porteurs, srs d'avance d'un pourboire, chantaient  tue-tte, dnonant
ainsi aux passants la gnrosit de leur jeune matresse.

Au reste, ma mie Henriette et Sara formaient bien le contraste physique
et moral le plus accentu qu'il soit possible d'imaginer. Le lecteur
connat dj Sara, la capricieuse jeune fille aux cheveux et aux yeux
noirs, au teint changeant comme son esprit, aux dents de perles, aux
mains et aux pieds d'enfant, au corps souple et ondoyant comme celui
d'une sylphide; qu'il nous permette de lui dire maintenant quelques mots
de ma mie Henriette.

Henriette Smith tait ne dans la mtropole: c'tait la fille d'un
professeur qui, l'ayant elle-mme destine  l'ducation, lui avait fait
apprendre, ds son enfance, l'italien et le franais, lesquels lui
taient, au reste, grce  cette tude juvnile, aussi familiers que son
idiome maternel. Le professorat est, comme chacun sait, un mtier o
l'on amasse gnralement peu de fortune. Jack Smith tait donc mort
pauvre, laissant sa fille Henriette pleine de talent, mais sans un sou
de dot, ce qui fait que la jeune miss atteignit l'ge de vingt-cinq ans
sans trouver un mari.

 cette poque, une de ses amies, excellente musicienne, comme elle-mme
tait parfaite philologue, proposa  mademoiselle Smith de mettre leurs
deux talents en communaut et d'lever une pension de compte  demi.
L'offre tait acceptable et fut accepte. Mais, quoique chacune des deux
associes mt  l'ducation des jeunes filles qui leur taient confies
toute l'attention, tout le soin et tout le dvouement dont elle tait
capable, l'tablissement ne prospra point, et force fut aux deux
matresses de rompre leur association.

Sur ces entrefaites, le pre d'une des lves de miss Henriette Smith,
riche ngociant de Londres, reut de M. de Malmdie, son correspondant,
une lettre dans laquelle il lui demandait une gouvernante pour sa nice,
offrant  cette institutrice des avantages suffisants pour compenser les
sacrifices qu'elle faisait en s'expatriant. Cette lettre fut communique
 miss Henriette. La pauvre fille tait sans ressource aucune; elle ne
tenait pas beaucoup  un pays o elle n'avait d'autre perspective que de
mourir de faim. Elle regarda l'offre qu'on lui faisait comme une
bndiction du ciel, et elle s'embarqua sur le premier vaisseau qui mit
 la voile pour l'le de France, recommande  M. de Malmdie comme une
personne distingue et digne des plus grands gards. M. de Malmdie la
reut en consquence, et la chargea de l'ducation de sa nice Sara,
alors ge de neuf ans.

La premire question de miss Henriette fut de demander  M. de Malmdie
quelle tait l'ducation qu'il dsirait que sa nice ret. M. de
Malmdie rpondit que cela ne le regardait pas le moins du monde; qu'il
avait fait venir une institutrice pour le dbarrasser de ce soin, et que
c'tait  elle, qu'on lui avait recommande comme une personne savante,
d'apprendre  Sara ce qu'elle savait; il ajouta seulement, en manire de
_post-scriptum_, que la jeune fille, tant destine, de toute ternit
et sans restriction,  devenir l'pouse de son cousin Henri, il tait
important qu'elle ne prt d'affection pour aucun autre. Cette dcision
de M. de Malmdie,  l'gard de l'union de son fils et de sa nice,
tenait non seulement  l'affection qu'il avait pour tous deux, mais
encore  ce que Sara, orpheline  l'ge de trois ans, avait hrit de
prs d'un million, somme qui devait se doubler pendant la tutelle de M.
de Malmdie.

Sara eut d'abord grand-peur de cette institutrice, qu'on lui faisait
venir d'outre-mer, et,  la premire vue, l'aspect de miss Henriette, il
faut le dire, ne la rassura point beaucoup. En effet, c'tait alors une
grande fille de trente  trente-deux ans,  laquelle l'exercice du
pensionnat avait donn cet abord sec et pinc, apanage habituel des
institutrices; son oeil froid, son teint ple, ses lvres minces,
avaient quelque chose d'automatique qui tonnait, et dont ses cheveux,
d'un blond un peu ardent, avaient grand-peine  rchauffer le glacial
ensemble. Habille, serre, coiffe ds le matin, Sara ne l'avait jamais
vue une seule fois en nglig, et elle fut longtemps  croire que, le
soir, miss Henriette, au lieu de se coucher dans son lit comme le commun
des mortels, s'accrochait dans une garde-robe, comme ses poupes, et en
sortait le lendemain comme elle y tait entre la veille. Il en rsulta
que, dans les premiers temps, Sara obit assez ponctuellement  sa
gouvernante, et apprit un peu d'anglais et d'italien. Quant  la
musique, Sara tait organise comme un rossignol, et elle jouait presque
naturellement du piano et de la guitare, quoique son instrument favori,
quoique l'instrument qu'elle prfrait  tous les autres instruments,
ft la harpe malgache, dont elle tirait des sons qui ravissaient les
virtuoses madcasses les plus clbres dans l'le.

Cependant, tous ces progrs se faisaient sans que Sara perdt rien de
son individualit, et sans que cette nature primitive se modifit en
aucune faon. De son ct, miss Henriette restait telle que Dieu et
l'ducation l'avaient faite; de sorte que ces deux organisations si
diffrentes vcurent cte  cte sans jamais se rien cder l'une 
l'autre. Nanmoins, comme toutes deux, dans des expressions diverses,
taient doues d'excellentes qualits, ma mie Henriette finit par
concevoir un profond attachement pour son lve, et Sara se prit, de son
ct, d'une vive amiti pour sa gouvernante. Le signe de cette affection
mutuelle fut que l'institutrice appela Sara mon enfant, et que Sara,
trouvant la dnomination de miss ou de mademoiselle bien froide pour le
sentiment qu'elle portait  son institutrice, inventa pour elle
l'appellation plus affectueuse de ma mie Henriette.

Mais c'tait surtout  l'endroit des exercices du corps que ma mie
Henriette avait conserv son antipathique rserve. En effet, son
ducation, toute scolastique, n'avait dvelopp que ses facults
morales, laissant  ses facults physiques toute leur gaucherie native:
aussi, quelques instances qu'et pu lui faire Sara, ma mie Henriette
n'avait jamais voulu monter  cheval, mme sur Berloque, paisible
porte-choux javanais qui appartenait au jardinier. Les chemins troits
lui donnaient de tels vertiges, qu'elle avait souvent prfr faire un
dtour d'une ou deux lieues plutt que de passer prs d'un prcipice.
Enfin, ce n'tait jamais sans un profond serrement de coeur qu'elle
s'aventurait sur une barque, et  peine y tait-elle assise, et la
susdite barque se mettait-elle en mouvement, que la pauvre gouvernante
prtendait tre reprise du mal de mer, qui ne l'avait pas quitte un
instant pendant toute la traverse de Portsmouth  Port-Louis,
c'est--dire pendant plus de quatre mois. Il en rsultait que la vie de
ma mie Henriette se passait,  l'gard de Sara, en apprhensions
ternelles, et que, quand elle la voyait, hardie comme une amazone,
monter les chevaux de son cousin; quand elle la voyait, lgre comme une
biche, bondir de roches en roches; quand elle la voyait, gracieuse comme
une ondine, glisser  la surface de l'eau ou disparatre momentanment
dans ses profondeurs, son pauvre coeur, presque maternel, se serrait de
terreur, et elle ressemblait  ces malheureuses poules  qui on fait
couver des cygnes, et qui, en voyant leur progniture adoptive s'lancer
 l'eau, restent au bord du rivage, ne comprenant rien  tant de
hardiesse, et gloussant tristement pour rappeler les tmraires qui
s'exposent  un pareil danger.

Aussi ma mie Henriette, quoique porte pour le moment dans un palanquin
bien doux et bien sr, n'en tait-elle pas moins proccupe par avance
des mille angoisses que, selon son habitude, Sara n'allait pas manquer
de lui faire prouver, tandis que la jeune fille s'exaltait  l'ide de
ces deux jours de bonheur.

Il faut dire aussi que la matine tait magnifique. C'tait une de ces
belles journes du commencement de l'automne, car le mois de mai, notre
printemps  nous, est l'automne de l'le de France, o la nature, prte
 se couvrir d'un voile de pluie, fait les plus doux adieux au soleil. 
mesure qu'on avanait, le paysage devenait plus agreste, on traversait,
sur des ponts dont la fragilit faisait trembler ma mie Henriette, la
double source de la rivire du Rempart, et les cascades de la rivire du
Tamarin. Arrive au pied de la montagne des Trois-Mamelles, Sara
s'informa de son oncle et de son cousin, et elle apprit qu'ils
chassaient en ce moment avec leurs amis entre le grand bassin et la
plaine de Saint-Pierre. Enfin, on franchit la petite rivire du Boucaut,
on tourna le morne de la grande rivire Noire, et l'on se trouva en face
de l'habitation de M. de Malmdie.

Sara commena par faire une visite aux commensaux de la maison, qu'elle
n'avait pas vus depuis quinze jours; puis elle alla dire bonjour  sa
volire, immense treillis de fils de fer qui enveloppait un buisson tout
entier, et dans laquelle taient enferms ensemble des tourterelles de
Guida, des figuiers bleus et gris, des fondi-jala et des gobe-mouches.
Puis, de l, elle passa  ses fleurs, presque toutes originaires de la
mtropole: c'taient des tubreuses, des oeillets de Chine, des
anmones, des renoncules et des roses de l'Inde, au milieu desquels
s'levait, comme la reine des tropiques, la belle immortelle du Cap.
Tout cela tait enferm dans des haies de frangipaniers et de roses de
Chine, qui, comme nos roses des quatre saisons, fleurissent toute
l'anne. Cela, c'tait le royaume de Sara; le reste de l'le, c'tait sa
conqute.

Tant que Sara demeurait dans les jardins de l'habitation, tout allait
bien pour ma mie Henriette, qui trouvait des chemins sabls, de frais
ombrages et un air plein de parfums. Mais on comprend que ce moment de
tranquillit tait bien court. Le temps de dire un mot d'amiti  la
vieille multresse qui avait t au service de Sara, et qui passait ses
invalides  la rivire Noire; le temps de donner un baiser  sa
tourterelle favorite; le temps de cueillir deux ou trois fleurs et de
les mettre dans ses cheveux, c'tait fini. Le tour de la promenade
arrivait, et l commenaient les angoisses de la pauvre gouvernante.
Dans les commencements, ma mie Henriette avait bien voulu rsister  la
petite indpendante et la plier  des plaisirs moins vagabonds, mais
elle avait reconnu que c'tait impossible. Sara s'tait chappe de ses
mains, et avait fait ses courses sans elle; de sorte que, son inquitude
pour son lve tant encore plus grande que ses craintes personnelles,
elle avait fini par prendre sur elle d'accompagner Sara. Il est vrai
qu'elle se contentait presque toujours de s'asseoir sur un point lev,
d'o elle pt suivre des yeux la jeune fille dans les ascensions ou les
descentes. Mais, du moins, il lui semblait qu'elle la retenait du geste
et la soutenait de la vue. Cette fois, comme toujours, ma mie Henriette,
voyant Sara dispose  partir, se rsigna donc comme d'habitude, prit un
livre pour lire pendant qu'elle courrait, et se prpara  l'accompagner.

Mais, cette fois, Sara avait projet autre chose qu'une promenade:
c'tait un bain qu'elle s'tait promis; un bain dans cette belle baie de
la rivire Noire, si calme, si paisible; dans cette eau si transparente,
qu'on voit  vingt pieds de profondeur les madrpores qui poussent sur
le sable, et toute la famille des crustacs qui se promne entre leurs
rameaux. Seulement, comme d'habitude, elle s'tait bien garde d'en rien
dire  ma mie Henriette; la vieille multresse seule tait prvenue, et
elle devait attendre, avec son costume de bain, Sara, au rendez-vous
indiqu.

La gouvernante et la jeune fille descendirent ainsi, suivant les bords
de la rivire Noire, qui allait toujours s'largissant, et au bout de
laquelle on voyait resplendir la baie comme un vaste miroir; de chaque
ct de la rive s'levait une haute bordure de forts, dont les arbres,
comme de longues colonnes, s'lanaient d'un seul jet, cherchant leur
place  l'air et au soleil, au milieu de ce vaste dme de feuilles si
pais, qu' peine  de rares intervalles laissait-il voir le ciel;
tandis que les racines, pareilles  des serpents nombreux, ne pouvant
creuser les roches qui roulent incessamment du haut du morne, les
enveloppaient de leurs replis.  mesure que le lit de la rivire
devenait plus large, les arbres des deux rives s'inclinaient, profitant
de l'intervalle laiss par l'eau, et formaient une vote pareille  une
tente gigantesque; tout cela tait sombre, solitaire, calme, muet, plein
de mlancolique posie et de rserve mystrieuse; le seul bruit qu'on
entendt tait le chant rauque de la perruche  tte grise; les seuls
tres vivants qu'on apert, aussi loin que le regard pouvait s'tendre,
taient quelques-uns de ces singes rousstres nomms aigrettes, qui sont
le flau des plantations, mais qui sont si communs dans l'le, que toute
les tentatives faites pour les dtruire ont chou. De temps en temps
seulement, effray par le bruit de Sara et de sa gouvernante, un
martin-pcheur vert,  la gorge et au ventre blancs, s'lanait, en
poussant un cri aigu et plaintif, des mangliers qui trempaient leurs
rameaux dans la rivire, traversait le courant, rapide comme une flche,
brillant comme une meraude, et allait s'enfoncer et disparatre dans
les mangliers de l'autre rive. Or, ces vgtations tropicales, ces
solitudes profondes, ces harmonies sauvages qui s'harmonisaient si bien
ensemble, rochers, arbres et rivire, c'tait la nature comme l'aimait
Sara; c'tait le paysage comme le comprenait son imagination primitive;
c'tait l'horizon comme ne pouvaient les reproduire ni la plume, ni le
crayon, ni le pinceau, mais comme les rflchissait son me.

Ma mie Henriette n'tait point insensible, htons-nous de le dire,  ce
magnifique spectacle; mais, comme on le sait, ses craintes ternelles
l'empchaient d'en jouir compltement. Arrive au sommet d'un petit
monticule, d'o l'on apercevait une assez grande tendue de terrain,
elle s'assit donc, et, aprs avoir, quoique sans espoir de succs,
invit Sara  s'asseoir auprs d'elle, elle regarda la lgre jeune
fille s'loigner en bondissant; et tirant de sa poche le dixime ou
douzime volume de _Clarisse Harlowe_, son roman favori, elle se mit 
le relire pour la vingtime fois.

Quant  Sara, elle continua de longer le bord de la baie, et disparut
bientt derrire une norme touffe de bambous: c'tait l que
l'attendait la multresse avec son costume de bain.

La jeune fille s'avana jusqu'au bord de la rivire, sauta de rocher en
rocher, semblable  une bergeronnette qui se mire dans l'eau; puis,
aprs s'tre assure, avec la craintive pudeur d'une nymphe antique, que
tout tait dsert autour d'elle, elle commena  laisser tomber, les uns
aprs les autres, tous ses vtements, pour revtir une tunique de laine
blanche qui, serre autour du cou et au-dessous du sein, et descendant
au del du genou, lui laissait les bras et les jambes nues, et, par
consquent, libres de leur mouvement. Ainsi, debout et revtue de son
costume, la jeune fille semblait la Diane chasseresse prte  descendre
dans son bain.

Sara s'avana vers l'extrmit d'un rocher qui dominait la baie,  un
endroit o elle a une grande profondeur. Puis, hardie et confiante dans
son adresse et dans sa force, certaine de sa supriorit sur un lment
dans lequel, en quelque sorte, comme Vnus, elle tait ne, elle
s'lana, disparut dans l'eau, et reparut, nageant  quelques pas de
l'endroit o elle s'tait prcipite.

Tout  coup, ma mie Henriette s'entendit appeler; elle leva la tte,
chercha quelque temps autour d'elle; puis enfin, dirigs par un second
appel, ses yeux se portrent vers la belle baigneuse, et, au milieu de
la baie, elle vit une ondine qui glissait  la surface de l'eau. Le
premier mouvement de la pauvre gouvernante fut de rappeler Sara; mais,
comme elle savait que ce serait peine perdue, elle se contenta de faire
 son lve un geste de reproche, et, se levant, elle se rapprocha du
bord de la rivire autant que le permettait l'escarpement du rocher sur
lequel elle tait assise.

En ce moment, d'ailleurs, son attention fut momentanment distraite par
les signes que lui faisait Sara. Sara, tout en nageant d'une main,
tendit l'autre vers les profondeurs du bois, indiquant qu'il se passait
quelque chose de nouveau sous ces sombres votes de verdure. Ma mie
Henriette couta, et elle entendit les aboiements lointains d'une meute.
Au bout d'un instant, il lui sembla que ces aboiements se rapprochaient,
et elle fut confirme dans cette opinion par de nouveaux signes de Sara;
en effet, de moment en moment, le bruit devenait plus distinct, et
bientt on entendit le pitinement d'une course rapide au milieu de
cette haute futaie; enfin, tout a coup,  deux cents pas au-dessus de
l'endroit o tait assise ma mie Henriette, on vit un beau cerf, les
bois reploys en arrire, sortir de la fort, s'lancer d'un seul bond
par-dessus la rivire et disparatre de l'autre ct.

Au bout d'un instant, les chiens parurent  leur tour, franchirent la
rivire  l'endroit o le cerf l'avait franchie, et disparurent
s'enfonant sur sa trace, dans la fort.

Sara avait pris part  ce spectacle avec la joie d'une vritable
chasseresse. Aussi, lorsque cerf et chiens furent disparus,
poussa-t-elle un vritable cri de plaisir; mais  ce cri de plaisir
rpondit un cri de terreur si profond et si dchirant, que ma mie
Henriette se retourna pouvante. La vieille multresse, pareille  la
statue de l'pouvante, debout sur le rivage, tendait le bras vers un
norme requin qui,  l'aide du reflux, avait franchi la barre, et qui 
soixante pas  peine de Sara, nageait  fleur d'eau vers elle. La
gouvernante n'eut pas mme la force de crier: elle tomba  genoux.

Au cri de la multresse, Sara s'tait retourne, et elle avait vu le
danger qui la menaait. Alors, avec une admirable prsence d'esprit,
elle se dirigea vers la partie la plus proche du rivage. Mais cette
partie la plus proche tait loigne de quarante pas au moins, et quelle
que ft la force et l'habilet avec laquelle elle nageait, il tait
probable qu'elle serait jointe par le monstre avant qu'elle et eu le
temps de joindre la terre.

En ce moment, un second cri se fit entendre, et un ngre, serrant un
long poignard entre ses dents, bondit au milieu des mangliers qui
bordaient le rivage, et, d'un seul lan, se trouva au tiers de la
largeur de la baie; puis, aussitt, se mettant  nager avec une force
surhumaine, il s'avana pour couper le chemin au requin, lequel, pendant
ce temps, et comme s'il et t sr de sa proie, sans presser les
mouvements de sa queue, s'avanait avec une effrayante rapidit vers la
jeune fille, qui,  chaque brasse, tournant la tte, pouvait voir
s'approcher ensemble, et presque avec une vitesse gale, son ennemi et
son dfenseur.

Il y eut un moment d'attente horrible pour la vieille multresse et pour
ma mie Henriette, qui, places toutes deux sur un point plus lev,
pouvaient voir les progrs de cette effroyable course; toutes deux,
haletantes, les bras tendus, la bouche ouverte, sans aucun moyen de
secourir Sara jetaient des cris entrecoups  chaque alternative de
crainte ou d'esprance; mais bientt la crainte l'emporta; malgr les
efforts du nageur, le requin gagnait sur lui. Le ngre tait encore 
vingt pas du monstre, que le monstre n'tait plus qu' quelques brasses
de Sara. Un coup de queue terrible le rapprocha encore d'elle. La jeune
fille, ple comme la mort, pouvait entendre  dix pieds en arrire le
vacillement de l'eau. Elle jeta un dernier coup d'oeil vers le rivage
qu'elle n'avait plus le temps de gagner. Alors elle comprit qu'il tait
inutile de disputer plus longtemps une vie condamne; elle leva les yeux
au ciel, joignit les mains hors de l'eau, implorant Dieu, qui seul
pouvait la secourir. En ce moment, le requin se retourna pour saisir sa
proie, et, au lieu de son dos verdtre, on vit apparatre  la surface
de l'eau son ventre argent. Ma mie Henriette porta la main  ses yeux
pour ne pas voir ce qui allait se passer; mais,  cet instant suprme,
la double dtonation d'un fusil  deux coups retentit  la droite de la
gouvernante; deux balles, en se succdant avec la rapidit de l'clair,
firent deux fois jaillir l'eau, et une voix calme et sonore fit, avec
l'accent de satisfaction du chasseur content de lui mme, entendre ces
paroles:

--Bien touch.

Ma mie Henriette se retourna, et, dominant toute cette effroyable scne,
elle vit un jeune homme qui, tenant son fusil fumant d'une main et
s'accrochant de l'autre  une branche de cannellier, regardait, pench
sur l'extrmit d'un rocher, les convulsions du requin.

En effet, atteint d'une double blessure, l'animal avait aussitt tourn
sur lui-mme comme pour chercher l'ennemi invisible qui venait de le
frapper; alors, apercevant le ngre qui n'tait plus qu' trois ou
quatre brasses de distance, il abandonna Sara pour s'lancer sur lui;
mais,  son approche, le ngre plongea et disparut sous l'eau. Le requin
s'y enfona  son tour; bientt l'onde s'agita sous les battements de
queue du monstre; la surface de l'eau se teignit de sang, et il devint
vident qu'une lutte s'accomplissait dans les profondeurs des flots.

Pendant ce temps, ma mie Henriette tait descendue ou plutt s'tait
laisse glisser de son rocher, et tait arrive sur le rivage pour
tendre la main  Sara, qui, sans force et ne pouvant croire encore
qu'elle et bien rellement chapp  un pareil danger, n'et pas plus
tt touch la terre, qu'elle tomba sur ses deux genoux. Quant  ma mie
Henriette,  peine vit-elle son lve en sret, que, les forces lui
manquant  son tour, elle tomba presque vanouie.

Lorsque les deux femmes revinrent  elles, la premire chose qui les
frappa fut Laza debout, couvert de sang, le bras et la cuisse dchirs,
tandis que le cadavre du requin flottait  la surface de la mer.

Puis toutes deux en mme temps et par un mouvement spontan portrent
les yeux vers le rocher sur lequel tait apparu l'ange librateur. Le
rocher tait solitaire: l'ange librateur avait disparu, mais pas si
vite cependant que toutes deux n'eussent eu le temps de le reconnatre
pour le jeune tranger de Port-Louis.

Sara alors se retourna vers le ngre qui venait de lui donner une si
grande preuve de dvouement. Mais, aprs un instant de muette
contemplation, le ngre s'tait rejet dans le bois, et Sara chercha
vainement autour d'elle: comme l'tranger, le ngre avait disparu.




Chapitre XI--Le prix des ngres


Au mme instant, deux hommes accoururent qui avaient vu, du point
suprieur de la rivire, une partie de la scne qui venait de se passer:
c'taient M. de Malmdie et Henri.

La jeune fille s'aperut alors qu'elle tait  moiti nue, et,
rougissant  l'ide qu'elle avait t vue ainsi, elle appela la vieille
multresse, passa un peignoir, et, s'appuyant sur le bras de ma mie
Henriette, encore toute palpitante de terreur, elle s'avana vers son
oncle et son cousin.

Ils taient arrivs, en suivant la piste de l'animal, jusqu'au bord de
la rivire, juste au moment o retentissait la double dtonation du
fusil de Georges; leur premier mouvement avait t de croire que c'tait
un de leurs compagnons qui faisait feu sur le cerf; ils avaient donc
port les yeux vers l'endroit d'o le bruit tait venu, et, comme nous
l'avons dit, ils avaient vu de loin et vaguement une partie de ce que
nous venons de raconter.

Derrire MM. de Malmdie venait le reste des chasseurs.

Sara et ma mie Henriette se trouvrent bientt le centre du
rassemblement. On les interrogea alors sur ce qui s'tait pass, mais ma
mie Henriette tait encore trop trouble et trop mue rpondre; ce fut
Sara qui raconta toute la chose.

Il y a loin d'avoir t tmoin d'une scne aussi terrible que celle que
nous avons essay de retracer tout  l'heure, d'en avoir suivi tous les
dtails d'un oeil pouvant, ou d'en entendre le rcit, ft-ce de la
bouche de celle qui a failli en tre la victime, ft-ce sur le thtre
mme o elle s'tait passe; cependant, comme la fume des coups de
fusil tait  peine dissipe, comme le cadavre du monstre tait encore
l, flottant et frmissant des convulsions de l'agonie, la narration de
Sara produisit un grand effet. Chacun regretta galamment de ne pas
s'tre trouv  la place de l'inconnu ou du ngre. Chacun assura qu'il
et, certes, vis aussi juste que l'un, ou nag aussi vigoureusement que
l'autre. Mais  toutes ces protestations d'adresse et de dvouement, une
voix secrte rpondait intrieurement dans le coeur de Sara: Il n'y
avait qu'eux qui pussent faire ce qu'ils ont fait.

En ce moment, on entendit,  la voix des chiens, que le cerf tait aux
abois. On sait quelle fte c'est pour de vrais chasseurs que d'assister
 l'hallali d'un animal qu'ils ont courre toute une matine. Sara tait
sauve, Sara n'avait plus rien  craindre. Il tait donc inutile de
perdre en dolances, sur un accident qui, au bout du compte, n'avait eu
aucune suite fcheuse, un temps qu'on pouvait si bien occuper ailleurs;
deux ou trois chasseurs des plus loigns de la jeune fille
s'clipsrent, filant du ct d'o venait le bruit; quatre ou cinq
autres les suivirent. Henri fit observer qu'il serait impoli qu'il
n'accompagnt point ceux qu'il avait invits et auxquels il devait faire
jusqu' la fin les honneurs de son domaine; au bout de dix minutes, il
ne restait plus prs de Sara et de ma mie Henriette que M. de Malmdie.

Tous trois rentrrent  l'habitation, o un succulent dner attendait
les chasseurs, qui ne tardrent pas  arriver, Henri en tte; il
apportait galamment  sa cousine le pied du cerf qu'il avait coup
lui-mme, afin de le lui offrir comme un trophe. Sara le remercia de
cette gracieuse attention, et, de son ct, Henri la flicita de ce que
ses belles couleurs taient si compltement revenues, qu'on et dit, 
la voir, qu'il ne s'tait absolument rien pass d'extraordinaire; les
autres chasseurs se runirent  Henri et firent chorus.

Le repas fut des plus gais. Ma mie Henriette demanda la permission de ne
pas y assister; la pauvre femme avait eu si grand-peur, qu'elle se
sentait prise de la fivre. Quant  Sara, elle tait vritablement, 
l'extrieur du moins, comme l'avait dit Henri, d'une tranquillit
parfaite, et elle fit les honneurs du dner avec la grce qui lui tait
habituelle.

Au dessert, on porta plusieurs toasts parmi lesquels, il est juste de le
dire, quelques-uns firent allusion  l'vnement de la matine; mais,
dans ces toasts, il ne fut question ni du ngre inconnu ni du chasseur
tranger; tout l'honneur du miracle fut rapport  la Providence, qui
voulait conserver  M. de Malmdie et  Henri une nice et une fiance
si tendrement chrie.

Mais si, dans l'intervalle des toasts, personne ne souffla le mot sur
Laza et sur Georges, dont nul, au reste, ne connaissait les noms;
chacun en revanche parla longuement de ses prouesses personnelles, et
Sara, avec une ironie charmante, distribua  chacun la part d'loges qui
lui tait due pour son adresse et pour son courage.

Comme on se levait de table, le commandeur entra; il venait annoncer 
M. de Malmdie qu'un ngre qui avait essay de fuir avait t rattrap
et venait d'tre ramen au camp. Comme c'tait une de ces choses qui
arrivent tous les jours, M. de Malmdie se contenta de rpondre.

--C'est bon, qu'on lui donne la correction ordinaire.

--Qu'est-ce donc, mon oncle? demanda Sara.

--Rien, mon enfant, dit M. de Malmdie.

Et l'on reprit la conversation interrompue.

Dix minutes aprs, on annona que les chevaux taient prts. Comme le
dner et le bal de lord Murrey taient pour le lendemain, chacun tait
dsireux d'avoir toute la journe pour se prparer  cette solennit; il
avait donc t convenu que l'on reviendrait  Port-Louis aussitt aprs
le dner.

Sara passa dans la chambre  coucher de ma mie Henriette: la pauvre
gouvernante, sans tre srieusement malade, tait encore tellement
agite, que Sara exigea qu'elle restt  la rivire Noire; Sara,
d'ailleurs, gagnait quelque chose  ce sjour prolong. Au lieu de
revenir en palanquin, elle revenait  cheval.

Comme la cavalcade sortait, Sara vit trois ou quatre ngres occups 
dpecer le requin; la multresse leur avait indiqu o ils trouveraient
le corps de l'animal, et ils taient alls le pcher pour en faire de
l'huile.

En approchant des Trois-Mamelles, les chasseurs virent de loin tous les
ngres rassembls. Arrivs au lieu du rassemblement, ils reconnurent
qu'il tait caus par l'attente d'une excution, l'habitude tant, dans
les occasions pareilles, de runir tous les noirs de l'habitation, et de
les forcer d'assister au chtiment de celui de leurs compagnons qui a
commis une faute.

Le coupable tait un jeune homme de dix-sept ans, qui attendait, li et
garrott, prs de l'chelle sur laquelle il devait tre tendu, l'heure
fixe pour sa punition: cette heure, sur la prire instante d'un autre
ngre, avait t retarde jusqu'au moment du passage de la cavalcade, le
noir qui avait sollicit cette grce ayant dit qu'il avait  faire une
rvlation importante  M. de Malmdie.

En effet, au moment o M. de Malmdie arrivait en face du patient, un
ngre qui tait assis prs de ce dernier, occup  panser une blessure
qu'il avait reue  la tte, se leva et s'approcha du chemin; mais le
commandeur lui barra le passage.

--Qu'y a-t-il? demanda M. de Malmdie.

--Monsieur, dit le commandeur, c'est le ngre Nazim qui va recevoir les
cent cinquante coups de fouet auxquels il a t condamn.

--Et pourquoi a-t-il t condamn  recevoir cent cinquante coups de
fouet? demanda Sara.

--Parce qu'il s'est sauv, rpondit le commandeur.

--Ah! ah! dit Henri, c'est celui dont on est venu nous dnoncer
l'vasion?

--Lui-mme.

--Et comment l'avez-vous rattrap?

--Oh! mon Dieu! c'est bien simple: j'ai attendu le moment o il tait
dj trop loin du rivage pour le regagner, soit  la rame, soit  la
nage; alors je me suis mis dans une bonne chaloupe avec huit rameurs
pour aller  sa poursuite. En doublant le cap du sud-ouest, nous l'avons
aperu  deux lieues en mer,  peu prs. Comme il n'avait que deux bras
et que nous en avions seize; comme il n'avait qu'un mchant canot, et
que nous avions une excellente pirogue, nous l'avons eu bientt rejoint.
Alors il s'est jet  la nage, essayant de regagner l'le, et plongeant
comme un marsouin; mais, enfin, il s'est lass le premier, et, comme
cela devenait fatigant, j'ai pris l'aviron des mains d'un rameur et, au
moment o il revenait  la surface de l'eau, je lui en ai allong sur la
tte un coup si bien appliqu, que j'ai cru que, cette fois-l, il avait
plong pour toujours. Cependant, au bout d'un instant, nous l'avons vu
remonter, il tait vanoui. Ce n'est qu'au morne Brabant qu'il a repris
ses sens, et voil.

--Mais, dit vivement Sara, ce malheureux tait peut-tre grivement
bless.

--Oh! mon Dieu, non, Mademoiselle, reprit le commandeur, une gratignure
seulement. Ces diables de ngres, c'est douillet comme tout.

--Et alors, pourquoi avoir tant tard  lui administrer la correction
qu'il a si bien mrite? dit M. de Malmdie. D'aprs l'ordre que j'ai
donn, cela devrait tre dj fait.

--Et cela serait fait aussi, Monsieur, rpondit le commandeur, si son
frre, qui est un de nos bons travailleurs n'avait assur qu'il avait
quelque chose d'important  vous dire avant que cet ordre ft excut.
Comme vous deviez passer prs du camp, et que c'tait un retard d'un
quart d'heure seulement, j'ai pris sur moi de surseoir.

--Et vous avez bien fait, commandeur, dit Sara. Et o est-il?

--Qui?

--Le frre de ce malheureux?

--Oui, o est-il? demanda M. de Malmdie.

--Me voici, dit Laza en s'avanant.

Sara jeta un cri de surprise: elle venait de reconnatre, dans le frre
du condamn, celui qui s'tait si gnreusement dvou le matin pour lui
sauver la vie. Cependant, chose tonnante, le ngre n'avait pas jet un
coup d'oeil de son ct, le ngre semblait ne pas la connatre; le
ngre, au lieu d'implorer son entremise comme il avait certes bien le
droit de le faire, continuait de s'avancer vers M. de Malmdie. Il n'y
avait pourtant pas  s'y tromper; les plaies qu'avaient laisses  son
bras et  sa cuisse les dents du requin taient encore vives et
saignantes.

--Que veux-tu? dit M. de Malmdie.

--Vous demander une grce, rpondit Laza  voix basse, afin que son
frre, qui tait  vingt pas de l, gard par les autres ngres, ne
l'entendt pas.

--Laquelle?

--Nazim est faible, Nazim est un enfant, Nazim est bless  la tte et a
perdu beaucoup de sang; Nazim n'est peut-tre pas assez fort pour
supporter la punition qu'il a mrite; il peut mourir sous le fouet, et
vous aurez perdu un ngre qui,  tout prendre, vaut bien deux cents
piastres....

--Eh bien, o veux-tu en venir?

--Je veux vous proposer un change.

--Lequel?

--Faites-moi donner,  moi, les cent cinquante coups de fouet qu'il a
mrits. Je suis fort, je les supporterai; et cela ne m'empchera pas
d'tre demain  mon travail comme d'habitude, tandis que lui, je vous le
rpte, c'est un enfant, en mourrait.

--Cela ne se peut pas, rpondit M. de Malmdie, tandis que Sara, les
yeux toujours fixs sur cet homme, le regardait avec le plus profond
tonnement.

--Et pourquoi cela ne se peut-il pas?

--Parce que ce serait une injustice.

--Vous vous trompez, car c'est moi qui suis le vritable coupable!

--Toi!

--Oui, moi, dit Laza; c'est moi qui ai excit Nazim  fuir, c'est moi
qui ai creus le canot dont il s'est servi, c'est moi qui lui ai ras la
tte avec un verre de bouteille, c'est moi qui lui ai donn de l'huile
de coco pour se frotter le corps. Vous voyez donc bien que c'est moi qui
dois tre puni et non pas Nazim.

--Tu te trompes, rpondit Henri se mlant  son tour  la discussion.
Vous devez tre punis tous les deux, lui pour avoir fui, toi pour
l'avoir aid  fuir.

--Alors, faites-moi donner,  moi, les trois cents coups de fouet, et
que tout soit dit.

--Commandeur, dit M. de Malmdie, faites donner  chacun de ces drles
cent cinquante coups de fouet, et que cela finisse.

--Un instant, mon oncle, dit Sara; je rclame la grce de ces deux
hommes.

--Et pourquoi cela? demanda M. de Malmdie tonn.

--Parce que cet homme est celui qui, ce matin, s'est si bravement jet 
l'eau pour me sauver.

--Elle m'a reconnu! s'cria Laza.

--Parce que, au lieu d'une punition qu'il mrite, c'est une rcompense
qu'il faut lui accorder, s'cria Sara.

--Alors, dit Laza, si vous croyez que j'ai mrit une rcompense,
accordez-moi la grce de Nazim?

--Diable! diable! dit M. de Malmdie, comme tu y vas! Est-ce toi qui as
sauv ma nice?

--Ce n'est pas moi, rpondit le ngre; sans le jeune chasseur, elle
tait perdue.

--Mais il a fait ce qu'il a pu pour me sauver, mon oncle, mais il a
lutt contre le requin, s'cria la jeune fille. Eh! tenez, voyez, voyez
ses blessures qui saignent encore.

--J'ai lutt contre le requin, mais  mon corps dfendant, reprit Laza.
Le requin est venu sur moi, et j'ai d le tuer pour me sauver moi-mme.

--Eh bien, mon oncle, me refuserez-vous leur grce? demanda Sara.

--Oui, sans doute, rpondit M. de Malmdie; car, s'il y avait une fois
exemple de grce faite en pareille occasion, ils s'enfuiraient tous ces
moricauds-l, esprant toujours qu'il y aura quelque jolie bouche comme
la vtre qui intercdera pour eux.

--Mais, mon oncle....

--Demande  tous ces messieurs si la chose est possible, dit M. de
Malmdie en se retournant avec l'accent de la confiance vers les jeunes
gens qui accompagnaient son fils.

--Le fait est, rpondirent ceux-ci, qu'une pareille grce serait d'un
dsastreux exemple.

--Tu le vois, Sara.

--Mais un homme qui a risqu sa vie pour moi, dit Sara, ne peut
cependant pas tre puni le jour mme o il l'a risque; car, si vous lui
devez une punition, je lui dois, moi, une rcompense.

--Eh bien,  chacun notre dette, quand je l'aurai fait punir, toi, tu le
rcompenseras.

--Mais, mon oncle que vous importe, au bout du compte, la faute que ces
malheureux ont commise? quel tort vous fait-elle? puisqu'ils n'ont pas
pu excuter leur projet?

--Quel tort elle me fait? Mais elle leur te une partie de leur valeur.
Un ngre qui a essay de se sauver perd cent pour cent de son prix.
Voil deux gaillards qui valaient hier, celui-ci cinq cents, et celui-l
trois cents piastres, c'est--dire huit cents piastres. Eh bien, que
j'aille en demander six cents aujourd'hui, on ne me les donnera pas.

--Le fait est que, moi, je n'en donnerais pas six cents piastres
maintenant, dit un des chasseurs qui accompagnaient Henri.

--Eh bien, Monsieur, je serai plus gnreux que vous, dit une voix dont
l'accent fit tressaillir Sara, moi, j'en donne mille.

La jeune fille se retourna et reconnut l'tranger de Port-Louis, l'ange
librateur du rocher.

Il tait debout, vtu d'un lgant costume de chasse et appuy sur son
fusil  deux coups. Il avait tout entendu.

--Ah! c'est vous, Monsieur, dit M. de Malmdie, tandis qu'un sentiment,
dont Henri ne pouvait se rendre compte, lui faisait monter la rougeur au
visage; recevez, d'abord, tous mes remerciements, car ma nice m'a dit
qu'elle vous devait la vie, et, si j'avais su o vous trouver, je me
serais empress de vous voir, non pour m'acquitter envers vous,
Monsieur, c'est impossible, mais pour vous exprimer toute ma
reconnaissance.

L'tranger s'inclina sans rpondre, avec un air de ddaigneuse modestie
qui n'chappa point  Sara. Aussi s'empressa-t-elle d'ajouter:

--Mon oncle a raison, Monsieur; de pareils services ne se payent point;
mais soyez certain que, tant que je vivrai, je me rappellerai que c'est
 vous que je dois la vie.

--Deux charges de poudre et deux balles de plomb ne valent pas de
pareils remerciements, Mademoiselle; je me regarderai donc comme bien
heureux si la reconnaissance de M. de Malmdie va jusqu' me cder, pour
le prix que je lui en ai offert, ces deux ngres dont j'ai besoin.

--Henri, dit  demi-voix M. de Malmdie, ne nous a-t-on pas dit, avant
hier, qu'il y avait en vue de l'le un btiment ngrier?

--Oui, mon pre, rpondit Henri.

--Bien, continua M. de Malmdie se parlant cette fois  lui-mme, bien!
nous trouverons moyen de les remplacer.

--J'attends votre rponse, Monsieur, dit l'tranger.

--Comment donc, Monsieur, mais avec le plus grand plaisir. Ces ngres
sont  vous, vous pouvez les prendre; mais,  votre place, voyez-vous,
quitte  ce qu'ils ne travaillent pas de trois ou quatre jours, je leur
ferais administrer, aujourd'hui mme, la correction qu'ils ont mrite.

--Ceci, c'est mon affaire, dit l'inconnu en souriant; les mille piastres
seront chez vous ce soir.

--Pardon, Monsieur, dit Henri, vous vous tes tromp: l'intention de mon
pre est, non pas de vous vendre ces deux hommes, mais de vous les
donner. L'existence de deux misrables ngres ne peut pas tre mise en
comparaison avec une vie aussi prcieuse que l'est celle de ma belle
cousine. Mais laissez-moi vous offrir, au moins, ce que nous avons et ce
que vous paraissez dsirer.

--Mais, Monsieur, dit l'tranger en relevant la tte avec hauteur,
tandis que M. de Malmdie faisait  son fils une grimace des plus
significatives, ce n'taient point l nos conventions.

--Eh bien, alors, dit Sara, permettez-moi d'y changer quelque chose, et,
pour l'amour de celle  qui vous avez sauv la vie, prenez ces deux
ngres que nous vous offrons.

--Je vous remercie, Mademoiselle, dit l'tranger; il serait ridicule 
moi d'insister davantage. J'accepte donc, et c'est moi, maintenant, qui
me regarde comme votre oblig.

Et l'tranger, en signe qu'il ne voulait pas retenir plus longtemps
l'honorable compagnie sur une grande route, fit, en s'inclinant, un pas
en arrire.

Les hommes changrent un salut; mais Sara et Georges changrent un
regard.

La cavalcade se remit en route et Georges la suivit un instant des yeux
avec ce froncement de sourcils qui lui tait habituel quand une pense
amre le proccupait; puis, s'approchant de Nazim:

--Faites dlier cet homme, dit-il au commandeur; car lui et son frre
m'appartiennent.

Le commandeur, qui avait entendu la conversation de l'tranger et de M.
de Malmdie, ne fit aucune difficult d'obir. Nazim fut donc dli et
remis avec Laza  son nouveau matre.

--Maintenant, mes amis, dit l'tranger en se tournant vers les ngres et
en tirant de sa poche une bourse pleine d'or, comme j'ai reu un cadeau
de votre matre, il est juste que, de mon ct, je vous fasse un petit
prsent. Prenez cette bourse et partagez entre vous ce qu'elle contient.

Et il remit la bourse au ngre qui se trouvait le plus proche de lui;
puis, se tournant vers ses deux esclaves, qui, debout derrire lui,
attendaient ses ordres:

--Quant  vous deux, leur dit-il, faites maintenant ce que vous voudrez,
allez o vous voudrez, vous tes libres.

Laza et Nazim poussrent chacun un cri de joie ml de doute, car ils
ne pouvaient croire  cette gnrosit de la part d'un homme auquel ils
n'avaient rendu aucun service; mais Georges rpta les mmes paroles, et
alors Laza et Nazim tombrent  genoux, baisant, avec un lan de
reconnaissance impossible  dcrire, la main qui venait de les dlivrer.

Quant  Georges, comme il commenait  se faire tard, il remit sur sa
tte son grand chapeau de paille qu'il avait jusque-l tenu  la main,
et, jetant son fusil sur son paule, il reprit le chemin de Moka.




Chapitre XII--Le bal


C'tait le lendemain, comme nous l'avons dit, que devaient avoir lieu,
au palais du Gouvernement, ce dner et ce bal dont l'annonce
rvolutionnait Port-Louis.

Quiconque n'a pas habit les colonies, et surtout l'le de France, n'a
aucune ide du luxe qui rgne sous le 20e degr de latitude mridionale.
En effet, outre les merveilles parisiennes qui traversent les mers pour
aller embellir les gracieuses croles de Maurice, elles ont encore 
choisir, de premire main, les diamants de Visapour, les perles d'Ophir,
les cachemires de Siam et les belles mousselines de Calcutta. Or, pas un
vaisseau venant du monde des _Mille et une Nuits_ ne s'arrte  l'le de
France sans y laisser une partie des trsors qu'il transporte en Europe;
et mme pour un homme habitu  l'lgance parisienne ou  la profusion
anglaise, c'est encore quelque chose d'extraordinaire que l'tincelant
ensemble que prsente une runion  l'le de France.

Aussi le salon du Gouvernement, qu'en trois jours, de son ct, lord
Murrey, membre de la plus grande fashion et partisan du plus large
confortable, avait entirement renouvel, prsentait-il, vers les quatre
heures de l'aprs-midi, l'aspect d'un appartement de la rue du
Mont-Blanc ou de Regent's street: toute l'aristocratie coloniale tait
l, hommes et femmes: les hommes avec cette mise simple impose par nos
modes modernes; les femmes couvertes de diamants, ruisselantes de
perles, pares d'avance pour le bal, n'ayant pour les distinguer de nos
femmes europennes que cette molle et dlicieuse morbidezza, apanage des
seules femmes croles.  chaque nom nouveau que l'on annonait, un
sourire gnral accueillait la personne annonce; car,  Port-Louis,
comme on le comprend bien, tout le monde se connat, et la seule
curiosit qui accompagne une femme entrant dans un salon, est celle de
savoir quelle robe nouvelle elle a achete, d'o cette robe vient, de
quelle toffe elle est faite et quelles garnitures la parent. Or,
c'tait surtout  l'endroit des femmes anglaises que la curiosit des
femmes croles tait excite; car, dans cette ternelle lutte de
coquetterie dont Port-Louis est le thtre, la grande question pour les
indignes est de vaincre, en luxe, les trangres. Le murmure qui se
faisait entendre  chaque nouvelle entre, le chuchotement qui le
suivait taient donc, en gnral plus bruyants et plus prolongs quand
l'annonce officielle du valet avait pour objet quelque nom britannique,
dont la rude consonance jurait autant avec les noms du pays que
tranchaient avec les brunes vierges des tropiques les blondes et ples
filles du Nord.  chaque personne nouvelle qui entrait, lord Murrey avec
cette aristocratique politesse qui caractrise les Anglais de la haute
socit, allait au-devant d'elle: si c'tait une femme, il lui offrait
le bras pour la conduire  sa place et trouvait en route un compliment 
lui faire; si c'tait un homme, il lui tendait la main et trouvait un
mot gracieux  lui dire; si bien que tout le monde reconnaissait le
nouveau gouverneur pour un homme charmant.

On annona MM. et mademoiselle de Malmdie. C'tait une annonce attendue
avec autant d'impatience que de curiosit, non point prcisment parce
que M. de Malmdie tait effectivement un des plus riches et des plus
considrables habitants de l'le de France, mais encore parce que Sara
tait une des plus riches et des plus lgantes personnes de l'le.
Aussi chacun accompagna-t-il des yeux le mouvement que lord Murrey fit
pour aller au-devant d'elle; car c'tait elle surtout dont la toilette
prsume proccupait les plus belles invites.

Contre l'habitude des femmes croles et contre l'attente gnrale, la
toilette de Sara tait des plus simples: c'tait une ravissante robe de
mousseline des Indes, transparente et lgre comme cette gaze que
Juvnal appelle de l'air tiss, sans une seule broderie, sans une seule
perle, sans un seul diamant, garnie d'une branche d'aubpine rose; une
couronne du mme arbuste ceignait la tte de la jeune fille, et un
bouquet des mmes fleurs tremblait  sa ceinture; aucun bracelet ne
faisait ressortir la teinte dore de sa peau. Seulement, ses cheveux,
fins, soyeux et noirs, tombaient en longues boucles sur ses paules, et
elle tenait  la main cet ventail, merveille de l'industrie chinoise
qu'elle avait achet  Miko-Miko.

Comme nous l'avons dit, chacun se connat  l'le de France; de sorte
que, MM. et mademoiselle de Malmdie arrivs, on s'aperut qu'il n'y
avait plus personne  venir, puisque tous ceux qui, par leur rang et
leur fortune, avaient l'habitude de se trouver ensemble, taient runis:
aussi, les regards se dtournrent-ils tout naturellement de la porte,
par laquelle personne ne devait plus entrer, et au bout de dix minutes
d'attente, commenait-on  se demander ce que lord Murrey pouvait
attendre, lorsque la porte se rouvrit de nouveau, et que le domestique
annona  haute voix:

--Monsieur Georges Munier.

La foudre, tombe au milieu de l'assemble que nous venons de runir
sous les yeux du lecteur, n'et certes pas produit plus d'effet que n'en
produisit cette simple annonce. Chacun se retourna vers la porte  ce
nom, se demandant quel tait celui qui allait entrer; car, quoique le
nom ft bien connu  l'le de France, celui qui le portait tait depuis
si longtemps loign, qu'on avait  peu prs oubli qu'il existt.

Georges entra.

Le jeune multre tait vtu avec une simplicit, mais en mme temps avec
un got extrme. Son habit noir, admirablement pris sur lui, et  la
boutonnire duquel pendaient au bout d'une chane d'or les deux petites
croix dont il tait dcor, faisait ressortir toute l'lgance de sa
taille. Son pantalon,  demi-collant, indiquait les formes lgantes et
sveltes particulires aux hommes de couleur, et, contre l'habitude de
ceux-ci il ne portait d'autres bijoux qu'une fine chane d'or pareille 
celle de sa boutonnire, et dont l'extrmit, qui paraissait seule,
allait se perdre dans la poche de son gilet de piqu blanc. En outre,
une cravate noire, noue avec cette ngligence tudie que donne seule
la parfaite habitude de la fashion, et sur laquelle se rabattait un col
de chemise arrondi, encadrait sa belle figure, dont sa moustache et ses
cheveux noirs faisaient ressortir la mate pleur.

Lord Murrey alla plus loin au-devant de Georges qu'il n'avait t
au-devant de personne, et, l'ayant pris par la main, il le prsenta aux
trois ou quatre dames et aux cinq ou six officiers anglais qui se
trouvaient dans le salon, comme un compagnon de voyage de la socit
duquel il n'avait eu qu' se louer pendant toute la traverse; puis, se
retournant vers le reste de la compagnie:

--Messieurs, dit-il, je ne vous prsente pas M. Georges Munier; M.
Georges Munier est votre compatriote, et le retour d'un homme aussi
distingu que lui doit tre presque une fte nationale.

Georges s'inclina en signe de remerciement; mais, quelque dfrence que
l'on dt avoir pour le gouverneur, ft-ce chez lui, une ou deux voix 
peine trouvrent la force de balbutier quelques mots en rponse  la
prsentation que lord Murrey venait de faire.

Lord Murrey n'y fit point ou ne parut point y faire attention, et, comme
le domestique annona qu'on tait servi, lord Murrey prit le bras de
Sara, et l'on passa dans la salle  manger.

Avec le caractre bien connu de Georges, on devinera facilement que ce
n'tait pas sans intention qu'il s'tait fait attendre: sur le point
d'entrer en lutte avec le prjug qu'il tait rsolu  combattre, il
avait voulu, du premier coup, voir face  face son ennemi; il avait donc
t servi  souhait; l'annonce de son nom et son entre avaient produit
tout l'effet qu'il pouvait attendre.

Mais la personne la plus mue de toute cette honorable assemble tait
sans contredit Sara. Sachant que le jeune chasseur de la rivire Noire
tait arriv  Port-Louis avec lord Murrey elle s'tait attendue
d'avance  le voir, et peut-tre tait-ce  l'intention de ce nouvel
arriv d'Europe qu'elle avait mis dans sa toilette cette simplicit
lgante, si apprcie chez nous, et que remplace trop souvent, il faut
l'avouer, dans les colonies, un luxe exagr. Aussi, en entrant, elle
avait partout cherch des yeux le jeune inconnu. Un regard lui avait
suffi pour lui apprendre qu'il n'tait pas l; elle avait alors song
qu'il allait venir, et que, comme on l'annoncerait, sans doute, elle
apprendrait ainsi, et sans faire de question, et son nom et qui il
tait:

Les prvisions de Sara s'taient accomplies.  peine, comme nous l'avons
vu, avait-elle pris place dans le cercle des femmes, et MM. de Malmdie
s'taient-ils groups au groupe des hommes, qu'on avait annonc M.
Georges Munier.

 ce nom si connu dans l'le, mais qu'on n'tait pas habitu  entendre
prononcer en pareille circonstance, Sara avait pressentimentalement
tressailli et s'tait retourne pleine d'anxit. En effet, elle avait
vu apparatre le jeune tranger de Port-Louis, avec sa dmarche ferme,
son front calme, son regard hautain, ses lvres ddaigneusement
releves, et, htons-nous de le dire,  cette troisime apparition, il
lui avait sembl encore plus beau et plus potique qu'aux deux
premires.

Alors elle avait suivi non seulement des yeux, mais encore du coeur, la
prsentation que lord Murrey avait faite de Georges  la socit, et son
coeur s'tait serr, quand la rpulsion, inspire par la naissance du
jeune multre, s'tait traduite par le silence; et c'tait presque
voils de larmes que ses yeux avaient rpondu au regard rapide et
pntrant que Georges avait jet sur elle.

Puis lord Murrey lui avait offert le bras, et elle n'avait plus rien vu;
car, sous le regard de Georges, elle s'tait sentie rougir et plir
presque en mme temps; et, convaincue que tous les yeux taient fixs
sur elle, elle s'tait empresse de se drober momentanment  la
curiosit gnrale. Sur ce point, Sara se trompait: personne n'avait
song  elle, car tout le monde, except M. de Malmdie et son fils,
ignorait les deux vnements qui avaient prcdemment mis en contact le
jeune homme et la jeune fille, et nul ne pouvait penser qu'il dt y
avoir quelque chose de commun entre mademoiselle Sara de Malmdie et M.
Georges Munier.

Une fois  table, Sara se hasarda  jeter les yeux autour d'elle. Elle
tait assise  la droite du gouverneur, qui avait  sa gauche la femme
du commandant militaire de l'le; en face d'elle tait ce commandant
plac lui-mme entre deux femmes appartenant aux familles les plus
considrables de l'le. Puis,  droite et  gauche de ces deux dames,
MM. de Malmdie pre et fils, et ainsi de suite; quant  Georges, soit
hasard, soit gracieuse prvoyance de lord Murrey, il tait plac entre
deux Anglaises.

Sara respira: elle savait que le prjug qui poursuivait Georges n'avait
pas d'influence sur l'esprit des trangers, et qu'il fallait qu'un
habitant de la mtropole ft rest bien longtemps aux colonies pour
arriver  le partager; aussi vit-elle Georges remplissant de la faon la
plus dgage son rle de galant convive, entre le sourire crois des
deux compatriotes de lord Murrey, enchantes d'avoir trouv un voisin
qui parlait leur langue comme si lui-mme ft n en Angleterre.

En ramenant ses regards vers le centre de la table, Sara s'aperut que
les yeux d'Henri taient fixs sur elle. Elle comprit parfaitement ce
qui pouvait se passer dans l'esprit de son fianc, et, par un mouvement
indpendant de sa volont, elle baissa les siens en rougissant.

Lord Murrey tait un grand seigneur dans toute la force de terme,
sachant admirablement jouer ce rle de matre de maison, si difficile 
apprendre lorsqu'on ne le remplit pas instinctivement, et, pour ainsi
dire, de naissance; aussi, lorsque la contrainte et la gne qui psent
ordinairement sur le premier service d'un dner d'apparat furent
dissipes, commena-t-il  adresser la parole  ses convives, parlant 
chacun de la spcialit qui pouvait lui fournir les plus faciles
rponses, rappelant aux officiers anglais quelque belle bataille, aux
ngociants quelque haute spculation; puis, au milieu de tout cela,
jetant de temps en temps  Georges un mot qui prouvait qu' lui il
pouvait parler de toute chose, et que c'tait  une gnralit
intellectuelle et non  une spcialit commerciale ou guerrire qu'il
s'adressait.

Le dner se passa ainsi. Quoique d'une modestie parfaite, Georges, avec
sa rapide intelligence, avait rpondu  chaque mot,  chaque question du
gouverneur, de manire  prouver aux officiers qu'il avait fait la
guerre comme eux, et aux ngociants qu'il n'tait point rest tranger
aux grands intrts commerciaux, qui font du monde entier une seule
famille, unie par le lien des intrts; puis, au milieu de cette
conversation tronque, avaient jailli avec clat les noms de tous ceux
qui, en France, en Angleterre ou en Espagne, occupaient une haute
position, soit dans la politique, soit dans l'aristocratie, soit dans
les arts, accompagns chacun d'une de ces remarques qui indiquent, d'un
seul trait, que celui qui parle, parle avec une entire connaissance du
caractre, du gnie ou de la position des hommes qu'il vient de nommer.

Quoique ces bribes de conversation eussent, si l'on peut s'exprimer
ainsi, pass par-dessus la tte du commun des convives, il y avait parmi
les invits plusieurs hommes assez distingus pour comprendre la
supriorit avec laquelle Georges avait effleur toutes choses: aussi,
quoique le sentiment de rpulsion qu'on avait manifest pour le jeune
multre restt  peu prs le mme, l'tonnement avait grandi, et, avec
lui, dans le coeur de quelques-uns, la jalousie tait entre. Henri
surtout, proccup de l'ide que Sara avait remarqu Georges plus que,
dans sa position de fiance et dans sa dignit de femme blanche, elle
n'et d le faire, Henri sentait remuer au fond du coeur un sentiment
d'amertume dont il n'tait pas le matre; puis, au nom de Munier, ses
souvenirs d'enfance s'taient rveills: il s'tait rappel le jour o,
en voulant arracher le drapeau des mains de Georges, son frre Jacques
lui avait donn un si violent coup de poing au milieu du visage. Tous
ces anciens mfaits des deux frres grondaient sourdement dans sa
poitrine et l'ide que Sara avait, la veille, t sauve par ce mme
homme, au lieu d'effacer le murmure accusateur du pass, augmentait
encore sa haine pour lui. Quant  M. de Malmdie pre, il tait rest
pendant tout le dner plong, avec son voisin, dans une dissertation
profonde sur une nouvelle manire de raffiner le sucre, qui devait
donner, au produit de ses terres, un tiers de valeur de plus qu'elles
n'avaient. Il en rsulta que, sauf le premier tonnement de trouver dans
Georges le sauveur de sa nice, et de rencontrer Georges chez lord
Murrey, il n'avait plus fait attention  lui.

Mais, comme nous l'avons dit, il n'en tait pas de mme d'Henri; Henri
n'avait pas perdu une parole des interpellations de lord Murrey et des
rponses de Georges. Dans chacune de ces rponses, il avait reconnu un
sens droit et une pense suprieure; il avait tudi le regard ferme,
interprte de la volont absolue de Georges, et il avait compris que ce
n'tait plus, comme au jour du dpart, un enfant opprim qui se
prsentait  ses regards, mais un antagoniste puissant qui venait braver
ses coups.

Si Georges, de retour  l'le de France, ft rentr humblement dans la
condition, qu'aux yeux des blancs, la nature lui avait faite, et se ft
ainsi perdu dans l'obscurit de sa naissance, Henri ne l'et point
remarqu, ou, dans ce cas, ne lui et point gard rancune des torts que,
quatorze ans auparavant, Henri avait eus envers lui. Mais il n'en tait
point ainsi; l'orgueilleux jeune homme avait fait sa rentre au grand
jour, s'tait ml, par un service rendu,  la vie de sa famille; il
venait, comme son gal de rang et comme son suprieur en intelligence,
s'asseoir  la mme table que lui: c'tait plus qu'Henri n'en pouvait
supporter, Henri lui dclara intrieurement la guerre.

Aussi, en sortant de table, et comme on venait de passer au jardin,
Henri s'approcha de Sara, qui, avec plusieurs autres femmes, s'tait
assise sous un berceau parallle  celui sous lequel les hommes
prenaient le caf. Sara tressaillit, car elle sentit instinctivement
que, dans ce que son cousin avait  lui dire, il serait indubitablement
question de Georges.

--Eh bien, ma belle cousine, dit le jeune homme en s'appuyant sur le
dossier de la chaise de bambou qui servait de sige  la jeune fille,
comment avez-vous trouv le dner?

--Ce n'est pas, je le prsume, sous le rapport matriel, que vous me
faites cette question? rpondit en souriant Sara.

--Non, ma chre cousine, quoique peut-tre, pour quelques-uns de nos
convives, qui ne vivent pas, comme vous, de rose, d'air et de parfums,
ce ne soit pas une question dplace. Non, je vous demande cela sous le
rapport social, si je puis dire.

--Eh bien, mais plein de bon got, ce me semble. Lord Murrey m'a paru
faire admirablement les honneurs de sa table, et il a t,  ce qu'il
m'a paru, aussi aimable que possible avec tout le monde.

--Oui, certes! Aussi, je m'tonne profondment qu'un homme aussi
distingu que lui ait risqu envers nous l'inconvenance qu'il a commise.

--Laquelle? demanda Sara, qui comprenait o son cousin en voulait venir,
et qui, puisant une force inconnue  elle-mme dans le fond de son
coeur, regarda fixement son cousin en lui adressant cette question.

--Mais, rpondit Henri, quelque peu embarrass non seulement de la
fixit de ce regard, mais encore de la voix qui murmurait au fond de sa
conscience; mais en invitant  la mme table que nous M. Georges Munier.

--Et moi, il y a une chose qui ne m'tonne pas moins Henri, c'est que
vous n'ayez pas laiss  tout autre que vous le soin de me faire,
surtout  moi, cette observation.

--Et pourquoi cette observation m'est-elle interdite,  moi seul, ma
chre cousine?

--Parce que, sans M. Georges Munier, dont la prsence vous parat si
inconvenante ici, vous seriez, en supposant qu'on pleure une cousine et
qu'on porte le deuil d'une nice, vous seriez, votre pre et vous, dans
le deuil et dans les larmes.

--Oui, certes, rpondit Henri en rougissant; oui, je comprends toute la
reconnaissance que nous devons  M. Georges pour avoir sauv une vie
aussi prcieuse que la vtre; et vous avez bien vu que, hier quand il a
dsir acheter ces deux ngres que mon pre voulait punir, je me suis
empress de les lui donner.

--Et moyennant le don de ces deux ngres, vous vous croyez quitte envers
lui? Je vous remercie, mon cousin, d'estimer la vie de Sara de Malmdie
 la somme de mille piastres.

--Mon Dieu! ma chre Sara, dit Henri, quelle trange faon d'interprter
les choses vous avez aujourd'hui! Ai-je eu un instant l'ide de mettre 
prix une existence pour laquelle je donnerais la mienne? Non, j'ai eu
seulement l'intention de vous faire observer dans quelle fausse
position, par exemple, lord Murrey mettrait une femme que M. Georges
Munier inviterait  danser.

-- votre avis donc, mon cher Henri, cette femme devrait refuser?

--Sans aucun doute.

--Sans rflchir qu'en refusant elle commet envers un homme qui ne lui a
rien fait, et qui mme peut-tre lui a rendu quelque petit service, une
de ces offenses dont il doit ncessairement demander raison  son pre,
 son frre ou  son mari?

--Je prsume que, le cas chant, M. Georges ferait un retour sur
lui-mme, et se rendrait la justice de croire qu'un blanc ne descend pas
jusqu' se mesurer avec un multre.

--Pardon, mon cousin, d'oser mettre une opinion en pareille matire,
reprit Sara; mais, ou, d'aprs le peu que j'ai vu, j'ai mal compris M.
Georges, ou je ne pense pas que, s'il s'agissait de venger son honneur,
un homme qui, comme lui, porte deux croix sur sa poitrine, ft arrt
par le sentiment d'humilit intrieure que vous lui prtez, j'en ai
peur, bien gratuitement.

--En tout cas, j'espre, ma chre Sara, reprit  son tour Henri, le
rouge de la colre sur le visage, que la crainte de nous exposer, mon
pre ou moi,  la colre de M. Georges, ne vous fera pas commettre
l'imprudence de danser avec lui, s'il avait la hardiesse de vous
inviter?

--Je ne danserai avec personne, Monsieur, rpondit froidement Sara en se
levant et en allant s'appuyer au bras de la dame anglaise qui s'tait
trouve  table  ct de Georges, et qui tait une de ses amies.

Henri resta un instant tout tourdi de cette fermet  laquelle il ne
s'attendait pas; puis il alla se mler  un groupe de jeunes croles,
dans lequel il trouva, pour ses ides aristocratiques, sans doute plus
de sympathie qu'il n'en avait trouv chez sa cousine.

Pendant ce temps, Georges, centre d'un autre groupe, causait avec
quelques officiers et quelques ngociants anglais, qui ne partageaient
pas ou qui partageaient  un moindre degr le prjug de ses
compatriotes.

Une heure s'coula ainsi, pendant laquelle s'accomplirent tous les
prparatifs du bal; puis, cette heure coule, les portes se rouvrirent
et donnrent entre aux appartements dbarrasss de leurs meubles et
tincelants de lumires. Au mme instant, l'orchestre prluda, donnant
le signal de la contredanse.

Sara avait fait un violent effort sur elle-mme en se condamnant  voir
danser ses compagnes; car, ainsi que nous l'avons dit, elle aimait le
bal avec passion. Mais toute l'amertume du sacrifice qu'elle faisait
retomba sur celui qui le lui avait impos; tandis que, au contraire, un
sentiment plus tendre et plus profond qu'aucun de ceux qu'elle et
jamais prouvs commenait  natre dans son me en faveur de celui pour
lequel elle se l'imposait; car c'est une sublime qualit des femmes, que
la nature et la socit ont faites faibles d'une douce faiblesse, de
porter un puissant intrt  tout ce qu'on opprime, comme une haute
admiration  tout ce qui ne se laisse pas opprimer.

Aussi, lorsque Henri, esprant que sa cousine ne rsisterait pas 
l'entranement de la premire ritournelle, vint, malgr sa rponse,
l'inviter  danser comme d'habitude la premire contredanse avec lui,
Sara se contenta, cette fois, de lui rpondre:

--Vous savez que je ne danse pas ce soir, mon cousin.

Henri se mordit les lvres jusqu'au sang, et, par un mouvement
instinctif, chercha des yeux Georges. Georges avait pris place et
dansait avec l'Anglaise  laquelle il avait donn le bras pour la
conduire  table. Par un sentiment qui n'avait cependant rien de
sympathique, les yeux de Sara avaient pris la mme direction que son
cousin. Son coeur se serra.

Georges dansait avec une autre, Georges ne pensait peut-tre pas mme 
Sara, qui venait cependant de lui faire un de ces sacrifices duquel, la
veille encore, elle se serait crue incapable pour qui que ce ft au
monde. Le temps que dura cette contredanse fut un des moments les plus
douloureux que Sara et encore passs.

La contredanse finie, Sara, malgr elle, ne put s'empcher de suivre des
yeux Georges. Il alla reconduire l'Anglaise  sa place, puis parut
chercher quelqu'un des yeux. Celui qu'il cherchait tait lord Murrey. 
peine l'eut-il aperu, qu'il alla  lui, qu'il lui dit quelques mots, et
que tous deux s'avancrent vers Sara.

Sara sentit tout son sang se porter vers son coeur.

--Mademoiselle, dit lord Murrey, voici un compagnon de voyage  moi,
qui, peut-tre un peu trop rvrencieux envers nos usages d'Europe,
n'ose point vous inviter  danser avant d'avoir eu l'honneur de faire
votre connaissance. Veuillez donc me permettre de vous prsenter M.
Georges Munier, un des hommes les plus distingus que je connaisse.

--Comme vous le dites, milord, reprit Sara d'une voix que,  force de
puissance sur elle-mme, elle tait parvenue  rendre presque assure,
c'est de la part de M. Georges une crainte bien exagre; car nous
sommes dj d'anciennes connaissances. Le jour de son arrive, M.
Georges m'a rendu un service; hier, il a fait mieux que cela, il m'a
sauv la vie.

--Comment! ce jeune chasseur qui a eu le bonheur de se trouver l 
point pour tirer sur cet affreux requin, pendant que vous vous baigniez,
c'est M. Georges?

--C'est lui-mme, milord, reprit Sara toute rouge de honte en pensant
seulement alors que Georges l'avait vue dans son costume de natation;
et, hier, j'tais si mue et si trouble encore, qu' peine si j'ai eu
la force de prsenter mes actions de grces  M. Georges. Mais,
aujourd'hui, je les lui renouvelle d'autant plus vives, que c'est  son
adresse et  son sang-froid que je dois le bonheur d'assister  votre
belle fte, milord.

--Et nous y joignons les ntres, ajouta Henri, qui s'tait approch du
petit groupe dont sa cousine formait le centre; car, nous aussi, hier,
nous tions si mus et si proccups de cet accident, qu' peine
avons-nous eu l'honneur de dire quelques mots  M. Georges.

Georges, qui n'avait pas encore dit une parole, mais dont les yeux
pntrants avaient lu jusqu'au fond du coeur de Sara, s'inclina en signe
de remerciement, mais sans rpondre autrement  Henri.

--Alors, j'espre que la requte que voulait vous prsenter M. Georges
ira maintenant toute seule, dit lord Murrey, et je laisse mon protg
s'expliquer lui-mme.

--Mademoiselle de Malmdie m'accordera-t-elle l'honneur d'une
contredanse? dit Georges en s'inclinant une seconde fois.

--Oh! Monsieur, dit Sara, je suis vraiment aux regrets, et vous
m'excuserez, je l'espre. J'ai refus tout  l'heure la mme demande 
mon cousin, ne comptant pas danser ce soir.

Georges sourit de l'air d'un homme qui devine tout, et se releva en
couvrant Henri d'un regard si parfaitement ddaigneux, que lord Murrey
comprit,  ce regard et  celui par lequel rpondit M. de Malmdie,
qu'il y avait une haine profonde et invtre entre ces deux hommes.
Mais il garda cette observation dans le fond de son coeur, et, comme
s'il n'et rien remarqu:

--Serait-ce un reste de votre terreur d'hier, dit-il  Sara qui ragit
sur vos plaisirs d'aujourd'hui?

--Oui, milord, rpondit Sara; je me sens mme assez souffrante pour
prier mon cousin de prvenir M. de Malmdie que je dsirerais me
retirer, et que je compte sur lui pour me ramener  la maison.

Henri et lord Murrey firent ensemble un mouvement pour obir au dsir de
la jeune fille. Georges se pencha vivement:

--Vous avez un noble coeur, Mademoiselle, dit-il  demi-voix, et je vous
remercie.

Sara tressaillit et voulut rpondre; mais dj lord Murrey s'tait
rapproch. Elle ne fit qu'changer, presque malgr elle, un regard avec
Georges.

--tes-vous donc toujours dcide  nous quitter, Mademoiselle? dit le
gouverneur.

--Hlas! oui, rpondit Sara. Je voudrais pouvoir rester, milord; mais...
je souffre rellement.

--En ce cas, je comprends qu'il y aurait de l'gosme  moi d'essayer de
vous retenir; et, comme la voiture de M. de Malmdie ne sera
probablement point  la porte, je vais donner des ordres pour qu'on
mette les chevaux  la mienne.

Et lord Murrey s'loigna aussitt.

--Sara, dit Georges, quand j'ai quitt l'Europe pour revenir ici, mon
seul dsir tait celui d'y trouver un coeur comme le vtre; mais je ne
l'esprais pas.

--Monsieur, murmura Sara, domine malgr elle par l'accent profond de la
voix de Georges, je ne sais ce que vous voulez dire.

--Je veux dire que, depuis le jour de mon arrive, j'ai fait un rve, et
que, si ce rve se ralise jamais, je serai le plus heureux des hommes.

Puis, sans attendre la rponse de Sara, Georges s'inclina
respectueusement devant elle, et, voyant s'approcher M. de Malmdie et
son fils, laissa Sara avec son oncle et son cousin.

Cinq minutes aprs, lord Murrey revint annoncer  Sara que la voiture
tait prte, et lui offrit le bras pour traverser le salon. Arrive  la
porte, la jeune fille jeta un dernier regard de regret sur le bal o
elle s'tait promis tant de plaisir, et disparut.

Mais ce regard avait rencontr celui de Georges, qui semblait devoir
dsormais la poursuivre.

En revenant de conduire mademoiselle de Malmdie  sa voiture, le
gouverneur rencontra dans l'antichambre Georges, qui s'apprtait 
quitter le bal  son tour.

--Et vous aussi? dit lord Murrey.

--Oui, milord; vous n'ignorez pas que je demeure pour le moment  Moka,
et que j'ai, par consquent, prs de huit lieues  faire; heureusement
qu'avec Antrim, c'est l'affaire d'une heure.

--Vous n'avez rien eu de particulier avec M. Henri de Malmdie? demanda
le gouverneur avec l'expression de l'intrt.

--Non, milord, pas encore, rpondit Georges en souriant; mais, selon
toute probabilit, cela ne tardera point.

--Ou je me trompe fort, mon jeune ami, dit le gouverneur, ou les causes
de votre inimiti avec cette famille datent de longtemps?

--Oui, milord, ce sont de petites taquineries d'enfant qui se sont
faites de belles et bonnes haines d'hommes; des coups d'pingle qui
deviendront des coups d'pe.

--Et il n'y a pas un moyen d'arranger tout cela? demanda le gouverneur.

--Je l'ai espr un instant milord; j'ai cru que quatorze ans de
domination anglaise avaient tu le prjug que je revenais combattre; je
me trompais: il ne reste plus  l'athlte qu' se frotter d'huile et 
descendre dans le cirque.

--N'y rencontrerez-vous pas plus de moulins que de gants, mon cher don
Quichotte?

--Je vous en fais juge, dit Georges en souriant. Hier, j'ai sauv la vie
 mademoiselle Sara de Malmdie!... Savez-vous comment son cousin m'en
remercie aujourd'hui?

--Non.

--En lui dfendant de danser avec moi.

--Impossible!

--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, milord.

--Et pourquoi cela?

--Parce que je suis multre.

--Et que comptez-vous faire?

--Moi?

--Pardon de mon indiscrtion; mais vous savez l'intrt que je vous
porte, et, d'ailleurs, nous sommes de vieux amis.

--Ce que je compte faire? dit Georges en souriant.

--Oui; vous avez bien conu de votre ct quelque projet?

--Ce soir mme, j'en ai arrt un.

--Et lequel? Voyons, je vous dirai si je l'approuve.

--C'est que, dans trois mois, je serai l'poux de mademoiselle Sara de
Malmdie.

Et, avant que lord Murrey et eu le temps de lui donner son approbation
ou sa dsapprobation, Georges l'avait salu et tait sorti.  la porte,
son domestique maure l'attendait avec ses deux chevaux arabes.

Georges sauta sur Antrim et prit au galop le chemin de Moka.

En rentrant  l'habitation, le jeune homme s'informa de son pre; mais
il apprit qu'il tait sorti  sept heures du soir, et n'tait pas encore
de retour.




Chapitre XIII--Le ngrier


Le lendemain matin, ce fut Pierre Munier qui entra le premier chez son
fils.

Depuis son arrive, Georges avait parcouru plusieurs fois la magnifique
habitation que son pre possdait, et, avec ses ides d'industrie
europenne, il avait mis plusieurs ides d'amlioration que, dans sa
capacit pratique, le pre avait comprises  l'instant mme; mais ces
ides ncessitaient l'application d'une augmentation de bras, et
l'abolition de la traite publique avait tellement fait renchrir les
esclaves, qu'il n'y avait pas moyen, sans d'normes sacrifices, de se
procurer dans l'le les cinquante ou soixante ngres dont le pre et le
fils voulaient augmenter leur maison. Pierre Munier avait donc, la
veille en l'absence de Georges, accueilli avec joie la nouvelle qu'il y
avait un navire ngrier en vue, et, selon l'habitude adopte alors parmi
les colons et les commerants de chair noire, il tait all, pendant la
nuit, sur la cte, afin de rpondre aux signaux du ngrier par d'autres
signaux qui indiquassent qu'on tait dans l'intention de traiter avec
lui. Les signaux avaient t changs et Pierre Munier venait annoncer 
Georges cette bonne nouvelle. Il fut donc convenu que, le soir, le pre
et le fils se trouveraient vers neuf heures  la Pointe-des-Caves,
au-dessous du Petit-Malabar. Cette convention arrte, Pierre Munier
sortit pour aller inspecter, selon son habitude, les travaux de la
plantation, et, selon son habitude aussi, Georges prit son fusil et
gagna les bois pour s'abandonner  ses rveries.

Ce que Georges avait dit la veille  lord Murrey en le quittant n'tait
pas une forfanterie; c'tait, au contraire, une rsolution bien arrte;
l'tude de la vie tout entire du jeune multre s'tait, comme nous
l'avons vu, porte vers ce point, de donner  sa volont la force et la
persistance du gnie. Arriv  une supriorit en toute chose, qui,
appuye de sa fortune, lui et assur, en France ou en Angleterre, 
Londres ou  Paris, une existence distingue, Georges, avide de lutte,
avait voulu revenir  l'le de France. C'tait l qu'existait le prjug
que son courage se croyait destin  combattre, et que son orgueil
croyait pouvoir vaincre. Il revenait donc ayant pour lui l'avantage de
l'incognito, pouvait tudier son ennemi sans que son ennemi st quelle
guerre il lui avait dclare au fond de son me, et prt qu'il tait 
le saisir au moment o il s'y attendrait le moins, et  commencer cette
lutte dans laquelle devait succomber un homme ou une ide.

En posant le pied sur le port, en retrouvant au retour les mmes hommes
qu'il avait laisss  son dpart, Georges avait compris une vrit dont
plusieurs fois il avait dout en Europe; c'est que toutes choses taient
les mmes  l'le de France, quoique quatorze ans se fussent couls,
quoique l'le de France, au lieu d'tre franaise, ft anglaise, et, au
lieu de s'appeler l'le de France, s'appelt Maurice. Alors, et de ce
jour, il s'tait mis sur ses gardes, alors il s'tait prpar  ce duel
moral qu'il tait venu chercher, comme un autre se prpare  un duel
physique, si on peut parler ainsi; et, l'pe  la main, il avait
attendu l'occasion qui se prsenterait de porter le premier coup  son
adversaire.

Mais, comme Csar Borgia, qui, dans son gnie, avait, lors de la mort de
son pre, tout prvu pour la conqute de l'Italie, except qu' cette
poque il serait mourant lui-mme, Georges se trouva engag d'une faon
qu'il n'avait pas pu prvoir, et frapp en mme temps qu'il voulait
frapper. Le jour de son arrive  Port-Louis, le hasard avait mis sur
son chemin une belle jeune fille, dont, malgr lui, il avait gard le
souvenir. Puis la Providence l'avait amen juste  point pour sauver la
vie  celle-l mme  laquelle il rvait vaguement depuis qu'il l'avait
vue; de sorte que ce rve tait entr plus profondment dans son
existence. Enfin, la fatalit les avait runis la veille, et, l, un
coup d'oeil, au moment mme o il s'apercevait qu'il l'aimait, lui avait
dit qu'il tait aim. Ds lors, la lutte prenait pour lui un nouvel
intrt, intrt auquel son bonheur se trouvait doublement li, puisque
dsormais cette lutte avait lieu non seulement au profit de son orgueil,
mais encore  celui de son amour.

Seulement, comme nous l'avons dit, bless lui-mme au moment du combat,
Georges perdait l'avantage du sang-froid; il est vrai qu'en change il
gagnait la vhmence de la passion.

Mais, si, dans une existence blase, si, sur un coeur fltri comme celui
de Georges, la vue de la jeune fille avait produit l'impression que nous
avons dite, l'aspect du jeune homme et les circonstances dans lesquelles
il lui tait successivement apparu avaient d produire une bien autre
impression sur l'existence juvnile et sur l'me vierge de Sara. leve,
depuis le jour o elle avait perdu ses parents, dans la maison de M. de
Malmdie, destine ds cette poque  doubler par sa dot la fortune de
l'hritier de la maison, elle s'tait ds lors habitue  regarder Henri
comme son futur mari, et elle s'tait d'autant plus facilement soumise 
cette perspective, que Henri tait un beau et brave garon, cit parmi
les plus riches et les plus lgants colons, non seulement de
Port-Louis, mais encore de toute l'le. Quant aux autres jeunes gens
amis de Henri, ses cavaliers  la chasse, ses danseurs au bal, elle les
connaissait depuis trop longtemps pour que l'ide lui vnt jamais de
distinguer aucun d'eux; c'taient pour Sara des amis de sa jeunesse, qui
devaient l'accompagner tranquillement de leur amiti pendant le reste de
sa vie, et voil tout.

Sara tait donc dans cette parfaite quitude d'me, lorsque, pour la
premire fois, elle avait aperu Georges. Dans la vie d'une jeune fille,
un beau jeune homme inconnu,  l'air distingu, aux formes lgantes,
est partout un vnement, et  bien plus forte raison, comme on le
comprend bien,  l'le de France.

La figure du jeune tranger, le timbre de sa voix, les paroles qu'il
avait dites, taient donc demeurs, sans qu'elle st pourquoi, dans la
mmoire de Sara comme demeure un air qu'on n'a entendu qu'une fois, et
que cependant on rpte dans sa pense. Sans doute Sara, au bout de
quelques jours, et oubli ce petit vnement, si elle et revu ce jeune
homme dans des circonstances ordinaires; peut-tre mme un examen plus
approfondi, comme celui qu'amne une seconde rencontre, au lieu de mler
ce jeune homme plus profondment  sa vie, l'en et-il loign tout 
fait. Mais il n'en avait point t ainsi. Dieu avait dcid que Georges
et Sara se reverraient dans un moment suprme: la scne de la rivire
Noire avait eu lieu.  la curiosit qui avait accompagn la premire
apparition, s'taient jointes la posie et la reconnaissance qui
entouraient la seconde. En un instant, Georges s'tait transform aux
yeux de la jeune fille. L'tranger inconnu tait devenu un ange
librateur. Tout ce que cette mort dont Sara avait t menace
promettait de douleurs, Georges le lui avait pargn; tout ce que la vie
 seize ans promet de plaisir, de bonheur et d'avenir, Georges, au
moment o elle allait le perdre, le lui avait rendu. Enfin, quand
l'ayant vu  peine, quand lui ayant  peine adress la parole, elle
allait se retrouver en face de lui, quand elle allait pancher tout ce
que son me contenait de reconnaissance, on lui dfendait d'accorder 
cet homme ce qu'elle et accord au premier tranger venu, et, plus
encore, on lui ordonnait de faire  cet homme une insulte qu'elle n'et
pas faite au dernier des hommes. Alors la reconnaissance refoule en son
coeur s'tait change en amour; un regard avait tout dit  Georges, et
un mot de Georges avait tout dit  Sara. Sara n'avait rien pu nier,
Georges avait donc le droit de tout croire; puis, aprs impression,
tait venue la rflexion. Sara n'avait pu s'empcher de comparer la
conduite de Henri, son futur poux,  celle de cet tranger qui n'tait
pas mme pour elle une simple connaissance. Le premier jour, les
railleries de Henri sur l'inconnu avaient bless son esprit.
L'indiffrence de Henri courant  l'hallali du cerf, quand sa fiance
chappait  peine  un danger mortel avait froiss son coeur; enfin, ce
ton de matre dont Henri lui avait parl le jour du bal avait offens
son orgueil: si bien que, pendant cette longue nuit, qui devait tre une
nuit joyeuse, et dont Henri avait fait une nuit triste et solitaire,
Sara s'tait interroge pour la premire fois peut-tre, et, pour la
premire fois, elle avait reconnu qu'elle n'aimait pas son cousin. De l
 savoir qu'elle en aimait un autre, il n'y avait qu'un pas.

Alors il arriva ce qui arrive en pareil cas. Sara, aprs avoir port les
yeux sur elle, les reporta autour d'elle, elle pesa  la balance de
l'intrt la conduite de son oncle envers elle; elle se souvint qu'elle
avait un million et demi de fortune  peu prs, c'est--dire qu'elle
tait prs de deux fois riche comme son cousin; elle se demanda si son
oncle et eu pour elle, pauvre et orpheline, les mmes soins, les mmes
attentions, les mmes tendresses qu'il avait eus pour elle, opulente
hritire, et elle ne vit plus dans l'adoption de M. de Malmdie que ce
qui y tait rellement, c'est--dire le calcul d'un pre qui prpare un
beau mariage  son fils. Tout cela tait bien sans doute un peu svre;
mais les coeurs blesss sont ainsi faits, la reconnaissance s'en va par
la blessure, et la douleur qui reste devient un juge rigoureux.

Georges avait prvu tout cela, et il avait compt l-dessus pour plaider
sa cause et empirer celle de son rival. Aussi aprs avoir bien rflchi,
rsolut-il de ne rien entreprendre encore ce jour-l, quoique, au fond
de son coeur, il sentit une grande impatience de revoir Sara. Voil donc
comment il tait son fusil sur l'paule esprant trouver dans la chasse,
sa passion favorite, une distraction qui lui aiderait  tuer sa journe.
Mais Georges s'tait tromp; son amour pour Sara parlait dj dans son
coeur plus haut que tous les autres sentiments. Aussi, vers les quatre
heures, ne pouvant rsister plus longtemps  son dsir, je ne dirai pas
de revoir la jeune fille, car, ne pouvant se prsenter chez elle, ce
n'tait que par hasard qu'il pouvait la rencontrer, mais au besoin de se
rapprocher d'elle, il fit seller Antrim, puis, lchant les rnes au
lger enfant de l'Arabie, en moins d'une heure il se trouva dans la
capitale de l'le.

Georges ne venait  Port-Louis que dans un seul espoir; mais, comme nous
l'avons dit, cet espoir tait entirement soumis au hasard. Or, le
hasard fut cette fois inflexible. Georges eut beau passer par toutes les
rues qui avoisinaient la maison de M. de Malmdie; il eut beau traverser
deux fois le jardin de la Compagnie, promenade habituelle des habitants
de Port-Louis; il eut beau faire trois fois le tour du champ de Mars, o
tout se prparait pour les courses prochaines, nulle part, mme de loin,
il ne vit une femme dont la tournure pt lui faire illusion.

 sept heures, Georges perdit tout espoir, et, le coeur serr comme s'il
et subi un malheur, le coeur bris comme s'il et prouv une fatigue,
il reprit le chemin de la Grande-Rivire, mais cette fois au pas et
retenant son cheval; car, cette fois, il s'loignait de Sara, qui
n'avait pas devin sans doute que dix fois Georges tait pass dans la
rue de la Comdie et dans la rue du Gouvernement, c'est--dire  peine 
cent pas d'elle. Il traversait donc le camp des noirs libres, situ en
dehors de la ville, et retenant toujours Antrim, qui ne comprenait rien
 cette allure inaccoutume, lorsqu'un homme sortit tout  coup de l'une
des baraques et vint se jeter  l'trier de son cheval, serrant ses
genoux et lui baisant la main. C'tait le marchand chinois, c'tait
l'homme  l'ventail, c'tait Miko-Miko.

 l'instant, Georges comprit vaguement le parti qu'il pouvait tirer de
cet homme,  qui son ngoce permettait de s'introduire dans toutes les
maisons, et qui, par son ignorance de la langue, n'inspirait aucune
inquitude.

Georges descendit et entra dans la boutique de Miko-Miko, lequel lui fit
 l'instant mme voir tous ses trsors. Il n'y avait pas  se tromper au
sentiment que le pauvre diable avait vou  Georges, et qui s'chappait
du fond de son coeur  chaque parole. C'tait tout simple: Miko-Miko, 
part deux ou trois de ses compatriotes marchands comme lui, et, par
consquent, sinon ses ennemis, du moins ses rivaux, n'avait pas encore
trouv  Port-Louis une seule personne  qui parler sa langue. Aussi
demanda-t-il  Georges de quelle faon il pouvait s'acquitter envers lui
du bonheur qu'il lui devait.

Ce que Georges avait  lui demander tait bien simple: c'tait un plan
intrieur de la maison de M. de Malmdie, afin, le cas chant, de
savoir comment parvenir jusqu' Sara.

Aux premiers mots que dit Georges, Miko-Miko comprit tout: nous avons
dit que les Chinois taient les juifs de l'le de France.

Seulement, pour faciliter les ngociations de Miko-Miko avec Sara, et
peut-tre aussi dans une autre intention, Georges crivit sur une de ses
cartes de visite les prix des diffrents objets qui pouvaient tenter la
jeune fille, recommandant  Miko-Miko de ne laisser voir cette carte
qu' Sara.

Puis il donna au marchand un second quadruple, lui recommandant d'tre,
le lendemain, vers les trois heures de l'aprs-midi,  Moka.

Miko-Miko promit de se trouver au rendez-vous, et s'engagea  apporter
dans sa tte un plan aussi exact de la maison que celui qu'aurait pu
tracer un ingnieur.

Aprs quoi, attendu qu'il tait huit heures, et qu' neuf heures Georges
devait, comme nous l'avons dit, se trouver avec son pre  la
Pointe-aux-Caves, il remonta  cheval et reprit le chemin de la
Petite-Rivire, le coeur plus lger, tant il faut peu de chose en amour
pour changer la couleur de l'horizon.

Il tait nuit close quand Georges arriva au rendez-vous. Son pre, selon
l'habitude qu'il avait prise avec les blancs d'tre toujours en avance,
s'y trouvait depuis dix minutes.  neuf heures et demie, la lune se
leva.

C'tait le moment qu'attendaient Georges et son pre. Leurs yeux se
portrent aussitt entre l'le Bourbon et l'le de Sable, et, l, par
trois fois, ils virent tinceler un clair. C'tait, comme de coutume,
un miroir qui rflchissait les rayons de la lune.  ce signal bien
connu des colons, Tlmaque, qui avait accompagn ses matres, alluma
sur le rivage un feu qu'il teignit cinq minutes aprs, puis l'on
attendit.

Une demi-heure ne s'tait pas coule, qu'on vit poindre sur la mer une
ligne noire, pareille  quelque poisson qui nagerait  la surface de
l'eau; puis cette ligne grandit et prit l'apparence d'une pirogue.
Bientt aprs, on reconnut une grande chaloupe et l'on commena  voir,
au tremblement des rayons de la lune dans la mer, l'action des rames qui
battaient l'eau, quoiqu'on n'entendt pas encore leur bruit. Enfin,
cette chaloupe entra dans l'anse de la Petite-Rivire, et vint aborder
dans la crique qui se trouve en avant du petit fortin.

Georges et son pre s'avancrent sur le rivage. De son ct, l'homme
que, de loin, on avait pu voir assis  la poupe, avait dj mis pied 
terre.

Derrire lui descendirent une douzaine de matelots arms de mousquets et
de haches. C'taient les mmes qui avaient ram le fusil sur l'paule.
Celui qui tait descendu le premier leur fit un signe, et ils
commencrent  dbarquer les ngres. Il y en avait trente de couchs au
fond de la barque; une seconde chaloupe devait en amener encore autant.

Alors les deux multres et l'homme qui tait descendu le premier
s'abordrent et changrent quelques paroles. Il en rsulta que Georges
et son pre furent convaincus de ce dont ils s'taient dj douts,
c'est qu'ils avaient devant les yeux le capitaine ngrier lui-mme.

C'tait un homme de trente  trente-deux ans,  peu prs, de haute
taille, et ayant tous les signes de la force physique arrive  ce degr
qui commande naturellement le respect: il avait les cheveux noirs et
crpus, des favoris passant sous le cou et des moustaches joignant ses
favoris; son visage et ses mains, hls par le soleil des tropiques,
taient arrivs jusqu' la teinte des Indiens de Timor ou de Pgu. Il
tait vtu de la veste et du pantalon de toile bleue, particuliers aux
chasseurs de l'le de France, et avait, comme eux encore, un large
chapeau de paille et un fusil jet sur l'paule: seulement, il portait,
de plus qu'eux, suspendu  sa ceinture, un sabre recourb, de la forme
des sabres arabes, mais plus large, et ayant une poigne  la manire
des claymores cossaises.

Si le capitaine ngrier avait t l'objet d'un examen approfondi de la
part des deux habitants de Moka, ceux-ci, de leur ct, avaient eu 
subir de sa part une investigation non moins complte. Les yeux du
commerant en chair noire se portaient de l'un  l'autre avec une gale
curiosit, et semblaient,  mesure qu'il les examinait davantage, s'en
pouvoir moins dtacher. Sans doute, Georges et son pre, ou ne
s'aperurent point de cette persistance, ou ne pensrent pas qu'elle dt
autrement les inquiter; car ils entamrent le march pour lequel ils
taient venus, examinant les uns aprs les autres les ngres que la
premire chaloupe avait amens, et qui taient presque tous originaires
de la cte occidentale d'Afrique, c'est--dire de la Sngambie et de la
Guine; circonstance qui leur donne toujours une valeur plus grande,
attendu que, n'ayant pas, comme les Madcasses, les Mozambiques et les
Cafres, l'espoir de regagner leur pays, ils n'essayent presque jamais de
s'enfuir. Or, comme, malgr cette cause de hausse, le capitaine fut trs
raisonnable sur les prix, lorsque arriva la seconde chaloupe, le march
tait dj fait pour la premire.

Il en fut de celle-ci comme de l'autre; le capitaine tait admirablement
assorti et indiquait un profond connaisseur dans la partie. C'tait une
vritable bonne fortune pour l'le de France, dans laquelle il venait
exercer son commerce pour la premire fois, ayant, jusque-l, plus
particulirement charg pour les Antilles.

Quand tous les ngres furent dbarqus, et quand le march fut conclu,
Tlmaque, qui tait lui-mme du Congo, s'approcha d'eux, et leur fit un
discours dans sa langue maternelle, qui tait la leur: ce discours avait
pour but de leur vanter les douceurs de leur vie  venir, compare  la
vie que leurs compatriotes menaient chez les autres planteurs de l'le,
et de leur dire qu'ils avaient eu de la chance de tomber  MM. Pierre et
Georges Munier, c'est--dire aux deux meilleurs matres de l'le. Les
ngres s'approchrent alors des deux multres, et, tombant  genoux,
promirent par l'organe de Tlmaque, de se rendre dignes eux-mmes du
bonheur que leur avait gard la Providence.

Au nom de Pierre et de Georges Munier, le capitaine ngrier qui avait
suivi le discours de Tlmaque avec une attention qui prouvait qu'il
avait fait une tude particulire des diffrents dialectes de l'Afrique,
avait tressailli et avait regard plus attentivement encore
qu'auparavant les deux hommes avec lesquels il venait de traiter si
rondement une affaire de prs de cent cinquante mille francs. Mais, pas
plus qu'auparavant, Georges et son pre n'avaient paru remarquer son
affectation  ne pas les perdre un instant de vue. Enfin, le moment vint
de rgulariser le march. Georges demanda au ngrier de quelle faon il
dsirait tre pay, et, si c'tait en or ou en traites, son pre avait
apport de l'or dans les sacoches de son cheval et des traites dans son
portefeuille, afin de faire face  toutes les exigences. Le ngrier
prfra l'or. La somme, en consquence, lui fut compte  l'instant mme
et transporte dans la seconde chaloupe; puis les matelots se
rembarqurent.--Mais, au grand tonnement de Georges et de son pre, le
capitaine ne descendit point avec eux dans les chaloupes, qui
s'loignrent sur un ordre de lui et l'abandonnrent sur le rivage.

Le capitaine les suivit quelque temps des yeux; puis, lorsqu'elles
furent hors de la porte du regard et de la voix, il se retourna vers
les multres tonns, s'avana vers eux, et, leur tendant la main  tous
deux:

--Bonjour, pre!... Bonjour, frre! dit-il.

Puis, comme ils hsitaient:

--Eh bien! ajouta-t-il, ne reconnaissez-vous pas votre Jacques?

Tous deux jetrent un cri de surprise et lui tendirent les bras. Jacques
se prcipita dans ceux de son pre; puis des bras de son pre, il passa
dans ceux de Georges; aprs, quoi, Tlmaque eut aussi son tour,
quoique, il faut le dire ce ne fut qu'en tremblant qu'il ost toucher
les mains d'un ngrier.

En effet, par une concidence trange, le hasard runissait dans la mme
famille l'homme qui avait toute sa vie pli sous le prjug de la
couleur, l'homme qui faisait sa fortune en l'exploitant, et l'homme qui
tait prt  risquer sa vie pour le combattre.




Chapitre XIV--Philosophie ngrire


Cet homme, c'tait effectivement Jacques; Jacques, que son pre n'avait
pas revu depuis quatorze ans, et son frre, depuis douze.

Jacques, comme nous l'avons dit, tait parti  bord d'un de ces
corsaires qui, munis de lettres de marque de la France, sortaient 
cette poque, tout  coup de nos ports, comme des aigles de leurs aires,
et couraient sus aux Anglais.

C'tait une rude cole que celle-l et qui valait bien celle de la
marine impriale, qui,  cette poque, bloque dans nos ports, tait
aussi souvent  l'ancre que cette autre marine, vive, lgre et
indpendante, tait souvent en course. Chaque jour, en effet, c'tait
quelque nouveau combat, non pas que nos corsaires, si hardis qu'ils
fussent, allassent chercher noise aux vaisseaux de guerre; mais, friands
qu'ils taient de marchandises de l'Inde et de la Chine, ils
s'attaquaient  tous ces bons gros btiments  ventres rebondis qui
revenaient soit de Calcutta, soit de Buenos-Ayres, soit de la VeraCruz.
Or, ou ces btiments  la dmarche respectable taient convoys par
quelque frgate anglaise ayant bec et ongles, ou ils avaient pris
eux-mmes le parti de s'armer et de se dfendre pour leur propre compte.
Dans ce dernier cas, ce n'tait qu'un jeu, une escarmouche de deux
heures, et tout tait fini; mais, dans l'autre, les choses changeaient
de face: cela devenait plus grave; on changeait bon nombre de boulets;
on se tuait bon nombre d'hommes; on se brisait bon nombre d'agrs; puis
on venait  l'abordage, et, aprs s'tre foudroy de loin, on
s'exterminait de prs.

Pendant ce temps-l, le navire marchand filait, et, s'il ne rencontrait
pas, comme l'ne de la fable, quelque autre corsaire qui lui mt la main
dessus, il rentrait dans quelque port de l'Angleterre,  la grande
satisfaction de la compagnie des Indes, qui votait des rentes  ses
dfenseurs. Voil comme les choses se passaient  cette poque. Sur
trente ou trente et un jours dont se composent les mois, on se battait
pendant vingt ou vingt-cinq jours; puis, pour se reposer des jours de
combat, on avait les jours de tempte.

Or, nous le rptons, on apprenait vite  pareille cole. D'abord, comme
on n'avait pas la conscription pour se recruter, et que cette petite
guerre d'amateurs ne laissait pas que de consommer  la longue une assez
grande quantit d'hommes, les quipages ne se trouvaient jamais au grand
complet. Il est vrai que, comme les matelots taient tous des
volontaires, la qualit, dans ce cas, remplaait avantageusement la
quantit; aussi, au jour de la bataille ou de la tempte, personne
n'avait d'attributions fixes; chacun tait bon  tout. Du reste,
obissance passive au capitaine, quand le capitaine tait l, et au
second, en l'absence du capitaine. Il y avait bien eu, comme il y en a
partout,  bord de la _Calypso_, c'tait ainsi que se nommait le
btiment qu'avait choisi Jacques pour faire son apprentissage nautique;
il y avait bien eu, depuis six annes, deux rcalcitrants, l'un Normand
et l'autre Gascon, l'un contre l'autorit du capitaine et l'autre contre
l'autorit du lieutenant.

Mais le capitaine avait fendu la tte de l'un d'un coup de hache, et le
lieutenant avait crev la poitrine de l'autre d'un coup de pistolet;
tous deux taient morts sur le coup. Puis comme rien n'embarrasse la
manoeuvre comme un cadavre on avait jet le cadavre par-dessus le bord,
et il n'en avait plus t question. Seulement, ces deux vnements, pour
n'avoir laiss de trace que dans le souvenir des assistants, n'en
avaient pas moins exerc sur les esprits une salutaire influence.
Personne, depuis ce temps, n'avait eu l'ide de chercher querelle au
capitaine Bertrand ni au lieutenant Rbard. C'taient les noms de ces
deux braves, et ils avaient ds lors joui d'une autorit parfaitement
autocratique  bord de la _Calypso_.

Jacques avait toujours eu une vocation dcide pour la mer: tout enfant,
il tait sans cesse  bord des btiments en rade  Port-Louis, montant
dans les haubans, grimpant dans les hunes, se balanant sur les vergues,
se laissant glisser le long des cordages: comme c'tait surtout  bord
des navires en relation de commerce avec son pre que Jacques se livrait
 ces exercices gymnastiques, les capitaines avaient une grande
complaisance  son gard, satisfaisant sa curiosit enfantine, lui
donnant l'explication de toute chose et le laissant monter de la cale
aux mts de perroquet et descendre des mts de perroquet  la cale. Il
en rsultait qu' dix ans, Jacques tait un mousse de premire force
attendu qu' dfaut de btiment, comme tout pour lui reprsentait un
navire, il grimpait sur les arbres, dont il faisait des mts, et le long
des lianes, dont il faisait des cordages, et qu' douze ans, comme il
savait les noms de toutes les parties d'un btiment, comme il savait
toutes les manoeuvres qui s'excutent  bord d'un vaisseau, il et pu
entrer comme aspirant de premire classe sur le premier btiment venu.

Mais, comme nous l'avons vu, son pre en avait dcid autrement, et, au
lieu de l'envoyer  l'cole d'Angoulme, o l'appelait sa vocation, il
l'avait envoy au collge Napolon. Ce fut alors que se prsenta une
nouvelle confirmation du proverbe: L'homme propose et Dieu dispose.
Jacques, aprs avoir pass deux ans  dessiner des bricks sur ses
cahiers de composition et  lancer des frgates sur le grand bassin du
Luxembourg, Jacques profita de la premire occasion qui s'offrit de
passer de la thorie  la pratique, et ayant, dans un voyage  Brest,
t visiter le brick la _Calypso_, il dclara  son frre, qui l'avait
accompagn, qu'il pouvait retourner seul  terre, mais que, quant  lui,
il tait dcid  se faire marin.

Il en fut de tous deux comme l'avait dcid Jacques, et Georges revint
seul, ainsi que nous l'avons dit en son lieu, au collge Napolon.

Quant  Jacques, dont la figure franche et l'allure hardie avaient tout
d'abord sduit le capitaine Bertrand, il fut lev du premier coup au
grade de matelot, ce qui fit beaucoup crier les camarades.

Jacques laissa crier: il avait dans l'esprit des notions trs exactes du
juste et de l'injuste; ceux dont on venait de le faire l'gal ignoraient
ce qu'il valait; il tait donc tout simple qu'ils trouvassent mauvais
que l'on fit un tel passe-droit  un novice; mais,  la premire
tempte, il alla couper une voile de perroquet qu'un noeud mal fait
empchait de glisser et qui menaait de briser le mt auquel elle tait
attache, et, au premier abordage, il sauta sur le vaisseau ennemi avant
le capitaine: ce qui lui valut de la part de celui-ci, un si merveilleux
coup de poing, qu'il en demeura tourdi pendant trois jours, la rgle
tant,  bord de la _Calypso_, que le capitaine devait toujours toucher
le pont ennemi avant qui que ce ft de son quipage. Cependant, comme
c'tait une de ces fautes de discipline qu'un brave pardonne facilement
 un brave, le capitaine admit les excuses que Jacques fit valoir, et
lui rpondit qu' l'avenir, aprs lui et le lieutenant, il tait libre,
en pareille circonstance, de prendre le rang qui lui conviendrait. Au
second abordage, Jacques passa le troisime.

 partir de ce moment, les matelots cessrent de murmurer contre
Jacques, et les vieux mmes se rapprochrent de lui et furent les
premiers  lui tendre la main.

Cela marcha ainsi jusqu'en 1815: nous disons jusqu'en 1815, parce que le
capitaine Bertrand, qui avait l'esprit trs sceptique, n'avait jamais
voulu prendre au srieux la chute de Napolon: peut-tre aussi cela
tenait-il  ce que, n'ayant rien  faire, il avait fait deux voyages 
l'le d'Elbe, et que, dans l'un de ces voyages, il avait eu l'honneur
d'tre reu par l'ex-matre du monde. Ce que l'empereur et le pirate
s'taient dit dans cette entrevue, personne ne le sut jamais; ce que
l'on remarqua seulement, c'est que le capitaine Bertrand revint  bord
en sifflant:

    _Ran tan plan tirelire,_
    _Comme nous allons rire!_

Ce qui tait, chez le capitaine Bertrand, le signe de la satisfaction
intrieure porte au plus haut degr; puis le capitaine Bertrand s'en
revint  Brest, o, sans rien dire  personne, il commena  remettre la
_Calypso_ en tat,  faire sa provision de poudre et de boulets et 
recruter les quelques hommes qui lui manquaient pour que son quipage se
trouvt au grand complet.

De sorte qu'il aurait fallu ne pas connatre son capitaine Bertrand le
moins du monde, pour ne pas comprendre qu'il se mitonnait derrire la
toile quelque spectacle qui allait bien tonner le parterre.

En effet, six semaines aprs le dernier voyage du capitaine Bertrand 
Porto-Ferrajo, Napolon dbarquait au golfe Juan. Vingt-quatre jours
aprs son dbarquement au golfe Juan, Napolon entrait  Paris; et
soixante-douze heures aprs l'entre de Napolon  Paris, le capitaine
Bertrand sortait de Brest toutes voiles dehors et le pavillon tricolore
 sa corne.

Huit jours ne s'taient pas couls, que le capitaine Bertrand rentrait,
tranant  la remorque un magnifique trois-mts anglais charg des plus
fines pices de l'Inde, lequel avait prouv un si merveilleux
tonnement en voyant le drapeau tricolore, qu'on croyait disparu  tout
jamais de la surface du globe, qu'il n'avait pas mme eu l'ide de faire
la plus petite rsistance.

Cette prise avait fait venir l'eau  la bouche du capitaine Bertrand.
Aussi il ne se fut pas plus tt dfait de sa prise  un prix convenable,
il n'eut pas plus tt partag les parts entre les gens de l'quipage,
qui se reposaient depuis prs d'un an et qui s'ennuyaient fort de ce
repos, qu'il se remit en qute d'un second trois-mts. Mais, comme on
sait, on ne rencontre pas toujours ce qu'on cherche: un beau matin aprs
une nuit fort noire, la _Calypso_ se trouva nez  nez avec une frgate.
Cette frgate, c'tait le _Leycester_, c'est--dire le mme btiment que
nous avons vu amener,  Port-Louis, le gouverneur et Georges.

Le _Leycester_ avait dix canons et soixante hommes d'quipage de plus
que la _Calypso_. En outre, pas la moindre cargaison de cannelle, de
sucre ou de caf; mais, en change, une sainte-barbe parfaitement garnie
et un arsenal de mitraille et de boulets rams au grand complet.  peine
eut-il vu au reste  quelle paroisse appartenait la _Calypso_, que, sans
le moins du monde crier gare, il lui envoya un chantillon de sa
marchandise: c'tait un joli boulet de trente-six, qui vint s'enfoncer
dans la carne.

La _Calypso_, tout au contraire de sa soeur _Galate_, qui fuyait pour
tre vue, aurait bien voulu, elle, fuir, sans tre vue. Il n'y avait
rien  gagner avec le _Leycester_, ft-on mme vainqueur, ce qui n'tait
pas le moins du monde probable. Malheureusement, il n'tait gure plus
probable de supposer qu'on lui chapperait, son capitaine tant ce mme
Williams Murrey, qui n'avait pas encore quitt le service de la marine 
cette poque, et qui, avec ses apparences charmantes, auxquelles depuis
ses travaux diplomatiques avaient encore donn une nouvelle couche,
tait un des plus intrpides loups de mer qui existassent du dtroit de
Magellan  la baie de Baffin.

Le capitaine Bertrand fit donc traner ses deux plus grosses pices 
l'arrire et prit chasse.

La _Calypso_ tait un vritable navire de proie, taill pour la course,
avec une carne troite et allonge; mais la pauvre hirondelle de mer
avait affaire  l'aigle de l'Ocan; de sorte que, malgr sa lgret, il
fut bientt visible que la frgate gagnait sur la golette.

Cette supriorit de marche devint bientt d'autant plus sensible, que,
de cinq minutes en cinq minutes, le _Leycester_ envoyait des huissiers
de bronze pour sommer la _Calypso_ de s'arrter. Ce  quoi, au reste, la
_Calypso_, tout en fuyant rpondait avec ses pices de chasse par des
messagers de mme nature.

Pendant ce temps, Jacques examinait avec la plus grande attention la
mture du brick, et faisait au lieutenant Rbard des observations
pleines de sens sur les amliorations  faire dans le grage des
btiments destins, comme l'tait la _Calypso_,  poursuivre ou  tre
poursuivis. Il y avait surtout un changement radical  oprer dans les
mts de perroquet, et Jacques, les yeux fixs sur la partie faible du
navire, venait d'achever sa dmonstration, lorsque ne recevant aucune
rponse approbative du lieutenant, il ramena les yeux du ciel  la
terre, et reconnut la cause du silence de son interlocuteur: le
lieutenant Rbard venait d'tre coup en deux par un boulet de canon.

La situation devenait grave; il tait vident que, avant une demi-heure,
on serait bord  bord, et qu'il faudrait, comme on dit en terme d'art,
en dcoudre avec un quipage d'un tiers plus fort que soi. Jacques
communiquait  part lui cette rflexion peu rassurante au pointeur d'une
des deux pices de chasse lorsque le pointeur, en se baissant pour
pointer, parut faire un faux pas et tomba le nez sur la culasse de son
canon. Voyant qu'il tardait  se remettre sur ses jambes, plus qu'il ne
convenait de le faire en pareille circonstance  un homme charg d'un
soin si important, Jacques le prit par le collet de son habit et le
ramena dans une ligne verticale. Mais alors il s'aperut que le pauvre
diable venait d'avaler un biscaen; seulement, au lieu de suivre la
perpendiculaire, le biscaen avait pris l'horizontale. De l tait venu
l'accident. Le pauvre pointeur tait mort, comme on dit, d'une
indigestion de fer fondu.

Jacques, qui, pour le moment, n'avait rien de mieux  faire, se baissa 
son tour vers la pice, rectifia d'une ligne ou deux le point de mire et
cria:

--Feu!

Au mme instant, le canon tonna, et, comme Jacques tait curieux de voir
le rsultat de son adresse, il sauta sur le bastingage pour suivre,
autant qu'il tait en lui, l'effet du projectile qu'il venait d'adresser
 son ennemi.

L'effet fut prompt. Le mt de misaine, coup un peu au-dessus de la
grande hune, plia comme un arbre que le vent courbe, puis, avec un
craquement effroyable, tomba, encombrant le pont de voiles et d'agrs,
et brisant une partie de la muraille de tribord.

Un grand cri de joie retentit  bord de la _Calypso_. La frgate s'tait
arrte au milieu de sa course, trempant dans la mer son aile brise,
tandis que la golette, saine et sauve  quelques cordages prs,
continuait son chemin, dbarrasse de la poursuite de son ennemi.

Le premier soin du capitaine, en se voyant hors de danger, fut de nommer
Jacques lieutenant  la place de Rbard: il y avait longtemps, au reste,
qu'en cas de vacance, ce grade lui tait dvolu dans l'esprit de tous
ses camarades. L'annonce de sa promotion fut donc accueillie par des
acclamations unanimes.

Le soir, il y eut messe gnrale pour les morts. On avait jet les
cadavres  la mer  mesure qu'ils passaient de vie  trpas, et l'on
n'avait gard que celui du second pour lui rendre les honneurs dus  son
rang. Ces honneurs consistaient  tre cousu dans un hamac avec un
boulet de trente-six  chaque pied. Le crmonial fut exactement suivi,
et le pauvre Rbard alla rejoindre ses compagnons, n'ayant conserv sur
eux que le trs mdiocre avantage de s'enfoncer au plus profond de la
mer, au lieu de flotter  sa surface.

Le soir, le capitaine Bertrand profita de l'obscurit pour faire fausse
route, c'est--dire que, grce  une saute de vent, il revint sur ses
pas, de sorte qu'il rentrait  Brest, tandis que le _Leycester_, qui
s'tait empress de substituer  son mt cass un mt de rechange,
courait aprs lui du ct du cap Vert.

Ce qui fit faire beaucoup de mauvais sang au capitaine Murrey, lequel
jura que, si jamais la _Calypso_ retombait sous la main du _Leycester_,
elle ne s'en tirerait pas  aussi bon march la seconde fois qu'elle
s'en tait tire la premire.

Aussitt ses avaries rpares, le capitaine Bertrand s'tait remis en
chasse, et, second par Jacques, il avait fait merveille:
malheureusement, Waterloo arriva; aprs Waterloo, la seconde abdication,
et, aprs la seconde abdication, la paix. Cette fois, il n'y avait plus
 douter de rien. Le capitaine vit passer,  bord du _Bellrophon_, le
prisonnier de l'Europe; et, comme il connaissait Sainte-Hlne pour y
avoir relch deux fois, il comprit du premier coup qu'on ne se sauve
pas de l comme on se sauve de l'le d'Elbe.

L'avenir du capitaine Bertrand se trouvait bien compromis dans ce grand
cataclysme qui brisa tant de choses. Il lui fallut donc se crer une
nouvelle industrie: il avait une jolie golette marchant bien, cent
cinquante hommes d'quipage disposs  suivre sa bonne ou sa mauvaise
fortune; il pensa tout naturellement  faire la traite.

En effet, c'tait un joli tat avant qu'on et gt le mtier avec un
tas de dclamations philosophiques auxquelles personne ne songeait
alors, et il y avait une belle fortune  faire pour les premiers qui s'y
remettraient. La guerre, parfois teinte en Europe, est ternelle en
Afrique; il y a toujours quelque peuplade qui a soif, et, comme les
habitants de ce beau pays ont remarqu, une fois pour toutes, que le
plus sr moyen de se procurer des prisonniers tait d'avoir beaucoup
d'eau-de-vie, il n'y avait  cette poque qu' suivre les ctes de la
Sngambie, du Congo, de Mozambique ou de Anguebar une bouteille de
cognac  chaque main, et l'on tait sr de revenir  son btiment un
ngre sous chaque bras. Quand les prisonniers manquaient, les mres
vendaient leurs enfants pour un petit verre; il est vrai que toute cette
marmaille n'avait pas grand prix; mais on se retirait sur la quantit.

Le capitaine Bertrand exera ce commerce avec honneur et profit pendant
cinq ans, c'est--dire depuis 1815 jusqu'en 1820, et il comptait bien
l'exercer encore bon nombre d'annes, lorsqu'un vnement inattendu mit
fin  son existence. Un jour qu'il remontait la rivire des Poissons,
situe sur la cte occidentale d'Afrique, avec un chef hottentot qui
devait lui livrer, moyennant deux pipes de rhum, une partie de
Grands-Namaquois pour laquelle il venait de traiter, et dont il avait
d'avance le placement  la Martinique et  la Guadeloupe, il posa par
hasard le pied sur la queue d'un boqueira qui se chauffait au soleil.
Ces sortes de reptiles sont, comme on le sait, si sensibles de la queue,
que la nature leur a pos  cet endroit une quantit indfinie de
sonnettes, afin que, averti par le bruit, le voyageur ne leur marche pas
dessus. Le boqueira se redressa donc rapide comme un clair, et mordit
le capitaine Bertrand  la main. Le capitaine Bertrand, quoique fort dur
 la douleur, poussa un cri. Le chef hottentot se retourna, vit de quoi
il s'agissait, et dit gravement:

--Homme mordu, homme mort.

--Je le sais pardieu bien! rpondit le capitaine, et c'est pour cela que
je crie.

Puis, soit pour sa satisfaction personnelle, soit par philanthropie, et
pour que le serpent qui l'avait mordu n'en mordit plus d'autre, il
empoigna le boqueira  belles mains et lui tordit le cou. Mais cette
excution tait  peine faite, que les forces manqurent au brave
capitaine, et qu'il tomba mort prs du reptile.

Tout cela s'tait pass si rapidement, que, lorsque Jacques, qui tait 
vingt-cinq pas  peu prs en arrire du capitaine, arriva prs de lui,
ce dernier tait dj vert comme un lzard. Il voulut parler; mais 
peine put-il balbutier quelques mots sans suite, et il expira. Dix
minutes aprs, son corps tait bariol de taches noires et jaunes, ni
plus ni moins qu'un champignon vnneux.

Il n'y avait pas  songer  rapporter le corps du capitaine  bord de la
_Calypso_, tant, grce  l'admirable subtilit du poison, la
dcomposition tait rapide. Jacques et les douze matelots qui
l'accompagnaient creusrent une fosse, couchrent le capitaine dedans,
et le recouvrirent de toutes les pierres qu'on put trouver dans les
environs, afin de le garantir, si la chose tait possible, de la dent
des hynes et des chacals. Quant au serpent  sonnettes, un des matelots
s'en chargea, s'tant rappel que son oncle, qui tait pharmacien 
Brest, lui avait recommand, s'il rencontrait jamais un de ces reptiles,
de tcher de le lui apporter, mort ou vivant, pour le mettre dans un
bocal  la porte de sa boutique, entre une bouteille pleine d'eau rouge
et une bouteille pleine d'eau bleue.

Il y a un adage commercial qui dit: Les affaires avant tout. En vertu
de cet adage, il fut dcid, entre le chef hottentot et Jacques, que
cette catastrophe n'empcherait pas le march conclu de s'excuter.
Jacques alla donc chercher au kraal voisin les cinquante
Grands-Namaquois vendus; aprs quoi, le chef hottentot vint prendre au
brick les deux pipes de rhum promises. Cet change fait, les deux
ngociants se sparrent enchants l'un de l'autre, se promettant de ne
pas en rester l,  l'avenir, de leurs relations commerciales.

Le soir mme, Jacques rassembla tous les matelots sur le pont, depuis le
contrematre jusqu'au dernier mousse.

Et, aprs un discours concis mais loquent, sur les vertus sans nombre
qui ornaient le capitaine Bertrand, il proposa  l'quipage deux choses:
la premire, de vendre la cargaison, qui tait complte, puis le
btiment, d'une dfaite facile, et, aprs avoir partag le prix du tout
selon les droits tablis, de se sparer bons amis et d'aller chercher
fortune chacun de son ct; la seconde, de nommer un remplaant au
capitaine Bertrand, et de continuer le ngoce sous la raison _Calypso et
Compagnie_, dclarant d'avance que, tout lieutenant qu'il tait, il se
soumettait  une rlection, et serait le premier  reconnatre le
nouveau capitaine qui sortirait du scrutin.  ces paroles, il arriva ce
qui devait arriver, Jacques fut lu capitaine par acclamation.

Jacques choisit aussitt pour second son contrematre, brave Breton,
natif de Lorient, et que, par allusion  la duret remarquable de son
crne, on appelait gnralement Tte-de-Fer.

Le mme soir, la _Calypso_, plus oublieuse que la nymphe dont elle
portait le nom, fit voile pour les Antilles, dj console, en apparence
du moins, non pas du dpart du roi Ulysse, mais de la mort du capitaine
Bertrand.

En effet, si elle avait perdu un matre, elle en avait trouv un autre,
et qui, certes, le valait bien. Le dfunt tait un de ces vieux loups de
mer qui font toutes choses selon la routine, et non pas selon
l'inspiration. Or, il n'en tait pas ainsi de Jacques. Jacques tait
ternellement l'homme de la circonstance, universel en ce qui concernait
l'art nautique; sachant, dans une bataille ou dans une tempte,
commander la manoeuvre comme le premier amiral venu, et faisant dans
l'occasion un noeud  la marinire aussi bien que le dernier mousse.
Avec Jacques, jamais de repos, et, par consquent, jamais d'ennui.
Chaque jour amenait une amlioration dans l'arrimage et dans le grement
de la golette. Jacques aimait la _Calypso_ comme on aime une matresse;
aussi tait-il ternellement proccup d'ajouter quelque chose  sa
toilette. Tantt c'tait une bonnette dont il changeait la forme, tantt
c'tait une vergue dont il simplifiait le mouvement. Aussi, la coquette
qu'elle tait, obissait-elle  son nouveau seigneur comme elle n'avait
encore obi  personne, s'animant  sa voix, se courbant et se
redressant sous sa main, bondissant sous son pied comme un cheval qui
sent l'peron, si bien que Jacques et la _Calypso_ semblaient tellement
faits l'un pour l'autre, que l'on n'aurait jamais eu l'ide que
dsormais ils pussent vivre l'un sans l'autre.

Aussi,  part le souvenir de son pre et de son frre, qui passait de
temps en temps comme un nuage sur son front, Jacques tait-il l'homme le
plus heureux de la terre et de la mer. Ce n'tait pas un de ces ngriers
avides qui perdent la moiti de leurs profits en voulant trop gagner, et
pour qui le mal qu'ils font, aprs avoir pass en habitude, est devenu
un plaisir. Non, c'tait un bon ngociant, faisant son commerce en
conscience, ayant pour ses Cafres, ses Hottentots, ses Sngambiens ou
ses Mozambiques presque autant de soins que si c'taient des sacs de
sucre, des caisses de riz ou des balles de coton. Ils taient bien
nourris; ils avaient de la paille pour se coucher; ils prenaient deux
fois par jour l'air sur le pont. On n'enchanait que les rcalcitrants;
et, en gnral, on tchait, autant que possible, de vendre les maris
avec les femmes, et les enfants avec les mres; ce qui tait une
dlicatesse inoue et avait fort peu d'imitateurs parmi les confrres de
Jacques. Aussi les ngres de Jacques arrivaient-ils  leur destination
gnralement bien portants et gais, ce qui faisait que, presque
toujours, Jacques les revendait  un prix suprieur.

Il va sans dire que Jacques ne s'arrtait jamais assez longtemps  terre
pour s'y crer un attachement srieux. Comme il nageait dans l'or et
roulait sur l'argent, les belles croles de la Jamaque, de la
Guadeloupe et de Cuba lui avaient fait plus d'une fois les doux yeux; il
y avait mme des pres qui, ignorant que Jacques ft un multre et le
prenant pour un honnte ngrier europen, lui faisaient de temps en
temps des ouvertures sur le mariage. Mais Jacques avait ses ides 
l'endroit de l'amour. Jacques connaissait  fond sa mythologie et son
histoire sainte; il savait l'apologue d'Hercule et d'Omphale, et
l'anecdote de Samson et de Dalila. Aussi avait-il dcid qu'il n'aurait
pas d'autre femme que la _Calypso_. Quant  des matresses, Dieu merci,
il n'en manquait pas; il en avait des noires, des rouges, des jaunes et
des chocolats, selon qu'il changeait au Congo, aux Florides, au Bengale
ou  Madagascar.  chaque voyage, il en prenait une nouvelle, qu'il
donnait en arrivant  quelque ami, chez lequel il tait sr qu'elle
serait bien traite, s'tant fait un systme de ne jamais garder la
mme, de crainte, quelle que ft sa couleur, qu'elle ne prt une
influence quelconque sur son esprit. Car, il faut le dire, ce que
Jacques aimait avant toutes choses, c'tait sa libert.

Puis, ajoutons que Jacques avait encore une foule d'autres plaisirs.
Jacques tait sensuel comme un crole. Toutes les grandes choses de la
nature l'affectaient agrablement; seulement, au lieu d'impressionner
son esprit, elles agissaient sur ses sens. Il aimait l'immensit, non
pas parce que l'immensit fait rver  Dieu, mais parce que plus il y a
d'espace, mieux on respire; il aimait les toiles, non pas parce qu'il
pensait que c'taient autant de mondes roulant dans l'espace, mais parce
qu'il trouvait doux d'avoir au-dessus de sa tte un dais d'azur brod de
diamants, il aimait les hautes forts, non pas parce que leurs
profondeurs sont pleines de voix mystrieuses et potiques, mais parce
que leur vote paisse projette une ombre que ne peuvent pas percer les
rayons du soleil.

Quant  son opinion sur l'tat qu'il exerait, son opinion tait que
c'tait une industrie parfaitement lgale. Il avait toute sa vie vu
vendre et acheter des ngres; il pensait donc, dans sa conscience, que
les ngres taient faits pour tre vendus et achets. Quant  la
validit du droit que l'homme s'est arrog de trafiquer de son
semblable, cela ne le regardait aucunement; il achetait et payait; donc,
la chose tait  lui, et, du moment qu'il avait achet et pay il avait
le droit de revendre: aussi, jamais Jacques n'avait imit une seule fois
l'exemple de ses confrres, qu'il avait vus faire la chasse aux ngres
pour leur propre compte; Jacques aurait regard comme une affreuse
injustice, soit par force, soit par ruse, de s'emparer personnellement
d'une crature libre pour en faire un esclave; mais, du moment que cette
crature libre tait devenue esclave par une circonstance indpendante
de sa volont  lui, Jacques, il ne voyait aucune difficult  traiter
d'elle avec son propritaire.

Or, on comprend que la vie que menait Jacques tait une agrable vie,
d'autant plus agrable qu'elle avait, de temps  autre, ses journes de
combat, comme du temps du capitaine Bertrand; la traite des noirs avait
t abolie par un congrs de gouvernants, qui avait probablement trouv
qu'elle nuisait  la traite des blancs; de sorte qu'il arrivait parfois
que quelques btiments qui se mlaient de ce qui ne les regardait pas,
voulaient absolument savoir ce que la _Calypso_ venait faire sur les
ctes du Sngal ou dans les mers de l'Inde. Alors, si le capitaine
Jacques tait dans ses jours de bonne humeur, il commenait par amuser
le btiment trop curieux en lui montrant des pavillons de toutes
couleurs; puis, quand il tait las de jouer avec lui des charades en
action, il hissait son pavillon  lui, qui tait trois ttes de noirs,
poses deux et une sur champ de gueules; alors la _Calypso_ prenait
chasse, et la fte commenait.

Outre les vingt canons qui ornaient ses sabords, la _Calypso_, pour ces
occasions-l seulement, possdait  son arrire deux pices de
trente-six, dont la porte dpassait celle des btiments ordinaires; or,
comme elle tait excellente voilire, et qu'elle obissait  son matre
au doigt et  l'oeil, elle engageait juste autant de voiles qu'il en
fallait pour maintenir le btiment qui lui donnait la chasse  la porte
de ses deux pices. Il en rsultait que, tandis que les boulets ennemis
venaient mourir dans son sillage, chacun de ses boulets  elle, et
Jacques, croyez-le bien, n'avait pas oubli son mtier de pointeur,
enfilait le navire ngrophile de bout en bout. Cela durait le temps
qu'il plaisait  Jacques de faire ce qu'il appelait sa partie de
quilles; puis, lorsqu'il trouvait le btiment indiscret suffisamment
puni de son indiscrtion, il ajoutait quelques voiles de cacatois,
quelques bonnettes de perroquet, quelques brigantines de son invention,
aux voiles dj dployes, envoyait une couple de boulets rams en signe
d'adieu  son partenaire, et, filant sur l'eau comme quelque oiseau de
mer attard qui regagne son nid, il le laissait boucher ses trous,
rajuster ses agrs, renouer ses cordages et disparaissait  l'horizon.

Ces escapades, comme on le comprend bien, lui rendaient l'entre des
ports un peu plus difficile; mais la _Calypso_ tait une coquette qui
savait changer de tournure et mme de visage, selon l'occasion. Tantt
elle prenait quelque nom virginal et quelque allure nave, s'appelait
_La Belle-Jenny_ ou _La Jeune-Olympe_, et se prsentait avec un air
d'innocence qui faisait plaisir  voir; alors elle venait, disait-elle
de charger du th  Canton, du caf  Moka, ou des pices  Ceylan. Elle
donnait des chantillons de son chargement, elle recevait des commandes,
elle demandait des passagers. Le capitaine Jacques tait un bon paysan
bas-breton, avec sa grande veste, ses longs cheveux, son large chapeau,
enfin toute la dfroque de dfunt Bertrand. Tantt la _Calypso_
changeait de sexe; elle s'appelait le _Sphinx_ ou le _Lonidas_; son
quipage revtait l'uniforme franais, et elle entrait dans la rade,
drapeau blanc dploy, saluant courtoisement le fort, qui lui rendait
courtoisement son salut. Alors son capitaine tait, selon son caprice,
ou un vieux loup de mer, maugrant, jurant, sacrant, ne parlant que par
tribord et bbord, et ne comprenant pas  quoi pouvait servir la terre,
si ce n'tait pour y aller de temps en temps renouveler son eau et faire
scher du poisson; ou bien quelque bel officier fashionable, tout frais
moulu de l'cole,  qui le gouvernement, pour rcompenser les services
de ses anctres, avait donn un commandement que sollicitaient dix
anciens officiers. En ce cas, le capitaine Jacques se faisait appeler M.
de Kergouran ou M. de Champ-Fleury; il avait la vue basse, ne regardait
qu'en clignant de l'oeil, et parlait en grasseyant. Tout cela et t
bien vite reconnu pour une comdie dans un port de France ou
d'Angleterre; mais cela avait un norme succs  Cuba,  la Martinique,
 la Guadeloupe ou  Java.

Quant au placement des fonds qui provenaient de son commerce, c'tait
pour Jacques, qui ne comprenait pas tous les mouvements de l'agio et
tous les calculs de l'escompte la chose la plus simple: en change de
son or et de ses traites, il prenait  Visapour et  Guzarate les plus
beaux diamants qu'il pouvait y trouver; si bien que Jacques avait fini
par se connatre presque aussi bien en diamants qu'en ngres. Puis il
mettait les nouveaux achets prs des anciens dans une ceinture qu'il
portait habituellement sur lui. N'avait-il plus d'argent, il fouillait 
sa ceinture, en tirait, selon l'occasion, un brillant gros comme un
petit pois ou un diamant de la taille d'une noisette, entrait chez un
juif, le faisait peser et le lui cdait au prix du tarif. Puis, comme
Cloptre, qui buvait les perles que lui donnait Antoine, lui buvait et
mangeait son diamant; seulement, au contraire de la reine d'gypte,
Jacques en faisait habituellement plusieurs repas.

Grce  ce systme d'conomie, Jacques portait incessamment sur lui une
valeur de deux ou trois millions, qui,  la rigueur, tenant dans le
creux de la main, tait facile  cacher dans l'occasion: car Jacques ne
se dissimulait pas qu'une profession comme la sienne avait des chances
opposes; que tout n'tait pas roses dans le mtier qu'il faisait, et
qu'aprs des annes de bonheur, il pourrait arriver un jour de revers.

Mais, en attendant ce jour inconnu, Jacques, comme nous l'avons dit,
menait une vie fort douce, et qu'il n'et pas change contre celle d'un
roi quelconque, vu que, dj,  cette poque, l'emploi de roi commenait
 tre d'un assez mdiocre agrment; notre aventurier et donc t
parfaitement heureux, si, parfois, le souvenir de son pre et de Georges
n'tait venu assombrir sa pense; aussi, un beau jour, n'y put-il
rsister plus longtemps, et, comme, aprs avoir fait un chargement en
Sngambie et au Congo, il tait venu complter sa cargaison sur les
ctes de Mozambique et dans l'Anguebar, il rsolut de pousser jusqu'
l'le de France et de s'informer si son pre ne l'avait pas quitte, ou
si son frre n'y tait pas revenu: il avait, en consquence, en
approchant de la cte, fait les signaux habituels aux ngriers, on y
avait rpondu par les signaux correspondants. Le hasard avait fait que
ces signaux avaient t changs entre le pre et le fils; de sorte que,
le soir, Jacques s'tait trouv non seulement sur le rivage natal mais
encore dans les bras de ceux qu'il tait venu y chercher.




Chapitre XV--La bote de Pandore


Ce fut, comme on le comprend bien, un grand bonheur pour ce pre et pour
ces frres, qui ne s'taient pas vus depuis si longtemps, que de se
trouver ainsi runis au moment o ils s'y attendaient le moins: il y eut
bien, au premier moment, dans le coeur de Georges, grce  un reste
d'ducation europenne, un mouvement de regret en retrouvant son frre
marchand de chair humaine; mais ce premier mouvement fut bien vite
dissip. Quant  Pierre Munier, qui n'avait jamais quitt l'le, et qui,
par consquent devait tout envisager du point de vue des colonies, il
n'y fit pas mme attention; il tait, d'ailleurs, entirement absorb,
le pauvre pre, dans le bonheur inespr de revoir ses enfants.

Jacques, comme c'tait tout simple, revint coucher  Moka. Georges, lui
et leur pre ne se sparrent que fort avant dans la nuit. Pendant cette
premire et douce causerie, chacun fit part  ces intimes de son me de
tout ce qu'il avait dans le coeur. Pierre Munier pancha sa joie. Il
n'avait rien autre chose en lui que son amour paternel. Jacques raconta
sa vie aventureuse, ses plaisirs tranges, son bonheur excentrique. Puis
vint le tour de Georges, et Georges raconta son amour.

 ce rcit, Pierre Munier frmit de tous ses membres: Georges, multre,
fils de multre, aimait une blanche, et dclarait, en avouant son amour,
que cette femme lui appartiendrait. C'tait une audace inoue et sans
exemple aux colonies, qu'un pareil orgueil; et,  son avis, cet orgueil
devait attirer sur celui dans le coeur duquel il s'tait allum, toutes
les douleurs de la terre et toute la colre du ciel.

Quant  Jacques, il comprenait parfaitement que Georges aimt une femme
blanche, quoique, pour mille raisons qu'il dduisait  merveille, il
prfrt de beaucoup les femmes noires. Mais Jacques tait trop
philosophe pour ne pas comprendre et respecter les gots de chacun.
D'ailleurs il trouvait que Georges, beau comme il l'tait, riche comme
il l'tait, suprieur aux autres hommes comme il l'tait, pouvait
aspirer  la main de quelque femme blanche que ce ft, cette femme
ft-elle Aline, reine de Golconde!

En tout cas, il offrait  Georges un expdient qui simplifiait bien les
choses; c'tait, en cas de refus de la part de M. de Malmdie, d'enlever
Sara et de la dposer dans un coin du monde quelconque,  son choix, o
Georges irait la rejoindre. Georges remercia son frre de son offre
obligeante; mais, comme il avait pour le moment un autre plan arrt, il
refusa.

Le lendemain, les habitants de Moka se runirent presque avec le jour,
tant ils avaient de choses, oublies la veille,  se redire de nouveau.
Vers les onze heures, Jacques eut envie de revoir tous ces lieux o
s'tait coule son enfance, et proposa  son pre et  son frre une
promenade de souvenirs. Le vieux Munier accepta; mais Georges attendait,
comme on se le rappelle, des nouvelles de la ville; il fut donc oblig
de les laisser partir ensemble et de rester  l'habitation o il avait
donn rendez-vous  Miko-Miko.

Au bout d'une demi-heure, Georges vit paratre son messager; il portait
sa longue perche de bambou et ses deux paniers, comme s'il et fait son
commerce en ville; car le prvoyant industriel avait pens qu'il
pouvait, sur sa route, rencontrer quelque amateur de chinoiseries.
Georges, malgr ce pouvoir qu' si grand-peine il avait conquis sur
lui-mme, alla ouvrir la porte, le coeur bondissant, car cet homme avait
vu Sara et allait lui parler d'elle.

Tout s'tait pass de la faon la plus simple comme on doit bien le
penser. Miko-Miko, usant de son privilge d'entrer partout, tait entr
dans la maison de M. de Malmdie, et Bijou, qui avait dj vu sa jeune
matresse faire au Chinois l'acquisition d'un ventail, l'avait conduit
droit  Sara.

 la vue du marchand, Sara avait tressailli; car, par une chane toute
naturelle d'ides et de circonstances, Miko-Miko lui rappelait Georges:
elle s'tait donc empresse de l'accueillir, n'ayant qu'un regret,
c'tait d'tre force de dialoguer avec lui par signes. Alors Miko-Miko
avait tir de sa poche la carte de Georges, sur laquelle, de sa main,
Georges avait crit les prix des diffrents objets que Miko-Miko avait
pens devoir tenter le coeur de Sara, et la donna  la jeune fille du
ct o tait grav le nom.

Sara rougit malgr elle, et retourna vivement la carte. Il tait vident
que Georges, ne pouvant la voir, employait ce moyen de se rappeler  son
souvenir. Elle acheta sans marchander tous les objets dont le prix tait
crit de la main du jeune homme: puis, comme le marchand ne pensait pas
 lui redemander cette carte, elle ne pensa point  la lui rendre.

En sortant de chez Sara, Miko-Miko avait t arrt par Henri, qui de
son ct l'avait emmen chez lui pour visiter toute sa pacotille. Henri
n'avait rien achet pour le moment mais il avait fait comprendre 
Miko-Miko que, tant sur le point d'pouser trs prochainement sa
cousine, il avait besoin des plus charmants brimborions que le marchand
pourrait lui procurer.

Cette double visite chez la jeune fille et chez son cousin avait permis
 Miko-Miko d'observer la maison en dtail. Or, comme Miko-Miko parmi
les bosses qui ornaient son crne nu avait, au plus haut degr, celle de
la mmoire des localits, il avait parfaitement retenu la distribution
architecturale de la demeure de M. de Malmdie.

La maison avait trois entres: l'une qui donnait, comme nous l'avons
dit, par un pont traversant le ruisseau, sur le jardin de la Compagnie;
l'autre, du ct oppos, qui donnait,  l'aide d'une ruelle plante
d'arbres et formant retour, sur la rue du Gouvernement enfin, la
troisime, qui donnait sur la rue de la Comdie, et qui tait une entre
latrale.

En pntrant dans la maison par sa porte principale, c'est--dire par le
pont qui traversait le ruisseau et donnait sur le jardin de la
Compagnie, on se trouvait dans une grande cour carre, plante de
manguiers et de lilas de Chine,  travers l'ombrage et les fleurs
desquels on apercevait en face de soi la demeure principale, dans
laquelle on entrait par une porte parallle  peu prs  celle de la
rue; ainsi plac, on avait, au premier plan  sa droite, les cases des
noirs, et,  sa gauche, les curies. Au second plan,  droite, un
pavillon ombrag par un magnifique sang-dragon, et, en face de ce
pavillon, une seconde habitation destine aussi aux esclaves. Enfin, au
troisime plan, on avait,  gauche, l'entre latrale qui donnait dans
la rue de la Comdie, et,  droite, un passage conduisant  un petit
escalier et se dirigeant  la ruelle plante d'arbres formant terrasse,
qui donnait, par son retour, en face du thtre. De cette faon, si l'on
a bien suivi la description que nous venons de faire, on verra que le
pavillon se trouvait spar du corps de logis par le passage. Or, comme
ce pavillon tait la retraite favorite de Sara, et que c'tait dans ce
pavillon qu'elle passait la plus grande partie de son temps, le lecteur
nous permettra d'ajouter quelques mots  ce que nous en avons dj dit
dans un de nos prcdents chapitres.

Ce pavillon avait quatre faces, quoiqu'il ne ft visible que de trois
cts. En effet, un de ses cots attenait aux cases des noirs. Les trois
autres donnaient, l'un sur la cour d'entre o taient plants les
manguiers, les lilas de Chine et le sang-dragon; l'autre sur le passage
conduisant au petit escalier; l'autre, enfin, sur un grand chantier de
bois,  peu prs dsert, qui donnait, d'un ct, sur le mme ruisseau
qui prolongeait une des faades extrieures de la maison de M. de
Malmdie: de l'autre, contre la ruelle plante d'arbres, et leve,
au-dessus du chantier d'une douzaine de pieds,  peu prs. Contre cette
ruelle taient adosses deux ou trois maisons, dont les toits, doucement
inclins, offraient une pente facile  ceux qui eussent dsir, par un
motif quelconque, se dispensant de la route de tout le monde, pntrer
incognito de la ruelle dans le chantier.

Ce pavillon avait trois fentres et une porte donnant comme nous l'avons
dit, sur la cour. Une des fentres s'ouvrait prs de cette porte; une
autre sur le passage, et une troisime sur le chantier.

Pendant le rcit de Miko-Miko, Georges avait souri trois fois, mais avec
des expressions bien diffrentes. La premire, lorsque son ambassadeur
lui avait dit que Sara avait gard la carte; la seconde, lorsqu'il avait
parl du mariage de Henri avec sa cousine; la troisime, lorsqu'il lui
avait appris qu'on pouvait pntrer dans le pavillon par la fentre du
chantier.

Georges plaa en face de Miko-Miko un crayon et du papier, et, tandis
que, pour plus grande scurit, le marchand traait le plan de la
maison, il prit lui-mme une plume et se mit  crire une lettre.

La lettre et le plan de la maison furent finis en mme temps.

Alors Georges se leva et alla chercher dans sa chambre un merveilleux
petit coffret de Boule, digne d'avoir appartenu  madame de Pompadour,
mit dedans la lettre qu'il venait d'crire, ferma le coffret  clef, et
remit le coffret et la clef  Miko-Miko en lui donnant ses instructions;
aprs quoi, Miko-Miko reut un nouveau quadruple en rcompense de la
nouvelle commission qu'il allait faire, et, replaant son bambou en
quilibre sur son paule, reprit le chemin de la ville du mme pas dont
il tait venu; ce qui annonait que, dans quatre heures  peu prs, il
serait prs de Sara.

Comme Miko-Miko venait de disparatre au bout de l'alle d'arbres qui
conduisait  la plantation, Jacques et son pre rentrrent par une porte
de derrire. Georges, qui tait sur le point d'aller les rejoindre,
s'tonna de ce prompt retour; mais Jacques avait vu au ciel des signes
qui annonaient un prochain coup de vent, et, quoiqu'il et pleine et
entire confiance dans matre Tte-de-Fer, son lieutenant, il aimait
trop sincrement la _Calypso_ pour confier  un autre le soin de son
salut dans une si grave circonstance. Il venait donc dire adieu  son
frre; car, du haut de la montagne du Pouce o il tait mont pour voir
si la golette tait toujours  son poste, il avait aperu la _Calypso_
courant des bordes  deux lieues  peu prs de la cte, et il avait
alors fait le signal convenu entre son second et lui dans le cas o une
circonstance quelconque le forcerait de retourner  bord. Ce signal
avait t vu, et Jacques ne doutait pas que, dans deux heures, la
chaloupe qui l'avait amen ne ft prte  le reprendre.

Le pauvre pre Munier avait fait tout ce qu'il avait pu pour garder son
fils prs de lui; mais Jacques lui avait rpondu de sa douce voix:

--Cela ne se peut pas, mon pre.

Et,  l'intonation tendre mais ferme de cette voix le vieillard avait
compris que c'tait de la part de son fils une rsolution prise; il
n'avait donc pas insist.

Quant  Georges, il comprenait si parfaitement le motif qui ramenait
Jacques  son bord, qu'il n'essaya pas mme de le dtourner de ce
projet. Seulement, il dclara  son frre que lui et son pre
l'accompagneraient jusqu'au del de la chane du Pieterboot, du versant
oppos de laquelle ils pouvaient voir Jacques s'embarquer, et, une fois
en mer le suivre des yeux jusqu' son btiment.

Jacques partit donc accompagn de Georges et de son pre, et tous trois,
par des sentiers connus des seuls chasseurs, arrivrent  la source de
la rivire des Calebasses. L, Jacques prit cong de ces amis de son
coeur, qu'il avait si peu vus, mais qu'il promit solennellement de
revoir bientt.

Une heure aprs, la chaloupe avait quitt le rivage, emmenant Jacques,
qui, fidle  cet amour que le marin prouve pour son navire, retournait
sauver la _Calypso_ ou prir avec elle.

 peine Jacques fut-il remont  bord, que la golette, qui jusque-l
avait couru des bordes, mit le cap sur l'le de Sable et s'loigna le
plus rapidement qu'elle put vers le nord.

Pendant ce temps, le ciel et la mer taient devenus de plus en plus
menaants. La mer mugissait et montait  vue d'oeil, quoique ce ne ft
pas l'heure de la mare. Le ciel, de son ct, comme s'il et voulu
rivaliser avec l'Ocan roulait des vagues de nuages qui couraient
rapidement, et qui se dchiraient tout  coup pour laisser passer des
rafales de vent variant de l'est-sud-est au sud-est et sud-sud-est.
Cependant ces symptmes, pour tout autre qu'un marin, ne prsageaient
qu'une tempte ordinaire. Plusieurs fois dj dans l'anne, il y avait
eu des menaces pareilles sans qu'elles fussent suivies d'aucune
catastrophe. Mais, en rentrant  l'habitation, Georges et son pre
furent forcs de reconnatre la sagacit du coup d'oeil de Jacques. Le
mercure du baromtre tait descendu au-dessous de vingt-huit pouces.

Aussitt Pierre Munier donna l'ordre au commandeur de faire couper
partout les tiges des maniocs, afin de sauver au moins les racines qui,
dans le cas o l'on ne prend pas cette prcaution, sont presque toujours
arraches de terre et emportes par le vent.

De son ct, Georges donna  Ali l'ordre de lui seller Antrim pour huit
heures.  cet ordre, Pierre Munier tressaillit.

--Et pourquoi faire seller ton cheval? demanda-t-il avec effroi.

--Je dois tre  la ville  dix heures, mon pre, rpondit Georges.

--Mais, malheureux, c'est impossible! s'cria le vieillard.

--Il le faut, mon pre, dit Georges.

Et dans l'accent de cette voix, comme dans celle de Jacques, le pauvre
pre reconnut une telle rsolution, qu'il baissa la tte en soupirant,
mais sans insister davantage.

Pendant ce temps-l, Miko-Miko accomplissait sa mission.

 peine arriv  Port-Louis, il s'tait achemin vers la maison de M. de
Malmdie, dont la commande de Henri lui avait ouvert doublement
l'entre. Il s'y prsentait cette fois avec d'autant plus de confiance
qu'en passant sur le port il avait vu MM. de Malmdie, pre et fils,
occups  regarder les btiments  l'ancre, dont les capitaines, dans
l'attente du coup de vent qui menaait, doublaient les amarres. Il entra
donc chez M. de Malmdie, sans craindre d'tre drang par personne dans
ce qu'il venait y faire, et Bijou, qui avait vu Miko-Miko en confrence
le matin mme avec son jeune matre et celle qu'il regardait d'avance
comme sa jeune matresse, le conduisit droit  Sara, qui, selon son
habitude, tait dans son pavillon.

Comme l'avait prvu Georges, au milieu des nouveaux objets que le
brocanteur venait offrir  la curiosit de la jeune crole, ce fut le
charmant coffret de Boule qui attira aussitt ses regards. Sara le prit,
le tourna et le retourna de tous cts, et, aprs en avoir admir
l'extrieur, elle voulut l'examiner en dedans et demanda la clef pour
l'ouvrir; alors Miko-Miko fit semblant de chercher cette clef de tous
cts, mais ses recherches furent inutiles. Il finit par faire signe
qu'il ne l'avait pas, et que sans doute, il l'avait oublie  la maison,
o il allait la chercher, il sortit donc aussitt, laissant le coffret
et promettant de venir rapporter la clef.

Dix minutes aprs, et pendant que la jeune fille, dans toute l'ardeur de
sa curiosit enfantine, tournait et retournait le miraculeux coffret,
Bijou rentra et lui donna la clef, que Miko-Miko s'tait content de
renvoyer par un ngre.

Peu importait  Sara comment la clef lui venait, pourvu que la clef lui
vnt; elle la prit donc des mains de Bijou, qui se retira pour aller
fermer promptement tous les volets de la maison menacs par l'ouragan.
Sara, reste seule, s'empressa d'ouvrir le coffre.

Le coffre, comme on le sait, ne contenait qu'un papier qui n'tait pas
mme cachet, mais seulement pli en quatre.

Georges avait tout prvu, tout calcul.

Il fallait que Sara ft seule au moment o elle trouverait sa lettre; il
fallait que la lettre ft ouverte pour que Sara ne pt pas la renvoyer
en disant qu'elle ne l'avait pas lue.

Aussi Sara, se voyant seule, hsita-t-elle un instant; mais, devinant
d'o lui venait ce billet, emporte par la curiosit, par l'amour, par
ces mille sentiments enfin qui bouillonnent dans le coeur des jeunes
filles, elle ne put rsister au dsir de voir ce que lui crivait
Georges, et, tout mue et toute rougissante, elle prit le billet, le
dplia, et lut ce qui suit:

Sara,

Je n'ai pas besoin de vous dire que je vous aime, vous le savez; le rve
de toute mon existence a t une compagne comme vous. Or, il y a dans le
monde de ces positions exceptionnelles et dans la vie de ces moments
suprmes o toutes les convenances de la socit tombent devant la
terrible ncessit.

Sara, m'aimez-vous?

Pesez ce que sera votre vie avec M. de Malmdie, pesez ce que sera votre
vie avec moi.

Avec lui, la considration de tous.

Avec moi, la honte d'un prjug.

Seulement, je vous aime, je vous le rpte, plus qu'aucun homme au monde
ne vous a aime et ne vous aimera jamais.

Je sais que M. de Malmdie hte le moment o il doit devenir votre mari;
il n'y a donc pas de temps  perdre; vous tes libre, Sara: mettez la
main sur votre coeur, et prononcez entre M. Henri et moi.

Votre rponse me sera aussi sacre que le serait un ordre de ma mre. Ce
soir,  dix heures, je serai au pavillon pour la recevoir.

Georges.

Sara regarda autour d'elle, effraye. Il lui sembla qu'en se retournant
elle allait voir Georges.

En ce moment, la porte s'ouvrit, et, au lieu de Georges Sara vit
paratre Henri; elle cacha la lettre de Georges dans sa poitrine.

Henri avait, en gnral, et comme nous l'avons vu, d'assez mauvaises
inspirations  l'gard de sa cousine; cette fois, il ne fut pas plus
heureux que de coutume. Le moment tait mal choisi pour se prsenter
devant Sara, toute proccupe qu'elle tait d'un autre.

--Pardon, ma chre Sara, dit Henri, si j'entre chez vous ainsi sans me
faire annoncer; mais, au point o nous en sommes, et entre gens qui,
dans quinze jours, seront mari et femme, il me semble, quoi que vous en
disiez, que de pareilles liberts sont permises. D'ailleurs, je viens
pour vous dire que, si vous avez dehors quelques belles fleurs
auxquelles vous teniez, vous ne ferez pas mal de les faire rentrer.

--Et pourquoi cela? demanda Sara.

--Ne voyez-vous pas qu'il se prpare un coup de vent, et que, pour les
fleurs comme pour les gens, mieux vaudra, cette nuit, tre dedans que
dehors.

--Oh! mon Dieu, s'cria Sara en songeant  Georges, y aura-t-il donc du
danger?

--Pour nous qui avons une maison solide, non, dit Henri; mais pour les
pauvres diables qui demeurent dans des cases ou qui auront affaire par
les chemins, oui, et j'avoue que je ne voudrais pas tre  leur place.

--Vous croyez, Henri?

--Pardieu! si je le crois. Tenez, entendez-vous?

--Quoi?

--Les filaos du jardin de la Compagnie.

--Oui, oui. Ils gmissent, et c'est signe de tempte, n'est-ce pas?

--Et voyez le ciel, comme il se couvre. Ainsi, je vous le rpte, Sara,
si vous avez quelque fleur  rentrer, vous n'avez pas de temps  perdre;
moi, je vais enfermer mes chiens.

Et Henri sortit pour mettre sa meute  l'abri de l'orage.

En effet, la nuit venait avec une rapidit inaccoutume, car le ciel se
couvrait de gros nuages noirs; de temps en temps, des bouffes de vent
passaient, branlant la maison; puis tout redevenait calme, mais de ce
calme pesant qui semble l'agonie de la nature haletante. Sara regarda
dans la cour, et vit les manguiers qui frissonnaient comme s'ils eussent
t dous du sentiment et qu'ils eussent pressenti la lutte qui allait
avoir lieu entre le vent, la terre et le ciel, tandis que les lilas de
Chine inclinaient tristement leurs fleurs vers le sol. La jeune fille, 
cette vue, se sentit prise d'une terreur profonde, et elle joignit les
mains en murmurant:

--O mon Dieu, Seigneur, protgez-le!

En ce moment, Sara entendit la voix de son oncle qui l'appelait. Elle
ouvrit la porte.

--Sara, dit M. de Malmdie, Sara venez ici, mon enfant; vous ne seriez
pas en sret dans le pavillon.

--Me voil, mon oncle, dit la jeune fille en fermant la porte et tirant
la clef aprs elle, de peur que quelqu'un n'y entrt en son absence.

Mais, au lieu de se runir  Henri et  son pre, Sara rentra dans sa
chambre. Un instant aprs, M. de Malmdie vint voir ce qu'elle y
faisait. Elle tait  genoux devant le Christ qui tait au pied de son
lit.

--Que faites-vous donc l, dit-il, au lieu de venir prendre le th avec
nous?

--Mon oncle, rpondit Sara, je prie pour les voyageurs.

--Ah! pardieu! dit M. de Malmdie, je suis sr qu'il n'y aura pas, dans
toute l'le, un homme assez fou pour se mettre en route par le temps
qu'il fait.

--Dieu vous entende, mon oncle! dit Sara.

Et elle continua de prier.

En effet, il n'y avait plus de doute, et l'vnement, qu'avec son coup
d'oeil de marin Jacques avait prdit, allait se raliser: un de ces
terribles ouragans, qui sont la terreur des colonies, menaait l'le de
France. La nuit, comme nous l'avons dit, tait venue avec une vitesse
effrayante; mais les clairs se succdaient avec une telle rapidit et
un tel clat, que cette obscurit tait remplace par un jour bleutre
et livide, qui donnait  tous les objets la teinte cadavreuse de ces
mondes expirs que Byron fait visiter  Can, sous la conduite de Satan.
Chacun des courts intervalles, pendant lesquels ces clairs presque
incessants laissaient les tnbres matresses de la terre, tait rempli
par de lourds grondements de tonnerre qui prenaient naissance derrire
les montagnes, semblaient rouler sur leurs pentes, s'levaient au-dessus
de la ville, et allaient se perdre dans les profondeurs de l'horizon.
Puis, comme nous l'avons dit, de larges et puissantes bouffes de vent
suivaient la foudre voyageuse et passaient  leur tour, courbant, comme
s'ils eussent t des baguettes de sanie, les arbres les plus vigoureux,
qui se relevaient lentement et pleins de crainte, pour se courber, se
plaindre et gmir encore sous quelque nouvelle rafale, toujours plus
forte que celle qui la prcdait.

C'tait au coeur de l'le surtout, dans le quartier de Moka et dans les
plaines Williams, que l'ouragan, libre et comme joyeux de sa libert,
tait plus magnifique  contempler. Aussi, Pierre Munier tait-il
doublement effray de voir Jacques partir et Georges prt  partir,
mais, toujours faible devant une force morale quelconque, le pauvre pre
avait pli, et, tout en frmissant aux mugissements du vent, tout en
plissant aux grondements de la foudre, tout en tressaillant  chaque
clair, il n'essayait mme plus de retenir Georges prs de lui. Quant au
jeune homme, on et dit qu'il grandissait  chaque minute qui le
rapprochait du danger; tout au contraire de son pre,  chaque bruit
menaant, il relevait la tte;  chaque clair, il souriait; lui qui
avait jusqu'alors essay de toutes les luttes humaines, on et dit qu'il
lui tardait, comme  don Juan, de lutter avec Dieu.

Aussi, lorsque l'heure du dpart fut venue, avec cette inflexibilit de
rsolution qui tait le caractre distinctif, nous ne dirons pas de
l'ducation qu'il avait reue, mais de celle qu'il s'tait donne,
Georges s'approcha de son pre, lui tendit la main, et, sans paratre
comprendre le tremblement du vieillard, il sortit d'un pas aussi assur
et d'un visage aussi calme qu'il ft sorti dans les circonstances
ordinaires de la vie.  la porte, il rencontra Ali, qui avec la
passivit de l'obissance orientale, tenait par la bride Antrim tout
sell. Comme s'il et reconnu le sifflement du simoun ou les
rugissements du khamsin, l'enfant du dsert se cabrait en hennissant;
mais,  la voix bien connue de son cavalier, il parut se calmer, et
tourna de son ct son oeil hagard et ses naseaux fumants. Georges le
flatta un instant de la main en lui disant quelques mots arabes; puis,
avec la lgret d'un cuyer consomm, il sauta en selle sans le secours
de l'trier; au mme instant, Ali lcha la bride, et Antrim partit avec
la rapidit de l'clair, sans que Georges et mme vu son pre, qui,
pour se sparer le plus tard possible de son fils bien-aim, avait
entrouvert la porte, et qui le suivit des yeux jusqu'au moment o il
disparut au bout de l'avenue qui conduisait  l'habitation.

C'tait, au reste, une chose admirable  voir que cet homme emport
d'une course aussi rapide que l'ouragan au milieu duquel il passait,
franchissant l'espace, pareil  Faust se rendant au Brocken sur son
coursier infernal. Tout autour de lui tait dsordre et confusion. On
n'entendait que le craquement des arbres broys par l'aile du vent. Les
cannes  sucre, les plants de manioc, arrachs de leurs tiges,
traversaient l'air, pareils  des plumes emportes par le vent. Des
oiseaux, saisis au milieu de leur sommeil et enlevs par un vol qu'ils
ne pouvaient plus diriger, passaient tout autour de Georges en poussant
des cris aigus, tandis que, de temps en temps, quelque cerf effray
traversait la route avec la rapidit d'une flche. Alors, Georges tait
heureux, car Georges sentait son coeur se gonfler d'orgueil; lui seul
tait calme au milieu du dsordre universel, et, quand tout pliait ou se
brisait autour de lui, lui seul poursuivait son chemin vers le but que
lui fixait sa volont, sans que rien pt le faire dvier de sa route,
sans que rien pt le distraire de son projet.

Il alla ainsi une heure  peu prs, franchissant les troncs d'arbres
briss, les ruisseaux devenus torrents, les pierres dracines et
roulant du haut des montagnes; puis il aperut la mer tout mue,
verdtre, cumeuse, grondante, qui venait avec un bruit terrible battre
les ctes, comme si la main de Dieu n'et plus t l pour la contenir.
Georges tait arriv au pied de la montagne des signaux; il en contourna
la base, toujours emport par la course fantastique de son cheval,
traversa le pont Bourgeois, prit  sa droite la rue de la Cte-d'Or,
longea par derrire les murailles du quartier, et, traversant le
rempart, descendit par la rue de la Rampe dans le jardin de la
Compagnie; de l, remontant par la ville dserte au milieu des dbris de
chemines abattues, des murs croulants, des tuiles volantes, il suivit
la rue de la Comdie, tourna brusquement  droite, prit celle du
Gouvernement, s'enfona dans l'impasse situe en face du thtre, sauta
 bas de son cheval, ouvrit la barrire qui sparait l'impasse de la
ruelle plante d'arbres dominant la maison de M. de Malmdie, referma la
barrire derrire lui, jeta la bride sur le cou d'Antrim, qui, n'ayant
plus d'issue, ne pouvait fuir; puis, se laissant glisser sur les toits
adosss  la ruelle, et s'lanant des toits  terre, il se trouva dans
le chantier sur lequel donnaient les fentres du pavillon que nous avons
dcrit.

Pendant ce temps, Sara tait dans sa chambre, coutant mugir le vent, se
signant  chaque clair, priant sans cesse, appelant la tempte, car
elle esprait que la tempte arrterait Georges; puis, tout  coup,
tressaillant en se disant tout bas que quand un homme comme lui a dit
qu'il ferait une chose, dt le monde tout entier crouler sur lui, il la
fera. Alors elle suppliait Dieu de calmer ce vent et d'teindre ces
clairs: elle voyait Georges bris sous quelque arbre, cras par
quelque rocher roulant au fond de quelque torrent, et elle comprenait
alors, avec effroi, combien son sauveur avait pris un rapide pouvoir sur
elle; elle sentait que toute rsistance  cette attraction tait
inutile, que toute lutte, enfin, tait vaine contre cet amour, n de la
veille et dj si puissant, que son pauvre coeur ne pouvait que se
dbattre et gmir, se reconnaissant vaincu sans avoir mme essay de
lutter.

 mesure que l'heure s'avanait, l'agitation de Sara devenait plus vive.
Les yeux fixs sur la pendule, elle suivait le mouvement de l'aiguille,
et une voix du coeur lui disait qu' chacune des minutes que l'aiguille
marquait, Georges se rapprochait d'elle. L'aiguille marqua
successivement neuf heures, neuf heures et demie, dix heures moins un
quart, et la tempte, loin de se calmer, devenait de moment en moment
plus terrible. La maison tremblait jusqu'en ses fondements, et l'on et
dit,  chaque instant, que le vent qui la secouait allait l'arracher de
sa base. De temps en temps, au milieu des plaintes des filaos, au milieu
des cris des ngres dont les cases, moins solides que les maisons des
blancs, se brisaient au souffle de l'ouragan, comme au souffle de
l'enfant se brise le chteau de cartes qu'il vient d'lever, on
entendait retentir, rpondant au tonnerre, le lugubre appel de quelque
btiment en dtresse qui rclamait du secours, avec la certitude que nul
tre humain ne pouvait lui en porter.

Parmi tous ces bruits divers, chos de la dvastation il sembla  Sara
qu'elle entendait le hennissement d'un cheval.

Alors elle se releva tout  coup; sa rsolution tait prise. L'homme
qui, au milieu de pareils dangers, quand les plus braves tremblaient
dans leurs maisons, venait  elle, traversant les forts dracines, les
torrents grossis, les prcipices bants, et tout cela pour lui dire: Je
vous aime Sara! m'aimez-vous? cet homme tait vraiment digne d'elle.
Et, si Georges avait fait cela, Georges qui lui avait sauv la vie,
alors elle tait  Georges comme Georges tait  elle. Ce n'tait plus
une rsolution qu'elle prenait avec son libre arbitre, c'tait une main
divine qui la courbait, sans qu'elle pt s'y opposer, sous une destine
arrte d'avance: elle ne dcidait plus elle-mme de son sort, elle
obissait passivement  une fatalit.

Alors, avec cette dcision que donnent les circonstances suprmes, Sara
sortit de sa chambre, gagna l'extrmit du corridor, descendit par le
petit escalier extrieur que nous avons indiqu et qui semblait se
mouvoir sous ses pieds, se trouva  l'angle de la cour carre, s'avana,
heurtant des dbris  chaque pas, s'appuyant, pour ne pas tre renverse
par le vent, au mur du pavillon, et gagna la porte; au moment o elle
mettait la main  la clef, un clair passa, lui montrant ses manguiers
tordus, ses lilas chevels, ses fleurs brises; alors seulement elle
put prendre une ide de cette convulsion profonde dans laquelle la
nature se dbattait; alors elle songea qu'elle allait peut-tre attendre
vainement, et que Georges ne viendrait pas, non point parce que Georges
aurait eu peur, mais parce que Georges serait mort. Devant cette ide,
tout disparut, et Sara entra vivement dans le pavillon.

--Merci, Sara! dit une voix qui la fit tressaillir jusqu'au fond du
coeur, merci! Oh! je ne m'tais pas tromp: vous m'aimez, Sara; oh!
soyez cent fois bnie!

Et, en mme temps, Sara sentit une main qui prenait la sienne, un coeur
qui battait contre son coeur, une haleine qui se confondait  son
haleine. Une sensation inconnue, rapide, dvorante, courut par tout son
corps: haletante, perdue, pliant sur elle-mme comme une fleur plie sur
sa tige, elle se renversa sur l'paule de Georges, ayant us, dans la
lutte que, depuis deux heures, elle soutenait, toute la force de son me
et n'ayant plus que celle de murmurer:

--Georges! Georges! ayez piti de moi!

Georges comprit cet appel de la faiblesse  la force, de la pudeur de la
jeune fille  la loyaut de l'amant; peut-tre tait-il venu dans un
autre but; mais il sentit qu' partir de cette heure Sara tait  lui;
que tout ce qu'il obtiendrait de la vierge serait autant de ravi 
l'pouse, et quoique frmissant lui-mme d'amour, de dsir, de bonheur,
il se contenta de la conduire plus prs de la fentre afin de la voir 
la lueur des clairs, et, inclinant sa tte sur celle de la jeune
crole:

--Vous tes  moi, Sara, n'est-ce pas, dit-il,  moi pour la vie!

--Oh! oui, oui! pour la vie! murmura la jeune fille.

--Rien ne nous sparera jamais, rien que la mort?

--Rien que la mort!

--Vous le jurez, Sara?

--Sur ma mre! Georges!

--Bien! dit le jeune homme, tressaillant  la fois de bonheur et
d'orgueil.  partir de ce moment, vous tes ma femme, Sara, et malheur 
celui qui essayera de vous disputer  moi!

 ces mots, Georges appuya ses lvres sur celles de la jeune fille; et,
craignant sans doute de ne plus tre matre de lui-mme en face de tant
d'amour, de jeunesse et de beaut, il s'lana dans le cabinet voisin,
dont la fentre, comme celle du pavillon, donnait sur le chantier, et
disparut.

En ce moment, un coup de tonnerre si violent retentit que Sara tomba 
genoux. Presque aussitt, la porte du pavillon s'ouvrit, et M. de
Malmdie et Henri entrrent.




Chapitre XVI--La demande en mariage


Pendant la nuit, l'ouragan cessa; mais ce ne fut que le lendemain matin
qu'on put apprcier les dgts qu'il avait causs.

Une partie des btiments stationns dans le port avaient prouv des
avaries considrables; plusieurs avaient t jets les uns contre les
autres et s'taient mutuellement briss. La plupart avaient t dmts
et rass comme des pontons; deux ou trois s'taient, tranant leurs
ancres, choues sur l'le aux Tonneliers. Enfin, il y en avait un qui
avait sombr dans le port et qui avait pri corps et biens, sans qu'on
pt lui porter secours.

 terre, la dvastation n'tait pas moins grande. Peu de maisons de
Port-Louis taient restes  l'abri de ce terrible cataclysme; presque
toutes celles qui taient couvertes en bardeaux, en ardoises, en tuiles,
en cuivre ou en fer-blanc, avaient eu leurs couvertures enleves. Celles
qui se terminaient par des argamasses, c'est--dire par des terrasses 
l'indienne, avaient seules compltement rsist. Aussi, le matin, les
rues taient-elles jonches de dbris, et quelques difices ne
tenaient-ils plus sur leurs fondements qu' l'aide de nombreux tais.
Toutes les tribunes prpares au champ de Mars, pour la course, avaient
t renverses. Deux pices de canon de gros calibre, en batterie dans
le voisinage de la Grande-Rivire, avaient t retournes par le vent,
et on les retrouva le matin dans le sens oppos  celui o on les avait
laisses la veille.

L'intrieur de l'le prsentait un aspect non moins dplorable. Tout ce
qui restait de la rcolte, et heureusement la rcolte tait  peu prs
faite, avait t arrach de terre: dans plusieurs endroits, des arpents
entiers de forts prsentaient l'aspect de bls couchs par la grle.
Presque aucun arbre isol n'avait pu rsister  l'ouragan, et les
tamariniers eux-mmes, ces arbres flexibles par excellence, avaient t
briss, chose qui, jusque-l, avait t regarde comme impossible.

La maison de M. de Malmdie, une des plus leves de Port-Louis, avait
eu beaucoup  souffrir. Il y avait mme eu un moment o les secousses
avaient t si violentes, que M. de Malmdie et son fils avaient rsolu
d'aller chercher un refuge dans le pavillon qui, bti tout en pierre,
n'ayant qu'un tage et abrit par la terrasse, donnait videmment moins
de prise au vent. Henri avait donc couru chez sa cousine; mais, ayant
trouv la chambre vide, il avait pens que, comme lui et son pre, Sara,
effraye par l'orage, avait eu l'ide de chercher un refuge dans le
pavillon. Ils y descendirent donc et l'y trouvrent effectivement. Sa
prsence y tait tout naturellement motive et sa terreur n'avait pas
besoin d'excuse. Il en rsulta donc que ni le pre ni le fils ne
souponnrent un seul instant la cause qui avait fait sortir Sara de sa
chambre, et l'attriburent  un sentiment de crainte dont eux-mmes
n'avaient pas t exempts.

Vers le jour, comme nous l'avons dit, la tempte se calma. Mais, quoique
personne n'et dormi de la nuit, on n'osa se livrer encore au repos et
chacun s'occupa de vrifier la portion de pertes personnelles qu'il
avait  supporter. De son ct, le nouveau gouverneur parcourut, ds le
matin, toutes les rues de la ville, mettant la garnison  la disposition
des habitants. Il en rsulta que, ds le soir mme, une partie des
traces de la catastrophe avait disparu.

Puis, il faut le dire, chacun de son ct, mettait un grand empressement
 rendre  Port-Louis l'aspect qu'il avait la veille. On approchait de
la fte du Yams, une des plus grandes solennits de l'le de France;
or, comme cette fte, dont le nom est probablement inconnu en Europe, se
rattache d'une manire intime aux vnements de cette histoire, nous
demandons  nos lecteurs la permission de dire sur elle quelques mots
prparatoires qui nous sont indispensables.

On sait que la grande famille mahomtane est divise en deux sectes, non
seulement diffrentes, mais encore ennemies: la sunnite et la schyite.
L'une,  laquelle se rattachent les populations arabes et turques,
reconnat Abou-Bekr, Omar et Osman pour les successeurs lgitimes de
Mahomet; l'autre, que suivent les Persans et les musulmans indiens,
regarde les trois califes comme des usurpateurs, et prtend qu'Ali,
gendre et ministre du prophte, avait seul droit  son hritage
politique et religieux. Dans le courant des longues guerres que se
firent les prtendants, Hosen, fils d'Ali, fut atteint, prs de la
ville de Kerbela, par une troupe de soldats qu'Omar avait envoys  sa
poursuite, et le jeune prince et soixante de ses parents qui
l'accompagnaient furent massacrs aprs une dfense hroque.

C'est l'anniversaire de cet vnement nfaste que clbrent tous les
ans, par une fte solennelle, les Indiens mahomtans; cette fte est
appele Yams, par corruption des cris de Ya Hosen!  Hosen! que les
Persans rptent en choeur. Ils ont, au reste, transform la fte comme
le nom, en y mlant les usages de leur pays natal et des crmonies de
leur ancienne religion.

Or, c'tait le lundi suivant, jour de pleine lune, que les Lascars, qui
reprsentent  l'le de France les schyites indiens, devaient, selon
leur coutume, clbrer le Yams, et donner  la colonie le spectacle de
cette trange crmonie, attendue avec plus de curiosit encore cette
anne-l que les prcdentes.

En effet, une circonstance inaccoutume devait rendre cette fois la fte
plus magnifique qu'elle n'avait jamais t. Les Lascars sont diviss en
deux bandes: les Lascars de mer et les Lascars de terre, qu'on
reconnat, les Lascars de mer  leurs robes vertes, et les Lascars de
terre  leurs robes blanches; ordinairement, chaque bande clbre la
fte de son ct avec le plus de luxe et d'clat possible, cherchant 
clipser sa rivale: il en rsulte une mulation qui se rsume en
disputes, et des disputes qui dgnrent en rixes; les Lascars de mer,
plus pauvres mais plus braves que ceux de terre, se vengent souvent 
coups de bton et parfois mme  coups de sabre, de la supriorit
financire de leurs adversaires, et la police est alors oblige
d'intervenir pour empcher une lutte mortelle.

Mais cette anne, grce  l'active intervention d'un ngociateur
inconnu, anim sans doute d'un zle religieux, les deux bandes avaient
abdiqu leurs jalousies et s'taient runies pour n'en plus former
qu'une seule; aussi le bruit, comme nous l'avons dit, s'tait-il
gnralement rpandu que la solennit serait  la fois plus paisible et
plus clatante que les annes prcdentes.

On comprend combien, dans une localit o il y a aussi peu de
distraction que dans l'le de France cette fte, toujours curieuse, mme
pour ceux qui l'ont vue depuis leur enfance, est attendue avec
impatience.

C'est, trois mois  l'avance, l'objet de toutes les conversations; on ne
parle que du gouhn qui doit tre le principal ornement de la fte. Or,
aprs avoir dit ce que c'est que la fte, disons maintenant ce que c'est
que le gouhn.

Le gouhn est une espce de pagode en bambou, haute ordinairement de
trois tages superposs les uns aux autres allant toujours en diminuant,
et recouverte de papiers de toutes couleurs: chacun de ces tages se
construit dans une case  part, carre comme lui, et qu'on ventre par
l'une de ses quatre faces pour l'en faire sortir; puis on transporte les
trois tages dans une quatrime case, qui permet, par sa hauteur, qu'on
les tablisse au-dessus les uns des autres. L, on les runit par des
ligatures, et on met la dernire main  son ensemble et  ses dtails;
pour arriver  un rsultat digne de l'objet qu'ils se proposent, les
Lascars vont quelquefois quatre mois  l'avance, chercher par toute la
colonie les ouvriers les plus habiles; Indiens, Chinois, noirs libres et
noirs esclaves sont mis  contribution. Seulement, au lieu de payer la
journe de ces derniers  eux-mmes, on la paye  leur matre.

Au milieu des pertes individuelles que chacun avait  dplorer, ce fut
donc avec une joie gnrale que l'on apprit que la case o tait le
gouhn, arriv  un tat complet de perfection, abrite qu'elle tait
dans l'embranchement de la montagne du Pouce, avait chapp  tout
accident. Rien ne manquerait donc cette anne  la fte,  laquelle le
gouverneur, en signe de bonne arrive, avait ajout des courses dont,
dans sa gnrosit aristocratique, il se rservait de donner les prix, 
la condition que les propritaires des chevaux courraient eux-mmes,
comme c'est l'habitude des gentilshommes riders en Angleterre.

Or, comme on le voit, tout concourait  ce que le plaisir qu'on se
promettait effat bien vite le dsagrment qu'on venait d'prouver.
Aussi, le surlendemain de l'ouragan, les prparatifs de la fte
commenaient  succder aux proccupations de la catastrophe.

Sara, seule, contre son habitude, absorbe qu'elle tait dans des
penses inconnues  ceux qui l'entouraient, paraissait ne prendre aucun
intrt  une solennit qui, les annes prcdentes, avait cependant
bien vivement proccup sa jeune coquetterie. En effet, l'aristocratie
de l'le de France tout entire avait coutume d'assister aux courses,
ainsi qu'au Yams, soit dans des tribunes leves exprs, soit dans des
calches dcouvertes: dans l'un comme dans l'autre cas, c'tait une
occasion pour les belles croles de Port-Louis d'taler leur fastueuse
lgance. On avait donc droit de s'tonner que Sara, sur laquelle
l'annonce d'un bal ou d'un spectacle quelconque produisait d'ordinaire
une si profonde impression, demeurt cette fois trangre  ce qui
allait se passer. Ma mie Henriette elle-mme, qui avait lev la jeune
fille, et qui lisait au fond de son me comme  travers le plus pur
cristal, n'y comprenait rien, et en tait devenue toute pensive.

Htons-nous de dire que ma mie Henriette, dont nous n'avons pas eu
l'occasion, au milieu des graves vnements que nous venons de raconter,
de signaler la rentre  Port-Louis avait eu si grand-peur pendant la
nuit de l'ouragan, que, quoique souffrante encore de son motion
prcdente, elle tait partie de la rivire Noire, immdiatement aprs
que le vent eut cess, et tait arrive dans la journe  Port-Louis:
elle tait donc, depuis la surveille, runie  son lve, dont, comme
nous l'avons dit plus haut, la proccupation inaccoutume commenait 
l'inquiter srieusement.

C'est qu'il s'tait fait depuis trois jours un grand changement dans la
vie de la jeune fille: du moment que, pour la premire fois, elle avait
aperu Georges, l'image, la tournure, et jusqu'au son de la voix du beau
jeune homme taient rests dans son esprit; alors, et avec un soupir
involontaire, elle avait plus d'une fois pens  son futur mariage avec
Henri, mariage auquel elle avait, depuis dix ans donn son consentement
tacite, par le fait que jamais elle n'avait laiss souponner que des
circonstances pouvaient natre qui feraient pour elle de ce mariage une
obligation impossible  remplir. Mais dj,  partir du jour du dner
chez le gouverneur, elle avait senti que, prendre son cousin pour mari,
c'tait se condamner  un malheur ternel. Enfin, comme nous l'avons vu,
il tait arriv un moment o non seulement cette crainte tait devenue
une conviction, mais encore o elle s'tait solennellement engage avec
Georges  n'tre jamais  un autre que lui. Or, on en conviendra,
c'tait une situation qui devait donner fort  rflchir  une jeune
fille de seize ans et lui faire envisager, sous un point de vue moins
important qu'elle ne l'avait fait encore, toutes ces ftes et tous ces
plaisirs qui, jusqu' ce moment, lui avaient paru les vnements les
plus importants de la vie.

Depuis cinq ou six jours aussi, MM. de Malmdie n'taient point exempts
de quelque proccupation: le refus de Sara de danser avec aucun autre,
ds lors qu'elle ne dansait pas avec Georges, sa retraite du bal au
moment o il commenait  s'ouvrir, elle qui ne l'abandonnait
ordinairement que la dernire; son silence obstin chaque fois que son
cousin ou son oncle ramenait la question du futur mariage sur le tapis,
tout cela ne leur paraissait pas naturel: aussi tous deux avaient-ils
dcid que les prparatifs du mariage se feraient sans qu'on en parlt
autrement  Sara, et que, lorsque tout serait prt, elle en serait
seulement avertie. La chose tait d'autant plus simple, qu'on n'avait
jamais fix d'poque  cette union, et que Sara, venant d'atteindre
seize ans, tait parfaitement en ge de remplir les vues que M. de
Malmdie avait toujours eues sur elle.

Toutes ces proccupations particulires formaient une proccupation
gnrale qui jetait, depuis trois ou quatre jours, beaucoup de froid et
de gne dans les runions qui avaient lieu entre les diffrents
personnages qui habitaient la maison de M. de Malmdie. Ces runions
avaient lieu habituellement quatre fois par jour: le matin,  l'heure du
djeuner;  deux heures, c'est--dire  l'heure du dner;  cinq heures,
c'est--dire  l'heure du th; et  neuf heures, c'est--dire  l'heure
du souper.

Depuis trois jours, Sara avait demand et obtenu de djeuner chez elle.
C'tait toujours un moment d'embarras et de gne pargn; mais il
restait encore trois runions qu'elle ne pouvait viter que sous
prtexte d'indisposition. Or, un pareil prtexte ne pouvait avoir de
rsultat durable. Sara en avait donc pris son parti, et elle descendait
aux heures accoutumes.

Le surlendemain de l'vnement, Sara tait donc, vers les cinq heures,
dans le grand salon de famille, travaillant prs de la fentre  un
ouvrage de broderie, ce qui lui donnait l'occasion de ne pas lever les
yeux, tandis que ma mie Henriette faisait le th avec toute l'attention
que les dames anglaises ont l'habitude de mettre  cette importante
occupation, et que MM. de Malmdie, debout devant la chemine causaient
 voix basse, lorsque tout  coup la porte s'ouvrit et que Bijou annona
lord Williams Murrey et M. Georges Munier.

 cette double annonce, chacun des assistants, comme on le comprend
facilement, fut atteint d'une impression diffrente. MM. de Malmdie,
croyant avoir mal entendu, firent rpter les deux noms qu'on venait de
prononcer. Sara baissa, en rougissant, les yeux sur son ouvrage, et ma
mie Henriette, qui venait d'ouvrir le robinet sur la thire, demeura
tellement interdite, que, occupe  regarder successivement MM. de
Malmdie, Sara et Bijou, elle laissa dborder l'eau bouillante, qui
commena  couler de la thire sur la table et de la table  terre.

Bijou rpta les deux noms dj prononcs, en les accompagnant du
sourire le plus agrable qu'il pt prendre.

M. de Malmdie et son fils se regardrent avec un tonnement croissant;
puis, sentant qu'il fallait en finir:

--Faites entrer, dit M. de Malmdie.

Lord Murrey et Georges entrrent.

Tous deux taient vtus de noir et en habit, ce qui indiquait une visite
de crmonie.

M. de Malmdie fit quelques pas au-devant d'eux, tandis que Sara se
levait en rougissant, et, aprs une rvrence timide, se rasseyait, ou
plutt retombait sur sa chaise, et que ma mie Henriette, s'apercevant de
l'tourderie que l'tonnement lui avait fait commettre, refermait
rapidement le robinet de la bouilloire.

Bijou, sur un geste de son matre, approcha deux fauteuils; mais Georges
s'inclina en faisant signe que c'tait inutile et qu'il se tiendrait
debout.

--Monsieur, dit le gouverneur en s'adressant  M. de Malmdie, voici M.
Georges Munier, qui est venu me prier de l'accompagner chez vous et
d'appuyer de ma prsence une demande qu'il a  vous faire. Comme mon
dsir bien sincre serait que cette demande lui ft accorde, je n'ai
pas cru devoir me refuser  cette dmarche, qui me procure, d'ailleurs,
l'honneur de vous voir.

Le gouverneur s'inclina et les deux hommes rpondirent par un mouvement
pareil.

--Nous sommes les obligs de M. Georges Munier, dit alors M. de Malmdie
pre; nous serions donc enchants de lui tre agrables en quelque
chose.

--Si vous voulez par l, Monsieur, rpondit Georges, faire allusion au
bonheur que j'ai eu de sauver Mademoiselle du danger qu'elle courait,
permettez-moi de vous affirmer que toute la reconnaissance est de moi 
Dieu, qui m'a conduit l pour faire ce que tout autre et fait  ma
place. D'ailleurs, ajouta Georges en souriant, vous allez voir Monsieur,
que ma conduite dans cette occasion n'tait pas exempte d'gosme.

--Pardon, Monsieur, mais je ne vous comprends pas, dit Henri.

--Soyez tranquille, Monsieur, reprit Georges, votre doute ne sera pas
long, et je vais m'expliquer clairement.

--Nous vous coutons, Monsieur.

--Dois-je me retirer, mon oncle? demanda Sara.

--Si j'osais esprer, dit Georges en se retournant  demi et en
s'inclinant, qu'un dsir mis par moi et quelque influence sur vous,
Mademoiselle, je vous supplierais, au contraire, de rester.

Sara se rassit. Il y eut un moment de silence; puis M. de Malmdie fit
signe qu'il attendait.

--Monsieur, dit Georges d'une voix parfaitement calme, vous me
connaissez; vous connaissez ma famille; vous connaissez ma fortune. J'ai
 cette heure deux millions  moi. Pardon d'entrer dans ces dtails;
mais je les crois indispensables.

--Cependant, Monsieur, reprit Henri j'avoue que je cherche inutilement
en quoi ils peuvent nous intresser.

--Aussi n'est-ce pas prcisment  vous que je parle, dit Georges en
conservant le mme calme dans le maintien et dans la voix, tandis que
Henri montrait une impatience visible, mais  monsieur votre pre.

--Permettez-moi de vous dire, Monsieur, que je ne comprends pas plus le
besoin qu'a mon pre de pareils renseignements.

--Vous allez le comprendre, Monsieur, reprit froidement Georges.

Puis, regardant fixement M. de Malmdie:

--Je viens, continua-t-il, vous demander la main de mademoiselle Sara.

--Et pour qui? demanda M. de Malmdie:

--Pour moi, Monsieur, rpondit Georges.

--Pour vous! s'cria Henri en faisant un mouvement que rprima aussitt
un regard terrible du jeune multre.

Sara plit.

--Pour vous? demanda M. de Malmdie.

--Pour moi, Monsieur, reprit Georges en s'inclinant.

--Mais, s'cria M. de Malmdie, vous savez bien, Monsieur, que ma nice
est destine  mon fils?

--Par qui, Monsieur? demanda  son tour le jeune multre.

--Par qui, par qui!... Eh! parbleu! par moi, dit M. de Malmdie.

--Je vous ferai observer, Monsieur, reprit Georges, que mademoiselle
Sara n'est point votre fille, mais seulement votre nice; ce qui fait
qu'elle ne vous doit qu'une obissance relative.

--Mais, Monsieur, toute cette discussion me parat plus que singulire.

--Pardonnez-moi, dit Georges, elle est, au contraire, parfaitement
naturelle; j'aime mademoiselle Sara; je crois que je suis appel  la
rendre heureuse; j'obis  la fois  un dsir de mon coeur et  un
devoir de ma conscience.

--Mais ma cousine ne vous aime pas, vous, Monsieur! s'cria Henri se
laissant emporter  son imptuosit naturelle.

--Vous vous trompez, Monsieur, rpondit Georges, et je suis autoris par
mademoiselle  vous dire qu'elle m'aime.

--Elle, elle? s'cria M. de Malmdie. C'est impossible!

--Vous vous trompez, mon oncle dit Sara en se levant  son tour, et
Monsieur a dit l'entire vrit.

--Comment, ma cousine, vous osez?... s'cria Henri en s'lanant vers
Sara avec un geste qui ressemblait  la menace.

Georges fit un mouvement; le gouverneur le retint.

--J'ose rpter, dit Sara, en rpondant par un regard de suprme mpris
au geste de son cousin, ce que j'ai dit  M. Georges. La vie qu'il m'a
sauve lui appartient, et je ne serai jamais  un autre que lui.

Et,  ces mots, avec un geste  la fois plein de grce et de dignit,
avec un geste de reine, elle tendit la main vers Georges, qui s'inclina
sur cette main et y dposa un baiser.

--Ah! c'en est trop!... s'cria Henri en levant une badine qu'il tenait
 la main.

Mais, de mme que lord Williams Murrey avait arrt Georges, il arrta
Henri.

Quant  Georges, il se contenta de jeter un sourire ddaigneux  M. de
Malmdie fils, et, conduisant Sara jusqu' la porte, il s'inclina une
seconde fois. Sara salua  son tour, fit signe  ma mie Henriette de la
suivre, et sortit avec elle. Georges revint.

--Vous avez vu ce qui s'est pass, Monsieur, dit-il  l'oncle de Sara.
Vous ne doutez plus des sentiments de mademoiselle de Malmdie  mon
gard. J'ose donc vous prier une seconde fois de me faire une rponse
positive  la demande que j'ai l'honneur de vous adresser.

--Une rponse, Monsieur! s'cria  son tour M. de Malmdie; une rponse!
vous avez l'audace d'esprer que je vous en ferai une autre que celle
que vous mritez?

--Je ne vous dicte pas la rponse que vous devez me faire, Monsieur;
seulement, quelle qu'elle soit, je vous prie de m'en faire une.

--J'espre que vous ne vous attendez pas  autre chose qu'un refus?
s'cria Henri.

--C'est monsieur votre pre que j'interroge, et non pas vous Monsieur,
rpondit Georges; laissez votre pre me rpondre, et nous causerons
ensuite de nos affaires.

--Eh bien, Monsieur, dit M. de Malmdie, vous comprenez que je refuse
positivement.

--Trs bien, Monsieur, rpondit Georges; je m'attendais  cette rponse;
mais la dmarche que je viens de faire prs de vous tait dans les
convenances, et je l'ai faite.

Et Georges salua M. de Malmdie avec la mme politesse et la mme
aisance que si rien ne s'tait pass entre eux; puis, se retournant vers
Henri:

--Maintenant, Monsieur, lui dit-il,  nous deux, s'il vous plat. Voil
la seconde fois, rappelez-vous-le bien, que vous levez,  quatorze ans
de distance, la main sur moi: la premire fois avec un sabre.

Il releva ses cheveux avec la main et montra du doigt la cicatrice qui
sillonnait son front.

--La seconde fois avec cette baguette.

Et il montra du doigt la baguette que tenait Henri.

--Eh bien? dit Henri.

--Eh bien, dit Georges, je vous demande raison pour ces deux insultes.
Vous tes brave, je le sais, et j'espre que vous rpondrez en homme 
l'appel que je fais  votre courage.

--Je suis aise, Monsieur, que vous connaissiez ma bravoure, quoique
votre opinion l-dessus me soit indiffrente, rpondit Henri en
ricanant; elle me met  mon aise dans la rponse que j'ai  vous faire.

--Et quelle est cette rponse, Monsieur? demanda Georges.

--Cette rponse est que votre seconde demande est pour le moins aussi
exagre que la premire. Je ne me bats pas avec un multre.

Georges devint affreusement ple, et, cependant, un sourire d'une
indfinissable expression erra sur ses lvres.

--C'est votre dernier mot? dit-il.

--Oui, Monsieur, rpondit Henri.

-- merveille, Monsieur, reprit Georges. Maintenant, je sais ce qui me
reste  faire.

Et, saluant MM. de Malmdie, il se retira suivi du gouverneur.

--Je vous l'avais bien prdit, Monsieur, dit lord Williams lorsqu'ils
furent  la porte.

--Et vous ne m'aviez rien prdit que je ne susse d'avance, milord,
rpondit Georges mais je suis revenu ici pour accomplir une destine. Il
faut que j'aille jusqu'au bout. J'ai un prjug  combattre. Il faut
qu'il m'crase ou que je le tue. En attendant, milord, recevez tous mes
remerciements.

Georges s'inclina et, serrant la main que lui tendait le gouverneur,
traversa le jardin de la Compagnie. Lord Murrey le suivit des yeux tant
qu'il put le voir; puis, lorsqu'il eut disparu au coin de la rue de la
Rampe:

--Voil un homme qui va droit  sa perte, dit-il en secouant la tte;
c'est fcheux, il y avait quelque chose de grand dans ce coeur-l.




Chapitre XVII--Les courses


C'tait le samedi suivant que commenaient les ftes du Yams; et la
ville, pour ce jour, avait mis une telle coquetterie  effacer jusqu'aux
dernires traces de l'ouragan, qu'on n'et pas pu croire que, six jours
auparavant, elle avait manqu d'tre dtruite.

Des le matin, les Lascars de mer et les Lascars de terre, runis en une
seule troupe, sortirent du camp malabar, situ hors de la ville, entre
le ruisseau des Pucelles et le ruisseau Fanfaron, et prcds d'une
musique barbare consistant en tambourins, fltes et guimbardes,
s'acheminrent vers Port-Louis, afin d'y faire ce qu'on appelle la
qute; les deux chefs marchaient  ct l'un de l'autre, vtus selon le
parti qu'ils reprsentaient, l'un d'une robe verte, l'autre d'une robe
blanche, et portant  la main chacun un sabre nu,  l'extrmit duquel
tait pique une orange. Derrire eux s'avanaient deux mollahs, tenant
 deux mains chacun une assiette pleine de sucre et recouverte de
feuilles de roses de la Chine; puis,  la suite des mollahs, venait en
assez bon ordre la phalange indienne.

Ds les premires maisons de la ville, la qute commena; car, sans
doute par esprit d'galit, les quteurs ne mprisent pas les plus
petites cases, dont l'offrande, comme celle des plus riches maisons, est
destine  couvrir une partie des frais normes que toute cette pauvre
population a faits pour rendre la crmonie aussi solennelle que
possible. Au reste, il faut le dire, la faon de demander des quteurs
se ressent de l'orgueil oriental, et loin d'tre basse et servile,
prsente quelque chose de noble et de touchant. Aprs que les chefs,
devant lesquels toutes portes s'ouvrent, ont salu les matres de la
maison en abaissant devant eux la pointe de leurs sabres, le mollah
s'avance et offre aux assistants du sucre et des feuilles de rose.
Pendant ce temps, d'autres Indiens, dsigns par les chefs, reoivent
dans des assiettes les dons qu'on veut bien leur faire: puis tout le
monde se retire en disant: _Salam_. Ils semblent ainsi non pas recevoir
une aumne, mais inviter les personnes trangres  leur culte  une
communion symbolique, en partageant avec eux en frres les frais de leur
culte et les dons de leur religion.

Dans les temps ordinaires, la qute s'tend non seulement, comme nous
l'avons dit,  toutes les maisons de la ville, mais encore aux btiments
qui sont dans le port, et qui rentrent dans les attributions des Lascars
de mer. Seulement cette fois sur le dernier point surtout, la qute fut
fort restreinte, la plupart des btiments ayant tant souffert de
l'ouragan, que leurs capitaines avaient plus besoin de secours qu'ils
n'taient disposs  en donner.

Cependant, au moment mme o les quteurs taient sur le port, un
btiment signal ds le matin apparut entre la redoute La Bourdonnaie et
le fort Blanc, entrant sous le pavillon hollandais, et toutes les voiles
dehors, en saluant le fort, qui lui rendit son salut coup pour coup.
Sans doute, celui-l tait encore  une grande distance de l'le,
lorsque le coup de vent avait eu lieu, car il ne lui manquait pas un
agrs, pas un cordage, et il s'avanait gracieusement inclin, comme si
la main de quelque desse de la mer le poussait  la surface de l'eau.
De loin, et  l'aide des lunettes, on pouvait voir sur le pont, en grand
uniforme du roi Guillaume, tout son quipage qui semblait, avec ses
habits de bataille, c'est--dire son costume de fte, venir pour
assister tout exprs  la crmonie. Aussi l'on devine que, grce  cet
aspect joyeux et confortable, il devint tout de suite le point de mire
des deux chefs. Il en rsulta qu' peine eut-il jet l'ancre, le chef
des Lascars de mer se mit dans une barque, et, accompagn de ses
porteurs d'assiettes et d'une douzaine des siens, s'achemina vers le
btiment, qui, vu de prs, ne dmentait en rien la bonne opinion qu'il
inspirait  une certaine distance.

En effet, si jamais la propret hollandaise, si renomme dans les quatre
parties du monde, avait mrit un complet loge c'tait  la vue de ce
joli navire, qui semblait son temple flottant; son pont lav, pong,
frott, pouvait le disputer en lgance au parquet du plus somptueux
salon. Chacun de ses ornements de cuivre brillait comme de l'or; les
escaliers, taills avec le bois le plus prcieux de l'Inde, semblaient
un ornement plutt qu'un objet d'usuelle utilit. Quant aux armes, on
et dit des armes de luxe, destines bien plutt  un muse d'artillerie
qu' l'arsenal d'un vaisseau.

Le capitaine Van den Broek, c'tait ainsi que se nommait le patron de ce
charmant navire, parut, en voyant s'avancer les Lascars, savoir de quoi
il tait question, car il vint recevoir leur chef au haut de l'escalier,
et, aprs avoir chang avec lui quelques mots dans leur langue, ce qui
prouvait que ce n'tait pas pour la premire fois qu'il naviguait dans
les mers de l'Inde, il dposa sur l'assiette qu'on lui prsentait, non
pas une pice d'or, non pas un rouleau et argent, mais un joli petit
diamant qui pouvait valoir une centaine de louis, s'excusant pour le
moment de n'avoir pas d'autre monnaie, et priant le chef des Lascars de
mer de se contenter de cette offrande; elle dpassait de si loin les
prvisions du brave sectateur d'Ali, et s'accordait si peu avec la
parcimonie ordinaire des compatriotes de Jean de Witt, que le chef des
Lascars demeura un instant sans oser prendre au srieux une pareille
prodigalit, et que ce ne fut que lorsque le capitaine Van den Broek lui
et assur, par trois ou quatre fois, que le diamant tait bien destin
 la bande schyite, pour laquelle il affirmait prouver la plus vive
sympathie, qu'il le remercia en lui prsentant lui-mme l'assiette aux
feuilles de rose saupoudres de sucre. Le capitaine en prit lgamment
une pince qu'il porta  sa bouche, et qu'il fit semblant de manger, 
la grande satisfaction des Indiens, qui ne quittrent le btiment
hospitalier qu'aprs force salams, et qui continurent leur qute sans
que le rcit fait par eux  chacun de la belle aubaine qui leur tait
tombe du ciel leur en valt une seconde.

La journe se passa ainsi, chacun se prparant plutt  la fte du
lendemain que prenant part  celle du jour, qui n'est, pour ainsi dire,
qu'un prologue.

Le lendemain devaient avoir lieu les courses. Or, les courses ordinaires
sont dj une grande solennit  l'le de France; mais celles-ci,
donnes au milieu d'autres ftes et surtout donnes par le gouverneur,
devaient, comme on le comprend bien, surpasser tout ce qu'on avait vu de
pareil.

Cette fois, comme toujours, le champ de Mars tait le lieu dsign pour
la fte: aussi tout le terrain non rserv tait-il ds le matin
encombr de spectateurs; car, quoique la grande course, la course des
gentlemen riders, dt tre le principal attrait de la journe, il
n'tait cependant pas le seul: ce sport devait tre prcd d'autres
courses grotesques, qui, pour le peuple surtout, avaient un mrite
d'autant plus grand que, dans celles-ci, il tait acteur. Ces amusements
prparatoires taient une course au cochon, une course aux sacs et une
de poneys. Chacune d'elles comme la grande course, avait un prix donn
par le gouverneur. Le vainqueur aux poneys devait recevoir un magnifique
fusil  deux coups de Menton; le vainqueur aux sacs, un parapluie
splendide; et le vainqueur au cochon gardait pour prix le cochon
lui-mme.

Quant au prix de la grande course, c'tait une coupe en vermeil du plus
beau caractre, et infiniment moins prcieuse encore par la matire que
par le travail.

Nous avons dit que, ds le point du jour, les terrains abandonns au
public taient couverts de spectateurs; mais ce ne fut que vers les dix
heures du matin que la socit commena  arriver. Comme  Londres,
comme  Paris, comme partout o il y a des courses enfin, des tribunes
avaient t rserves pour la socit; mais, soit caprice soit pour ne
pas tre confondues les unes avec les autres, les plus jolies femmes de
Port-Louis avaient dcid qu'elles assisteraient aux courses dans leurs
calches, et,  part celles qui taient invites  prendre plac  ct
du gouverneur, toutes vinrent se ranger en face du but ou sur les points
les plus rapprochs de lui, laissant les autres tribunes  la
bourgeoisie, ou au ngoce secondaire; quant aux jeunes gens ils taient,
pour la plupart,  cheval, et s'apprtaient  suivre les coureurs dans
le cercle intrieur; tandis que les amateurs, les membres du jockey-club
de l'le de France se tenaient sur le turf, engageant les paris avec le
laisser-aller  la prodigalit crole.

 dix heures et demie, tout Port-Louis tait au champ de Mars. Parmi les
plus jolies femmes, et dans les calches les plus lgantes, on
remarquait mademoiselle Couder, mademoiselle Cypris de Gersigny, alors
une des plus belles jeunes filles, aujourd'hui encore une des plus
belles femmes de l'le de France, et dont la magnifique chevelure noire
est devenue proverbiale, mme dans les salons parisiens; enfin, les six
demoiselles Druhn, si blondes, si blanches, si fraches, si gracieuses,
qu'on n'appelait leur voiture, o d'ordinaire elles sortaient toutes
ensemble, que la corbeille de roses.

Au reste, de son ct, la tribune du gouverneur aurait pu mriter ce
jour-l aussi le nom qu'on donnait tous les jours  la voiture des
demoiselles Druhn. Quiconque n'a pas voyag dans les colonies, et
surtout quiconque n'a pas visit l'le de France, ne peut pas se faire
une ide du charme et de la grce de toutes ces physionomies croles,
aux yeux de velours et aux cheveux de jais, au milieu desquelles
s'panouissaient, comme des fleurs du Nord, quelques ples filles de
l'Angleterre,  la peau transparente, aux cheveux ariens, au cou
doucement inclin. Aussi, aux yeux de tous les jeunes gens, les bouquets
que toutes ces belles spectatrices tenaient  la main eussent, selon
toute probabilit, t des prix bien autrement prcieux que toutes les
coupes d'Odiot, tous les fusils de Menton et tous les parapluies de
Verdier que, dans sa fastueuse gnrosit, pouvait leur offrir le
gouverneur.

Au premier rang de la tribune de lord Williams tait Sara, place entre
M. de Malmdie et ma mie Henriette: quant  Henri, il tait sur le turf,
tenant tous les paris qu'on voulait engager contre lui, et, il faut le
dire, on en engageait peu; car, outre qu'il tait excellent cuyer, et
tout  fait renomm dans les courses, il possdait en ce moment un
cheval qui passait pour le plus vite qu'on et vu dans l'le.

 onze heures la musique de la garnison, place entre les deux tribunes,
donna le signal de la premire course: c'tait, comme nous l'avons dit,
la course au cochon.

Le lecteur connat cette grotesque plaisanterie en usage dans plusieurs
villages de France: on graisse la queue d'un cochon avec du saindoux, et
les prtendants essayent les uns aprs les autres de retenir l'animal,
qu'il ne leur est permis de saisir que par ladite queue. Celui qui
l'arrte est le vainqueur. Cette course tant du domaine public, et
chacun ayant droit d'y prendre part, personne ne s'tait fait inscrire.

Deux ngres amenrent l'animal: c'tait un magnifique porc de la plus
haute taille, graiss d'avance et tout prt  entrer en lice.  sa vue,
un cri universel retentit; et, ngres, Indiens, Malais, Madcasses et
indignes, rompant la barrire respecte jusque-l, se prcipitrent
vers l'animal qui, pouvant de cette dbcle, commena  fuir.

Mais les prcautions avaient t prises pour qu'il ne pt point chapper
 ses poursuivants; la pauvre bte avait les deux pattes de devant
attaches aux deux pattes de derrire,  peu prs  la manire dont on
attache les pieds des chevaux  qui on veut faire marcher l'amble. Il en
rsulta que le cochon, ne pouvant se livrer qu' un trot trs modr,
fut bientt rejoint, et que les dsappointements commencrent.

Comme on le pense bien, les chances d'un pareil jeu ne sont pas pour
ceux qui commencent. La queue, graisse  neuf, est insaisissable, et le
cochon chappe sans peine  ses antagonistes; mais,  mesure que les
pressions successives emportent les premires couches de saindoux,
l'animal arrive tout doucement  s'apercevoir que les prtentions de
ceux qui esprent l'arrter ne sont pas si ridicules qu'il l'avait cru
d'abord. Alors ses grognements commencent, entremls de cris aigus. De
temps en temps mme, quand l'attaque est trop vive, il se retourne
contre ses ennemis les plus acharns, qui, selon le degr de courage
qu'ils ont reu de la nature, poursuivent leur projet ou y renoncent.
Enfin, vient le moment o la queue, prive de tout charlatanisme, et
rduite  sa propre substance, ne glisse plus qu'avec peine, et finit
enfin par trahir son propritaire, qui se dbat, grogne, crie
inutilement, et se voit par acclamation gnrale adjug  son vainqueur.

Cette fois, la course suivit sa progression ordinaire. L'infortun
cochon se dbarrassa avec la plus grande facilit de ses premiers
poursuivants, et, quoique gn par ses liens, commena  gagner du champ
sur le commun des martyrs. Mais une douzaine des meilleurs et des plus
vigoureux coureurs s'acharnrent  ses trousses, se succdant aprs la
queue du pauvre animal avec une rapidit qui ne lui donnait pas un
instant de relche, et qui devait lui indiquer que, quoique bravement
retard, l'instant de sa dfaite approchait. Enfin, cinq ou six de ses
antagonistes, essouffls, haletants, l'abandonnrent encore. Mais, 
mesure que le nombre des prtendants diminuait, les chances de ceux qui
tenaient bon augmentant, ceux-ci redoublrent de vigueur et d'adresse,
encourags qu'ils taient, d'ailleurs, par les cris des spectateurs.

Au nombre des prtendants, et parmi ceux qui paraissaient rsolus 
pousser l'aventure jusqu'au bout, se trouvaient deux de nos anciennes
connaissances. C'taient Antonio le Malais, et Miko-Miko le Chinois.
Tous deux suivaient le cochon depuis le point de dpart, et ne l'avaient
pas quitt une minute: plus de cent fois dj la queue leur avait gliss
dans la main; mais,  chaque fois, ils avaient senti le progrs qu'ils
faisaient; et ces tentatives infructueuses, loin de les dcourager, les
avaient enflamms d'un nouveau courage. Enfin, aprs avoir lass tous
leurs concurrents, ils arrivrent  n'tre plus qu'eux deux. Ce fut
alors que la lutte devint vritablement intressante et que les paris
s'tablirent srieusement.

La course dura encore dix minutes,  peu prs; de sorte que, aprs avoir
fait le tour presque entier du champ de Mars, le cochon en tait revenu
 ce qu'on appelle, en terme de chasse, son lancer, hurlant, grognant,
se retournant, sans que cette hroque dfense part intimider le moins
du monde ses deux ennemis, qui alternaient  sa queue avec une
rgularit digne des bergers de Virgile. Enfin, un instant, Antonio
arrta le fuyard, et l'on crut Antonio vainqueur. Mais l'animal,
rassemblant toute sa force, donna une si vigoureuse secousse, que, pour
la centime fois, la queue glissa encore entre les mains du Malais;
Miko-Miko, qui tait aux aguets, s'en saisit aussitt, et toutes les
chances qu'avait paru avoir Antonio tournrent en sa faveur. On le vit
alors, digne des esprances qu'avait mises en lui une partie des
spectateurs, se cramponner des deux mains, se raidir, se laisser
traner, en ragissant de toutes ses forces, suivi par le Malais, qui
secouait la tte en signe qu'il regardait la partie comme perdue, mais
qui en tout cas, se tenait prt  lui succder, ctoyant le cochon,
laissant pendre ses longs bras et frottant, presque sans avoir besoin de
se baisser, ses mains contre le sable, afin de leur donner plus de
tnacit. Malheureusement, une si honorable opinitret parut bientt
inutile. Miko-Miko semblait sur le point de remporter le prix. Aprs
avoir tran pendant l'espace de dix pas le Chinois  sa suite, le
cochon paraissait s'avouer vaincu et venait de s'arrter, tirant en
avant, mais retenu par une force gale qui tirait en arrire. Or, comme
deux forces gales se neutralisent, le cochon et le Chinois restrent un
instant immobiles, faisant, chacun de son ct, de visibles et violents
efforts, l'un pour continuer d'avancer, l'autre pour demeurer en place,
le tout aux grands applaudissements de la multitude. Cela durait ainsi
depuis quelques secondes, et tout faisait penser que cela durerait le
temps voulu, quand, tout  coup, on vit les deux antagonistes se sparer
violemment. L'animal alla rouler en avant, Miko-Miko alla rouler en
arrire, accomplissant tous les deux le mme mouvement, avec cette seule
diffrence que l'un roulait sur le ventre, et que l'autre roulait sur le
dos. Aussitt, Antonio s'lana joyeux, et aux cris d'encouragement de
tous ceux qui avaient intrt  ce qu'il gagnt, certain, cette fois, de
la victoire. Mais sa joie ne fut pas longue, et son dsappointement fut
cruel. Au moment de saisir l'animal par le membre dsign sur le
programme il le chercha vainement. Le malheureux cochon n'avait plus de
queue: la queue tait reste aux mains de Miko-Miko, qui se relevait
triomphant, montrant son trophe et en appelant  l'impartialit du
public.

Le cas tait nouveau. On s'en rapporta  la conscience des juges, qui
dlibrrent un instant et dclarrent,  la majorit de trois voix
contre deux, que, attendu que Miko-Miko et incontestablement arrt
l'animal, si l'animal n'et prfr se sparer de sa queue, Miko-Miko
devait tre considr comme vainqueur.

En consquence, le nom de Miko-Miko fut proclam, et l'autorisation lui
fut donne de s'emparer du prix qui lui appartenait. Ce  quoi le
Chinois, qui avait compris par signe, rpondit en saisissant sa
proprit par les pattes de derrire et en faisant marcher le cochon
devant lui comme on pousse une brouette.

Quant  Antonio, il se retira, en grommelant, dans la foule, qui lui
fit, avec cet instinct de justice qui la caractrise, l'accueil
honorable que la foule fait d'habitude aux grandes infortunes.

Il y eut alors parmi les spectateurs, comme cela arrive toujours  la
fin d'un spectacle quelconque qui a tenu les assistants attentifs, une
grande rumeur et un grand mouvement; mais l'un et l'autre se calmrent
bientt,  cette annonce que la course aux sacs allait commencer, et
chacun reprit sa place, trop content du premier spectacle qui venait
d'avoir lieu pour risquer de rien perdre du second.

La distance  parcourir par les concurrents tait depuis le mille
Dreaper jusqu' la tribune du gouverneur, c'est--dire  peu prs cent
cinquante pas. Au signal donn, les coureurs, au nombre de cinquante,
sortirent, en sautillant d'une case leve pour leur servir de retraite,
et vinrent se ranger sur une seule ligne.

Que l'on ne s'tonne pas du nombre considrable de concurrents qui se
prsentaient pour cette course: le prix tait, comme nous l'avons dit,
un magnifique parapluie, et un parapluie, aux colonies, et surtout 
l'le de France, a toujours t l'objet de l'ambition des ngres. D'o
leur vient cette ide, parvenue chez eux  l'tat de monomanie? Je n'en
sais rien, et de plus savants que moi ont fait l-dessus de profondes et
infructueuses recherches. C'est un fait que nous consignons purement et
simplement, sans en tablir la cause. Le gouverneur avait donc t
parfaitement conseill, lorsqu'il avait choisi ce meuble comme prix de
la course aux sacs.

Il n'y a aucun de nos lecteurs qui n'ait vu, au moins une fois dans sa
vie, une course pareille: chacun des prtendants au prix est embot
dans un sac, dont l'orifice se ferme  son cou et qui lui enveloppe bras
et jambes. L, il ne s'agit plus de courir, mais de sauter; or, ce genre
de course, ordinairement fort grotesque, le devenait encore davantage en
cette circonstance, car sa bouffonnerie s'augmentait des tranges ttes
qui surmontaient ces sacs et qui prsentaient un curieux assortiment de
couleurs diffrentes, cette course, comme celle du cochon, tant
abandonne aux ngres et aux Indiens.

Au premier rang de ceux  qui de nombreuses victoires dans ce genre
avaient fait une rputation, on citait Tlmaque et Bijou, qui, ayant
hrit des haines des maisons auxquelles ils appartenaient, se
rencontraient rarement sans changer quelques injures, injures qui,
souvent mme, disons-le  la gloire de leur courage, dgnraient en
vigoureuses gourmades; mais, cette fois, comme les mains n'taient pas
libres et que les pieds taient prisonniers ils se contentaient de se
faire de gros yeux blancs, spars qu'ils taient, d'ailleurs, par trois
ou quatre de leurs camarades. Au moment de partir, un cinquante et
unime concurrent sortit  son tour, en sautillant, de la cabane, et
vint se joindre  la bande: c'tait le vaincu de la course prcdente,
Antonio le Malais.

Au signal donn, tous partirent comme une bande de kangourous, sautant
de la faon la plus grotesque, se heurtant, se culbutant, roulant, se
relevant, se heurtant de nouveau et retombant encore. Pendant les
soixante premiers pas, il fut impossible de rien prjuger sur le futur
vainqueur: une douzaine de coureurs se suivaient encore de si prs, et
les chutes taient si inattendues et changeaient tellement la face des
choses, que, comme s'ils eussent t sur le chemin du paradis, en un
instant, les premiers se trouvaient tre les derniers; et les derniers
les premiers. Cependant, il faut le dire, parmi les plus expriments,
et presque constamment  la tte des autres, on remarquait Tlmaque,
Bijou et Antonio.  cent pas du point de dpart, ils restaient seuls, et
toute la question allait videmment se dbattre entre eux trois.

Antonio, avec sa finesse habituelle, avait promptement reconnu, aux
regards furieux qu'ils se lanaient, la haine que Bijou et Tlmaque
nourrissaient l'un pour l'autre, et il avait compt sur cette haine
rivale autant pour le moins, que sur sa lgret personnelle. Aussi,
comme le hasard avait fait qu'il se trouvait plac entre eux deux, et
que, par consquent, il les sparait, le rus Malais avait profit d'une
de ces nombreuses chutes qu'il avait faites pour prendre un des cts et
laisser les deux antagonistes en voisinage l'un de l'autre. Ce qu'il
avait prvu arriva:  peine Bijou et Tlmaque eurent-ils vu disparatre
l'obstacle qui les sparait, qu'ils se rapprochrent incontinent, se
faisant des yeux de plus en plus terribles, grinant des dents comme des
singes qui se disputent une noix, et commenant  mler des paroles
amres  cette pantomime menaante: heureusement, contenus qu'ils
taient chacun dans son sac, ils ne pouvaient passer des paroles aux
actions. Mais il tait facile de voir,  l'agitation de la toile, que
leurs mains prouvaient de vives dmangeaisons de venger les injures que
se disaient leurs bouches. Aussi, emports par leur haine mutuelle,
s'taient-ils rapprochs au point de se ctoyer, de sorte qu' chaque
bond ils se coudoyaient, s'injuriant plus fort et se promettant bien
que, ds qu'ils seraient sortis de leurs fourreaux, une rencontre aurait
lieu entre eux, bien autrement acharne que toutes les rencontres
prcdentes; pendant ce temps, Antonio gagnait du terrain.

 la vue du Malais, qui avait pris cinq ou six pas d'avance sur eux, il
y eut cependant entre les deux ngres une trve d'un instant: tous deux
essayrent, par des bonds plus gigantesques qu'ils n'en avaient encore
fait, de regagner l'avantage perdu, et tous deux effectivement, le
regagnaient visiblement, et surtout Tlmaque, lorsqu'une nouvelle chute
amena encore pour Tlmaque une nouvelle chance. Antonio tomba, et, si
vite que se ft relev le Malais, Tlmaque se trouva le premier.

La chose tait d'autant plus grave, que l'on n'tait plus qu' une
dizaine de pas du but: aussi Bijou poussa-t-il un vritable rugissement,
et, par un effort dsespr, se rapprocha-t-il de son rival; mais
Tlmaque n'tait pas homme  se laisser dpasser. Aussi continua-t-il
de bondir avec une lasticit croissante; si bien que chacun jurait dj
que c'tait  lui qu'appartenait le parapluie. Mais l'homme propose et
Dieu dispose. Tlmaque fit un faux pas, chancela un instant au milieu
des cris de la multitude, et tomba; mais, en tombant, fidle  sa haine,
il dirigea sa chute de manire  barrer le chemin  Bijou. Bijou,
emport par sa course, ne put se dranger, heurta Tlmaque et roula 
son tour sur la poussire.

Alors une mme ide leur vint  tous deux en mme temps: c'est que,
plutt que de laisser triompher un rival, mieux valait que ce ft un
tiers qui obtnt le prix. Aussi, au grand tonnement des spectateurs,
les deux sacs, au lieu de se relever et de continuer leur course vers le
but indiqu, furent-ils  peine sur leurs pieds, qu'ils se rurent l'un
contre l'autre, se gourmant autant que le leur permettait la prison de
toile dans laquelle ils taient renferms; employant la tte,  la
manire des Bretons, et laissant Antonio continuer tranquillement sa
course, libre de tout empchement et dbarrass de tout rival; tandis
que, se roulant l'un sur l'autre,  dfaut des pieds et des mains, dont
la disposition leur tait interdite, ils se mordaient  belles dents.

Pendant ce temps, Antonio, triomphant, arrivait au but et gagnait le
parapluie, qui lui fut remis incontinent et qu'il dploya aussitt aux
applaudissements de tous les assistants, plus ou moins ngres, qui
enviaient le bonheur de celui qui tait assez heureux pour possder un
pareil trsor.

On spara Bijou et Tlmaque qui, pendant ce temps, avaient continu de
se dvorer  belles dents. Bijou en fut quitte pour une portion du nez,
et Tlmaque pour une partie de l'oreille.

C'tait le tour des poneys: une trentaine de petits chevaux, tous
originaires de Timor et de Pgu, sortirent de l'enceinte rserve,
monts par des jockeys indiens, madcasses ou malais. Leur apparition
fut salue par une rumeur universelle, car cette course est encore une
de celles qui rcrent le plus la population noire de l'le. En effet,
ces petits chevaux,  demi sauvages et presque indompts offrent dans
leur indpendance beaucoup plus d'inattendu que les chevaux ordinaires.
Aussi mille cris partaient-ils  la fois, encourageant les jockeys
basans, sous lesquels bondissait ce troupeau de dmons qu'il fallait
toute la force et toute l'habilet de leurs cavaliers pour contenir, et
qui menaaient de ne pas attendre le signal, pour peu que le signal se
ft attendre. Le gouverneur fit donc un geste, et le signal fut donn.

Tous partirent, ou pour mieux dire, s'envolrent, car ils semblaient
bien plutt une bande d'oiseaux rasant le sol qu'un troupeau de
quadrupdes touchant la terre. Mais  peine furent-ils arrivs en face
du tombeau Malartic, que, selon leur habitude, ils commencrent 
bolter, comme on dit en terme de course, c'est--dire que la moiti
d'entre eux se droba dans les bois noirs, emportant les cavaliers,
malgr les efforts de ceux-ci pour les maintenir dans le champ de Mars.
Au pont, le tiers de ceux qui restaient disparut; si bien qu'en
approchant du mille Dreaper, on n'en comptait plus que sept ou huit;
encore deux ou trois, dbarrasss de leurs jockeys, couraient-ils sans
cavalier.

La course se composait de deux tours; ils passrent donc devant le but
sans s'arrter, pareils  un tourbillon emport par le vent; puis, au
tournant, ils disparurent. Alors on entendit de grands cris, puis des
rires, puis plus rien, et l'on attendit vainement. Le reste des chevaux
s'tait drob, il n'en restait plus un seul en ligne; tous avaient
disparu: les uns dans les bois du Chteau-d'Eau, les autres aux
ruisseaux de l'enfoncement, les autres au pont. Dix minutes se passrent
ainsi.

Puis, tout  coup,  la pente montante, on vit reparatre un cheval sans
cavalier; celui-l tait entr dans la ville, avait tourn devant
l'glise et tait revenu par une des rues aboutissant au champ de Mars;
et il continuait sa course, sans tre guid,  son caprice, par
instinct, tandis que, peu  peu et derrire lui, on voyait poindre les
autres revenant de tous cts, mais revenant trop tard; en un clin
d'oeil le premier qui avait reparu franchit la distance qui le sparait
du but, le dpassa d'une cinquantaine de pas, puis s'arrta de lui-mme,
comme s'il et compris qu'il avait gagn.

Le prix, comme nous l'avons dit, tait un beau fusil de Menton, lequel
fut remis au propritaire de l'intelligent animal. C'tait un colon
nomm M. Saunders.

Pendant ce temps, les autres arrivaient de tous cts, pareils  des
pigeons effarouchs par un pervier, et qui partis en bande, reviennent
un  un au colombier.

Il y en eut sept ou huit qui se perdirent et qu'on ne retrouva que le
lendemain ou le surlendemain.

C'tait le tour de la vritable course: aussi y eut-il une trve d'une
demi-heure; on distribua les programmes, et pendant ce temps, les paris
s'tablirent.

Au nombre des parieurs les plus acharns tait le capitaine Van den
Broek; en descendant de son btiment, il avait t droit chez Vigier, le
premier orfvre de la ville renomm pour son auvergnate probit, et il
avait chang contre des bank-notes et de l'or, pour une centaine de
mille francs de diamants; aussi faisait-il face aux plus hardis
sportsmen, tenant tout, et, ce qui tait le plus tonnant, tenant tout
sur un cheval dont le nom tait inconnu dans l'le, et qui s'appelait
_Antrim_.

Il y avait quatre chevaux inscrits:

_Restauration_, au colonel Dreaper;
_Virginie_,  M. Rondeau de Courcy;
_Gester_,  M. Henri de Malmdie;
et _Antrim_,  M.**, le nom tait remplac par deux toiles.

Le plus fort des paris s'tait port sur _Gester_ et sur _Restauration_,
qui, aux courses de l'anne prcdente, avaient eu les honneurs de la
journe. Cette fois, on comptait encore plus sur eux, monts qu'ils
taient par leurs matres, excellents cavaliers tous deux; quant 
_Virginie_, c'tait la premire fois qu'elle courait.

Cependant, et malgr l'avis charitable qu'on lui avait donn qu'il
agissait en vritable fou, le capitaine Van den Broek continuait 
parier pour _Antrim_, ce qui ne laissait pas que d'exciter la curiosit
 l'endroit de ce cheval et de ce matre inconnus. Comme les chevaux
taient monts par leurs propritaires, les cavaliers ne devaient point
tre pess; on ne s'tonna donc point de ne voir sous la tente ni
_Antrim_ ni le gentilhomme qui se cachait sous le signe hiroglyphique
qui remplaait son nom, et chacun pensait que, au moment du dpart, il
apparatrait tout  coup et viendrait prendre place dans les rangs de
ses rivaux. En effet, au moment o les chevaux et les cavaliers
sortirent de l'enceinte, on vit accourir du ct du camp malabar celui
qui, depuis que les programmes avaient t distribus, tait l'objet de
la curiosit gnrale; mais son aspect au lieu de fixer les
incertitudes, ne fit que les augmenter: il tait vtu d'un costume
gyptien, dont on apercevait les broderies sous un burnous qui lui
cachait la moiti du visage; il montait  la manire arabe, c'est--dire
avec les triers courts, son cheval caparaonn  la turque. Au reste,
il tait, ds la premire vue, vident pour tout le monde que c'tait un
cavalier consomm. De son ct, _Antrim_, car personne,  la premire
vue, ne douta que ce ne ft le cheval engag sous ce nom qui venait de
paratre; de son ct, disons-nous, _Antrim_ parut justifier la
confiance qu'avait d'avance eue en lui le capitaine Van den Broek, tant
il paraissait fin, assoupli et identifi avec son matre.

Nul ne reconnut ni le cheval ni le cavalier; mais, comme on s'tait
inscrit chez le gouverneur, et qu'il n'y avait pas d'inconnu pour lui,
on respecta l'incognito du nouvel arrivant: une seule personne souponna
peut-tre quel tait ce cavalier, et se pencha en rougissant en avant
pour s'assurer de la vrit. Cette personne, c'tait Sara.

Les coureurs se placrent en ligne; ils taient quatre seulement, comme
nous l'avons dit, car la rputation de _Gester_ et de _Restauration_
avait cart tous les autres concurrents; chacun pensait donc que la
question allait se dbattre entre eux deux.

Comme il n'y avait qu'une course de gentlemen, les juges avaient dcid,
pour que le plaisir des spectateurs durt plus longtemps, que l'on
ferait deux tours au lieu d'un; chaque cheval avait donc  parcourir
l'espace de trois milles  peu prs, c'est--dire une lieue, ce qui
donnait d'autant plus de chances aux chevaux de fond.

Au signal donn, tous partirent: mais, comme on le sait, en pareille
circonstance, les dbuts ne laissent rien prjuger.  la moiti du
premier tour, _Virginie_, qui, nous le rptons, courait pour la
premire fois, avait gagn une avance de prs de trente pas, et tait 
peu prs ctoye par _Antrim_, tandis que _Restauration_ et _Gester_
restaient en arrire, visiblement retenus par leurs cavaliers.  la
pente montante, c'est--dire aux deux tiers du cercle  peu prs,
_Antrim_ avait gagn une demi-longueur, tandis que _Restauration_ et
_Gester_ s'taient rapprochs de dix pas; ils allaient donc repasser, et
chacun se penchait en avant, battant des mains et encourageant les
coureurs, lorsque, soit hasard, soit intention, Sara laissa tomber son
bouquet. L'inconnu le vit et, sans ralentir sa course, avec une adresse
merveilleuse, en se faisant couler sous le ventre de son cheval  la
manire des cavaliers arabes qui ramassent le djrid, il ramassa le
bouquet tomb, salua sa belle propritaire et continua son chemin, ayant
perdu  peine dix pas, qu'il ne parut pas le moins du monde se
proccuper de reprendre.

Au milieu du second tour, _Virginie_ tait rejointe par _Restauration_,
que _Gester_ suivait  une longueur, tandis qu'_Antrim_ demeurait
toujours  sept ou huit pas en arrire; mais, comme son cavalier ne le
pressait ni de la cravache ni de l'peron, on comprenait que ce petit
retard ne signifiait rien, et qu'il rattraperait la distance perdue
quand il le jugerait convenable.

Au pont, _Restauration_ rencontra un caillou et roula avec son cavalier,
qui, n'ayant point perdu les triers, voulut d'un mouvement de la main
le remettre sur pied. Le noble animal fit un effort, se releva et
retomba presque aussitt; _Restauration_ avait la jambe casse.

Les trois autres concurrents poursuivirent leur course. _Gester_ alors
tenait la tte, _Virginie_ le suivait  deux longueurs, et _Antrim_
ctoyait _Virginie_. Mais,  la pente montante, _Virginie_ commena 
perdre, tandis que _Gester_ maintenait son avantage, et qu'_Antrim_,
sans effort aucun, commenait  gagner. Arriv au mille Dreaper,
_Antrim_ n'tait plus qu' une longueur en arrire de son rival, et
Henri, se sentant gagn, commenait  fouetter _Gester_. Les vingt-cinq
mille spectateurs de cette belle course applaudissaient, faisant flotter
leurs mouchoirs, encourageant les concurrents. Alors l'inconnu se pencha
sur le cou d'_Antrim_, pronona quelques mots en arabe, et, comme si
l'intelligent animal et pu comprendre ce que lui disait son matre, il
redoubla de vitesse. On n'tait plus qu' vingt-cinq pas du but, on
tait en face de la premire tribune; _Gester_ dpassait toujours
_Antrim_ d'une tte, lorsque l'inconnu, voyant qu'il n'y avait pas de
temps  perdre, enfona ses deux perons dans le ventre de son cheval,
et, se dressant sur ses triers, en rejetant le capuchon de son bournous
en arrire.

--Monsieur Henri de Malmdie, dit-il  son concurrent, pour deux
insultes que vous m'avez faites, je ne vous en rendrai qu'une; mais
j'espre qu'elle vaudra bien les vtres.

Et levant le bras  ces mots, Georges, car c'tait lui, sangla la figure
de Henri de Malmdie d'un coup de cravache.

Puis, enfonant les perons dans le ventre d'_Antrim_, il arriva le
premier au but de deux longueurs de cheval; mais, au lieu de s'y arrter
pour rclamer le prix, il continua sa course et disparut, au milieu de
la stupfaction gnrale, dans les bois qui entourent le tombeau
Malartic.

Georges avait raison; en change des deux insultes qui lui avaient t
faites par M. de Malmdie,  quatorze ans de distance, il venait d'en
rendre une seule, mais publique, terrible, sanglante, et qui dcidait de
tout son avenir, car c'tait non seulement une provocation  un rival,
mais une dclaration de guerre  tous les blancs.

Georges se trouvait donc, par la marche irrsistible des choses, en face
de ce prjug qu'il tait venu chercher de si loin, et ils allaient
lutter corps  corps, comme deux ennemis mortels.




Chapitre XVIII--Laza


Georges, retir dans l'appartement qu'il avait fait meubler pour lui
dans l'habitation de son pre  Moka, rflchissait  la position dans
laquelle il venait de se placer, lorsqu'on lui annona qu'un ngre le
demandait. Il crut tout naturellement que c'tait quelque message de M.
Henri de Malmdie, et ordonna que l'on ft entrer le messager.

 la premire vue de celui qui le demandait, Georges reconnut qu'il
s'tait tromp; il avait un vague souvenir d'avoir rencontr cet homme
quelque part; cependant, il ne pouvait dire o.

--Vous ne me reconnaissez pas? dit le ngre.

--Non, rpondit Georges, et, cependant, nous nous sommes dj vus, n'est
ce pas?

--Deux fois, reprit le ngre.

--O cela?

--La premire  la rivire Noire, quand vous sauvtes la jeune fille; la
seconde....

--C'est juste, interrompit Georges, je me rappelle; et la seconde?...

--La seconde, interrompit  son tour le ngre; la seconde, quand vous
nous avez rendu la libert. Je me nomme Laza, et mon frre se nommait
Nazim.

--Et qu'est devenu ton frre?

--Nazim, esclave, avait voulu fuir pour retourner  Anjouan. Nazim
libre, grce  vous, est parti et doit tre,  cette heure, prs de
notre pre. Merci pour lui.

--Et, quoique libre, tu es rest, toi? demanda Georges. C'est trange.

--Vous allez comprendre cela, dit le ngre en souriant.

--Voyons, rpondit Georges, qui, malgr lui, commenait  prendre
intrt  cette conversation.

--Je suis fils de chef, reprit le ngre. Je suis de sang ml arabe et
zanguebar; je n'tais donc pas n pour tre esclave.

Georges sourit de l'orgueil du ngre, sans songer que cet orgueil tait
le frre cadet du sien.

Le ngre continua sans voir ou sans remarquer ce sourire:

--Le chef de Qurimbo m'a pris dans une guerre et m'a vendu  un
ngrier, qui m'a vendu  M. de Malmdie. J'ai offert, si l'on voulait
envoyer un esclave  Anjouan, de me racheter pour vingt livres de poudre
d'or. On n'a pas cru  la parole d'un ngre, on m'a refus. J'ai insist
quelque temps; puis... il s'est fait un changement dans ma vie et je
n'ai plus pens  partir.

--M. de Malmdie t'a trait comme tu mritais de l'tre? demanda
Georges.

--Non, ce n'est pas cela, rpondit le ngre. Trois ans aprs, mon frre
Nazim fut pris  son tour et vendu comme moi, et, par bonheur, au mme
matre que moi; mais, n'ayant pas les mmes raisons que moi pour rester
ici, il a voulu fuir. Tu sais le reste, puisque tu l'as sauv. J'aimais
mon frre comme mon enfant, et toi, continua le ngre en croisant ses
mains sur sa poitrine et en s'inclinant, je t'aime maintenant comme mon
pre. Or, voil ce qui se passe; coute, cela t'intresse comme nous.
Nous sommes ici quatre vingt mille hommes de couleur et vingt mille
blancs.

--Je les ai compts dj, dit Georges en souriant.

--Je m'en doutais, rpondit Laza. Sur ces quatre-vingt mille, vingt
mille au moins sont en tat de porter les armes; tandis que les blancs,
y compris les huit cents soldats anglais en garnison, peuvent  peine
runir quatre mille hommes.

--Je le sais encore, dit Georges.

--Eh bien, devinez-vous? demanda Laza.

--J'attends que tu t'expliques.

--Nous sommes dcids  nous dbarrasser des blancs. Nous avons, Dieu
merci! assez souffert pour avoir le droit de nous venger.

--Eh bien? demanda Georges.

--Eh bien, nous sommes prts, rpondit Laza.

--Qui vous arrte, alors, et pourquoi ne vous vengez-vous pas?

--Il nous manque un chef, ou plutt on nous en proposa deux: mais ni
l'un ni l'autre de ces hommes ne conviennent  une pareille entreprise.

--Et quels sont-ils?

--L'un est Antonio le Malais.

Georges laissa errer sur ses lvres un sourire de mpris.

--Et l'autre? demanda-t-il.

--L'autre, c'est moi, rpondit Laza.

Georges regarda en face cet homme, qui donnait aux blancs cet exemple
trange de modestie, de reconnatre qu'il n'tait pas digne du rang
auquel il tait appel.

--L'autre, c'est toi?... reprit le jeune homme.

--Oui, rpondit le ngre, mais il ne faut pas deux chefs pour une
pareille entreprise; il en faut un seul.

--Ah! ah! fit Georges qui crut comprendre que Laza ambitionnait le
suprme commandement.

--Il en faut un seul, suprme, absolu, et dont la supriorit ne puisse
tre discute.

--Mais o trouver cet homme? demanda Georges.

--Il est trouv, rpondit Laza en regardant fixement le jeune multre;
seulement, acceptera-t-il?

--Il risque sa tte, dit Georges.

--Et nous, ne risquons-nous rien? demanda Laza.

--Mais quelle garantie lui donnerez-vous?

--La mme qu'il nous offrira, un pass de perscution et d'esclavage, un
avenir de vengeance et de libert.

--Et quel plan avez-vous conu?

--Demain, aprs la fte du Yams, quand les blancs, fatigus des
plaisirs de la journe, se seront retirs aprs avoir vu brler le
gouhn, les Lascars resteront seuls sur les bords de la rivire des
Lataniers; alors, de tous cts arriveront Africains, Malais,
Madcasses, Malabars, Indiens tous ceux qui sont entrs dans la
conspiration; enfin l, ils liront un chef, et ce chef les dirigera. Eh
bien, dites un mot, et ce chef ce sera vous.

--Et qui t'a charg de me faire cette proposition? demanda Georges.

Laza sourit ddaigneusement.

--Personne, dit-il.

--Alors, l'ide vient de toi?

--Oui.

--Et qui te l'a inspire?

--Vous-mme.

--Comment, moi-mme?

--Vous ne pouvez arriver  ce que vous dsirez que par nous.

--Et qui t'a dit que je dsirais quelque chose?

--Vous dsirez pouser la rose de la rivire Noire et vous hassez M.
Henri de Malmdie! Vous dsirez possder l'une, vous voulez vous venger
de l'autre! Nous seuls pouvons vous en offrir les moyens; car on ne
consentira pas  vous donner l'une pour femme, et l'on ne permettra pas
 l'autre de devenir votre adversaire.

--Et qui t'a dit que j'aimais Sara?

--Je l'ai vu.

--Tu te trompes.

Laza secoua tristement la tte.

--Les yeux de la tte se trompent quelquefois, dit-il; ceux du coeur,
jamais.

--Serais-tu mon rival? demanda Georges avec un sourire ddaigneux.

--Il n'y a de rival que celui qui a l'espoir d'tre aim, rpondit le
ngre en soupirant, et la rose de la rivire Noire n'aimera jamais le
lion d'Anjouan.

--Alors tu n'es pas jaloux?

--Vous lui avez sauv la vie, et sa vie vous appartient, c'est trop
juste; moi, je n'ai pas mme eu le bonheur de mourir pour elle, et
cependant, ajouta le ngre en regardant Georges fixement, croyez-vous
que j'aie fait ce qu'il fallait pour cela?

--Oui, oui, murmura Georges oui, tu es brave; mais les autres, puis-je
compter sur eux?

--Je ne puis rpondre que de moi, dit Laza, et j'en rponds; donc, tout
ce que l'on peut faire avec un homme courageux, fidle et dvou, tu le
feras avec moi.

--Tu m'obiras le premier?

--En toutes choses.

--Mme en ce qui regardera?...

Georges s'interrompit en regardant Laza.

--Mme en ce qui regardera la rose de la rivire Noire, dit le ngre
continuant la pense du jeune homme.

--Mais d'o te vient ce dvouement pour moi?

--Le cerf d'Anjouan allait mourir sous les coups de ses bourreaux, et tu
as rachet sa vie. Le lion d'Anjouan tait dans les chanes, et tu lui
as rendu la libert. Le lion est non seulement le plus fort, mais encore
le plus gnreux de tous les animaux; et c'est parce qu'il est fort et
gnreux, continua le ngre en croisant les bras et en relevant
orgueilleusement la tte, qu'on a appel Laza le lion d'Anjouan.

--C'est bien, dit Georges en tendant la main au ngre. Je demande un
jour pour me dcider.

--Et quelle chose amnera votre acceptation ou votre refus?

--J'ai insult aujourd'hui grivement, publiquement, mortellement, M. de
Malmdie.

--Je le sais, j'tais l, dit le ngre.

--Si M. de Malmdie se bat avec moi, je n'ai rien  dire.

--Et s'il refuse de se battre?... demanda en souriant Laza.

--Alors je suis  vous; car, comme on le sait brave, comme il a dj eu
avec les blancs deux duels, dans l'un desquels il a tu son adversaire,
il aura ajout une troisime insulte aux deux insultes qu'il m'a dj
faites, et alors la mesure sera comble.

--Alors, tu es notre chef, dit Laza; le blanc ne se battra pas avec le
multre.

Georges frona le sourcil, car il avait dj eu cette ide. Mais aussi,
comment le blanc garderait-il le stigmate de honte que le multre lui
avait imprim sur le visage?

En ce moment, Tlmaque entra, les mains sur son oreille dont Bijou,
comme nous l'avons dit, avait enlev une partie.

--Matre, dit-il, le capitaine hollandais voudrait parler  li.

--Le capitaine Van den Broek? demanda Georges.

--Oui.

--C'est bien, dit Georges.

Puis, se tournant vers Laza:

--Attends-moi ici, dit-il, je reviens; ma rponse sera probablement plus
prompte que je ne l'esprais.

Georges sortit de la chambre o tait Laza et entra, les bras ouverts,
dans celle o tait le capitaine.

--Eh bien, frre, dit le capitaine, tu m'avais donc reconnu?

--Oui, Jacques, et je suis heureux de t'embrasser, surtout en ce moment.

--Il ne s'en est pas fallu de beaucoup que tu n'eusses pas eu ce plaisir
 ce voyage-ci.

--Comment?...

--Je devrais tre parti.

--Pourquoi?

--Le gouverneur m'a l'air d'un vieux renard de mer.

--Dis un loup, dis un tigre de mer, Jacques; le gouverneur est le fameux
commodore Williams Murrey, l'ancien capitaine du _Leycester_.

--Du _Leycester_! j'aurais d m'en douter; alors nous avions un vieux
compte  rgler ensemble, et je comprends tout.

--Qu'est-il donc arriv?

--Il est arriv que le gouverneur, aprs les courses, est venu
gracieusement  moi et m'a dit: Capitaine Van den Broek, vous avez une
bien belle golette! Jusque-l, il n'y avait rien  dire; mais il
ajouta: Est-ce que demain je pourrais avoir l'honneur de la visiter?

--Il se doute de quelque chose.

--Oui, et moi, qui, comme un niais, ne me doutais de rien, j'ai fait la
roue et je l'ai invit  venir djeuner  bord, ce qu'il a accept.

--Eh bien?

--Eh bien, en revenant tout ordonner pour le susdit djeuner, je me suis
aperu que, de la montagne de la Dcouverte, on faisait des signaux en
mer. Alors j'ai commenc  comprendre que les signaux pourraient bien
tre faits en mon honneur. Je suis donc mont sur la montagne, et, ma
lunette  la main, j'ai inspect l'horizon; en cinq minutes, j'ai t
fix; il y avait  une vingtaine de milles un btiment qui rpondait 
ces signaux.

--C'tait le _Leycester_?

--Justement; on veut me bloquer; mais, tu comprends Jacques n'est pas
venu au monde hier: le vent est au sud-est, de sorte que le btiment ne
peut rentrer  Port-Louis qu'en courant des bordes. Or,  ce mtier-l,
il lui faut une douzaine d'heures au moins pour tre  l'le des
Tonneliers; moi, pendant ce temps, je file et je viens te chercher pour
filer avec moi.

--Moi? et quelle raison ai-je de partir?

--Ah! c'est juste, je ne t'ai rien dit encore. Ah ! quelle diable
d'ide as-tu donc eue de couper la figure de ce joli garon d'un coup de
cravache? Ce n'est pas poli, cela.

--Cet homme, ne sais-tu donc pas qui il est?

--Si fait, puisque je pariais mille louis contre lui.  propos, _Antrim_
est un fier cheval, et tu lui feras bien des compliments de ma part.

--Eh bien, tu ne te rappelles pas que ce mme Henri de Malmdie, il y a
quatorze ans, le jour du combat?...

--Aprs?

Georges releva ses cheveux et montra  son frre la cicatrice de son
front.

--Ah! oui, c'est vrai, s'cria Jacques; mille tonnerres! tu as de la
rancune; j'avais oubli toute cette histoire. Mais d'ailleurs, autant
que je puis me rappeler, cette petite gentillesse de sa part lui a valu
de la mienne un coup de poing qui compensait bien son coup de sabre.

--Oui, et j'avais oubli cette premire insulte, ou plutt j'tais prt
 la lui pardonner, lorsqu'il m'en a fait une seconde.

--Laquelle?

--Il m'a refus la main de sa cousine.

--Oh! tu es adorable, toi, ma parole d'honneur! Voil un pre et un fils
qui lvent une hritire comme une caille en mue, pour la plumer  leur
aise par un bon mariage, et, quand la caille est grasse  point, arrive
un braconnier qui veut la prendre pour lui. Allons donc! est-ce qu'ils
pourraient faire autrement que de te la refuser? Sans compter mon cher,
que nous sommes des multres, pas autre chose.

--Aussi, n'est-ce point ce refus que j'ai regard comme une injure;
mais, dans la discussion, il a lev une baguette sur moi.

--Ah! dans ce cas, il a eu tort. Alors tu l'as assomm?

--Non, dit Georges en riant des moyens de conciliation qui se
prsentaient toujours, en pareille circonstance,  l'esprit de son
frre; non, je lui ai demand satisfaction.

--Et il a refus? C'est juste, nous sommes des multres. Nous battons
quelquefois les blancs, c'est vrai; mais les blancs ne se battent pas
avec nous, fi donc!

--Et lors je lui ai promis, moi, que je le forcerais bien  se battre.

--Et c'est pour cela que tu lui as envoy en pleine course, coram
populo, comme nous disions au collge Napolon, un coup de cravache 
travers la figure. Ce n'tait pas mal imagin; et le moyen a, ma foi,
manqu de russir.

--A manqu?... Que veux-tu dire?

--Je veux dire que, effectivement, la premire ide de M. de Malmdie
avait t de se battre; mais personne n'a voulu lui servir de tmoin, et
ses amis lui ont dclar qu'un pareil duel tait impossible.

--Alors il gardera le coup de cravache que je lui ai donn; il est
libre.

--Oui; mais on te garde autre chose,  toi.

--Et que me garde-t-on? demanda Georges en fronant le sourcil.

--Comme, malgr tout ce qu'on pouvait lui dire, l'entt voulait
absolument se battre, il a fallu, pour le faire renoncer  ce duel,
qu'on lui promt une chose.

--Et quelle chose lui a-t-on promise?

--Qu'un de ces soirs, pendant que tu serais  la ville, on
s'embusquerait  huit ou dix sur la route de Moka; qu'on te surprendrait
au moment o tu t'y attendrais le moins, qu'on te coucherait sur une
chelle, et qu'on te donnerait vingt-cinq coups de fouet.

--Les misrables! Mais c'est le supplice des ngres!

--Eh bien, que sommes-nous donc, nous autres multres? Des ngres
blancs, pas autre chose.

--Ils lui ont promis cela? rpta Georges.

--Formellement.

--Tu en es sr?

--J'y tais. On me prenait pour un brave Hollandais, pour un pur sang;
on ne se dfiait pas de moi.

--C'est bien! dit Georges; mon parti est pris.

--Tu pars avec moi?

--Je reste.

--coute, dit Jacques en posant la main sur l'paule de Georges;
crois-moi, frre, suis le conseil d'un vieux philosophe: ne reste pas,
suis-moi.

--Impossible! j'aurais l'air de fuir; d'ailleurs, j'aime Sara.

--Tu aimes Sara?... Qu'est-ce que cela veut dire: J'aime Sara?

--Cela veut dire qu'il faut que je possde cette femme, ou que je meure.

--coute, Georges, moi, je ne comprends pas toutes ces subtilits. Il
est vrai que je n'ai jamais t amoureux que de mes passagres, qui en
valent bien d'autres, crois-moi; et, quand tu en auras tt, tu
troqueras, vois-tu, quatre femmes blanches pour une femme des les
Comores, par exemple. J'en ai six dans ce moment-ci entre lesquelles je
te donne le choix.

--Merci, Jacques. Je te le dis encore, je ne puis pas quitter l'le de
France.

--Et moi, je te rpte que tu as tort. L'occasion est belle, tu ne la
retrouveras pas. Je pars cette nuit,  une heure, sans tambour ni
trompette; viens avec moi, et, demain, nous serons  vingt-cinq lieues
d'ici, et nous nous moquerons de tous les blancs de Maurice; sans
compter que, si nous en attrapons quelques-uns, nous pourrons leur faire
administrer, par quatre de mes matelots, la gratification qu'ils te
rservaient.

--Merci, frre, rpta Georges; c'est impossible!

--Alors, c'est bien; tu es un homme, et, quand un homme dit: C'est
impossible, c'est qu'effectivement c'est impossible. Je partirai donc
sans toi.

--Oui, pars; mais ne t'loigne pas trop, et tu verras quelque chose 
quoi tu ne t'attends pas.

--Et que verrai-je? Une clipse de lune?...

--Tu verras s'allumer, de la passe Descorne au morne Brabant, et de Port
Louis  Mahebourg, un volcan qui vaudra bien celui de l'le Bourbon.

--Ah! ah! ceci est autre chose; tu as des ides pyrotechniques,  ce
qu'il parat? Voyons, explique-moi un peu cela.

--J'ai que, dans huit jours, ces blancs qui me menacent et me mprisent,
ces blancs qui veulent me fouetter comme un ngre marron, ces blancs
seront  mes pieds. Voil tout.

--Une petite rvolte.... Je comprends, dit Jacques. Ce serait possible,
s'il y avait dans l'le seulement deux mille hommes comme mes cent
cinquante Lascars. Je dis Lascars par habitude; car, Dieu merci! il n'y
en a pas un qui appartienne  cette misrable race: ce sont tous de bons
Bretons, de braves Amricains, de vrais Hollandais, de purs Espagnols,
ce qu'il y a de mieux dans les quatre nations. Mais, toi, qu'auras-tu
pour soutenir ta rvolte?

--Dix mille esclaves qui sont las d'obir et qui veulent commander 
leur tour.

--Des ngres? Peuh!... fit Jacques avanant ddaigneusement la lvre
infrieure. coute, Georges; moi, je les connais bien, j'en vends: a
supporte bien la chaleur, a vit avec une banane, c'est dur au travail,
a a des qualits, enfin, je ne veux pas dprcier ma marchandise; mais
cela fait de pauvres soldats, vois-tu. Tiens, pas plus tard
qu'aujourd'hui, aux courses, le gouverneur me demandait mon avis sur les
ngres.

--Comment cela?

--Oui, il me disait: Capitaine Van den Broek, vous qui avez beaucoup
voyag et qui me paraissez un excellent observateur, si vous tiez
gouverneur de quelque le, et qu'il y et une rvolte de ngres, que
feriez vous?

--Et qu'as-tu rpondu?

--Moi, j'ai rpondu: Milord, je dfoncerais dans les rues par
lesquelles ils doivent passer une centaine de barriques d'arack, et
j'irais me coucher, ma clef  ma porte.

Georges se mordit les lvres jusqu'au sang.

--Ainsi donc, pour la troisime fois, je te le rpte, frre: viens avec
moi; c'est ce que tu as de mieux  faire.

--Et moi, pour la troisime fois, frre, je te rponds: impossible.

--Alors tout est dit; embrasse-moi, Georges.

--Adieu Jacques!

--Adieu frre! Mais, crois-moi, ne te fie pas aux ngres.

--Ainsi, tu pars?

--Pardieu! oui. Oh! je ne suis pas fier, moi, et je sais fuir, dans
l'occasion, en pleine mer, tant que le _Leycester_ voudra; qu'il vienne
m'offrir une partie de quilles, et il verra si je boude; mais, dans le
port, sous le feu du fort Blanc et de la redoute La Bourdonnaie, merci!
Ainsi, une dernire fois, tu refuses?

--Je refuse.

--Adieu!

--Adieu!

Les jeunes gens s'embrassrent une dernire fois; Jacques entra chez son
pre, qui, ignorant tout ce qui tait arriv, dormait tranquillement.

Quant  Georges, il passa dans la chambre o l'attendait Laza.

--Eh bien? demanda le ngre.

--Eh bien, dit Georges, dis aux rvolts qu'ils ont un chef.

Le ngre croisa ses mains sur sa poitrine, et, sans demander autre
chose, s'inclina profondment et sortit.




Chapitre XIX--Le Yams


Les courses, comme nous l'avons dit, n'taient qu'un pisode des ftes
du second jour; aussi, les courses finies, et vers les trois heures de
l'aprs-midi, toute la population bariole qui couvrait la petite
montagne s'achemina vers la plaine Verte, tandis que les lgants et les
lgantes qui avaient assist au sport, tant en voiture qu' cheval,
rentraient dner chez eux, pour en ressortir aussitt aprs le repas, et
aller assister aux exercices des Lascars.

Ces exercices consistent en une gymnastique symbolique se composant de
courses, de danses et de luttes, accompagnes de chants discordants et
de musique barbare auxquels se mlent, dans la foule, les clameurs des
ngres industriels qui trafiquent pour leur compte ou pour celui de leur
matre, et qui vont criant, les uns: Bananes! bananes! Les autres:
Cannes! cannes! Ceux-ci: Caill! caill! bon lait caill! Ceux-l:
Kalou! kalou! bon kalou!

Ces exercices durent jusqu' six heures du soir,  peu prs; puis,  six
heures du soir, la petite procession, ainsi appele pour la distinguer
de la grande procession du lendemain, commence.

Alors, entre deux haies de spectateurs, les Lascars s'avancent, les uns
 moiti cachs sous des espces de petites pagodes pointues, faites
comme le grand gouhn, et qu'ils appellent _adors_; les autres, arms
de btons et de sabres mousss; d'autres, enfin,  moiti nus, sous des
vtements dchirs. Puis,  un certain signe, tous s'lancent; ceux qui
portent les _adors_ se mettent  tourner sur eux-mmes en dansant;
ceux qui portent les sabres et les btons commencent  combattre en
voltigeant les uns autour des autres, portant et parant les coups avec
une adresse, merveilleuse; enfin, les derniers se frappent la poitrine
et se roulent  terre avec l'apparence du dsespoir, tous criant  la
fois ou tour  tour: Yams! Yamli! O Hosen! O Ali!

Pendant qu'ils se livrent  cette gymnastique religieuse, quelques-uns
d'entre eux s'en vont offrant  tout venant du riz bouilli et des
plantes aromatiques.

Cette promenade dure jusqu' minuit; puis,  minuit, ils rentrent au
camp malabar dans le mme ordre qu'ils en sont sortis, pour n'en plus
sortir que le lendemain  la mme heure.

Mais, le lendemain, la scne changea et s'agrandit. Aprs avoir fait
dans la ville la mme promenade que la veille, les Lascars,  la nuit
venue, rentrrent au camp, mais pour aller chercher le gouhn, rsultat
de la runion des deux bandes. Il tait cette anne plus grand et plus
splendide que tous les prcdents. Couvert des papiers les plus riches,
les plus clatants et les plus disparates, clair au dedans par de
grandes masses de feu, au dehors par des lanternes de papier de toutes
couleurs, suspendues  tous les angles et  toutes les anfractuosits,
qui faisaient ruisseler sur ses vastes flancs des torrents de lumire
changeante, il s'avana port par un grand nombre d'hommes, les uns
placs dans l'intrieur, les autres  l'extrieur, et qui, tous,
chantaient une sorte de psalmodie monotone et lugubre; devant le gouhn
marchaient des claireurs, balanant au bout d'une perche d'une dizaine
de pieds des lanternes, des torches, des soleils et d'autres pices
d'artifice. Alors, la danse des _adors_ et les combats corps  corps
reprirent de plus belle. Les dvots aux robes dchires recommencrent 
se frapper la poitrine en poussant des cris de douleur, auxquels toute
la masse rpondait par les cris alterns de: Yams! Yamli! O Hosen! O
Ali! cris encore plus prolongs et plus dchirants que ces mmes cris
pousss la veille.

C'est que le gouhn qu'ils accompagnent cette fois est destin 
reprsenter  la fois la ville de Keberla, prs de laquelle prit
Hosen, et le tombeau o furent enferms ses restes; en outre, un homme
nu, peint en tigre, figurait le lion miraculeux qui, pendant plusieurs
jours, veilla sur les dpouilles du saint iman. De temps en temps, il
s'lanait sur les spectateurs en poussant des rugissements comme s'il
et voulu les dvorer; mais un homme, reprsentant son gardien, et qui
marchait derrire lui l'arrtait au moyen d'une corde; tandis qu'un
mollah, plac  ses cts le calmait par des paroles mystrieuses et par
des gestes magntiques.

Pendant plusieurs heures, on promena le gouhn processionnellement dans
la ville et autour de la ville; puis ceux qui le portaient prirent le
chemin de la rivire des Lataniers, suivis de toute la population de
Port-Louis. La fte tirait  sa fin; on allait enterrer le gouhn, et
chacun voulait, aprs l'avoir accompagn dans son triomphe,
l'accompagner aussi dans sa ruine.

Arrivs  la rivire des Lataniers, ceux qui portaient l'immense machine
s'arrtrent sur le bord; puis,  minuit sonnant, quatre hommes
s'approchrent avec quatre torches, et mirent le feu aux quatre coins. 
l'instant mme, les porteurs laissrent tomber le gouhn dans la rivire.

Mais, comme la rivire des Lataniers n'est qu'un torrent et que le bas
du gouhn trempait  peine dans l'eau, la flamme gagna rapidement toutes
les parties suprieures, s'lana comme une immense spirale et monta en
tournoyant vers le ciel. Alors il y eut un moment trangement
fantastique: ce fut celui pendant lequel,  la clart de cette lumire
phmre, mais vive, on vit ces trente mille spectateurs de toutes les
races poussant des cris dans toutes les langues, et agitant leurs
mouchoirs et leurs chapeaux: groups les uns sur la rive mme, les
autres sur les rochers environnants; ceux-ci s'enfonant par masses plus
sombres  mesure qu'elles s'loignaient sous le couvert de la fort;
ceux-l fermant l'immense cercle, et monts dans leurs palanquins, dans
leurs voitures, sur leurs chevaux. Pendant un moment, les eaux
refltrent les feux qu'elles allaient teindre; pendant un moment,
toute cette multitude houla comme une mer; pendant un moment, les arbres
s'allongrent dans l'ombre comme des gants qui se lvent; pendant un
moment enfin, on n'aperut plus le ciel qu' travers une vapeur rouge
qui faisait ressembler chaque nuage qui passait  une vague de sang.

Puis, bientt, la lumire dcrut, toutes ces ttes se confondirent les
unes avec les autres: les arbres parurent s'loigner d'eux-mmes et
rentrer dans l'ombre; le ciel plit reprenant peu  peu sa teinte
plombe; les nuages se succdrent de plus en plus sombres. De temps en
temps, quelque partie pargne jusque-l par l'incendie s'enflammait 
son tour et jetait sur le paysage et sur les spectateurs qui le
peuplaient un clair tremblant, puis s'teignait, rendant l'obscurit
plus grande qu'avant qu'il s'enflammt. Peu  peu toute l'ossature tomba
en charbons ardents faisant frissonner l'eau de la rivire; enfin, les
dernires clarts s'teignirent, et, comme le ciel, ainsi que nous
l'avons dit, tait charg de nuages, chacun se retrouva dans une
obscurit d'autant plus profonde, que la lumire qui l'avait prcde
avait t plus grande.

Alors il arriva ce qui arrive toujours  la fin des ftes publiques, et
surtout aprs les illuminations ou les feux d'artifice: une grande
rumeur se fit entendre, et chacun, parlant, riant, raillant, tira au
plus vite vers la ville; les voitures partant au galop de leurs chevaux,
et les palanquins au trot de leurs ngres; tandis que les pitons runis
par groupes babillards, marchaient  leur suite de leur pas le plus
rapide.

Soit curiosit plus vive, soit flnerie naturelle  l'espce, les ngres
et les hommes de couleur restrent les derniers; mais, enfin, ils
s'loignrent aussi  leur tour, les uns reprenant la route du camp
malabar les autres remontant la rivire; ceux-ci s'enfonant dans la
fort, ceux-l suivant le bord de la mer.

Au bout de quelques instants, la place fut entirement dserte, et un
quart d'heure s'coula, pendant lequel on n'entendit d'autre bruit que
celui du murmure de l'eau roulant entre les rochers, et o l'on ne vit
autre chose, pendant les claircies de nuages, que des chauves-souris
gigantesques et au vol pesant qui s'abattaient vers la rivire, comme
pour teindre du bout de leurs ailes les quelques charbons fumant encore
 sa surface, et qui remontaient ensuite pour aller se perdre dans la
fort.

Bientt, cependant, on entendit un lger bruit, et l'on vit s'avancer,
en rampant vers la rivire, deux hommes marchant l'un au-devant de
l'autre, et venant, l'un du cot de la batterie Dumas, et l'autre de la
montagne Longue; quand ils ne furent plus spars que par le torrent,
ils se levrent tous deux, changrent des signes, et, tandis que l'un
frappait trois coups dans ses mains, l'autre siffla trois fois.

Alors des profondeurs des bois, des angles des fortifications, des
roches qui bordent le torrent, des mangliers qui s'inclinent sur le
rivage de la mer, on vit sortir toute une population de ngres et
d'Indiens, dont, cinq minutes auparavant, il et t impossible de
souponner la prsence; seulement, toute cette population tait divise
en deux bandes bien distinctes: l'une, compose rien que d'Indiens;
l'autre, compose tout entire de ngres. Les Indiens se rangrent
autour de l'un des deux chefs arrivs les premiers: ce chef tait un
homme au teint olivtre, parlant l'idiome malais.

Les ngres se rangrent autour de l'autre chef, qui tait un ngre comme
eux, qui parlait tour  tour l'idiome madcasse et mozambique.

L'un des deux chefs se promenait dans la foule, babillant, grondant,
dclamant, gesticulant, type de l'ambitieux de bas tage, de l'intrigant
vulgaire: c'tait Antonio le Malais.

L'autre, calme, immobile, presque muet, avare de paroles, sobre de
gestes, semblait attirer les regards sans les chercher, vritable image
de la force qui contient et du gnie qui commande: c'tait Laza, le
lion d'Anjouan.

Ces deux hommes, c'taient les chefs de la rvolte; les dix mille mtis
qui les entouraient, c'taient les conspirateurs.

Antonio parla le premier.

--Il y avait une fois, dit-il, une le gouverne par des singes, et
habite par des lphants, par des lions, par des tigres, par des
panthres et par des serpents. Le nombre des gouverns tait dix fois
plus considrable que celui des gouvernants; mais les gouvernants
avaient eu le talent, les russ babouins qu'ils taient, de dsunir les
gouverns, de faon que les lphants vivaient en haine avec les lions,
les tigres avec les panthres, et les serpents avec tous. Il en
rsultait que, lorsque les lphants levaient la trompe, les singes
faisaient marcher contre eux les serpents, les panthres, les tigres et
les lions; et, si forts que fussent les lphants, ils finissaient
toujours par tre vaincus. Si c'taient les lions qui rugissaient, les
singes faisaient marcher contre eux les lphants, les serpents, les
panthres et les tigres; de sorte que, si courageux que fussent les
lions, ils finissaient toujours par tre enchans. Si c'taient les
tigres qui montraient les dents, les singes faisaient marcher contre eux
les lphants, les lions, les serpents et les panthres; de sorte que,
si forts que fussent les tigres, ils finissaient toujours par tre mis
en cage. Si c'taient les panthres qui bondissaient, les singes
faisaient marcher contre elles les lphants, les lions, les tigres et,
les serpents; de sorte que, si agiles que fussent les panthres, elles
finissaient toujours par tre domptes. Enfin, si c'taient les serpents
qui sifflaient, les singes faisaient marcher contre eux les lphants,
les lions, les tigres et les panthres, et les serpents, si russ qu'ils
fussent, finissaient toujours par tre soumis. Il en rsultait que les
gouvernants,  qui cette ruse avait russi cent fois, riaient sous cape
toutes les fois qu'ils entendaient parler de quelque rvolte, et
employant aussitt leur tactique habituelle, touffaient les rvolts.
Cela dura ainsi longtemps, trs longtemps. Mais, un jour, il arriva
qu'un serpent, plus fin que les autres, rflchit: c'tait un serpent
qui savait ses quatre rgles d'arithmtique ni plus ni moins que le
caissier de M. de M***; il calcula que les singes taient, relativement
aux autres animaux, comme 1 est  8. Il runit donc les lphants, les
lions, les tigres, les panthres et les serpents sous prtexte d'une
fte, et leur dit:

--Combien tes-vous?

Les animaux se comptrent et rpondirent:

--Nous sommes quatre-vingt mille.

--C'est bien, dit le serpent; maintenant comptez vos matres, et
dites-moi combien ils sont.

Les animaux comptrent les singes et rpondirent:

--Ils sont huit mille.

--Alors, vous tes bien btes, dit le serpent, de ne pas exterminer les
singes, puisque vous tes huit contre un.

Les animaux se runirent et exterminrent les singes, et ils furent
matres de l'le, et les plus beaux fruits furent pour eux, les plus
beaux champs furent pour eux, les plus belles maisons furent pour eux;
sans compter les singes dont ils firent leurs esclaves, et les guenons,
dont ils firent leurs matresses...

--Avez-vous compris? dit Antonio.

De grands cris retentirent, des hourras et des bravos se firent
entendre; Antonio avait produit avec sa fable non moins d'effet que le
consul Mnnius, deux mille deux cents ans auparavant, n'en avait
produit avec la sienne.

Laza attendit tranquillement que ce moment d'enthousiasme ft pass;
puis, tendant le bras pour commander le silence, il dit ces simples
paroles:

--Il y avait une fois une le o les esclaves voulurent tre libres; ils
se levrent tous ensemble et ils le furent. Cette le s'appelait
autrefois Saint-Dominique; elle s'appelle  cette heure Hati.... Faisons
comme eux, et nous serons libres comme eux.

De grands cris retentirent de nouveau, et des bravos et des hourras se
firent entendre pour la seconde fois. Mais il faut l'avouer, ce discours
tait trop simple pour mouvoir la multitude, ainsi que l'avait fait
celui d'Antonio; Antonio s'en aperut et conut un espoir.

Il fit signe qu'il voulait parler et l'on se tut.

--Oui, dit-il, oui, Laza a dit vrai; j'ai entendu raconter qu'il y a,
au del de l'Afrique, bien loin, bien loin, du ct o le soleil se
couche, une grande le o tous les ngres sont rois. Mais, dans mon le
 moi, comme dans l'le de Laza, dans l'le des animaux comme dans
l'le des hommes, il y eut un chef lu, mais un seul.

--C'est juste, dit Laza, et Antonio a raison: tout pouvoir partag
s'affaiblit; je suis donc de son avis; il faut un chef, mais un seul.

--Et quel sera ce chef? demanda Antonio.

--C'est  ceux qui sont rassembls ici de dcider, rpondit Laza.

--L'homme qui est digne d'tre notre chef, dit Antonio, est celui qui
pourra opposer la ruse  la ruse, la force  la force, le courage au
courage.

--C'est juste, dit Laza.

--Celui qui est digne d'tre notre chef, continua Antonio, c'est l'homme
qui a vcu avec les blancs et avec les noirs; l'homme qui tient par le
sang aux uns et aux autres; l'homme qui, libre, fera le sacrifice de sa
libert; l'homme qui a une case et un champ, qui risque de perdre sa
case et son champ. Voil l'homme qui est digne d'tre notre chef.

--C'est juste, dit Laza.

--Je ne connais qu'un homme qui runisse toutes ces conditions, dit
Antonio.

--Et moi aussi, dit Laza.

--Veux-tu dire que c'est toi? demanda Antonio.

--Non, rpondit Laza.

--Tu conviens donc que c'est moi?

--Ce n'est pas toi non plus.

--Et qui est-ce donc? s'cria Antonio.

--Oui; qui est-ce? o est-il? Qu'il vienne, qu'il paraisse! crirent 
la fois les ngres et les Indiens.

Laza frappa trois fois dans ses mains; au mme instant, on entendit
retentir le galop d'un cheval, et, aux premires lueurs du jour
naissant, on vit sortir de la fort un cavalier qui, arrivant  toute
bride, entra jusqu'au coeur du groupe, et l, par un simple mouvement de
la main, arrta son cheval si court, que, de la secousse, il plia sur
ses jarrets.

Laza tendit la main avec un geste de suprme dignit vers le cavalier.

--Votre chef, dit il, le voil!

--Georges Munier! s'crirent dix mille voix.

--Oui, Georges Munier, dit Laza. Vous avez demand un chef qui puisse
opposer la ruse  la ruse, la force  la force, le courage au courage;
le voil!... Vous avez demand un chef qui ait vcu avec les blancs et
avec les noirs, qui tint par le sang aux uns et aux autres, le voil!...
Vous avez demand un chef qui ft libre et qui ft le sacrifice de sa
libert; qui et une case et un champ, et qui risqut de perdre sa case
et son champ; eh bien, ce chef le voil! O en chercherez-vous un autre?
o en trouverez-vous un pareil?

Antonio demeura confondu; tous les regards se tournrent vers Georges,
et il se fit une grande rumeur dans la multitude.

Georges connaissait les hommes auxquels il avait affaire, et il avait
compris qu'il devait avant tout parler aux yeux: il tait donc revtu
d'un magnifique bournous tout brod d'or, et, sous son bournous, il
portait le cafetan d'honneur qu'il tenait d'Ibrahim-Pacha, et sur lequel
brillaient les croix de la Lgion d'honneur et de Charles III; de son
ct, Antrim, couvert d'une magnifique housse rouge, frmissait sous son
matre, impatient et orgueilleux  la fois.

--Mais, s'cria Antonio, qui nous rpondra de lui?

--Moi, dit Laza.

--A-t-il vcu avec nous? connat-il nos besoins?

--Non, il n'a pas vcu avec nous; mais il a vcu avec les blancs, dont
il a tudi les sciences; oui, il connat nos dsirs et nos besoins, car
nous n'avons qu'un besoin et qu'un dsir: la libert.

--Qu'il commence donc par la rendre  ses trois cents esclaves, la
libert.

--C'est dj fait depuis ce matin, dit Georges.

--Oui, oui, crirent des voix dans la foule; oui, nous libres, matre
Georges a donn libert  nous.

--Mais il est li avec les blancs, dit Antonio.

--En face de vous tous, rpondit Georges, j'ai rompu avec eux hier.

--Mais il aime une fille blanche, dit Antonio.

--Et c'est un triomphe de plus pour nous autres hommes de couleur,
rpondit Georges; car la fille blanche m'aime.

--Mais, si on vient la lui offrir pour femme, reprit Antonio, il nous
trahira, nous, et pactisera avec les blancs.

--Si on vient me l'offrir pour femme, je la refuserai, rpondit Georges;
car je veux la tenir d'elle seule, et n'ai besoin de personne pour me la
donner.

Antonio voulut faire une nouvelle objection, mais les cris de Vive
Georges! vive notre chef! retentirent de tous cts et couvrirent sa
voix de telle faon, qu'il ne put prononcer une parole.

Georges fit signe qu'il voulait parler, chacun se tut.

--Mes amis, dit-il, voici le jour, et, par consquent, l'heure de nous
sparer. Jeudi est jour de fte; jeudi, vous tes tous libres; jeudi, 
huit heures du soir, ici, au mme endroit, j'y serai; je me mettrai 
votre tte, et nous marcherons sur la ville.

--Oui, oui! crirent toutes les voix.

--Un mot encore: s'il y avait un tratre parmi nous, dcidons que,
lorsque sa trahison sera prouve, chacun de nous pourra le mettre  mort
 l'instant mme, de la mort qu'il lui conviendra, prompte ou lente,
douce ou cruelle. Vous soumettez-vous d'avance  son jugement? Quant 
moi, je m'y soumets le premier.

--Oui, oui! crirent toutes les voix; s'il y a un tratre, que le
tratre soit mis  mort,  mort le tratre!

--C'est bien. Et maintenant, combien tes-vous?

--Nous sommes dix mille, dit Laza.

--Mes trois cents serviteurs sont chargs de vous remettre  chacun
quatre piastres; car il faut que, pour jeudi soir, chacun ait une arme
quelconque.  jeudi!

Et Georges, saluant de la main, repartit comme il tait venu, tandis que
les trois cents ngres ouvraient chacun un sac rempli d'or, et
donnaient,  chaque homme, les quatre piastres promises.

Cette magnificence royale cotait, il est vrai,  Georges Munier, deux
cent mille francs. Mais qu'tait-ce que cette somme pour un homme riche
 millions, et qui et sacrifi toute sa fortune  l'accomplissement du
projet arrt depuis si longtemps dans sa volont?

Enfin, ce projet allait s'accomplir; le gant tait jet.




Chapitre XX--Le rendez-vous


Georges rentra chez lui beaucoup plus calme et beaucoup plus tranquille
qu'on n'aurait pu le croire. C'tait un de ces hommes que l'inaction tue
et que la lutte grandit: il se contenta de prparer ses armes, en cas
d'attaque imprvue, tout en se rservant une retraite vers les grands
bois, qu'il avait parcourus dans sa jeunesse, et dont le murmure et
l'immensit, mls au murmure et  l'immensit de la mer, avaient fait
de lui l'enfant rveur que nous avons vu.

Mais celui sur qui retombait rellement le poids de tous ces vnements
imprvus, c'tait le pauvre pre. Le dsir de sa vie, depuis quatorze
ans, avait t de revoir ses enfants; ce dsir venait d'tre accompli.
Il les avait revus tous deux; mais leur prsence n'avait fait que
changer l'atonie habituelle de sa vie en une inquitude sans cesse
renaissante: l'un, capitaine ngrier, en lutte ternelle avec les
lments et les lois; l'autre, conspirateur idologue, en lutte avec les
prjugs et les hommes; tous deux luttant contre ce qu'il y a de plus
puissant au monde; tous deux pouvant tre, d'un moment  l'autre, briss
par la tempte; tandis que lui, enchan par cette habitude d'obissance
passive, les voyait tous deux marcher au gouffre sans avoir la force de
les retenir, et n'ayant pour toute consolation que ces mots, qu'il
rptait sans cesse:

--Au moins, je suis sr d'une chose, c'est de mourir avec eux.

Au reste, le temps qui devait dcider de la destine de Georges tait
court; deux jours seulement le sparaient de la catastrophe qui devait
faire de lui un autre Toussaint-Louverture ou un nouveau Ption. Son
seul regret, pendant ces deux jours, tait de ne pas pouvoir communiquer
avec Sara. Il et t imprudent  lui d'aller chercher  la ville son
messager ordinaire, Miko-Miko. Mais d'un autre ct, il tait rassur,
par cette conviction, que la jeune fille tait sre de lui, comme il
tait sr d'elle. Il y a des mes qui n'ont besoin que de croiser un
regard et d'changer une parole pour comprendre ce qu'elles valent, et
qui, de ce moment, se reposent l'une sur l'autre avec la scurit de la
conviction. Puis il souriait  l'ide de cette grande vengeance qu'il
allait tirer de la socit, et de cette grande rparation que le sort
allait lui faire. Il dirait en revoyant Sara: Voil huit jours que je
ne vous ai vue; mais ces huit jours m'ont suffi comme  un volcan pour
changer la face d'une le. Dieu a voulu tout anantir par un ouragan, et
il n'a pu; moi, j'ai voulu faire disparatre dans une tempte hommes,
lois, prjugs; et, plus puissant que Dieu, moi j'ai russi.

Il y a, dans les dangers politiques et sociaux du genre de celui auquel
s'exposait Georges, un enivrement qui ternisera les conspirations et
les conspirateurs. Le mobile le plus puissant des actions humaines est,
sans contredit, la satisfaction de l'orgueil; or, qu'y a-t-il de plus
caressant pour nous autres, fils du pch, que l'ide de renouveler
cette lutte de Satan avec Dieu, des Titans avec Jupiter? Dans cette
lutte, on le sait bien, Satan a t foudroy et Encelade enseveli. Mais
Encelade, enseveli, remue une montagne toutes les fois qu'il se
retourne. Satan, foudroy, est devenu roi des enfers.

Il est vrai que c'taient l de ces choses que ne comprenait pas le
pauvre Pierre Munier.

Aussi, lorsque Georges, aprs avoir laiss sa fentre entrouverte,
suspendu ses pistolets  son chevet et mis son sabre sous son oreiller,
se fut endormi aussi tranquille que s'il ne dormait pas sur une
poudrire, Pierre Munier armant cinq ou six ngres dont il tait sr,
les avait placs en vedettes tout autour de l'habitation, et s'tait mis
lui-mme en sentinelle sur la route de Moka. De cette faon, une
retraite momentane tait du moins assure  son Georges, et il ne
courait plus le risque d'tre surpris.

La nuit se passa sans alerte aucune. Au reste c'est le propre des
conspirations qui s'ourdissent entre les ngres que le secret soit
toujours scrupuleusement gard. Les pauvres gens ne sont pas encore
assez civiliss pour calculer ce que peut rapporter une trahison.

La journe du lendemain s'coula comme la nuit prcdente, et la nuit
suivante comme la journe; rien n'arriva qui pt faire croire  Georges
qu'il avait t trahi. Quelques heures seulement le sparaient donc
encore de l'accomplissement de son dessein.

Vers les neuf heures du matin, Laza arriva. Georges le fit entrer dans
sa chambre: rien n'tait chang aux dispositions gnrales; seulement,
l'enthousiasme produit par la gnrosit de Georges allait croissant. 
neuf heures, les dix mille conspirateurs devaient tre runis en armes
sur les bords de la rivire des Lataniers;  dix heures, la conspiration
devait clater.

Tandis que Georges questionnait Laza sur les dispositions de chacun, et
tablissait avec lui les chances de cette prilleuse entreprise, il
aperut de loin son messager Miko-Miko qui, portant toujours sur son
paule son bambou et ses paniers, marchait de son pas habituel et
s'avanait vers l'habitation. Or, il tait impossible que l'apparition
arrivt plus  point. Depuis le jour des courses, Georges n'avait pas
mme aperu Sara.

Si matre de lui-mme que ft le jeune homme, il ne put s'empcher
d'ouvrir la fentre et de faire signe  Miko-Miko de doubler le pas, ce
que l'honnte Chinois fit aussitt. Laza voulait se retirer; mais
Georges le retint, en lui disant qu'il avait encore quelque chose  lui
dire.

En effet, comme l'avait prvu Georges, Miko-Miko n'tait pas venu  Moka
de son propre mouvement:  peine entr, il tira un charmant billet pli
de la faon la plus aristocratique, c'est--dire troit et long, o une
fine criture de femme avait crit pour toute adresse son prnom.  la
seule vue de ce billet, le coeur battit violemment  Georges. Il le prit
des mains du messager, et, pour cacher son motion, pauvre philosophe
qui n'osait pas tre homme, il alla le lire dans un angle de la fentre.

La lettre tait effectivement de Sara, et voici ce qu'elle disait:

Mon ami,

Trouvez vous aujourd'hui, vers les deux heures de l'aprs-midi, chez
lord Williams Murrey, et vous y apprendrez des choses que je n'ose vous
dire, tant elles me rendent heureuse; puis, en sortant de chez lui,
venez me voir, je vous attendrai dans notre pavillon.

Votre Sara.

Georges relut deux fois cette lettre; il ne comprenait rien  ce double
rendez-vous. Comment lord Murrey pouvait-il lui dire des choses qui
rendaient Sara heureuse, et comment lui, en sortant de chez lord Murrey,
c'est--dire vers trois heures de l'aprs-midi, en plein jour,  la vue
de tous, pouvait-il se prsenter chez M. de Malmdie?

Miko-Miko seul pouvait lui donner l'explication de tout cela; il appela
donc le Chinois et commena de l'interroger; mais le digne ngociant ne
savait rien autre chose, sinon que mademoiselle Sara l'avait envoy
chercher par Bijou, qu'il n'avait pas reconnu d'abord, attendu que, dans
sa lutte avec Tlmaque, le pauvre diable avait perdu une partie de son
nez dj fort camard; il l'avait suivi, il avait t introduit prs de
la jeune fille, dans le pavillon o il tait dj entr deux fois, et,
l elle avait crit la lettre qu'il venait de remettre  Georges et que
l'intelligent messager avait bien vite devin tre adresse  lui.

Puis elle lui avait donn une pice d'or; il ne savait rien de plus.

Georges cependant continua d'interroger Miko-Miko, lui demandant si la
jeune fille avait bien crit devant lui; si elle tait bien seule en
crivant, et si sa figure paraissait triste ou joyeuse. La jeune fille
avait crit en sa prsence, personne n'tait l; sa figure annonait la
srnit la plus entire et le bonheur le plus parfait.

Pendant que Georges procdait  l'interrogatoire, on entendit le galop
d'un cheval: c'tait un courrier  la livre du gouverneur; un instant
aprs, il entra dans la chambre de Georges et lui remit une lettre de
lord Williams. Cette lettre tait conue en ces termes:

Mon cher compagnon de voyage,

Je me suis fort occup de vous depuis que je ne vous ai vu, et crois ne
pas avoir trop mal arrang toutes vos petites affaires. Soyez assez
aimable pour vous rendre chez moi aujourd'hui,  deux heures. J'aurai,
je l'espre, de bonnes nouvelles  vous apprendre.

Tout  vous,

Lord W. Murrey.

Ces deux lettres concidaient parfaitement l'une avec l'autre. Aussi,
quelque danger qu'il y et pour Georges  se prsenter  la ville dans
la situation o il se trouvait; quoique la prudence lui soufflt que
s'aventurer  Port-Louis, et surtout chez le gouverneur, tait chose
tmraire, Georges n'couta que son orgueil, qui lui disait que, refuser
ce double rendez-vous, c'tait presque une lchet, surtout ce double
rendez-vous lui tant donn par les deux seules personnes qui eussent
rpondu, l'une  son amour, l'autre  son amiti. Aussi, se retournant
vers le courrier, lui ordonna-t-il de prsenter ses respects  milord,
et de lui dire qu'il serait chez lui  l'heure convenue.

Le courrier partit avec cette rponse.

Alors, il se mit  une table, et crivit  Sara.

Regardons par-dessus son paule et suivons des yeux les quelques lignes
qu'il traait:

Chre Sara,

D'abord, que votre lettre soit bnie! C'est la premire que je reois de
vous, et quoique bien courte elle me dit tout ce que je voulais savoir,
c'est que vous ne m'avez pas oubli, c'est que vous m'aimez toujours,
c'est que vous tes mienne comme je suis vtre.

J'irai chez lord Murrey  l'heure que vous m'indiquez. Y serez-vous?
Vous ne me le dites pas. Hlas! les seules nouvelles heureuses que je
puisse attendre, ne peuvent venir que de votre bouche, puisque le seul
bonheur que j'aspire au monde, c'est celui d'tre votre mari. Jusqu'ici,
j'ai fait tout ce que j'ai pu pour cela; tout ce que je ferai encore
sera dans le mme but. Restez donc forte et fidle, Sara, comme je serai
fidle et fort; car, si prs de nous que vous apparaisse le bonheur,
j'ai bien peur que nous n'ayons encore l'un et l'autre, avant, de
l'atteindre, de terribles preuves  traverser.

N'importe, Sara, ma conviction est que rien ne rsiste au monde  une
volont puissante et immuable, et  un amour profond et dvou; ayez cet
amour, Sara, et, moi, j'aurai cette volont.

Votre Georges.

Cette lettre crite, Georges la remit  Miko-Miko, qui reprit son bambou
et ses paniers et, de son pas habituel, repartit pour Port-Louis; il va
sans dire que ce ne fut pas sans avoir reu la nouvelle rtribution que
ses fidles services mritaient si bien.

Georges resta seul avec Laza. Laza avait  peu prs tout entendu, et
avait tout compris.

--Vous allez  la ville? demanda-t-il  Georges.

--Oui, rpondit celui-ci.

--C'est imprudent, reprit le ngre.

--Je le sais; mais je dois y aller; et,  mes propres yeux, je serais un
lche si je n'y allais pas.

--C'est bien, allez-y donc; mais si,  dix heures, vous n'tes pas
arriv  la rivire des Lataniers?...

--C'est que je serai prisonnier ou mort: alors, marchez sur la ville et
dlivrez-moi, ou vengez-moi.

--C'est bien, dit Laza, comptez sur nous.

Et ces deux hommes qui s'taient si bien compris, qu'un seul mot, qu'un
seul geste, qu'un seul serrement de main leur suffisait pour tre srs
l'un de l'autre, se quittrent sans changer une promesse ou une
recommandation de plus.

Il tait dix heures du matin; on vint prvenir Georges que son pre lui
faisait demander s'il djeunerait avec lui; Georges rpondit en passant
dans la salle  manger: il tait calme comme si rien ne ft arriv.

Pierre Munier jeta sur lui un regard o toute la sollicitude paternelle
tait peinte; mais, voyant le visage de son fils le mme qu'il tait
d'habitude, reconnaissant sur ses lvres le mme sourire avec lequel il
le saluait tous les jours, il se rassura.

--Dieu soit lou, mon cher enfant! dit le brave homme. En voyant ces
messagers se succder si rapidement, j'avais craint qu'ils ne
t'apportassent de mauvaises nouvelles; mais ton air tranquille m'annonce
que je m'tais tromp.

--Vous avez raison, mon pre, rpondit Georges, tout va bien; c'est
toujours pour ce soir,  la mme heure, la rvolte, et ces messieurs
m'apportaient deux lettres, l'une du gouverneur, qui me donne
rendez-vous chez lui aujourd'hui,  deux heures, l'autre  Sara, qui me
dit qu'elle m'aime.

Pierre Munier resta tourdi. C'tait la premire fois que Georges lui
parlait de la rvolte des noirs et de l'amiti du gouverneur; il avait
su toutes ces choses indirectement, et il avait, le pauvre pre,
frissonn jusqu'au fond du coeur en voyant son enfant bien-aim se jeter
dans une pareille voie.

Il balbutia quelques observations; mais Georges l'arrta.

--Mon pre, lui dit-il en souriant, souvenez-vous du jour o aprs avoir
fait des prodiges de valeur, aprs avoir dlivr les volontaires aprs
avoir conquis un drapeau, ce drapeau vous fut arrach par M. de
Malmdie; ce jour-l, vous aviez t devant l'ennemi, grand, noble,
sublime, ce que vous serez toujours, enfin, devant le danger; ce
jour-l, je jurai qu'un jour hommes et choses seraient remis  leur
place; ce jour est arriv, je ne reculerai pas devant mon serment. Dieu
jugera entre les esclaves et les matres, entre les faibles et les
forts, entre les martyrs et les bourreaux; voil tout.

Puis, comme Pierre Munier, sans force, sans puissance, sans objection
contre une pareille volont, s'affaissait sur lui-mme, comme si le
poids du monde et pes sur lui, Georges ordonna  Ali de seller les
chevaux, et, aprs avoir achev tranquillement son djeuner, en fixant
de temps en temps un regard triste sur son pre, il se leva pour sortir.

Pierre Munier tressaillit et se dressa tout debout les bras tendus vers
son fils.

Georges s'avana vers lui, prit sa tte entre ses deux mains, et avec
une expression d'amour filial qu'il n'avait jamais laiss paratre, il
rapprocha cette tte vnrable de lui, et baisa rapidement cinq ou six
fois ses cheveux blancs.

--Mon fils, mon fils! s'cria Pierre Munier.

--Mon pre, dit Georges, vous aurez une vieillesse respecte, ou j'aurai
une tombe sanglante. Adieu!

Georges s'lana hors de la chambre, et le vieillard retomba sur sa
chaise en poussant un profond gmissement.




Chapitre XXI--Le refus


 deux lieues  peu prs de l'habitation de son pre, Georges rejoignit
Miko-Miko, qui revenait  Port-Louis; il arrta son cheval, fit signe au
Chinois de s'approcher de lui, lui dit  l'oreille quelques mots,
auxquels Miko-Miko rpondit par un signe d'intelligence, et il continua
son chemin.

En arrivant au pied de la montagne de la Dcouverte, Georges commena 
rencontrer des personnes de la ville; il interrogea des yeux avec soin
le visage de ces promeneurs, mais il n'aperut sur les diffrentes
physionomies que le hasard amenait sur son chemin aucun symptme qui pt
lui faire croire que le projet de rvolte qui devait tre mis par lui 
excution le soir et le moins du monde transpir. Il continua sa route,
traversa le camp des Noirs et entra dans la ville.

La ville tait calme; chacun paraissait occup de ses affaires
personnelles; aucune proccupation gnrale ne planait sur la
population. Les btiments se balanaient calms et abrits dans le port.
La pointe aux Blagueurs tait garnie de ses flneurs habituels; un
navire amricain, arrivant de Calcutta, jetait l'ancre devant le
Chien-de-Plomb.

La prsence de Georges parut cependant faire une certaine sensation;
mais il tait vident que cette sensation se rattachait  l'affaire des
courses, et  l'insulte inoue faite par un multre  un blanc.
Plusieurs groupes cessrent mme videmment,  l'aspect du jeune homme,
de causer des affaires en ce moment sur le tapis pour suivre Georges du
regard, et changer tout bas quelques paroles d'tonnement sur cette
audace qu'il avait de reparatre dans la ville; mais Georges rpondit 
leurs regards par un regard si hautain,  leurs chuchotements par un
sourire si ddaigneux, que les regards se baissrent, ne pouvant
supporter le rayon d'amre supriorit qui tombait de ses yeux.

D'ailleurs, la crosse cisele d'une paire de pistolets  deux coups
sortait de chacune de ses fontes.

Ce furent les soldats et les officiers que Georges rencontra sur sa
route qui furent surtout l'objet de son attention. Mais soldats et
officiers avaient cette physionomie tranquillement ennuye de gens
transports d'un monde dans un autre, et condamns  un exil de quatre
mille lieues. Certes, si les uns et les autres eussent su que Georges
leur mnageait de l'occupation pour la nuit, ils eussent eu l'air, sinon
plus joyeux, du moins plus affairs.

Toutes les apparences rassuraient donc Georges.

Il arriva ainsi  la porte du gouvernement, jeta la bride de son cheval
aux mains d'Ali, et lui recommanda de ne point quitter la place. Puis il
traversa la cour, monta le perron et entra dans l'antichambre.

L'ordre avait t donn d'avance aux domestiques d'introduire M. Georges
Munier aussitt qu'il se prsenterait. Un domestique marcha donc devant
le jeune homme, ouvrit la porte du salon et l'annona.

Georges entra.

Dans ce salon taient lord Murrey, M. de Malmdie et Sara.

Au grand tonnement de Sara, dont les yeux se portrent immdiatement
sur le jeune homme, la figure de Georges exprima plutt  sa vue une
sensation pnible que joyeuse; son front se plissa lgrement, ses
sourcils se rapprochrent, et un sourire presque amer glissa sur sa
bouche.

Sara qui s'tait leve vivement, sentit ses genoux plier sous elle, et
retomba lentement sur son fauteuil.

M. de Malmdie se tint debout et immobile comme il tait, se contentant
d'incliner lgrement la tte; lord Williams Murrey fit deux pas vers
Georges et lui prsenta la main.

--Mon jeune ami, lui dit-il, je suis heureux de vous annoncer une
nouvelle qui, je l'espre, comblera tous vos dsirs; M. de Malmdie,
jaloux d'teindre toutes ces distinctions de couleur et toutes ces
rivalits de castes qui, depuis deux cents ans, font le malheur, non
seulement de l'le de France, mais des colonies en gnral, M. de
Malmdie consent  vous accorder la main de sa nice, mademoiselle Sara
de Malmdie.

Sara rougit et leva imperceptiblement les yeux sur le jeune homme; mais
Georges se contenta de s'incliner sans rpondre. M. de Malmdie et lord
Murrey le regardrent avec tonnement.

--Mon cher monsieur de Malmdie, dit lord Murrey en souriant, je vois
bien que notre incrdule ami ne s'en rapporte pas  ma seule parole;
dites-lui donc que vous lui accordez la demande qu'il vous a faite, et
que vous dsirez que tout souvenir d'animosit, ancien et rcent, soit
oubli entre vos deux familles.

--C'est vrai, Monsieur, dit M. de Malmdie en s'imposant visiblement un
grand effort sur lui-mme, et M. le gouverneur vient de vous faire part
de mes sentiments. Si vous avez quelque rancune de certain vnement
arriv lors de la prise de Port-Louis, oubliez-la, comme mon fils
oubliera, je vous le promets en son nom, l'injure bien autrement grave
que vous lui avez faite rcemment. Quant  votre union avec ma nice, M.
le gouverneur vous l'a dit, j'y donne mon consentement, et  moins que,
aujourd'hui, ce ne soit vous qui refusiez....

--Oh! Georges! s'cria Sara emporte par un premier mouvement.

--Ne vous htez pas de me juger sur ma rponse, Sara, rpondit le jeune
homme, car ma rponse m'est, croyez-le bien, impose par d'imprieuses
ncessits. Sara, devant Dieu et devant les hommes, Sara, depuis la
soire du pavillon, depuis la nuit du bal, depuis le jour o je vous ai
vue pour la premire fois, Sara, vous tes ma femme: aucune autre que
vous ne portera un nom que vous n'avez pas ddaign, malgr son
abaissement; tout ce que je vais dire est donc une question de forme et
de temps.

Georges se retourna vers le gouverneur.

--Merci, milord, continua-t-il, merci; je reconnais dans ce qui se passe
aujourd'hui l'appui de votre gnreuse philanthropie et de votre
bienveillante amiti. Mais, du jour o M. de Malmdie m'a refus sa
nice, o M. Henri m'a insult pour la seconde fois, o j'ai cru devoir
me venger de ce refus et de cette insulte par une injure publique,
ineffaable, infamante, j'ai rompu avec les blancs; il n'y a plus de
rapprochement possible entre nous. M. de Malmdie peut faire, dans une
combinaison, dans un calcul, dans une intention que je ne comprends pas,
moiti du chemin mais je ne ferai pas l'autre. Si mademoiselle Sara
m'aime, mademoiselle Sara est libre, matresse de sa main, matresse de
sa fortune, c'est  elle de se grandir encore  mes propres yeux en
descendant jusqu' moi, et non  moi de m'abaisser aux siens en essayant
de monter jusqu' elle.

--Oh! monsieur Georges, s'cria Sara, vous savez bien....

--Oui, je sais, dit Georges, que vous tes une noble jeune fille, un
coeur dvou, une me pure. Je sais que vous viendrez  moi, Sara,
malgr tous les obstacles, tous les empchements, tous les prjugs. Je
sais que je n'ai qu' vous attendre et que je vous verrai un jour
apparatre, et je sais cela justement parce que, le sacrifice tant de
votre ct, vous avez dj dcid, dans votre gnreuse pense, que vous
me feriez ce sacrifice. Mais quant  vous, monsieur de Malmdie, quant 
votre fils, quant  M. Henri, qui consent  ne pas se battre avec moi 
la condition qu'il me fera fouetter par ses amis; oh! entre nous c'est
une guerre ternelle, entendez-vous? c'est une haine mortelle qui ne
s'teindra de ma part que dans le sang ou dans le mpris: que votre fils
choisisse donc.

--Monsieur le gouverneur, rpondit alors M. de Malmdie avec plus de
dignit qu'on n'aurait pu en attendre de sa part, vous le voyez, de mon
ct, j'ai fait ce que j'ai pu: j'ai sacrifi mon orgueil, j'ai oubli
l'ancienne injure et l'injure nouvelle, mais je ne puis convenablement
faire d'avantage, et il faut que je m'en tienne  la dclaration de
guerre que me fait Monsieur. Seulement, nous attendrons l'attaque en
nous tenant sur la dfensive. Maintenant Mademoiselle, continua M. de
Malmdie en se tournant vers Sara, comme le dit Monsieur, vous tes
libre de votre coeur, libre de votre main, libre de votre fortune;
faites donc  votre volont: restez avec Monsieur, ou suivez-moi.

--Mon oncle, dit Sara, il est de mon devoir de vous suivre. Adieu,
Georges! Je ne comprends rien  ce que vous avez fait aujourd'hui; mais
sans doute que vous avez fait ce que vous deviez faire.

Et, faisant une rvrence pleine de calme et de dignit au gouverneur,
Sara sortit avec M. de Malmdie.

Lord Williams Murrey les accompagna jusqu' la porte, sortit avec eux et
rentra un instant aprs.

Son regard interrogateur rencontra le regard ferme de Georges, et il y
eut un instant de silence entre ces deux hommes qui, grce  leur nature
leve, se comprenaient si bien l'un l'autre.

--Ainsi, dit le gouverneur, vous avez refus?

--J'ai cru devoir agir ainsi, milord.

--Pardon si j'ai l'air de vous interroger; mais puis-je savoir quel
sentiment vous a dict votre refus?

--Le sentiment de ma propre dignit.

--Ce sentiment est-il le seul? demanda le gouverneur.

--S'il y en a un autre, milord, permettez-moi de le tenir secret.

--coutez, Georges, dit le gouverneur avec cette espce d'abandon qui
avait d'autant plus de charme chez lui, qu'on sentait qu'il tait
compltement en dehors de sa nature froide et compose, coutez: du
moment o je vous ai rencontr  bord du _Leycester_, du moment o j'ai
pu apprcier les hautes qualits qui vous distinguent, mon dsir a t
de faire de vous le lien qui runirait dans cette le deux castes
opposes l'une  l'autre. J'ai commenc par pntrer vos sentiments,
puis vous m'avez fait le confident de votre amour, et je me suis prt 
la demande que vous m'avez adresse d'tre votre intermdiaire, votre
parrain, votre second. Pour ceci, Georges, reprit lord Murrey rpondant
 l'inclination de tte que lui faisait Georges, pour ceci, mon jeune
ami, vous ne me devez aucun remerciement; vous alliez vous-mme
au-devant de mes voeux; vous secondiez mon plan de conciliation; vous
aplanissiez mes projets politiques. Je vous accompagnai donc chez M. de
Malmdie, et j'appuyai votre demande de toute l'autorit de ma prsence,
de tout le poids de mon nom.

--Je le sais, milord, et je vous remercie. Mais, vous l'avez vu
vous-mme, ni le poids de votre nom, tout honorable qu'il est, ni
l'autorit de votre prsence, quelque flatteuse qu'elle dt tre, ne
purent m'pargner un refus.

--J'en ai souffert autant que vous, Georges. J'ai admir votre calme, et
j'ai compris  votre sang-froid que vous vous mnagiez une terrible
revanche. Cette revanche, le jour des courses, vous l'avez prise en face
de tous, et, de ce jour, j'ai encore compris que, selon toute
probabilit, il me faudrait renoncer  mes projets de conciliation.

--Je vous avais prvenu en vous quittant, milord.

--Oui, je le sais; mais coutez-moi: je ne me suis pas regard comme
battu; je me suis prsent hier chez M. de Malmdie, et,  force de
prires et d'instances, et en abusant presque de l'influence que me
donne ma position, j'ai obtenu du pre qu'il oublierait sa vieille haine
contre votre pre, du fils, qu'il oublierait sa jeune haine contre vous,
de tous deux, qu'ils consentiraient au mariage de mademoiselle de
Malmdie.

--Sara est libre, milord, interrompit vivement Georges et, pour devenir
ma femme, Dieu merci, elle n'a besoin du consentement de personne.

--Oui, j'en conviens, reprit le gouverneur; mais, quelle diffrence aux
yeux de tous, je vous le demande, d'enlever furtivement une jeune fille
de la maison de son tuteur ou de la recevoir publiquement de la main de
sa famille! Consultez votre orgueil, monsieur Munier, et voyez si je ne
lui avais pas mnag une suprme satisfaction, un triomphe auquel
lui-mme ne s'attendait pas.

--C'est vrai rpondit Georges. Malheureusement, ce consentement arrive
trop tard.

--Trop tard! Et pourquoi cela, trop tard? reprit le gouverneur.

--Dispensez-moi de vous rpondre sur ce point, milord. C'est mon secret.

--Votre secret, pauvre jeune homme! Eh bien, voulez-vous que je vous le
dise, moi, ce secret que vous ne voulez pas me dire?

Georges regarda le gouverneur avec un sourire d'incrdulit.

--Votre secret! continua le gouverneur; voil un secret bien gard,
qu'un secret confi  dix mille personnes.

Georges continua de regarder le gouverneur, mais cette fois sans
sourire.

--coutez-moi, reprit le gouverneur: vous vouliez vous perdre, j'ai
voulu vous sauver. J'ai t trouver l'oncle de Sara, je l'ai pris  part
et je lui ai dit: Vous avez mal apprci M. Georges Munier, vous l'avez
repouss insolemment, vous l'avez forc de rompre ouvertement avec nous,
et vous avez eu tort, car M. Georges Munier tait un homme distingu, au
coeur lev,  l'me grande; il y avait quelque chose  faire de cette
organisation-l, et la preuve, c'est que M. Georges Munier tient  cette
heure notre vie  tous entre ses mains; c'est qu'il est le chef d'une
vaste conspiration; c'est que, demain,  dix heures du soir c'tait hier
que je lui parlais ainsi, M. Georges Munier marchera sur Port-Louis  la
tte de dix mille ngres. C'est que, comme nous n'avons que dix-huit
cents hommes de troupes,  moins que le hasard ne m'envoie une de ces
ides prservatrices comme il en arrive parfois aux hommes de gnie,
nous sommes tous perdus; c'est qu'aprs-demain, enfin, M. Georges
Munier, que vous mprisez  cette heure comme descendant d'une foule
d'esclaves, sera notre matre peut-tre, et peut-tre ne voudra pas de
vous pour esclave  son tour. Eh bien, vous pouvez empcher tout cela,
Monsieur, lui ai-je dit, vous pouvez sauver la colonie; revenez sur le
pass, accordez  M. Georges la main de votre nice, que vous lui avez
refuse, et, s'il accepte, s'il veut bien accepter, car, les rles tant
changs, les prtentions peuvent tre changes aussi, eh bien, vous
aurez sauv non seulement votre vie, votre libert, votre fortune, mais
encore la libert, la vie et la fortune de tous.

Voil ce que je lui ai dit; et alors, sur mes prires, sur mes
instances, sur mes ordres, il a consenti. Mais ce que j'avais prvu est
arriv; vous tiez engag trop avant, vous n'avez pas pu reculer.

Georges avait suivi le discours du gouverneur avec un tonnement
progressif, et cependant avec un calme parfait.

--Ainsi, lui dit-il quand il eut fini, vous savez tout, milord?

--Mais vous le voyez, ce me semble, et je ne crois pas avoir rien
oubli.

--Non, reprit Georges en souriant, non, vos espions sont bien instruits;
et je vous fais mon compliment sur la faon dont votre police est faite.

--Eh bien, maintenant, dit le gouverneur, maintenant que vous connaissez
le motif qui m'a fait agir, il en est temps encore: acceptez la main de
Sara, rconciliez-vous avec sa famille, renoncez  vos projets insenss,
et je ne sais rien, j'ignore tout, j'ai tout oubli.

--Impossible! dit Georges.

--Songez avec quelle espce de gens vous tes engag.

--Vous oubliez, milord, que ces hommes, dont vous parlez avec tant de
mpris, sont mes frres,  moi; que, mpris par les blancs comme leur
infrieur, ils m'ont reconnu, eux, pour leur chef; vous oubliez que, au
moment o ces hommes m'ont fait l'abandon de leur vie, je leur ai, moi,
vou la mienne.

--Ainsi, vous refusez?

--Je refuse.

--Malgr mes prires?

--Excusez-moi, milord, mais je ne puis les couter.

--Malgr votre amour pour Sara, et malgr l'amour de Sara pour vous?

--Malgr toutes choses.

--Rflchissez encore.

--C'est inutile, mes rflexions sont faites.

--C'est bien.... Maintenant, Monsieur, dit lord Murrey, une dernire
question.

--Dites.

--Si j'tais  votre place et que vous fussiez  la mienne, que
feriez-vous?

--Comment cela?

--Oui; si j'tais Georges Munier, chef d'une rvolte, et vous lord
Williams Murrey, gouverneur de l'le de France; si vous me teniez dans
vos mains comme je vous tiens dans les miennes, dites, je vous le
demande une seconde fois, que feriez-vous?

--Ce que je ferais, milord? Je laisserais sortir d'ici celui qui y est
venu sur votre parole, croyant tre appel  un rendez-vous et non tre
attir dans un guet-apens; puis, le soir, si j'avais foi dans la justice
de ma cause, j'en appellerais  Dieu, afin que Dieu dcidt entre nous.

--Eh bien, vous auriez tort, Georges; car, du moment que j'aurais tir
l'pe, vous ne pourriez plus me sauver; du moment que j'aurais allum
la rvolte, il faudrait teindre la rvolte dans mon sang.... Non,
Georges, non! je ne veux pas qu'un homme comme vous meure sur un
chafaud, entendez-vous bien? meure comme un rebelle vulgaire, dont les
intentions seront calomnies, dont le nom sera fltri, et, pour vous
sauver d'un pareil malheur, pour vous arracher  votre destine, vous
tes mon prisonnier, Monsieur; je vous arrte.

--Milord! s'cria Georges en regardant autour de lui s'il n'y avait pas
quelque arme dont il pt s'emparer, et avec laquelle il pt se dfendre.

--Messieurs, dit le gouverneur en levant la voix, Messieurs, entrez, et
emparez-vous de cet homme.

Quatre soldats entrrent, conduits par un caporal, et entourrent
Georges.

--Conduisez Monsieur  la Police, dit le gouverneur: mettez-le dans la
chambre que j'ai fait prparer ce matin; et, tout en veillant svrement
sur lui, ayez soin que ni vous ni personne ne manque aux gards qui lui
sont dus.

 ces mots le gouverneur salua Georges, et Georges sortit de
l'appartement.




Chapitre XXII--La rvolte


Tout ce qui venait de se passer s'tait pass si rapidement et d'une
manire si inattendue, que Georges n'avait pas mme eu le temps de se
prparer  ce qui lui arrivait. Mais, grce  son admirable puissance
sur lui-mme, il cacha sous un impassible et ternel sourire
d'insoucieux ddain les diffrentes motions dont il tait assailli.

Le prisonnier et ses gardes sortirent par une porte de derrire, au
seuil de laquelle attendait la voiture du gouverneur; mais, soit hasard,
soit prvoyance, Miko-Miko passait juste devant cette porte, au moment
mme o Georges montait dans la voiture. Le jeune homme et son messager
habituel changrent un regard.

Comme l'avait ordonn le gouverneur, Georges fut conduit  la Police.
C'est un grand btiment dont le nom indique la destination, et qui est
situ dans la rue du Gouvernement, un peu plus bas que la Comdie.
Georges y fut dpos dans la chambre indique par le gouverneur.

C'tait une chambre visiblement prpare d'avance, ainsi que l'avait dit
lord Williams, et il tait mme vident qu'on avait eu l'intention de la
rendre aussi confortable que possible. L'ameublement en tait propre, et
le lit presque lgant; rien dans cette chambre ne sentait la prison.
Seulement, les fentres en taient grilles.

Ds que la porte fut referme sur Georges, et que le prisonnier se
trouva seul, il alla droit  cette fentre: elle tait leve de vingt
pieds  peu prs, et donnait sur l'htel Coignet. Comme, de son ct,
une des fentres de l'htel Coignet se trouvait juste en face de la
chambre de Georges, le prisonnier pouvait voir jusqu'au fond de
l'appartement situ en face de lui, et cela avec d'autant plus de
facilit que cette fentre tait ouverte.

Georges revint de la fentre  la porte, couta et entendit que l'on
posait une sentinelle dans le corridor.

Alors il retourna  la fentre et l'ouvrit.

Aucune sentinelle n'tait place dans la rue: on s'en rapportait aux
barreaux de la garde du prisonnier. En effet, les barreaux taient de
taille  rassurer la plus inquite surveillance.

Il n'y avait donc pas d'esprance de fuir sans un secours tranger.

Mais ce secours tranger, Georges l'attendait sans doute; car, laissant
sa fentre ouverte, il demeura les yeux constamment fixs sur l'htel
Coignet, qui, comme nous l'avons dit, s'lve en face de la Police. En
effet, son esprance ne fut pas trompe: au bout d'une heure, il vit
Miko-Miko, son bambou sur l'paule, traverser la chambre en face de la
sienne, conduit par un domestique de l'htel. Le jeune homme et lui
n'changrent qu'un regard; mais ce regard, si rapide qu'il ft, ramena
la srnit sur le front de Georges.

 partir de ce moment, Georges parut  peu prs aussi tranquille que
s'il et t dans son appartement  Moka: cependant, de temps en temps,
un observateur attentif et remarqu qu'il fronait le sourcil et
passait sa main sur son front. C'est que, sous cette apparence sereine,
un monde d'ides grossissait dans son esprit, et, comme une mer qui
monte, venait battre son cerveau de son flux et de son reflux.

Cependant, les heures passrent sans que rien indiqut au prisonnier
qu'aucun prparatif se ft dans la ville. On n'entendait ni le roulement
du tambour, ni le froissement des armes. Deux ou trois fois, Georges
courut  sa fentre, tromp par un bruit analogue  un roulement; mais,
 chaque fois, il vit qu'il se trompait, et que le bruit qu'il avait
pris pour le roulement du tambour tait le bruit que faisaient, en
passant dans la rue, des voitures charges de tonneaux.

La nuit venait et,  mesure que venait la nuit, Georges, plus agit et
plus inquiet, allait, avec un mouvement fbrile qu'il cherchait d'autant
moins  rprimer qu'il tait seul, de la porte  la fentre; la porte
tait toujours garde par la sentinelle, la fentre n'avait toujours
pour gardien que ses barreaux.

De temps en temps, Georges portait la main  sa poitrine, et une lgre
contraction de son visage indiquait qu'il prouvait un de ces serrements
de coeur instantans dont l'homme le plus brave ne peut se rendre matre
dans les circonstances suprmes de la vie; alors, sans doute il pensait
 son pre, qui ignorait le danger qu'il courait, et  Sara, qui, sans
le savoir, l'avait attir dans ce danger. Quant au gouverneur, quoique
Georges gardt contre lui une de ces rages froides et concentres qu'un
joueur qui a perdu garde contre son adversaire, il ne pouvait se
dissimuler qu'il avait, dans cette occasion, dploy envers lui, non
seulement tous les mnagements aristocratiques qui taient dans ses
habitudes, mais encore qu'il n'tait arriv  le faire arrter qu'aprs
lui avoir offert toutes les voies de salut qui taient en son pouvoir.

Ce qui n'empchait pas que Georges ne ft arrt sous la prvention de
haute trahison.

Sur ces entrefaites, les tnbres commencrent  s'paissir; Georges
tira sa montre, il tait huit heures et demie du soir: dans une heure et
demie, la rvolte devait clater.

Tout  coup, Georges releva la tte et fixa de nouveau ses yeux sur
l'htel Coignet: dans la chambre situe en face de la sienne, il avait
vu se mouvoir une ombre; cette ombre lui fit un signe; Georges se
drangea de devant la fentre, et un paquet, franchissant la rue et
passant  travers les barreaux, vint tomber au milieu de l'appartement.

Georges ne fit qu'un bond et ramassa le paquet: il se composait d'une
corde et d'une lime; c'tait l ce secours extrieur que Georges
attendait. Georges tenait sa libert entre ses mains; seulement, Georges
voulait tre libre pour l'heure du danger.

Il cacha la corde entre ses matelas et, comme l'obscurit tait tout 
fait venue, il commena  limer un de ses barreaux.

Les barreaux taient assez carts l'un de l'autre pour que, un barreau
manquant, Georges pt passer par la brche faite.

C'tait une lime sourde; on n'entendit aucun bruit, et, comme, vers les
sept heures, on lui avait apport  souper, Georges avait la presque
certitude de ne pas tre drang.

Cependant l'oeuvre avanait lentement: neuf heures, neuf heures et
demie, dix heures sonnrent. Pendant que le prisonnier sciait la barre
de fer, depuis quelque temps, vers l'extrmit de la rue du
Gouvernement, du ct de la rue de la Comdie et du port, il lui
semblait avoir vu s'allumer de grandes lueurs. Au reste, pas une
patrouille ne sillonnait la ville, aucun soldat attard ne regagnait sa
caserne. Georges ne comprenait rien  cette apathie du gouverneur: il le
connaissait trop pour penser qu'il n'avait pas pris toutes ses
prcautions, et cependant, comme nous l'avons dit, la ville paraissait
sans dfense aucune et comme abandonne  elle-mme.

 dix heures, cependant, il lui sembla entendre grandir une rumeur qui
venait du ct du camp malabar: c'tait de ce ct que les rvolts,
rassembls, on se le rappelle, sur le bord de la rivire des Lataniers,
devaient arriver. Georges redoubla d'efforts; le barreau tait dj
compltement sci par en bas, et il venait de l'entamer en haut.

La rumeur continua de grandir. Il n'y avait plus  se tromper: c'tait
le bruit que font en se mlant les voix de plusieurs milliers d'hommes.
Laza avait tenu parole; un sourire de joie passa sur les lvres de
Georges, un clair d'orgueil illumina son front; on allait donc
combattre. Peut-tre n'y aurait-il pas victoire; mais, au moins, il
allait y avoir lutte. Et Georges allait se mler  cette lutte, car le
barreau ne tenait plus qu' un fil.

Il coutait donc, l'oreille tendue et le coeur palpitant; le bruit
s'approchait de plus en plus, et cette lueur, qu'il avait dj
remarque, allait grandissant. Le feu tait-il  Port-Louis? C'tait
impossible, car nul cri de dtresse ne se faisait entendre.

De plus, quoiqu'on entendt toujours cette rumeur, qui, chose trange,
semblait plutt une rumeur joyeuse qu'un bruit menaant, aucun bruit
d'armes ne retentissait, et la rue o tait situe la Police tait
reste solitaire.

Georges attendit un quart d'heure encore, esprant toujours que quelques
coups de fusil retentiraient et termineraient son inquitude, en lui
annonant qu'on en tait aux mains; mais cette mme rumeur trange
bruissait toujours sans que le bruit tant attendu s'y mlt.

Le prisonnier pensa alors que l'important pour lui tait d'abord de
fuir. Avec un dernier branlement, le barreau cda. Georges attacha
fortement la corde  sa base, jeta le barreau devant lui pour s'en faire
une arme, passa par l'ouverture, se laissa glisser le long de la corde,
toucha la terre sans accident, ramassa le barreau, et s'lana dans une
des rues transversales.

 mesure que Georges s'avanait vers la rue de Paris, qui traverse tout
le quartier septentrional de la ville, il voyait s'augmenter cette
lueur, il entendait redoubler ce bruit; enfin, il arriva  l'angle d'une
rue ardemment claire, et tout lui fut expliqu.

Toutes les rues qui donnaient sur le camp malabar, c'est--dire sur le
point par lequel les rvolts devaient pntrer dans la ville taient
illumines comme pour un jour de fte, et, de place en place, en face
des maisons principales avaient t placs des tonneaux d'arrack,
d'eau-de-vie et de rhum dfoncs, comme pour une distribution gratis.

Les ngres s'taient rus comme un torrent sur Port-Louis poussant des
clameurs de rage et de vengeance. Mais, en arrivant, ils avaient trouv
les rues illumines; mais ils avaient vu ces tonneaux tentateurs. Un
instant, les ordres de Laza et l'ide que toutes ces boissons taient
empoisonnes, les avaient retenus; mais bientt le naturel l'avait
emport sur la discipline, et mme sur la crainte. Quelques hommes
s'taient dbands et s'taient mis  boire.  leurs cris de joie, les
autres ngres n'avaient pu tenir leurs rangs: toute cette multitude, qui
suffisait pour anantir Port-Louis, s'tait rpandue en un instant,
parpille en une seconde, se groupant autour des tonneaux avec des cris
de joyeuse rage, buvant  pleines mains cette eau-de-vie, ce rhum, cet
arrack, ternel poison des races noires  la vue duquel un ngre ne sait
pas rsister, en change duquel il vend ses enfants, son pre, sa mre,
et finit souvent par se vendre lui-mme.

De l venaient ces cris  l'trange expression que Georges n'avait pu
comprendre. Le gouverneur avait mis en pratique le conseil donn par
Jacques lui-mme et, comme on le voit, il s'en tait bien trouv. La
rvolte, entre dans la ville, s'tait amortie avant de traverser le
quartier qui s'tend de la Petite-Montagne au Trou-Fanfaron, et tait
venue mourir  cent pas de l'htel du Gouvernement.

 la vue de l'trange spectacle qui se droulait sous ses yeux, Georges
ne conserva plus aucun doute sur l'issue de son entreprise; il se
souvint de la prdiction de Jacques, et se sentit frissonner  la fois
de colre et de honte. Ces hommes avec lesquels il comptait changer la
face des choses, bouleverser l'le et venger deux sicles d'esclavage
par une heure de victoire et par un avenir de libert, ces hommes
taient l, riant, chantant, dansant, dsarms, ivres, chancelants; ces
hommes, trois cents soldats arms de fouets pouvaient maintenant les
reconduire au travail, et ces hommes taient dix mille!

Ainsi, tout ce long labeur de Georges sur lui-mme tait perdu; toute
cette haute tude de son propre coeur, de sa propre force et de sa
propre valeur tait inutile; toute cette supriorit de caractre donne
par Dieu, d'ducation acquise sur les hommes tout cela venait se briser
devant les instincts d'une race qui aimait mieux l'eau-de-vie que la
libert.

Georges sentit aussitt le nant de ses ambitions; son orgueil, un
instant, l'avait transport sur une montagne, et lui avait fait voir 
ses pieds tous les royaumes de la terre; puis tout tait disparu, ce
n'tait qu'une vision. Et Georges se retrouvait juste  la mme place o
son orgueil trompeur l'avait pris.

Il serrait son barreau de fer entre ses mains; il se sentait pris d'une
envie froce de se jeter au milieu de tous ces misrables et de briser
ces crnes abrutis, qui n'avaient pas eu la force de rsister  la
grossire tentation dont il tait la victime.

Des groupes de curieux qui, sans doute, ne comprenaient rien  cette
fte improvise que le gouverneur donnait aux esclaves, regardaient tout
cela bouche et yeux bants. Chacun demandait  son voisin ce que cela
voulait dire, sans que son voisin, aussi ignorant que lui, pt ni lui
rpondre ni lui donner la moindre explication.

Georges courut de groupe en groupe, plongeant ses regards jusqu'au fond
de ces longues rues, illumines et pleines de ngres ivres, poussant des
rumeurs insenses. Il cherchait au milieu de toute cette foule d'tres
immondes un homme, un seul homme, sur lequel il comptait encore au
milieu de la dgradation gnrale. Cet homme, c'tait Laza.

Tout  coup, Georges entendit une grande rumeur qui venait du ct de la
Police; puis une fusillade assez vive s'engagea d'un ct, avec la
rgularit que la troupe de ligne a l'habitude de mettre dans cet
exercice, de l'autre avec le capricieux ptillement qui accompagne le
feu des troupes irrgulires.

Enfin, il y avait donc un endroit o l'on se battait.

Georges s'lana de ce ct; en cinq minutes, il se trouva dans la rue
du Gouvernement. Il ne s'tait pas tromp. Cette petite troupe qui se
battait tait conduite par Laza, par Laza, qui, ayant su que Georges
tait prisonnier, avait  la tte de quatre cents hommes d'lite, fait
le tour de la ville, et avait march sur la Police pour le dlivrer.

Sans doute ce mouvement avait t prvu, car, aussitt qu'on vit
paratre la petite troupe de rvolts  une extrmit de la rue, un
bataillon anglais s'tait mis en mouvement et avait march contre elle.

Laza s'tait bien dout qu'on ne lui laisserait pas enlever Georges
sans combat; mais il avait compt sur la diversion que devait faire le
reste de sa troupe arrivant par les rues adjacentes au camp malabar;
malheureusement, cette diversion, comme nous l'avons vu, lui avait
manqu par les causes que nous avons dites.

Georges s'lana d'un seul bond au milieu des combattants, appelant 
grands cris: Laza! Laza! Il avait donc trouv un ngre digne d'tre
un homme; il avait donc rencontr une nature gale  la sienne.

Les deux chefs se joignirent au milieu du feu; et l, sans chercher un
abri contre la fusillade, insouciants aux balles qui sifflaient autour
d'eux, ils changrent quelques-unes de ces paroles courtes et presses
comme en demandent les situations suprmes. En un instant, Laza fut au
courant de tout; il secoua la tte et se contenta de dire:

--Tout est perdu.

Georges voulut lui rendre quelque esprance, lui conseilla d'essayer
quelques efforts sur les buveurs; mais Laza, laissant chapper un
sourire de profond ddain:

--Ils boivent, dit-il;  moins que l'eau-de-vie ne leur manque, il n'y a
rien  esprer.

Or, les tonneaux avaient t dfoncs en assez grande quantit pour que
l'eau-de-vie ne leur manqut pas.

Toute lutte devenait inutile sur le point o elle s'tait engage,
puisque Georges, que Laza venait dlivrer, tait libre; il n'avait donc
qu' regretter la perte d'une douzaine d'hommes dj mis hors de combat,
et qu' donner le signal de la retraite.

Mais la retraite tait devenue impossible par la rue du Gouvernement;
tandis que la troupe de Laza faisait face au bataillon anglais qui
s'tait oppos  son entreprise, un autre dtachement, embusqu dans la
poudrire, eu sortait, tambour battant, et venait fermer le chemin par
lequel Laza et ses hommes taient arrivs. Il fallut donc se jeter dans
les rues qui environnent le palais de justice et regagner par l les
environs de la Petite-Montagne et le camp malabar.

 peine Georges, Laza et leurs hommes eurent-ils fait deux cents pas,
qu'ils se trouvrent dans les rues illumines et garnies de tonneaux. La
scne tait encore plus immonde que la premire fois; l'ivresse avait
fait des progrs.

Puis, au bout de chaque rue on voyait tinceler dans les tnbres les
baonnettes d'une compagnie anglaise.

Georges et Laza se regardrent avec ce sourire qui signifie: Il ne
s'agit plus ici de vaincre, mais de mourir et de bien mourir.

Cependant tous deux voulurent, tenter un dernier effort; ils
s'lancrent dans la rue principale, essayant de rallier les rvolts 
leur petite troupe. Mais quelques-uns  peine taient en tat d'entendre
les cris et les exhortations de leurs chefs; les autres les
mconnaissaient entirement, chantaient d'une voix avine, et dansaient
sur leurs jambes tremblantes; tandis que le plus grand nombre, arriv au
dernier degr de l'ivresse, roulait par la rue, perdant de minute en
minute le peu de sentiment qui lui restait.

Laza avait pris un fouet et frappait  tour de bras sur les misrables.
Georges, appuy sur le barreau de fer, la seule arme qu'il et touche,
les regardait immobile et ddaigneux, pareil  la statue du Mpris.

Au bout de quelques minutes, tous deux demeurrent convaincus qu'il n'y
avait plus rien  esprer, et que chaque minute qu'ils perdaient tait
une anne retranche  leur existence; d'ailleurs, quelques hommes de
leur troupe, entrans par l'exemple, fascins par la vue de la boisson
enivrante, tourdis par l'odeur alcoolique qui leur montait au cerveau,
commenaient  les abandonner  leur tour. Il n'y avait donc pas de
temps  perdre pour quitter la ville, et encore tait-il vident que
dj peut-tre on en avait trop perdu.

Georges et Laza rassemblrent la petite troupe qui leur tait reste
fidle, trois cents hommes  peu prs; puis, se mettant  leur tte, ils
marchrent rsolument vers l'extrmit de la rue, qui, comme nous
l'avons dit, tait ferme par un mur de soldats. Arrivs  quarante pas
des Anglais, ils virent les fusils s'abaisser vers eux, un rayon de
flamme clata sur toute la ligne, puis aussitt une grle de balles
fouilla leurs rangs; dix ou douze hommes tombrent; mais les deux chefs
restrent debout, et, pouss  la fois par leurs deux voix puissantes,
le cri En avant! retentit.

Lorsqu'ils furent  vingt pas, le feu du second rang suivit le feu du
premier, et fit parmi les rvolts un ravage plus grand encore. Mais,
presque aussitt, les deux troupes se joignirent, et alors la lutte
corps  corps commena.

Ce fut une affreuse mle: on sait quelles troupes sont les Anglais, et
comment ils meurent o ils ont t placs. Mais, d'un autre ct, ils
avaient affaire  des hommes dsesprs, qui savaient que, prisonniers,
une mort ignominieuse les attendait, et qui, par consquent, voulaient
mourir libres.

Georges et Laza faisaient des miracles d'audace, et de courage: Laza:
avec son fusil, qu'il avait pris par le canon, et dont il se servait
comme d'un flau; Georges, avec le barreau qu'il avait arrach  sa
fentre, et dont, de son ct, il se servait comme d'une masse d'armes;
leurs hommes, au reste, les secondaient  merveille, se ruant sur les
Anglais  coups de baonnette, tandis que les blesss se tranaient
entre les combattants et venaient, en rampant, couper  coups de couteau
les jarrets de leurs ennemis.

La lutte dura ainsi pendant dix minutes, furieuse, acharne, mortelle,
sans que nul pt dire de quel ct serait l'avantage; cependant le
dsespoir l'emporta sur la discipline: les rangs anglais s'ouvrirent
comme une digue qui se rompt, et laissrent passer le torrent, qui se
rpandit aussitt hors de la ville.

Georges et Laza, qui taient  la tte de l'attaque, restrent en
arrire pour soutenir la retraite. Enfin, on arriva au pied de la
Petite-Montagne; c'tait un endroit trop escarp et trop couvert pour
que les Anglais osassent s'y aventurer. Aussi firent-ils une halte; de
leur ct, les rvolts reprirent haleine. Une vingtaine de noirs se
rallirent autour des deux chefs, tandis que les autres s'parpillaient
de tous cts; il ne s'agissait plus de combattre, mais de se mettre en
sret dans les grands bois. Georges indiqua le quartier de Moka, o
tait l'habitation de son pre comme le rendez-vous gnral de ceux qui
voudraient se rallier  lui, annonant qu'il en partirait le lendemain
au point du jour pour gagner le quartier du Grand-Port, o se trouvent,
comme nous l'avons dit, les plus paisses forts.

Georges donnait aux misrables dbris de cette troupe, avec laquelle il
avait un instant espr conqurir l'le, ses dernires instructions, et,
la lune, glissant dans l'intervalle de deux nuages, rpandait un instant
sa lumire sur le groupe qu'il commandait, sinon de la taille, du moins
de la voix et du geste, quant tout  coup un buisson situ  une
quarantaine de pas des fugitifs, s'enflamma; la dtonation d'une arme 
feu se fit entendre, et Georges tomba aux pieds de Laza, frapp d'une
balle dans le ct.

En mme temps, un homme, dont on put un instant suivre dans l'ombre la
course rapide, s'lana du buisson tout fumant encore dans un ravin qui
s'tendait derrire lui, le suivit dans sa longueur, cach  tous les
yeux; puis, reparaissant  son extrmit, regagna par un circuit les
rangs des soldats anglais, arrts au bord du ruisseau des Pucelles.

Mais, si rapide qu'et t la course de l'assassin, Laza l'avait
reconnu, et, avant qu'il perdt tout  fait connaissance, le bless put
lui entendre murmurer ces trois mots accompagns d'un geste de menace,
calme mais implacable:

--Antonio le Malais!




Chapitre XXIII--Un coeur de pre


Pendant que les diffrents vnements que nous venons de raconter
s'accomplissaient  Port-Louis, Pierre Munier attendait anxieusement 
Moka le rsultat terrible que lui avait laiss entrevoir son fils:
habitu, comme nous l'avons dit,  cette ternelle suprmatie des
blancs, il avait fini par considrer cette suprmatie non seulement
comme un droit acquis, mais comme une supriorit naturelle. Quelle que
ft la confiance que lui inspirt son fils, il ne pouvait donc croire
que ces obstacles, qu'il regardait comme insurmontables, s'aplaniraient
devant lui.

Depuis le moment o, comme nous l'avons vu, Georges avait pris cong de
lui, il tait tomb dans une apathie profonde; l'excs mme des motions
qui se pressaient dans son coeur, et la diversit des penses qui se
heurtaient dans son esprit l'avaient jet dans une insensibilit
apparente qui ressemblait  de l'idiotisme. Deux ou trois fois il lui
vint bien  l'ide d'aller lui-mme  Port-Louis, et de voir, de ses
propres yeux, ce qui allait s'y passer; mais il faut pour marcher 
l'encontre d'une certitude, une force de volont que n'avait point le
pauvre pre; s'il ne se ft agi que d'aller au-devant d'un danger,
Pierre Munier y aurait couru.

La journe se passa donc dans des angoisses d'autant plus profondes,
qu'elles furent tout intrieures, et que celui qui les prouvait n'osait
dire  personne, pas mme  Tlmaque, les causes de cet accablement sur
lequel on l'interrogeait; de temps en temps, seulement, il se levait de
son fauteuil, s'en allait le front courb vers la fentre ouverte,
jetait du ct de la ville un long regard comme s'il pouvait voir,
coutait, comme s'il pouvait entendre; puis, ne voyant rien, n'entendant
rien, il poussait un soupir et revenait, les lvres muettes et les yeux
atones, s'asseoir dans son fauteuil.

L'heure du dner arriva. Tlmaque, charg des soins ordinaires de la
maison, fit mettre le couvert, fit servir la table, fit apporter le
dner; mais toutes ces diffrentes oprations s'accomplirent sans que
celui pour lequel elles s'accomplissaient soulevt seulement les yeux:
puis, lorsque tout cela fut prt, Tlmaque laissa passer un quart
d'heure, et, voyant que son matre demeurait dans la mme apathie, il
lui toucha lgrement l'paule; Pierre Munier tressaillit, et, se levant
vivement:

--Eh bien, sait-on quelque chose? dit-il.

Tlmaque montra  son matre le dner qui tait servi; mais Pierre
Munier sourit tristement, secoua la tte et retomba dans sa rverie. Le
ngre comprit qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire, et, sans
oser en demander l'explication, roula ses deux gros yeux blancs autour
de lui comme pour chercher quelque signe qui pt le mettre sur les
traces de cet vnement inconnu; mais chaque chose tait  sa place
accoutume, et tout tait comme  l'ordinaire; seulement, il tait
visible que l'attente de quelque grand malheur tait venue s'asseoir le
matin au foyer domestique.

La journe s'coula ainsi.

Tlmaque, esprant toujours que la faim reprendrait ses droits, laissa
le dner servi; mais Pierre Munier tait trop profondment absorb pour
s'occuper d'autre chose que de sa propre pense; seulement, il y eut un
moment o Tlmaque, voyant de grosses gouttes de sueur perler sur le
front de son matre, crut qu'il avait chaud, et lui prsenta un verre
d'eau et de vin; mais Pierre Munier carta doucement le verre de la main
en disant:

--Tu n'as rien appris encore?

Tlmaque secoua la tte, regarda tour  tour le plafond et le plancher,
comme pour demander alternativement  chacun d'eux s'ils en savaient
plus que lui; puis voyant que chacun d'eux restait muet, il sortit pour
demander aux ngres s'ils n'taient pas mieux renseigns que lui sur
l'objet inconnu de la secrte inquitude de son matre.

Mais,  son grand tonnement, il s'aperut qu'il n'y avait plus un seul
ngre  l'habitation. Il courut aussitt vers la grange, o ils avaient
l'habitude de se rassembler pour faire la berloque. La grange tait
dserte; il revint alors par les cases, mais il ne retrouva dans les
cases que les femmes et les enfants.

Il les interrogea et il apprit qu'aussitt la journe finie, les ngres,
au lieu de se reposer comme ils avaient l'habitude de le faire,
s'taient arms et taient partis par groupes spars, mais s'avanant
tous dans la direction de la rivire des Lataniers. Alors il revint 
l'habitation.

Au bruit que fit Tlmaque en ouvrant la porte, le vieillard se
retourna.

--Eh bien? demanda-t-il.

Alors Tlmaque lui raconta l'absence des ngres, et comment tous
s'taient achemins en armes vers le mme point.

--Oui, oui! dit Pierre Munier; hlas! oui!

Ainsi il n'y avait plus de doute, et ce renseignement concourait encore
 faire croire au pauvre pre qu'il en tait arriv  ce moment o tout
se dcidait pour lui  la ville; car, depuis le retour de Georges, le
vieillard, en revoyant son fils si beau et si brave, si confiant en
lui-mme, si riche du pass, si sr de l'avenir, avait tellement
identifi sa vie  la vie de son enfant, qu'il en tait arriv  se
convaincre qu'ils vivaient de la mme existence, et qu'il ne comprenait
pas qu'il pt supporter la perte de son fils, ou mme son absence.

Oh! comme il se reprochait d'avoir laiss partir le matin Georges sans
l'interroger, sans avoir pntr au fond de sa pense, sans connatre 
quels dangers il allait s'exposer! comme il se reprochait de ne pas lui
avoir demand  le suivre! Mais cette ide que son fils allait
entreprendre une lutte ouverte contre les blancs l'avait si fort
ananti, que, dans le premier moment, il avait senti toutes ses forces
morales l'abandonner. C'tait, nous l'avons dit, dans la nature de cette
me nave de n'avoir de puissance que devant les dangers physiques.

Cependant la nuit tait venue et les heures s'coulaient sans apporter
aucune nouvelle, ni consolante ni terrible. Dix heures, onze heures,
minuit sonnrent. Quoique l'obscurit qui s'tendait au dehors, et que
rendaient plus profonde encore les lumires allumes dans l'appartement,
empcht de rien distinguer  dix pas de distance, Pierre Munier
continuait d'aller,  des intervalles presque rguliers, mais se
rapprochant cependant sans cesse l'un de l'autre, de son fauteuil  la
fentre et de la fentre  son fauteuil. Tlmaque, vritablement
inquiet, s'tait install dans la mme chambre; mais, si dvou que ft
le fidle domestique, il n'avait pu rsister au sommeil, et il dormait
sur une chaise, appuy contre la muraille, o sa silhouette se dessinait
comme un dessin au charbon.

 deux heures du matin, un chien de garde, qu'on laissait ordinairement
errer la nuit autour de l'habitation, mais que, ce soir-l, la
proccupation gnrale avait maintenu  la chane, fit entendre un
hurlement bas et plaintif. Pierre Munier tressaillit et se leva; mais,
au lugubre bruit que la superstition des noirs regarde comme l'annonce
certaine d'un malheur prochain, les forces lui manqurent, et, pour ne
pas tomber, il fut forc de s'appuyer sur la table. Au bout de cinq
minutes, le chien fit entendre un second hurlement plus bruyant, plus
triste et plus prolong que le premier; puis,  gale distance du
second, un troisime, plus funbre et plus lamentable encore que les
deux premiers.

Pierre Munier, ple, sans voix, la sueur au front, resta les yeux fixs
sur la porte sans faire un pas vers elle, mais comme un homme qui attend
le malheur et qui sait que c'est par l qu'il va entrer.

Au bout d'un instant, on entendit le bruit des pas d'un assez grand
nombre de personnes; ces pas se rapprochrent de l'habitation, mais
lents et mesurs. Il sembla au pauvre pre que ces pas taient ceux
d'hommes qui suivaient un convoi.

Bientt la premire chambre sembla se remplir de monde; seulement, cette
foule, quelle qu'elle ft, tait muette. Cependant, au milieu du
silence, le vieillard crut entendre une plainte et il lui sembla que,
dans cette plainte, il reconnaissait la voix de son fils.

--Georges! s'cria-t-il; Georges, au nom du ciel, est-ce toi? Rponds,
parle, viens!

--Me voil, mon pre! dit une voix faible, et cependant calme; me voil!

Au mme instant la porte s'ouvrit et Georges parut, mais s'appuyant
contre la porte, et si ple, que Pierre Munier crut un instant que
c'tait l'ombre de son fils qu'il avait voque et qui lui apparaissait;
de sorte qu'au lieu d'aller  Georges, le vieillard fit un pas en
arrire.

--Au nom du ciel, murmura-t-il, qu'as-tu et que t'est-il arriv?

--Une blessure grave, mais tranquillisez-vous, mon pre qui n'est pas
mortelle, puisque, vous le voyez, je marche et me tiens debout; mais je
ne puis pas me tenir debout longtemps.

Puis il ajouta tout bas:

-- moi, Laza, les forces me manquent!

Et il se laissa tomber dans les bras du ngre. Pierre Munier s'lana
vers son fils; mais Georges tait dj vanoui.

En effet, avec cette force de volont qui tait devenue le signe
distinctif du caractre de Georges, il avait voulu, tout faible et
presque mourant qu'il tait, se montrer debout  son pre, et, cette
fois, ce n'tait pas par un de ces sentiments d'orgueil qu'on retrouvait
si souvent en lui, mais parce que, connaissant l'amour profond que lui
portait le vieillard, il tremblait que en le voyant couch, le coup
qu'il recevrait de cette vue ne lui ft fatal. Malgr les
reprsentations de Laza, il avait donc abandonn le brancard sur lequel
les ngres l'avaient transport, en se relayant,  travers les dfils
de la montagne du Pouce; puis, avec un courage surhumain, avec cette
volont puissante qui commandait chez lui-mme  la faiblesse physique,
il s'tait dress, s'tait cramponn au mur, et, comme il avait dcid
que cela devait tre, il s'tait montr debout  son pre.

Et, en effet, comme il l'avait pens, le coup avait t ainsi moins
violent pour le vieillard.

Mais cette volont de fer avait cependant pli sous la douleur, et,
puis par l'effort qu'il avait fait, Georges tait, comme nous l'avons
dit, retomb dans les bras de Laza.

Ce fut quelque chose de terrible  voir, mme pour des hommes, que la
douleur de ce pre; douleur sans plainte, sans sanglots, muette,
profonde et morne. On posa Georges sur un canap. Le vieillard
s'agenouilla devant lui, passa son bras sous la tte de son enfant, et
attendit, les yeux fixs sur ses yeux ferms, la respiration suspendue
devant son haleine absente, tenant la main pendante du blesse dans son
autre main, ne demandant rien, ne s'inquitant d'aucun dtail, ne
s'informant d'aucun rsultat; tout tait dit pour lui: son fils tait
l, bless, sanglant, vanoui; qu'avait-il besoin d'apprendre et que lui
faisaient les causes devant ce formidable rsultat?

Laza se tenait debout,  l'angle d'un buffet, appuy sur son fusil et
regardant de temps en temps du ct de la fentre si le jour ne revenait
pas.

Les autres ngres, qui s'taient respectueusement retirs aprs avoir
dpos Georges sur son canap, se tenaient dans la chambre voisine et
passaient leurs ttes noires par la porte; d'autres taient groups, en
dehors, devant la fentre, beaucoup taient blesss plus ou moins
dangereusement: mais aucun ne semblait se souvenir de sa blessure.

 chaque instant leur nombre augmentait, car tous les fugitifs, aprs
s'tre d'abord parpills pour viter la poursuite des Anglais, avaient,
par diffrents chemins, regagn l'habitation, comme, les uns aprs les
autres, des moutons disperss regagnent le parc.  quatre heures du
matin, il y avait prs de deux cents ngres autour de l'habitation.

Cependant Georges tait revenu  lui et avait, par quelques mots, essay
de rassurer son pre; mais cela d'une voix si faible, que, quelque
bonheur qu'prouvt le vieillard de l'entendre parler, il lui avait fait
signe de se taire, puis il s'tait inform alors de quel genre tait la
blessure, et quel tait le mdecin qui l'avait panse; alors, en
souriant et par un faible mouvement de tte, Georges lui avait indiqu
Laza.

On sait que, dans les colonies, certains ngres passent pour d'habiles
chirurgiens, et que, quelquefois mme, les colons blancs les envoient
chercher de prfrence aux gens de l'art; c'est tout simple: ces hommes
primitifs, semblables  nos bergers, qui disputent souvent leurs
pratiques aux plus habiles docteurs, se trouvant sans cesse en face de
la nature, surprennent, comme les animaux, quelques-uns de ces secrets
qui restent voils aux regards des autres hommes. Or, Laza passait dans
toute l'le pour un habile chirurgien; les ngres attribuaient sa
science  la force de certaines paroles secrtes ou de certains
enchantements magiques; les blancs,  sa connaissance de certaines
herbes et de certaines plantes dont il savait seul les noms et la
proprit. Pierre Munier fut donc plus tranquille lorsqu'il sut que
c'tait Laza qui avait pans la blessure de son fils.

Cependant le moment o le jour allait paratre approchait, et,  mesure
que le temps s'coulait, Laza paraissait de plus en plus inquiet.
Enfin, il n'y put pas tenir plus longtemps, et, sous prtexte de tter
le pouls du malade, il s'approcha de lui et lui parla tout bas.

--Que demandez-vous et que voulez-vous, mon ami? demanda Pierre Munier.

--Ce qu'il veut, mon pre, aussi bien il faut vous le dire: il veut que
je ne tombe pas aux mains des blancs, et il me demande si je me sens
assez fort pour tre port dans les grands bois.

--Te transporter dans les grands bois! s'cria le vieillard, faible
comme tu es! C'est impossible!

--Il n'y a cependant pas d'autre parti  prendre, mon pre,  moins que
vous ne prfriez me voir arrter sous vos yeux, et....

--Et quoi? demanda Pierre Munier avec anxit; que te veulent-ils et que
peuvent-ils te faire?

--Ce qu'ils me veulent, mon pre? Se venger de ce qu'un misrable
multre a eu la prtention de lutter contre eux, et est arriv,
peut-tre,  les faire trembler un instant. Ce qu'ils peuvent me faire?
Oh! presque rien, ajouta Georges en souriant, ils peuvent me trancher la
tte  la plaine Verte.

Le vieillard plit; puis on le vit frmir de tout son corps; il tait
vident qu'il se livrait en lui un combat terrible. Enfin, il releva le
front, secoua ta tte, et, regardant le bless.

--Te prendre! murmura-t-il; te trancher la tte! me prendre mon enfant,
me le tuer! tuer mon Georges! Et tout cela, parce qu'il est plus beau
qu'eux, plus brave qu'eux, plus instruit qu'eux.... Ah! qu'ils y viennent
donc!...

Et le vieillard, avec une nergie dont, cinq minutes auparavant, on
l'aurait cru incapable, s'lana vers sa carabine suspendue  la
muraille, et, saisissant l'arme oisive depuis seize ans:

--Oui, oui! qu'ils y viennent! s'cria-t-il, et nous verrons. Ah! vous
lui avez tout pris, messieurs les blancs,  ce pauvre multre; vous lui
avez pris sa considration, et il n'a rien dit; vous lui eussiez pris sa
vie, qu'il n'et rien dit encore; mais vous voulez lui prendre son fils;
vous voulez lui prendre son enfant pour l'emprisonner, pour le torturer,
pour lui trancher la tte! Oh! venez, messieurs les blancs, et nous
allons voir! Nous avons cinquante ans de haine entre nous; venez, venez,
il est temps que nous fassions nos comptes.

--Bien, mon pre, bien! s'cria Georges en se relevant sur son coude et
en regardant le vieillard d'un oeil fivreux; bien je vous reconnais.

--Eh bien, oui, aux grands bois, dit-il, et nous verrons s'ils osent
nous y suivre. Oui, mon fils; oui, viens; mieux valent les grands bois
que les villes. On y est sous l'oeil de Dieu; que Dieu nous voie donc et
nous juge. Et vous, enfants, continua le multre en s'adressant aux
ngres, m'avez-vous toujours trouv bon matre?

--Oh! oui, oui! s'crirent d'une seule voix tous les ngres.

--M'avez-vous dit cent fois que vous m'tiez dvous, non pas comme des
esclaves, mais comme des enfants?

--Oui, oui!

--Eh bien, c'est  cette heure qu'il s'agit de me prouver votre
dvouement.

--Ordonne, matre, ordonne, dirent tous les ngres.

--Entrez, entrez tous.

La chambre se remplit de noirs.

--Tenez, continua le vieillard, voil mon fils qui a voulu vous sauver,
vous faire libres, vous faire hommes, voil sa rcompense. Et
maintenant, ce n'est pas le tout; ils veulent venir me le prendre,
bless, sanglant,  l'agonie; voulez-vous le dfendre, voulez-vous le
sauver? voulez-vous mourir pour lui et avec lui?

--Oh! oui! oui! crirent toutes les voix.

--Aux grands bois, alors, aux grands bois! dit le vieillard.

--Aux grands bois! crirent tous les ngres.

Alors on rapprocha le brancard de feuillage du canap o tait couch
Georges; on y dposa le bless; quatre ngres en saisirent les quatre
portants: Georges sortit de la maison accompagn de Laza, et prit la
tte du cortge; puis tous les ngres le suivirent; puis, enfin, Pierre
Munier sortit le dernier, laissant l'habitation ouverte, abandonne et
veuve de toute crature humaine.

Le cortge, qui se composait de deux cents ngres  peu prs suivit
quelque temps le chemin qui mne de Port-Louis au Grand-Port, puis aprs
une demi-heure de marche  peu prs, il prit  droite, s'avanant vers
la base du piton du Milieu, afin de joindre la source de la rivire des
Croles.

Avant de s'engager derrire la montagne, Pierre Munier, qui avait
continu de faire l'arrire-garde, s'arrta un instant, gravit un
monticule et jeta un dernier regard sur cette belle habitation qu'il
abandonnait. Il embrassa dans un coup d'oeil ces riches plaines de
cannes, de manioc, de mas, ces magnifiques bosquets de pamplemousses,
de jambosiers et de takamakas, ce splendide horizon de montagnes qui
fermait son immense proprit comme une muraille gigantesque. Il pensa
qu'il avait fallu trois gnrations d'hommes honntes comme lui,
laborieux comme lui, estims comme lui, pour faire de ce quartier le
paradis de l'le, poussa un soupir, essuya une larme; puis, dtournant
les yeux et secouant la tte, il regagna, le sourire sur les lvres, le
brancard o l'attendait l'enfant bless, pour lequel il abandonnait tout
cela.




Chapitre XXIV--Les grands bois


Au moment o la troupe fugitive atteignait la source de la rivire des
Croles, le jour se levait, et les rayons du soleil oriental clairaient
le sommet granitique du piton du Milieu; avec lui s'veillait toute la
population des forts.  chaque pas, les tanrecs se levaient sous les
pieds des ngres et regagnaient leurs terriers, les singes s'lanaient
de branche en branche et atteignaient les extrmits les plus flexibles
des vacoas, des filaos et des tamariniers, puis, se suspendant et se
balanant par la queue, allaient, franchissant une grande distance,
s'accrocher, avec une adresse merveilleuse,  quelque autre arbre qui
leur donnait un asile plus touffu. Le coq des bois se levait  grand
bruit, battant l'air de son vol pesant, tandis que les perroquets gris
semblaient le railler de leur cri moqueur, et que le cardinal, pareil 
une flamme volante, passait, rapide comme un clair et tincelant comme
un rubis; enfin, selon son habitude, la nature, toujours jeune, toujours
insoucieuse, toujours fconde, semblait, par sa sereine tranquillit et
son calme bonheur, une ternelle ironie de l'agitation et des douleurs
de l'homme.

Aprs trois ou quatre heures de marche, la troupe fit une halte sur un
plateau, au pied d'une montagne sans nom, dont la base vient mourir sur
les bords de la rivire. La faim commenait  se faire sentir;
heureusement, chacun dans la route avait fait chasse; les uns,  coups
de bton, avaient assomm des tanrecs, dont, en gnral, les ngres sont
fort friands; d'autres avaient tu des singes ou des coqs des bois;
enfin, Laza avait bless un cerf,  la poursuite duquel quatre hommes
s'taient mis, et qu'ils avaient rapport au bout d'une heure. Il y
avait donc des provisions pour toute la troupe.

Laza profita de cette halte pour panser le bless; de temps en temps,
il s'tait cart du brancard pour aller cueillir quelque herbe ou
quelque plante dont lui seul connaissait la proprit. Arriv au lieu du
repos, il runit sa rcolte, plaa la prcieuse collection qu'il venait
de rassembler dans un creux de rocher; puis, avec une pierre arrondie,
il broya les simples qu'il venait de cueillir  peu prs comme il et
fait dans un mortier. Cette opration termine, il en exprima le suc, y
trempa un linge, et, levant l'appareil mis la veille, il plaa les
compresses nouvellement imbibes sur la double plaie car, par bonheur
encore, la balle n'tait point reste dans la blessure, et, entre un
peu au-dessous de la dernire cte gauche, elle tait sortie un peu
au-dessus de la hanche.

Pierre Munier suivit cette opration avec une anxit profonde. La
blessure tait grave, mais n'tait point mortelle; il y avait plus: il
tait visible,  l'inspection des chairs qu'en supposant qu'aucun organe
important n'et t ls  l'intrieur, la gurison serait plus rapide
peut-tre qu'elle ne l'et t entre les mains d'un mdecin des villes.
Le pauvre pre n'en passa pas moins par toutes les angoisses qu'une
pareille vue devait veiller en lui, tandis que Georges, au contraire,
malgr les douleurs qu'un semblable pansement devait lui faire prouver,
ne frona pas mme le sourcil, et rprima jusqu'au moindre frissonnement
de la main que son pre tenait entre les siennes.

Le pansement fini et le repas achev, on se mit en route. On approchait
des grands bois, mais encore fallait-il les atteindre; la petite troupe,
retarde par le transport du bless, transport que les accidents du
terrain rendaient fort difficile, ne s'avanait que lentement, et,
depuis le dpart de l'habitation, avait laiss une trace facile 
suivre.

On marcha une heure encore,  peu prs, en suivant les bords de la
rivire des Croles, puis on prit  gauche, et l'on commena de se
trouver dans la lisire des forts; car, jusque-l, on n'avait travers
que des espces de taillis:  mesure que l'on avanait, des mimosas se
reproduisant en touffes nombreuses, des fougres gigantesques poussant
dans les intervalles des arbres, s'levaient aussi haut qu'eux, et des
lianes d'une grosseur prodigieuse, tombant du haut des takamakas comme
des serpents qui s'y seraient accrochs par la queue, commenaient 
annoncer qu'on entrait dans la rgion des grands bois.

Bientt la fort devint de plus en plus paisse; les troncs des arbres
se rapprochrent, les fougres s'enlacrent les unes aux autres, les
lianes formrent comme des barreaux,  travers lesquels le passage
devint de plus en plus difficile, surtout pour les hommes qui portaient
le brancard;  tout moment, Georges, tmoin des difficults que
prsentait la marche, faisait un mouvement pour descendre; mais, 
chaque fois, Laza le lui dfendait avec un tel accent de fermet, et
son pre joignait les mains avec un tel geste de prire, que, pour ne
point blesser le dvouement de l'un et pour ne pas heurter la tendresse
de l'autre, le malade reprenait sa place et laissait essayer de
nouvelles tentatives qui devenaient de moment en moment plus pnibles,
et qui quelquefois, demeuraient longtemps infructueuses.

Cependant les difficults qu'prouvaient les fugitifs  pntrer dans
l'intrieur de ces forts vierges taient presque pour eux une garantie
de scurit, puisque ces difficults devaient, pour ceux qui les
poursuivaient exister plus grandes encore, car ceux qui fuyaient taient
des ngres habitus  de pareilles courses, tandis que ceux qui les
poursuivaient taient des soldats anglais accoutums  manoeuvrer dans
le champ de Mars et dans le champ de Lort.

Cependant on arriva  un endroit tellement pais tellement fourr,
tellement compact, que toute tentative de transition devint inutile;
longtemps la petite troupe longea cette espce de muraille  travers
laquelle la hache seule aurait pu ouvrir un passage; mais ce passage,
ouvert pour les uns, l'tait galement pour les autres, et, en offrant
une issue  la fuite, il offrait un moyen  la poursuite.

Tout en cherchant, on trouva un ajoupa, et, sous cet ajoupa, les restes
d'un feu fumant encore: il tait vident que des ngres marrons rdaient
dans les environs, et,  en juger par la fracheur des traces qu'ils
avaient laisses, ne devaient mme pas tre fort loin.

Laza se mit sur leur piste. On connat l'habilit des sauvages pour
suivre,  travers les grandes solitudes, la trace d'un ami ou d'un
ennemi: Laza, courb sur la terre, retrouva chaque brin d'herbe pli
sous le talon, chaque caillou sorti de son alvole par le choc du pied,
chaque branche dtourne de son inclinaison par la pression du passant;
mais, enfin, il arriva de son ct  un emplacement o toute trace
manquait. D'un ct tait un ruisseau qui descendait de la montagne et
allait se jeter dans la rivire des Croles; de l'autre, un amas de
rochers, de pierres et de broussailles pareil  un mur, au sommet duquel
la fort paraissait plus presse encore que partout ailleurs, et,
derrire Laza, le chemin qu'il venait de suivre. Laza traversa le
ruisseau et chercha vainement de l'autre ct la trace qui l'avait
conduit jusqu' sa rive. Les ngres, car ils taient plusieurs,
n'avaient donc pas t plus loin.

Laza essaya de gravir la muraille, et il y parvint; mais, arriv au
sommet, il reconnut l'impossibilit de faire suivre  une troupe, parmi
laquelle se trouvaient plusieurs blesss, un pareil chemin il
redescendit donc, et, convaincu que ceux  la recherche desquels il
s'tait mis ne pouvaient tre loin, il poussa les diffrents cris
auxquels les ngres marrons ont l'habitude de se reconnatre entre eux,
et attendit.

Au bout d'un instant, il lui sembla, au plus pais des broussailles, qui
recouvraient les pierres formant la muraille que nous avons dcrite,
reconnatre un lger frmissement; tout autre qu'un homme habitu aux
mystres de la solitude et certes pris cette vacillation de quelques
branches pour un caprice du vent; mais alors le mouvement eut eu lieu de
leur extrmit  leur base, tandis qu'au contraire le mouvement semblait
natre  leur base et venait mourir  leur extrmit. Laza ne s'y
trompa point, et ses regards s'arrtrent sur le buisson. Bientt son
doute se changea en certitude:  travers les branches, il avait
distingu deux yeux inquiets qui, aprs avoir parcouru tout l'horizon
qu'ils pouvaient atteindre, se fixrent sur lui; alors Laza renouvela
le signal qu'il avait dj fait entendre une fois: aussitt un homme
glissa, comme un serpent, entre les pierres disjointes, et Laza se
trouva en face d'un ngre marron.

Les deux noirs n'changrent que quelques paroles, puis Laza retourna
sur ses pas et rejoignit la petite troupe, qui fit  son tour, guide
par lui, le mme chemin qu'il venait de faire, et qui arriva bientt 
l'endroit o il avait trouv le ngre.

Une ouverture, produite par le drangement de quelques pierres, avait
amen un passage dans la muraille: ce passage donnait entre dans une
grotte immense.

Les fugitifs passrent deux  deux  travers ce dfil facile 
dfendre. Derrire le dernier, le ngre remit les pierres dans le mme
ordre o elles taient auparavant, de manire qu'on ne vit aucune trace
du passage; puis, se cramponnant  son tour aux broussailles et aux
asprits des pierres, il escalada la muraille et disparut dans la
fort. Deux cents hommes venaient de s'engloutir dans les entrailles de
la terre sans que l'oeil le plus exerc pt dire par quel endroit ils
avaient pass.

Soit par un de ces hasards naturels qui se rencontrent parfois sans que
la main de l'homme ait aid en rien aux effets qu'ils produisent, soit,
au contraire, par un long et prvoyant travail des ngres marrons, le
sommet de la montagne, dans les flancs de laquelle la petite troupe
venait de disparatre, tait dfendu d'un ct par une roche
perpendiculaire pareille  un rempart, et d'un autre ct par cette haie
gigantesque compose de troncs d'arbres, de lianes et de fougre, qui
avait d'abord arrt la marche de nos fugitifs; la seule entre
vritablement praticable tait donc celle que nous avons dcrite, et,
comme nous l'avons dit, cette entre disparaissait entirement derrire
les pierres qui l'obstruaient et les broussailles qui voilaient les
pierres: il rsultait donc, du soin avec lequel elle tait cache  tous
les yeux, que les colons arms pour leur propre compte, ou les troupes
anglaises qui, pour le compte du gouvernement, donnaient la chasse aux
ngres marrons, taient passs cent fois, sans la remarquer, devant
cette ouverture connue des seuls esclaves fugitifs.

Mais, une fois, de l'autre ct du rempart de la haie ou de la caverne,
l'aspect du sol changeait entirement. C'taient toujours de grands
bois, de hautes forts, de puissants abris, mais au milieu desquels on
pouvait du moins se frayer une route. Au reste, aucune des premires
ncessits de la vie ne manquait dans ces vastes solitudes une cascade,
qui avait sa source au sommet du piton, tombait majestueusement de
soixante pieds de haut, et, aprs s'tre brise en poussire sur les
rocs, qu'elle rongeait dans sa chute ternelle, elle coulait quelque
temps en paisibles ruisseaux; puis, s'enfonant tout  coup dans les
entrailles de la terre, elle allait reparatre au del de l'enceinte;
les cerfs, les sangliers, les daims, les singes et les tanrecs
abondaient; enfin, aux endroits o,  travers le dme immense de
feuillage, glissaient quelques rayons de soleil, ces rayons de soleil
allaient clairer des pamplemousses chargs d'oranges, ou des vacoas
chargs de ces choux-palmistes, dont la queue est si frle, que, du jour
o le fruit est mr, il tombe  la plus lgre secousse ou au moindre
vent.

Si les fugitifs parvenaient  cacher leur retraite, ils pouvaient donc
esprer y vivre sans manquer de rien jusqu'au moment o Georges serait
guri, et o cette gurison amnerait une rsolution quelconque. Au
reste, quelle que ft la rsolution du jeune homme, les malheureux
esclaves dont Georges avait fait ses compagnons taient dcids 
s'attacher  sa fortune jusqu'au bout.

Mais, tout bless qu'tait Georges, il avait gard son sang-froid
ordinaire et il n'avait pas examin la retraite  laquelle il venait
demander un abri, sans calculer tout le parti qu'on pourrait tirer d'une
pareille position pour la dfendre. Une fois de l'autre ct de la
caverne, il avait donc fait arrter le brancard, et, appelant Laza d'un
signe de la main, il lui avait indiqu comment, aprs avoir dfendu
l'ouverture extrieure de ce dfil, on pouvait, par un retranchement,
dfendre l'ouverture intrieure, puis en outre miner encore la caverne
avec de la poudre, qu'on avait eu le soin d'emporter de Moka. Le plan
de cet ouvrage fut aussitt trac et entrepris; car Georges ne se
dissimulait pas que selon toute probabilit on ne le traiterait point en
fugitif ordinaire, et il avait assez d'orgueil pour croire que les
blancs ne se regarderaient pas comme vainqueurs tant qu'ils ne le
tiendraient pas pieds et poings lis en leur pouvoir.

On se mit donc aussitt  l'oeuvre de dfense, que prsida passivement
Georges et activement Pierre Munier.

Pendant ce temps, Laza faisait le tour de la montagne: partout, comme
nous l'avons dit, elle tait dfendue, soit par des palissades
naturelles, soit par des roches escarpes; en un seul endroit, ces
rochers taient abordables avec des chelles d'une quinzaine de pieds;
encore le chemin qui conduisait au pied de cette muraille naturelle
bordait-il un prcipice; ce chemin et t facile  dfendre, mais la
troupe tait trop peu nombreuse et avait besoin d'tre rpandue sur trop
de points  la fois pour que l'on ft des dispositions militaires en
dehors de ce que l'on pouvait appeler la forteresse.

Laza reconnut donc que c'tait ce point et l'entre par la caverne qui
devaient surtout tre gards avec le plus de soin.

La nuit approchait; Laza laissa dix hommes  ce poste important, et
revint rendre compte  Georges de sa course autour de la montagne.

Il trouva Georges dans une espce de cabane qu'on lui avait btie  la
hte avec les branches d'arbres; le retranchement tait dj presque
creus, et, malgr l'obscurit qui s'avanait rapidement, on continuait
d'y travailler avec activit.

Vingt-cinq hommes furent rpartis en sentinelles autour de l'enceinte,
on devait les relever de deux heures en deux heures; Pierre Munier resta
 son poste de la caverne, et Laza, aprs avoir pos un nouvel appareil
sur la blessure de Georges, retourna au sien.

Puis, chacun attendit les vnements nouveaux qu'allait sans doute
amener la nuit.




Chapitre XXV--Juge et bourreau


En effet, dans une guerre de surprises comme celle qui allait avoir lieu
entre les rvolts et les adversaires qui ne manqueraient pas de les
poursuivre, la nuit devait surtout tre l'auxiliaire de l'attaque et la
terreur de la dfense.

Celle dans laquelle on venait d'entrer tait belle et sereine; cependant
la lune arrive  son dernier quartier ne devait se lever que vers les
onze heures.

Pour des hommes moins proccups du danger qu'ils couraient, et surtout
moins habitus  de pareils aspects, c'et t un majestueux spectacle
que cette dgradation successive de la lumire au milieu des vastes
solitudes et du paysage agreste que nous avons essay de peindre.
D'abord l'obscurit commena de monter des endroits infrieurs,
s'levant comme une mare le long des troncs d'arbres, aux flancs des
rochers, sur les pentes de la montagne, conduisant le silence avec elle,
et chassant peu  peu les dernires clarts du jour, qui se rfugirent
au sommet du piton, s'y balancrent un instant comme les flammes d'un
volcan, puis s'teignirent  leur tour, submerges par cette mer de
tnbres.

Cependant, pour des yeux habitus  la nuit, cette obscurit n'tait pas
complte; pour des oreilles habitues  la solitude, ce silence n'tait
point absolu. La vie ne s'teint jamais tout entire dans la nature; aux
bruits du jour qui s'endorment succdent les bruits de la nuit qui
s'veillent: au milieu de ce grand murmure que font, en se mlant
ensemble, le frmissement des feuilles et la plainte des ruisseaux,
passent d'autres rumeurs, causes par la voix ou par les pas des animaux
de tnbres: voix sombres, pas furtifs et inattendus, qui inspirent aux
coeurs les plus termes cette motion mystrieuse que le raisonnement ne
peut combattre, parce que la vue ne peut rassurer.

Or, aucune de ces rumeurs confuses n'chappait  l'oreille exerce de
Laza: chasseur sauvage, et, par consquent, homme de la solitude et
voyageur de la nuit, la nuit et la solitude avaient peu de mystres pour
ses yeux et de secrets pour ses oreilles: il reconnaissait le
grignotement du tanrec rongeant ses racines d'arbres, les pas du cerf se
rendant  la source accoutume, ou le battement des ailes de la
chauve-souris dans la clairire, et deux heures s'coulrent sans
qu'aucun de ces bruits pt le tirer de son immobilit.

Au reste, chose trange, c'tait dans cette partie de la montagne,
qu'habitaient alors deux cents hommes  peu prs, que le silence tait
le plus absolu, et que la solitude semblait la plus parfaite. Les douze
ngres de Laza taient couchs la face contre terre, de faon que
lui-mme les distinguait  peine dans l'obscurit, rendue plus paisse
encore par l'ombre des arbres, et, quoique quelques-uns dormissent, on
et dit que, pendant leur sommeil mme, la prudence retenait leur
souffle, qu'on pouvait entendre  peine. Quant  lui, appuy tout debout
contre un norme tamarinier, dont les branches flexibles se projetaient,
non seulement sur le chemin qui longeait les rochers, mais encore sur le
prcipice qui s'tendait au del du chemin, il pouvait dfier l'oeil le
plus exerc de distinguer son corps du tronc de l'arbre gant avec
lequel, grce  la nuit et  la couleur de sa peau, il tait entirement
confondu.

Laza se tenait, depuis une heure  peu prs, dans ce silence et dans
cette immobilit, lorsqu'il entendit derrire lui le bruit que faisaient
les pas de plusieurs hommes sur une terre toute parseme de cailloux et
de branches sches; d'ailleurs, ces pas, quoique retenus, ne semblaient
pas avoir la prtention de se dissimuler tout  fait: il se retourna
donc avec assez d'insouciance, comprenant que ce devait tre une
patrouille qui venait  lui. En effet, ses yeux, habitus aux tnbres,
distingurent bientt six ou huit hommes qui s'approchaient, et  la
tte desquels,  sa grande taille et aux vtements qui le couvraient, il
reconnut Pierre Munier.

Laza sembla se dtacher de l'arbre contre lequel il tait appuy, et
marcha  lui.

--Eh bien, lui dit-il, les hommes que vous avez envoys  la dcouverte
sont-ils revenus?

--Oui, et les Anglais nous poursuivent.

--O sont-ils?

--Ils taient camps, il y a une heure, entre le piton du Milieu et la
source de la rivire des Croles.

--Ils sont sur nos traces?

--Oui; et, demain, nous aurons probablement de leurs nouvelles.

--Plus tt, rpondit Laza.

--Comment, plus tt?

--Oui, si nous avons mis nos coureurs en campagne, ils en ont, de leur
ct, fait autant que nous.

--Eh bien?

--Eh bien, il y a des hommes qui rdent dans les environs.

--Comment le savez-vous? Avez-vous entendu leur voix? avez-vous reconnu
leurs pas?

--Non, mais j'ai entendu passer un cerf, et j'ai reconnu,  la rapidit
de sa course, qu'il s'tait lev d'effroi.

--Ainsi, vous croyez que quelque rdeur nous traque?

--J'en suis sr.... Silence!

--Quoi?

--coutez....

--En effet, j'entends du bruit.

--C'est le vol d'un coq des bois, qui est  deux pas de nous.

--De quel ct?

--L, dit Laza en tendant la main dans la direction d'un bouquet de
bois, dont on voyait les cimes s'lever du fond du ravin. Tenez,
continua le ngre, le voil qui s'abat  trente pas de nous, de l'autre
ct du chemin qui passe au bas du rocher.

--Et vous croyez que c'est un homme qui l'a fait lever?

--Un homme ou plusieurs hommes, rpondit Laza; je ne puis prciser le
nombre.

--Ce n'est pas cela que je voulais dire. Vous croyez qu'il a t effray
par une crature humaine?

--Les animaux reconnaissent d'instinct le bruit que font les autres
animaux, et ne s'en effrayent point, rpondit Laza.

--Ainsi?

--Ainsi on se rapproche.... Eh! tenez, entendez-vous? ajouta le ngre en
baissant la voix.

--Qu'est-ce? demanda le vieillard en usant de la mme prcaution.

--Le bruit d'une branche sche qui vient de se briser sous le pied de
l'un d'eux. Silence, car ils sont maintenant assez prs de nous pour
entendre le bruit de notre voix. Cachez-vous derrire le tronc de ce
tamarinier; moi, je me remets  mon poste.

Et Laza reprit la place qu'il venait de quitter, tandis que Pierre
Munier se glissait derrire l'arbre, et que les ngres qui
l'accompagnaient, perdus dans l'ombre des arbres, demeuraient debout,
muets et immobiles comme des statues.

Il se fit un silence d'un instant, pendant lequel aucun mouvement ne
troubla le calme de la nuit; mais quelques secondes s'taient  peine
coules, que l'on entendit le bruit d'un caillou qui se dtachait de la
terre et roulait sur la pente rapide du prcipice. Laza sentit contre
sa joue l'haleine de Pierre Munier. Celui-ci allait parler sans doute,
mais le ngre lui saisit le bras avec force: le vieillard comprit alors
qu'il fallait se taire, et il se tut.

Au mme instant, le coq des bois s'envola bruyamment une seconde fois en
caquetant, et, passant par-dessus la cime du tamarinier, gagna les
rgions leves de la montagne.

Le rdeur se trouvait  vingt pas  peine de ceux dont, sans doute, il
cherchait les traces. Laza et Pierre Munier taient sans haleine; les
autres ngres semblaient de marbre.

En ce moment, une lueur argente commena d'clairer les cimes de la
chane de montagnes que,  travers les claircies de la fort, on voyait
se dresser  l'horizon. Bientt la lune apparut derrire le morne des
Croles et commena, chancre par sa dcroissance,  s'avancer dans le
ciel.

Tout au contraire des tnbres, qui avaient mont de bas en haut, la
lumire descendait cette fois de haut en bas mais cette lumire
n'atteignait que les endroits dcouverts, laissant,  part quelques
portions du sol qu'elle clairait  travers les gerures du feuillage,
le reste de la fort dans une obscurit profonde.

En ce moment, il se fit un lger mouvement dans les branches d'un
buisson qui bordait le chemin et s'levait au haut du talus, dont la
pente rapide conduisait, comme nous l'avons dit,  un prcipice; puis,
peu  peu, ces branches s'cartrent et donnrent passage  la tte d'un
homme.

Malgr l'obscurit, moins grande d'ailleurs  cet endroit que ne
couvrait le feuillage d'aucun arbre, Pierre Munier et Laza remarqurent
en mme temps le mouvement imprim au buisson, car leurs deux mains, qui
se cherchaient, se rencontrrent et se serrrent en mme temps.

L'espion resta un moment immobile; puis il allongea de nouveau la tte,
interrogea des yeux et de l'oreille tout l'espace dcouvert, fit encore
un mouvement en avant, et, rassur par le silence qui lui faisait croire
 la solitude, il se dressa sur ses genoux, couta de nouveau et, ne
voyant et n'entendant rien, finit par se relever tout  fait.

Laza serra plus fortement alors la main de Pierre Munier pour lui
recommander une plus grande prudence, car, pour lui, il n'y avait plus
de doute, cet homme cherchait leur trace.

En effet, arriv sur le bord du chemin, le rdeur de nuit se courba de
nouveau, interrogeant la terre, pour savoir si elle n'avait gard aucun
vestige de la marche de plusieurs hommes; il toucha du plat de la main
le gazon, pour voir s'il n'tait pas froiss; il toucha du bout du doigt
les cailloux, pour s'assurer s'ils n'avaient pas t branls dans leurs
alvoles; enfin, comme si l'air  son tour et pu conserver des traces
de ceux qu'il cherchait, il leva la tte, fixant son regard sur le
tamarinier, contre le tronc et sous l'ombre duquel Laza tait cach.

En ce moment, un rayon de lune passa entre deux cimes d'arbres et vint
clairer le visage de l'espion.

Alors, avec un mouvement prompt comme l'clair Laza dgagea sa main
droite de la main de Pierre Munier, et, s'lanant d'un seul bond, de
manire  saisir par son extrmit une des branches les plus flexibles
de l'arbre qui l'abritait, il plongea, avec la rapidit de l'aigle qui
s'abat, jusqu'au pied du rocher, saisit l'espion par la ceinture, et,
redonnant d'un coup de pied l'impulsion  la branche, qui se redressa,
il remonta avec lui comme l'aigle remonte avec sa proie: puis, laissant
glisser sa main le long du rameau  l'corce lisse et polie, il revint
tomber au pied de l'arbre, au milieu de ses compagnons, tenant toujours
son prisonnier, qui, un couteau  la main, cherchait vainement  blesser
son vainqueur, comme le serpent cherche vainement  mordre le roi des
airs, qui, des profondeurs d'un marais, l'emporte dans son aire voisine
du ciel.

Alors, et malgr l'obscurit, chacun, du premier coup d'oeil, reconnut
le prisonnier: c'tait Antonio le Malais.

Tout cela s'tait pass d'une faon si rapide et si inattendue,
qu'Antonio n'avait pas jet un cri.

Enfin, Laza tenait donc en sa puissance son ennemi mortel; Laza allait
donc punir d'un seul coup le tratre et l'assassin.

Il le pressait sous son genou, il le regardait avec cette terrible
ironie du vainqueur, dans laquelle le vaincu peut comprendre qu'il n'a
plus rien  esprer, quand tout  coup on entendit le lointain aboiement
d'un chien.

Sans relcher la main par laquelle il lui serrait la gorge, sans
relcher la main par laquelle il lui maintenait le poignet, Laza releva
la tte et tendit l'oreille au ct par o venait le bruit.

 ce bruit, Laza sentit frissonner Antonio.

--Chaque chose a son temps, murmura Laza comme se parlant  lui mme.

Puis, s'adressant aux ngres qui l'entouraient:

--Attachez d'abord cet homme  un arbre, dit-il, il faut que je parle 
M. Munier.

Les ngres saisirent Antonio par les pieds et par les mains, et le
garrottrent avec des lianes contre le tronc d'un takamaka. Laza
s'assura qu'il tait bien li, et, conduisant le vieillard  quelques
pas, il tendit la main du ct o, pour la premire fois, s'tait fait
entendre l'aboiement d'un chien.

--Avez-vous entendu? lui dit-il.

--Quoi? demanda le vieillard.

--L'aboiement d'un chien.

--Non.

--coutez, il se rapproche.

--Oui, cette fois, je l'ai entendu.

--On nous chasse comme des cerfs.

--Comment, tu crois que c'est nous que l'on poursuit?

--Et qui voulez-vous que ce soit?

--Quelque chien chapp qui chasse pour son propre compte.

--Aprs tout, c'est encore possible, murmura Laza; coutons.

Il y eut un instant de silence,  la fin duquel un nouvel aboiement
retentit dans la fort, plus rapproch que les deux premiers.

--C'est nous qu'on poursuit, dit Laza.

--Et  quoi le reconnais-tu?

--Ce n'est point l'aboiement d'un chien qui chasse, dit Laza, c'est le
hurlement d'un chien qui cherche son matre. Les dmons auront trouv
dans quelque case de ngre un chien  la chane, et ils l'auront pris
pour guide; si le ngre est avec nous, nous sommes perdus.

--C'est la voix de Fidle, murmura Pierre Munier en tressaillant.

--Oui, oui, je la reconnais maintenant, dit Laza. Je l'ai dj
entendue: c'est celle du chien qui a hurl lorsque, hier au soir, nous
avons rapport votre fils bless  Moka.

--En effet, j'ai oubli de l'emmener quand nous sommes partis;
cependant, si c'tait Fidle, il me semble qu'il accourrait plus vite.
coute comme la voix se rapproche lentement!

--Ils le tiennent en laisse, ils le suivent: il mne un rgiment tout
entier peut-tre derrire lui. Il ne faut pas lui en vouloir,  ce
pauvre animal, ajouta, en riant, d'un rire sombre, le ngre d'Anjouan,
il ne peut aller plus vite; mais, soyez tranquille, il arrivera.

--Eh bien, que faut-il faire? demanda Pierre Munier.

--Si vous aviez quelque vaisseau qui vous attendt  Grand-Port, comme
nous n'en sommes qu' huit ou dix lieues, je vous dirais que nous avons
encore le temps d'y arriver; mais vous n'avez de ce ct aucune chance
de fuite, n'est-ce pas?

--Aucune.

--Alors, il faut se dfendre, et, s'il est possible, ajouta le ngre
d'une voix sombre, mourir en se dfendant.

--Viens donc, dit Pierre Munier, qui retrouvait tout son courage du
moment o il ne s'agissait que de combattre; Viens donc, car le chien
les conduira  l'ouverture de la caverne, et, quand ils seront l, ils
ne seront pas encore entrs.

--C'est bien, dit Laza, allez donc aux retranchements.

--Mais pourquoi ne viens-tu pas avec moi?

--Moi? Il faut que je reste ici quelques minutes encore.

--Cependant, tu nous rejoindras?

--Au premier coup de fusil qui sera tir, retournez-vous et vous me
verrez  vos cts.

Le vieillard tendit la main  Laza, car le danger commun avait effac
entre eux toute distance; puis il jeta son fusil sur son paule, et,
suivi de son escorte, il s'achemina  grands pas vers l'entre de la
caverne.

Laza le suivit des yeux jusqu' ce qu'il ft perdu tout  fait dans les
tnbres; puis, revenant  Antonio, que, d'aprs son ordre, les ngres
avaient garrott  un arbre:

--Et maintenant, Malais, dit-il,  nous deux!

-- nous deux? dit Antonio d'une voix tremblante. Et que veut donc Laza
 son ami et  son frre?

--Je veux qu'il se rappelle ce qui a t dit, le soir du Yams, sur le
bord de la rivire des Lataniers.

--Il a t dit beaucoup de choses, et mon frre Laza a t bien
loquent, car chacun s'est rendu  son avis.

--Et, parmi toutes ces choses, Antonio se rappelle-t-il le jugement qui
a t rendu d'avance contre les tratres?

Antonio frissonna de tout son corps, et, malgr la couleur cuivre de sa
peau, on et pu le voir plir s'il et fait jour.

--Il parat que mon frre a perdu la mmoire, reprit Laza avec un
accent d'ironie terrible; eh bien, moi, je vais la lui rendre. Il a t
dit que, s'il y avait un tratre parmi nous, chacun de nous pouvait le
mettre  mort, d'une mort prompte ou lente, douce ou terrible. Sont-ce
bien les propres paroles du serment, et mon frre se les rappelle-t-il?

--Je me les rappelle, dit Antonio d'une voix  peine intelligible.

--Alors, rponds aux questions que je vais te faire, dit Laza.

--Je ne te reconnais pas le droit de m'interroger; tu n'es pas mon juge,
s'cria Antonio.

--Alors, ce n'est pas toi que j'interrogerai, reprit Laza.

Puis, se tournant vers les ngres qui taient couchs autour de lui sur
la terre:

--Levez-vous, vous autres, et rpondez.

Les ngres obirent, et l'on vit surgir dix ou douze figures noires qui
se rangrent silencieusement en demi-cercle devant l'arbre o tait
garrott Antonio.

--Ce sont des esclaves, s'cria Antonio, et je ne dois pas tre jug par
des esclaves: je ne suis pas un ngre, moi. Je suis libre, moi; c'est 
un tribunal  me juger si j'ai commis un crime, et non  vous.

--Assez, dit Laza. Nous allons te juger d'abord, et ensuite tu en
appelleras  qui tu voudras.

Antonio se tut, et, pendant le moment de silence qui suivit l'injonction
que Laza venait de lui faire, on entendait les aboiements du chien qui
se rapprochaient.

--Puisque le coupable ne veut pas rpondre, dit Laza aux ngres qui
entouraient Antonio, c'est  vous de rpondre pour lui.... Qui est-ce qui
a dnonc la conspiration au gouverneur, parce qu'un autre que lui avait
t nomm chef?

--Antonio le Malais, rpondirent tous les ngres d'une voix sourde, mais
d'une seule voix.

--Ce n'est pas vrai! s'cria Antonio. Ce n'est pas vrai; je le jure, je
le proteste!

--Silence! dit Laza du mme ton impratif.

Puis il reprit:

--Qui est-ce qui, aprs avoir dnonc la conspiration au gouverneur, a
tir sur notre chef, au bas de la petite montagne, le coup de fusil qui
l'a bless?

--Antonio le Malais, rpondirent tous les ngres.

--Qui m'a vu? s'cria le Malais. Qui ose dire que c'est moi? Qui peut,
dans la nuit, reconnatre un homme d'un autre homme?

--Silence! dit Laza.

Puis, reprenant avec le mme accent calme et interrogateur:

--Enfin, dit-il, aprs avoir dnonc la conspiration au gouverneur,
aprs avoir tent d'assassiner notre chef, qui est-ce qui venait encore
la nuit ramper comme un serpent autour de notre retraite, pour dcouvrir
quelque ouverture par laquelle les soldats anglais pussent entrer?

--Antonio le Malais, reprirent encore une fois les ngres avec ce mme
accent de conviction qui ne les avait pas encore quitts un instant.

--Je venais pour rejoindre mes frres, s'cria le prisonnier; je venais
pour partager leur sort quel qu'il ft, je le jure, je le proteste!

--Croyez-vous ce qu'il dit? demanda Laza.

--Non! non! non! rptrent toutes les voix.

--Mes bons amis, mes chers amis, dit Antonio, coutez-moi, je vous en
supplie!

--Silence! dit Laza.

Puis il continua, de ce mme accent solennel qu'il avait toujours
conserv, et qui indiquait la grandeur de la mission qu'il s'tait
impose:

--Antonio n'est donc pas une fois, mais trois fois tratre; Antonio
aurait donc mrit trois fois la mort si l'on pouvait mourir trois fois.
Antonio, prpare-toi donc  paratre devant le Grand-Esprit, car tu vas
mourir!

--C'est un assassinat! s'cria Antonio, et vous n'avez pas le droit
d'assassiner un homme libre; d'ailleurs, les Anglais ne peuvent pas tre
loin; j'appellerai, je crierai.  moi!...  moi!... Ils veulent
m'gorger! ils veulent....

Laza saisit la gorge du Malais et touffa ses cris entre ses doigts de
fer; puis, tournant la tte vers les ngres:

--Prparez une corde, dit-il.

En entendant cet ordre, qui lui prsageait le sort qui l'attendait,
Antonio fit un si violent effort, qu'il brisa une partie des liens qui
le retenaient. Mais il ne put se dgager du plus terrible de tous, de la
main de Laza. Cependant au bout de quelques secondes, le ngre comprit,
aux convulsions qu'il sentait courir dans tout le corps d'Antonio, que
s'il continuait de le serrer ainsi, la corde deviendrait bientt
inutile. Il lcha donc la gorge du prisonnier, qui laissa tomber sa tte
sur sa poitrine comme un homme qui rle.

--J'ai dit que je te laisserais du temps pour paratre devant le
Grand-Esprit, dit Laza: tu as dix minutes, prpare-toi.

Antonio voulut prononcer quelques paroles; mais sa voix le trahit.

On entendait les aboiements du chien, qui,  chaque instant, se
rapprochaient.

--O est la corde? dit Laza.

--La voici, rpondit un ngre en prsentant  Laza l'objet qu'il
demandait.

--Bien! dit-il.

Et, comme l'office du juge tait fini, l'office du bourreau commena.

Laza prit une des plus fortes branches du tamarinier, la ramena  lui,
y fixa fortement l'une des extrmits de la corde, fit  l'autre un
noeud coulant qu'il passa autour du cou d'Antonio, ordonna  deux hommes
de tenir la branche, et, s'tant assur que le condamn, malgr la
rupture de deux ou trois des lianes qui l'attachaient, tait maintenu
encore, il l'invita une seconde fois  se prparer  la mort.

Cette fois, la parole tait revenue au condamn; mais au lieu de s'en
servir pour implorer la misricorde de Dieu, ce fut pour faire un
dernier appel  la piti des hommes qu'il leva la voix.

--Eh bien, oui, mes frres, oui, mes amis, dit-il changeant de tactique,
et essayant d'obtenir par des aveux la vie qu'on avait refuse  ses
dngations; oui, je suis bien coupable, je le sais, et vous avez le
droit de me traiter comme vous le faites: mais vous pardonnerez  votre
ancien camarade, n'est-ce pas?  celui qui vous faisait tant rire
pendant les veilles; au pauvre Antonio, qui vous racontait de si belles
histoires et qui vous chantait de si joyeuses chansons! Que
deviendrez-vous dsormais sans lui? qui vous amusera? qui vous
distraira? qui vous fera oublier la fatigue de la journe? Grce, mes
amis! grce pour le pauvre Antonio; La vie! la vie! mes amis, je vous la
demande  genoux!

--Pense au Grand-Esprit! dit Laza; car tu n'as plus que cinq minutes 
vivre, Antonio.

--Au lieu de cinq minutes, Laza, mon bon Laza, reprit Antonio d'une
voix suppliante, donne-moi cinq ans, et, pendant ces cinq ans, je serai
ton esclave: je te suivrai, je serai sans cesse  tes ordres, je serai
toujours prt  tes commandements, et, quand j'y manquerai, je
commettrai la moindre faute, eh bien, alors, tu me puniras, et je
supporterai le fouet, les verges, la corde, sans me plaindre, et je
dirai que tu es bon matre, car tu m'as donn la vie.

Oh! la vie! Laza, la vie!

--coute, Antonio, dit Laza, entends-tu les aboiements de ce chien?

--Oui. Et tu crois que c'est moi qui ai donn le conseil de le dtacher?
Eh bien, non! tu te trompes, je te le jure.

--Antonio, dit Laza, cette ide ne serait pas venue mme  un blanc de
se servir d'un chien pour poursuivre son propre matre; Antonio, cette
ide est encore de toi.

Le Malais poussa un profond gmissement; puis, au bout d'un instant,
comme s'il et espr flchir son ennemi  force d'humilit:

--Eh bien, oui, dit-il, c'est moi. Le Grand-Esprit m'avait abandonn,
l'orgueil de la vengeance m'avait rendu fou. Il faut avoir piti d'un
fou, Laza: au nom de ton frre Nazim, pardonne-moi.

--Et qui encore avait dnonc Nazim, lorsque Nazim a voulu fuir? Ah!
voil un nom que tu as bien tort de prononcer, Antonio. Antonio, les
cinq minutes sont coules. Malais, tu vas mourir.

--Oh! non, non, non! moi pas mourir! dit Antonio. Grce, Laza! grce,
mes amis, grce!

Mais, sans couter les plaintes, les supplications et les prires du
condamn, Laza tira son couteau, et, d'un seul coup, trancha tous les
liens qui retenaient Antonio; au mme instant, et sur un ordre de lui,
les deux hommes lchrent la branche, qui se tendit, enlevant avec elle
le malheureux Malais.

Un cri terrible, un cri suprme, un cri dans lequel semblaient s'tre
runies toutes les forces du dsespoir, retentit et alla se perdre,
lugubre, solitaire, dsol, dans les profondeurs des forts: tout tait
fini, et le corps d'Antonio n'tait plus qu'un cadavre se balanant au
bout d'une corde au-dessus du prcipice.

Laza resta un instant encore immobile, et regardant le mouvement de
vibration de la corde, qui se calmait peu  peu; puis, lorsqu'elle fut
arrive  peu prs  tracer sur l'azur du ciel une ligne perpendiculaire
et immobile, il prta de nouveau l'oreille aux aboiements du chien, qui
n'tait plus qu' cinq cents pas  peine de la caverne: il ramassa son
fusil, qu'il avait pos  terre, et, se retournant vers les autres
ngres:

--Allons, mes amis, dit-il, nous voil vengs; maintenant, nous pouvons
mourir.

Et, les prcdant d'un pas rapide, il marcha avec eux vers les
retranchements.




Chapitre XXVI--La chasse aux ngres


Laza ne s'tait pas tromp, et le chien, en suivant les traces de son
matre, avait conduit les Anglais droit  l'ouverture de la caverne;
arriv l, il s'tait lanc au milieu des buissons, et s'tait mis 
gratter et  mordre les pierres. Les Anglais avaient compris alors
qu'ils taient au terme de leur course.

Aussitt, ils avaient fait avancer des soldats arms de pioches, et les
soldats s'taient mis  l'oeuvre. Au bout d'un instant, une ouverture
assez large pour qu'un homme pt y passer tait pratique.

Un soldat allongea le haut du corps, afin de regarder par l'ouverture.
Aussitt un coup de fusil se fit entendre, et le soldat tomba la
poitrine traverse d'une balle; un second soldat succda au premier, et
tomba comme lui; un troisime s'avana  son tour et eut le mme sort.

Il tait visible que les rvolts, en donnant eux-mmes le signal de
l'attaque, taient dcids  une dfense dsespre.

Les assaillants commencrent  prendre leurs prcautions: en s'abritant
le plus qu'ils purent, ils largirent la brche de manire  pouvoir
passer  plusieurs de front; les tambours battirent, et les grenadiers
se prsentrent la baonnette en avant.

Mais l'avantage tait si grand pour les assigs, qu'en un instant la
brche fut encombre de morts, et qu'on fut oblig d'enlever les
cadavres pour faire place  un nouvel assaut.

Cette fois, les Anglais pntrrent jusqu'au milieu de la caverne, mais
ce ne fut que pour laisser un plus grand nombre de morts encore qu' la
premire fois;  l'abri derrire le retranchement qu'avait fait lever
Georges, les ngres, dirigs par Laza et Pierre Munier, tiraient  coup
sr.

Pendant ce temps, Georges retenu par sa blessure, couch dans sa cabane,
maudissait l'inactivit  laquelle il tait rduit; cette odeur de
poudre qui l'enveloppait, ce bruit de la mousqueterie qui ptillait 
son oreille, tout, jusqu' cette charge incessante que battaient les
Anglais, lui donnait cette ardente fivre du combat, qui fait que
l'homme joue sa vie sur un caprice du hasard. Mais ici, c'tait bien
pis, car ce n'tait pas une cause trangre qui se dbattait, ce n'tait
pas le bon plaisir d'un roi qu'il s'agissait de soutenir ou l'honneur
d'une nation qu'il fallait venger: non, c'tait sa propre cause que ces
hommes dfendaient, et lui, lui, Georges, l'homme au coeur hardi,
l'homme  l'esprit entreprenant, ne pouvait rien, ni en action, ni mme
en conseil; Georges mordait le matelas sur lequel il tait couch,
Georges pleurait de rage.

 la seconde attaque, et quand les Anglais pntrrent jusqu'au milieu
de la caverne, ils firent, du point o ils taient arrivs, quelques
dcharges sur les retranchements; or, comme la cabane o Georges tait
couch se trouvait directement place derrire eux, deux ou trois balles
traversrent en sifflant les parois de feuillage. Ce bruit, qui et
effray tout autre, consola et enorgueillit Georges; lui aussi courait
donc un danger, et, s'il ne pouvait pas rendre la mort, il pouvait du
moins mourir.

Les Anglais avaient momentanment cess l'attaque; mais il tait vident
qu'ils prparaient un nouvel assaut, et l'on entendait, aux coups sourds
et retentissants de la pioche, qu'ils n'avaient point abandonn leur
projet. En effet, au bout d'un instant, une partie des parois
extrieures de la caverne s'croula et l'ouverture se trouva agrandie du
double; aussitt le tambour retentit de nouveau, et,  la lueur de la
lune, on vit briller une troisime fois les baonnettes  l'entre de la
caverne.

Pierre Munier et Laza se regardrent; cette fois, il tait vident que
la lutte allait devenir terrible.

--Quelle est votre dernire ressource? demanda Laza.

--La caverne est mine, dit le vieillard.

--En ce cas, nous avons encore quelque chance de salut; mais, au moment
dcisif, faites ce que je vous dirai, ou nous sommes tous perdus, car il
n'y a pas de retraite possible avec un bless.

--Eh bien, je me ferai tuer prs de lui, dit le vieillard.

--Mieux vaut vous sauver tous les deux.

--Ensemble?

--Ensemble ou sparment, peu importe!

--Je ne quitterai pas mon fils, Laza, je t'en prviens.

--Vous le quitterez, si c'est son seul moyen de salut.

--Que veux-tu dire?

--Plus tard, je m'expliquerai.

Puis, se retournant vers les ngres:

--Allons, enfants! dit-il, voici le moment suprme arriv. Feu sur les
habits rouges, et ne perdez pas un coup; dans une heure, la poudre et
les balles seront rares.

Au mme instant, la fusillade clata. Les ngres, en gnral, sont
d'excellents tireurs; aussi excutrent-ils  la lettre la
recommandation de Laza, et les rangs des Anglais commencrent-ils 
s'claircir; mais,  chaque dcharge, les rangs se resserraient avec une
discipline admirable, et la colonne, retarde par la difficult du
passage, continuait de s'avancer dans le souterrain. Au reste, pas un
coup de fusil n'tait tir de la part des Anglais; ils paraissaient
dcids cette fois  enlever les retranchements  la baonnette.

La situation, grave pour tous, l'tait doublement pour Georges grce 
l'impuissance  laquelle il tait condamn. Il s'tait d'abord soulev
sur son coude; puis il s'tait mis sur ses genoux; enfin, il tait
parvenu  se dresser sur ses pieds; mais, parvenu  ce point, sa
faiblesse tait si grande, qu'il lui semblait que la terre manquait sous
lui, et qu'il tait forc de se cramponner de ses mains aux branches qui
l'entouraient. Tout en reconnaissant le courage des quelques hommes
dvous qui accompagnaient sa fortune jusqu'au bout, il ne pouvait
s'empcher d'admirer ce courage froid et impassible des Anglais, qui
continuaient de marcher comme  une parade, quoique,  chaque pas qu'ils
faisaient, ils fussent obligs de resserrer les rangs. Enfin, il comprit
que, pour cette fois, ils ne reculeraient plus, et que, dans cinq
minutes, malgr le feu qui en sortait, ils allaient aborder les
retranchements. Alors l'ide que c'tait pour lui, pour lui, forc de
rester spectateur impassible du combat, que tous ces hommes allaient se
faire tuer, se prsenta  son esprit comme un remords; il essaya de
faire un pas en avant pour se jeter entre les combattants, et, en se
livrant, puisque, selon toute probabilit, c'tait  lui seul qu'on en
voulait, faire cesser le carnage; mais il sentit qu'il ne pourrait pas
parcourir un tiers de la distance qui le sparait des Anglais. Il voulut
crier aux assigs de cesser le feu, aux assigeants de ne pas aller
plus loin, et qu'il se rendait; mais sa voix affaiblie se perdit dans le
bruit de la fusillade. D'ailleurs, dans ce moment, il vit son pre se
lever tout debout, et de la moiti de sa taille, dpasser la hauteur des
retranchements; puis, une branche de sapin enflamme  la main, faire
quelques pas  la rencontre des Anglais; puis, au milieu du feu et de la
fume, approcher de la terre l'trange flambeau. Aussitt une trane de
flamme courut sur la terre, et disparut en s'enfonant dans le sol;
enfin, au mme instant, la terre s'agita, une explosion terrible se fit
entendre, un cratre flamboyant s'ouvrit sous les pieds des Anglais, la
vote de la caverne s'ouvrit et s'affaissa, les rochers qui pesaient sur
elle s'enfoncrent avec elle, et, aux cris du reste du rgiment encore
de l'autre ct de l'ouverture, le passage souterrain disparut dans un
immense chaos.

--Et maintenant, dit Laza, pas un instant  perdre.

--Ordonne! que faut-il faire?

--Fuyez vers Grand Port, tchez de trouver asile dans un vaisseau
franais: moi, je me charge de Georges.

--Je te l'ai dit, je ne quitterai pas mon fils.

--Et moi, je vous l'ai dit, vous le quitterez; car, en restant, vous le
perdez.

--Comment cela?

--Avec votre chien, qu'ils ont toujours, ils vous suivent partout, vous
relancent au plus sombre des forts, vous atteignent au plus profond des
cavernes, et Georges, bless, sera bientt rejoint; mais, au contraire,
fuyez de votre ct: ils croient que votre fils vous accompagne; alors,
c'est  vous qu'ils s'attachent, c'est aprs vous qu'ils s'acharnent,
c'est vous qu'ils rejoignent peut-tre; moi, pendant ce temps, je
profite de la nuit; avec quatre hommes dvous, j'emporte Georges d'un
autre ct; nous gagnons les bois qui environnent le morne du Bambou. Si
vous avez quelque moyen de nous sauver, vous allumerez un feu sur l'le
des Oiseaux; alors, nous descendrons sur un radeau la Grande-Rivire, et
vous venez avec une chaloupe nous recevoir  son embouchure.

Pierre Munier avait cout tout ce plaidoyer les yeux fixes, la
respiration suspendue, serrant les mains de Laza entre ses mains; puis,
 ces dernires paroles, lui jetant les bras au cou:

--Laza! Laza! s'cria-t-il; oui, oui, je te comprends, il n'y a que ce
moyen: toute la meute anglaise sur moi, c'est cela, et tu sauves mon
Georges.

--Je le sauve ou je meurs avec lui, dit Laza, voil tout ce que je puis
vous promettre.

--Et je sais que tu tiendras ce que tu promets. Attends seulement que
j'aille encore une fois embrasser mon enfant, et je pars.

--Non, non, dit Laza; si vous le voyez, vous ne voudrez plus le
quitter; s'il sait que vous vous exposez pour sauver sa vie, il ne
voudra pas le permettre; partez, partez! Et vous tous, suivez-le; quatre
hommes seulement avec moi, les plus forts, les plus vigoureux, les plus
dvous.

Une douzaine d'hommes se prsentrent.

Laza en dsigna quatre; puis, comme Pierre Munier hsitait  partir:

--Les Anglais! les Anglais! dit-il au vieillard; dans un instant, les
Anglais seront ici.

--Ainsi,  l'embouchure de la Grande-Rivire? s'cria Pierre.

--Oui, si nous ne sommes ni tus ni pris.

--Adieu, Georges, adieu! cria Pierre Munier.

Et, suivi des ngres qui restaient, il s'lana du ct de la montagne
des Croles.

--Mon pre, s'cria Georges, o allez-vous? que faites-vous? pourquoi ne
venez-vous pas mourir avec votre fils? Mon pre, attendez-moi, me voil.

Mais Pierre Munier tait dj loin, et ces derniers mots surtout, furent
dits d'une voix si faible, que le vieillard ne put les entendre.

Laza courut au bless; il le trouva sur ses genoux.

--Mon pre! murmura Georges.

Et il retomba vanoui.

Laza ne perdit pas de temps; cet vanouissement tait presque un
bonheur. Sans doute, Georges, jouissant de sa raison, n'et pas voulu
disputer plus longtemps sa vie  ceux qui le poursuivaient; il et
regard cette fuite isole comme honteuse. Mais sa faiblesse le mettait
 la merci de Laza. Laza le coucha, toujours vanoui, sur son
brancard: chacun des ngres qu'il avait gards prs de lui saisit un des
portants, et lui-mme, marchant devant pour leur montrer le chemin, il
se dirigea vers le quartier des Trois-Ilots, d'o il comptait, en
suivant le cours de la Grande-Rivire, gagner le piton du Bambou.

Ils n'avaient pas fait un quart de lieue, qu'ils entendirent les
aboiements du chien.

Laza fit un geste, les porteurs s'arrtrent. Georges tait toujours
vanoui, ou du moins si faible, qu'il ne paraissait faire aucune
attention  ce qui se passait.

Ce que, Laza avait prvu arrivait: les Anglais avaient escalad
l'enceinte, et ils comptaient se servir du chien pour rejoindre les
fuyards une seconde fois, comme ils l'avaient dj fait une premire.

Il y eut un moment d'angoisse, pendant lequel Laza couta les
aboiements du chien; pendant quelques minutes, ces aboiements restrent
stationnaires. Le chien tait parvenu  l'endroit o l'on avait combattu
puis, deux ou trois fois, les aboiements se rapprochrent. Le chien
allait des retranchements  la cabane, o Georges, bless, tait demeur
quelque temps, et o son pre tait venu le visiter; enfin, les
aboiements s'loignrent vers le sud: c'tait la direction qu'avait
prise Pierre Munier; la ruse de Laza avait russi, les chasseurs
s'taient tromps de piste, ils suivaient le pre et abandonnaient le
fils.

La situation dont on venait de sortir tait d'autant plus grave, que,
pendant cette halte d'un instant, les premiers rayons du jour avaient
commenc  paratre, et que la mystrieuse obscurit de la fort
commenait  s'claircir. Certes, si Georges se ft trouv sain et sauf,
agile et fort, comme il l'tait, l'embarras eut t moindre, car ruse
courage, adresse, tout se ft prsent en gale proportion entre ceux
qui taient poursuivis et ceux qui poursuivaient; mais la blessure de
Georges rendait la partie ingale, et, Laza ne se dissimulait pas que
la situation tait des plus critiques.

Une crainte surtout le proccupait: c'est que les Anglais, comme la
chose tait probable, n'eussent pris pour auxiliaires des esclaves
dresss  la chasse des ngres marrons et ne leur eussent fait quelque
promesse, comme celle de la libert; par exemple, si Georges tombait
entre leurs mains. Alors, il perdait une partie de ses avantages d'homme
de la nature, en face de ces autres hommes, fils de la nature comme lui,
et pour qui, comme pour lui, la solitude n'avait pas de secrets et la
nuit pas de mystres.

Aussi pensa-t-il qu'il n'y avait pas un instant  perdre, et, aussitt
ses incertitudes fixes sur la direction qu'avaient prise ceux qui les
poursuivaient, il se remit en marche, s'avanant toujours vers l'est.

La fort avait un aspect trange, et tous les animaux paraissaient
partager la proccupation de l'homme: la fusillade, qui avait retenti
toute la nuit, avait rveill les oiseaux dans les branches, les
sangliers dans leurs bauges, les daims dans les halliers; tout tait sur
pied, tout parlait d'effroi, et l'on et dit tous les tres anims
atteints d'une espce de vertige. On marcha ainsi deux heures.

Au bout de deux heures, il fallut faire halte: les ngres s'taient
battus toute la nuit, et n'avaient pas mang depuis la veille  quatre
heures. Laza s'arrta sous les ruines d'un ajoupa qui, sans aucun
doute, avait servi cette nuit mme de retraite  des ngres marrons;
car, en remuant un monceau de cendres, qui paraissait le rsultat d'un
assez long sjour, on y retrouva du feu.

Trois des ngres se mirent en chasse des tanrecs. Le quatrime s'occupa
de rallumer le foyer. Laza chercha des herbes pour renouveler
l'appareil du bless.

Si fort de corps, si puissant d'esprit que ft Georges, l'me avait
cependant t vaincue par la matire: il avait la fivre, il avait le
dlire, il ignorait ce qui se passait autour de lui et il ne pouvait
aider ceux qui essayaient de le sauver, ni par le conseil ni par
l'excution.

Cependant, le pansement de sa blessure parut lui apporter quelque repos.
Quant  Laza il ne semblait soumis  aucun des besoins physiques de la
nature. Il y avait soixante heures qu'il n'avait dormi, et il ne
paraissait pas avoir besoin de sommeil; il y avait vingt heures qu'il
n'avait mang, et il ne semblait pas avoir faim.

Les ngres revinrent les uns aprs les autres, rapportant six ou huit
tanrecs, qu'ils s'apprtrent  faire rtir devant l'immense foyer que
leur compagnon avait allum; la fume qu'il occasionnait inquitait bien
un peu Laza; mais il pensait que, n'ayant laiss aucune trace derrire
lui, il devait tre  deux ou trois lieues au moins de l'endroit o
avait eu lieu le combat, et que, en supposant mme que cette fume ft
dcouverte, elle le serait par quelque poste assez loign pour qu'il
et le temps de fuir avant que ce poste les et rejoints.

Quand le repas fut prt, les ngres appelrent Laza, qui, jusque-l,
tait rest assis prs de Georges. Laza se leva, et, en portant les
yeux sur le groupe qu'il s'apprtait  joindre, il s'aperut que l'un
des ngres avait reu  la cuisse une blessure qui saignait encore.
Aussitt toute sa scurit disparut: on avait pu les suivre  la trace
comme on suit un daim bless, non pas que l'un se doutt de l'importance
de la capture qu'on pouvait faire en les suivant, mais parce qu'un
prisonnier, quel qu'il ft, tait de trop grande importance,  cause des
renseignements qu'il pouvait donner, pour que les Anglais ne fissent pas
tout au monde pour se procurer ce prisonnier.

Au moment o cette rflexion venait de le frapper, et o il ouvrait la
bouche pour ordonner  ses quatre ngres accroupis autour du feu de se
remettre en route, un petit bouquet de bois, plus touffu que le reste de
la fort, et sur lequel ses yeux inquiets s'taient dj plus d'une fois
arrts s'enflamma, une vive fusillade se fit entendre, cinq ou six
balles sifflrent autour de lui. Un des ngres tomba la face dans le
feu, les trois autres se levrent; mais, au bout de cinq ou six pas,
l'un d'eux tomba  son tour, puis un autre encore  dix pas de l. Le
quatrime seul s'enfuit sain et sauf et disparut dans le bois.

 l'aspect de la fume, au bruit des coups, au sifflement des balles,
Laza n'avait fait qu'un bond de l'endroit o il se trouvait jusqu'au
brancard de Georges; et, prenant le bless dans ses bras, comme il et
fait d'un enfant, il s'lana  son tour dans la fort, sans que sa
course part un instant ralentie par le fardeau qu'il portait.

Mais, aussitt, huit ou dix soldats anglais, escorts de cinq ou six
ngres, bondirent hors du bouquet de bois et se mirent  la poursuite
des fugitifs, dans l'un desquels ils avaient reconnu Georges, qu'ils
savaient bless. Comme l'avait prvu Laza, le sang les avait guids.
Ils taient venus suivant sa trace, taient arrivs  demi-porte de
fusil de l'ajoupa, et, l, ils avaient ajust  coup pos; et, comme on
l'a vu, bien ajust, puisque trois ngres sur quatre avaient t, sinon
tus, du moins mis hors de combat.

Alors commena une course dsespre; car, quelles que fussent la force
et l'agilit de Laza, il tait vident que, s'il ne parvenait pas  se
faire perdre de vue par ceux qui le poursuivaient, ceux-ci finiraient
par le rejoindre; malheureusement, il courait deux chances presque
galement fatales: en s'enfonant dans les grandes paisseurs, les bois
pouvaient devenir tellement touffus, qu'il lui ft impossible d'aller
plus loin; en se jetant dans les clairires, il se livrait  la
fusillade de ses ennemis. Cependant il prfra ce dernier parti.

Dans les premires minutes, et par la puissance de son lan, Laza
s'tait trouv presque hors de porte, et, s'il n'et eu affaire qu'
des Anglais, sans doute il leur et chapp; mais, quoique ce ft 
regret peut-tre que les ngres le poursuivissent, comme ils taient
pousss par les baonnettes des soldats, il leur fallait marcher; ils
couraient donc le gibier humain, qu'ils chassaient, sinon par
enthousiasme, du moins par crainte.

De temps en temps, lorsque  travers les arbres on dcouvrait Laza,
quelques coups de fusil clataient, et l'on voyait les balles effleurer
les corces des arbres autour de lui, ou sillonner la terre sous ses
pas; mais, comme par enchantement, aucune de ces balles ne l'atteignait,
et sa course s'acclrait, si l'on peut le dire, en raison du danger
auquel il venait d'chapper.

Enfin, on arriva sur le bord d'une clairire: une pente rapide et
presque dcouverte, garnie  son sommet d'un nouveau fourr d'arbres, se
prsentait  gravir; arriv au sommet de cette pente, Laza, du moins,
pouvait disparatre derrire quelque roche, se laisser glisser dans
quelque ravin, et se soustraire ainsi  la me de ceux qui le
poursuivaient; mais aussi, pendant tout l'intervalle qui sparait les
arbres, Laza restait dcouvert et expos au feu.

Il n'y avait cependant pas  balancer: se jeter  droite ou se jeter 
gauche, c'tait perdre du terrain; le hasard avait jusque-l servi les
fugitifs, le mme bonheur pouvait les accompagner encore.

Laza s'lana dans la clairire; de leur ct, ceux qui le
poursuivaient, comprenant la chance qui leur tait donne de tirer 
dcouvert, redoublaient de vitesse. Ils arrivrent  la lisire. Laza
tait  cent cinquante pas d'eux,  peu prs.

Alors, comme si l'ordre et t donn, chacun s'arrta, mit en joue et
fit feu. Laza parut n'tre point touch, et continua sa course. Les
soldats avaient encore le temps de recharger leurs armes avant qu'il
dispart; ils glissrent en hte une cartouche dans le canon de leur
fusil.

Pendant ce temps, Laza gagnait normment de terrain; il tait vident
que, s'il chappait  la seconde dcharge comme il avait chapp  la
premire, et qu'il atteignt le bois sain et sauf, toutes les chances
taient pour lui. Vingt-cinq pas  peine le sparaient de la lisire du
bois, et, pendant cette halte d'un instant, il avait gagn cent
cinquante pas sur ses adversaires. Tout  coup, il disparut dans un pli
du terrain; mais, malheureusement, la sinuosit ne se prolongeait ni 
droite ni  gauche; il la suivit cependant tant qu'il put, pour drouter
ses ennemis; mais, arriv  l'extrmit du petit ravin, dont
l'paulement l'avait protg, force lui fut de gravir de nouveau le
talus, et, par consquent, de reparatre. En ce moment, dix ou douze
coups de fusil partirent ensemble, et il sembla aux chasseurs d'hommes
qu'ils le voyaient chanceler. En effet, aprs avoir fait quelques pas
encore, Laza s'arrta, chancela de nouveau, tomba sur un genou, puis
sur deux, posa  terre Georges, toujours vanoui; puis, se relevant tout
debout, il se retourna vers les Anglais, tendit les deux mains vers eux
avec un geste de dernire menace et de suprme maldiction, et, tirant
son couteau de sa ceinture, il se l'enfona jusqu'au manche dans la
poitrine.

Les soldats s'lancrent en poussant de grands cris de joie, comme font
les chasseurs  l'hallali. Quelques secondes encore Laza resta debout;
puis, tout  coup, il tomba comme un arbre qui se dracine; la lame du
couteau lui avait travers le coeur.

En arrivant aux deux fugitifs, les soldats trouvrent Laza mort et
Georges expirant: par un dernier effort, Georges, pour ne pas tomber
vivant aux mains de ses ennemis, avait arrach l'appareil de sa
blessure, et le sang en coulait  flots.

Quant  Laza, outre le coup de couteau qu'il s'tait donn dans le
coeur, il avait reu une balle qui lui traversait la cuisse, et une
autre qui lui traversait de part en part la poitrine.




Chapitre XXVII--La rptition


Tout ce qui se passa pendant les deux ou trois jours qui, suivirent la
catastrophe que nous venons de raconter ne laissa qu'un souvenir bien
vague dans l'esprit de Georges; son esprit, gar par le dlire, n'avait
plus que de vagues perceptions, qui ne lui permettaient ni de calculer
le temps, ni d'enchaner les vnements les uns aux autres. Un matin
seulement, il se rveilla comme d'un sommeil agit par de terribles
rves, et, en ouvrant les yeux, il reconnut qu'il tait dans une prison.

Le chirurgien-major du rgiment en garnison  Port-Louis tait prs de
lui.

Cependant, en rappelant tous ses souvenirs, Georges parvint  retrouver
par grandes masses les vnements qui s'taient passs, comme on
entrevoit dans le brouillard des lacs, des montagnes, des forts; tout
lui tait bien prsent, jusqu'au moment o il avait t bless. Son
entre  Moka, son dpart avec son pre, n'taient pas non plus tout 
fait sortis de sa mmoire; mais,  partir de l'arrive dans les grands
bois, tout tait vague, indistinct, pareil  un rve.

Seulement, la ralit incontestable, positive et fatale, tait qu'il se
trouvait aux mains de ses ennemis.

Georges tait trop ddaigneux pour faire aucune question, trop hautain
pour demander aucun service. Il ne put donc rien savoir de ce qui
s'tait pass; cependant, il avait au fond de son coeur deux terribles
proccupations:

Son pre tait-il sauv?

Sara l'aimait-elle toujours?

Ces deux penses remplissaient tout son tre: quand l'une s'loignait,
c'tait pour faire place  l'autre; c'taient deux mares incessantes
qui montaient tour  tour battre son coeur; c'tait un flux et un reflux
ternels.

Mais rien n'apparaissait  l'extrieur de cette tempte de l'me. Le
visage de Georges restait ple, froid et calme comme celui d'une statue
de marbre, et cela, non seulement en face de ceux qui visitaient sa
prison, mais encore en face de lui-mme.

Lorsque le mdecin eut reconnu que le bless tait assez fort pour
soutenir un interrogatoire, il en prvint l'autorit, et, le lendemain,
le juge d'instruction, accompagn d'un greffier, se prsenta devant
Georges. Georges ne pouvait quitter le lit encore; mais il n'en fit pas
moins les honneurs de sa chambre aux deux magistrats avec une patience
pleine de dignit; et, se soulevant sur son coude, il dclara qu'il
tait prt  rpondre  toutes les questions qui lui seraient adresses.

Nos lecteurs connaissent trop le caractre de Georges pour penser qu'un
seul instant l'ide se ft prsente  lui de nier aucun des faits qui
lui taient imputs. Non seulement il rpondit avec la plus grande
vracit  toutes les questions faites, mais encore il s'engagea, non
pas pour le jour, il se sentait trop faible encore, mais pour le
lendemain,  dicter lui-mme au greffier l'historique dtaill de toute
la conspiration. L'offre tait trop gracieuse pour que la justice la
refust.

Georges avait un double but en faisant cette proposition: d'abord,
d'activer la marche du procs; ensuite, de prendre toute la
responsabilit pour lui.

Le lendemain, les deux magistrats se reprsentrent, Georges fit le
rcit auquel il s'tait engag; seulement comme il passait sous silence
les propositions qu'tait venu lui faire Laza, le juge d'instruction
l'interrompit, en lui faisant observer qu'il omettait une circonstance 
sa dcharge, laquelle, attendu la mort de Laza, ne se trouvait plus
tre  la charge de personne.

Ce fut ainsi que Georges apprit la mort de Laza et les circonstances
qui avaient accompagn cette mort; car, pour lui, comme nous l'avons
dit, toute cette partie de sa vie tait demeure dans l'obscurit.

Il ne pronona pas une seule fois le nom de son pre, et le nom de son
pre ne fut pas une seule fois prononc, et,  plus forte raison, comme
on le pense bien, le nom de Sara.

Cette dclaration de Georges rendait parfaitement inutile tout autre
interrogatoire. Georges cessa donc de recevoir toute visite, except
celle du docteur.

Un matin, en entrant, le docteur trouva Georges debout.

--Monsieur, lui dit-il, je vous avais dfendu de vous lever avant
quelques jours; vous tes trop faible.

--C'est--dire, mon cher docteur, rpondit Georges, que vous me faites
l'injure de me confondre avec les accuss ordinaires lesquels retardent
autant qu'ils peuvent le jour du jugement; mais, moi, je vous l'avouerai
franchement, j'ai hte d'en finir, et, en conscience, croyez-vous que ce
soit la peine d'tre si bien guri pour mourir? Quant  moi, il me
semble que, pourvu que j'aie assez de force pour monter  l'chafaud,
c'est tout ce que les hommes peuvent me demander et tout ce que je puis
demander  Dieu.

--Mais qui vous dit que vous serez condamn  mort? dit le docteur.

--Ma conscience, docteur: j'ai jou une partie dont ma tte tait
l'enjeu; j'ai perdu, je suis prt  payer, voil tout.

--N'importe, dit le docteur; mon opinion est que vous avez encore besoin
de quelques jours de soins avant de vous exposer aux fatigues des dbats
et aux motions d'un jugement.

Mais, le mme jour, Georges crivit au juge d'instruction qu'il tait
parfaitement guri, et, par consquent,  la disposition de la justice.

Le surlendemain, les dbats commencrent.

Georges, en arrivant devant ses juges, regarda avec inquitude autour de
lui, et reconnut avec joie qu'il tait le seul accus.

Puis, son regard parcourut avec assurance toute la salle: la ville
entire assistait  l'audience,  l'exception de M. de Malmdie, de
Henri et de Sara.

Quelques assistants paraissaient plaindre l'accus; mais la plupart des
visages n'avaient d'autre expression que celle de la haine satisfaite.

Quant  Georges, il tait calme et hautain comme toujours. Sa mise
tait, comme d'ordinaire, une redingote et une cravate noires, un gilet
et un pantalon blancs.

Son double ruban tait nou  sa boutonnire.

On lui avait nomm un avocat d'office, car Georges avait refus de faire
aucun choix; son intention n'tait point qu'on essayt mme de plaider
sa cause.

Ce que Georges dit ne fut point une dfense, ce fut l'histoire de toute
sa vie: il ne cacha point qu'il tait revenu  l'le de France dans
l'intention de combattre, par tous les moyens possibles, le prjug qui
pesait sur les hommes de couleur; seulement, il n'a dit pas un seul mot
des causes qui avaient ht l'excution de son projet.

Un juge lui fit quelques questions au sujet de M. de Malmdie; mais
Georges demanda la permission de n'y pas rpondre.

Quelque facilit que Georges donnt au tribunal, les dbats n'en
durrent pas moins trois jours: mme quand ils n'ont rien  dire, il
faut toujours que les avocats parlent.

L'avocat gnral parla quatre heures. Il foudroya Georges.

Georges couta toute cette longue sortie avec le plus grand calme,
inclinant de temps en temps la tte en forme d'aveu.

Puis, lorsque le discours du ministre public fut termin le prsident
demanda  Georges s'il n'avait rien  dire.

--Rien, rpondit Georges, sinon que M. l'avocat gnral a t fort
loquent.

L'avocat gnral s'inclina  son tour.

Le prsident annona que les dbats taient clos, et l'on reconduisit
Georges  sa prison, le jugement devant tre prononc en l'absence de
l'accus, et devant lui tre signifi ensuite.

Georges rentra dans sa prison et demanda du papier et de l'encre pour
crire son testament. Comme les jugements anglais n'entranent pas la
confiscation, il pouvait disposer de sa part de fortune.

Il laissa:

au docteur qui l'avait soign trois mille livres sterling;
au directeur de la prison, mille livres sterling;
 chacun des guichetiers, mille piastres.

C'tait une fortune pour chacun des donataires.

Il laissa  Sara un petit anneau d'or qui lui venait de sa mre.

Comme il allait signer son nom au bas de l'crit-mortuaire, le greffier
entra. Georges se leva, tenant la plume  la main; le greffier lut le
jugement. Comme Georges s'en tait toujours dout, il tait condamn 
la peine de mort. La lecture finie, Georges salua, se rassit et signa
son nom sans qu'il ft possible de voir la plus lgre altration entre
l'criture du corps de l'acte et celle de la signature.

Puis, il alla devant une glace et se regarda pour voir s'il tait plus
ple qu'auparavant. C'tait le mme visage, ple mais calme. Il fut
content de lui et se sourit  lui-mme en murmurant:

--Eh bien, je croyais qu'il y avait plus d'motion que cela  s'entendre
condamner  mort.

Le docteur vint le voir et lui demanda, par habitude, comment il allait.

--Mais fort bien, docteur, lui rpondit Georges; vous avez fait l une
merveilleuse cure, et il est fcheux qu'on ne vous donne pas le temps de
l'achever.

Alors il s'informa si le mode d'excution tait chang depuis
l'occupation anglaise: c'tait toujours le mme, et cette assurance fit
grand plaisir  Georges; ce n'tait pas cette ignoble potence de
Londres, ni cette immonde guillotine de Paris. Non, l'excution avait, 
Port-Louis, une allure pittoresque et potique qui n'humiliait pas
Georges. Un ngre, servant de bourreau, dcapitait avec une hache.
C'tait ainsi qu'taient morts Charles Ier et Marie Stuart, Cinq-Mars et
de Thou. Le mode de mort est beaucoup dans la manire dont on supporte
la mort.

Puis il passa avec le docteur  une discussion physiologique sur la
probabilit d'une souffrance physique postrieure  la dcapitation; le
docteur soutint que la mort devait tre instantane; mais Georges tait
d'un avis contraire, et il cita deux exemples  l'appui de son opinion.
Une fois, en gypte, il avait vu dcapiter un esclave: le patient tait
 genoux, le bourreau lui trancha la tte d'un seul coup, et la tte
alla rouler  sept ou huit pas de l; aussitt le corps s'tait redress
sur ses pieds, avait fait deux ou trois pas insenss en battant l'air de
ses bras, et tait retomb, non pas mort tout  fait, mais agonisant
encore. Un autre jour que, dans le mme pays, il assistait  une
excution pareille, il avait, avec son ternelle volont
d'investigation, ramass la tte au moment o elle venait d'tre spare
du corps, et, la soulevant par les cheveux jusqu' la hauteur de sa
bouche, il lui avait demand en arabe: Souffres-tu?  cette demande,
l'oeil du patient s'tait rouvert, et ses lvres avaient remu, essayant
d'articuler une rponse. Georges tait donc convaincu que la vie
survivait de quelques instants au moins  l'excution.

Le docteur finit par se ranger  son avis, car c'tait aussi le sien,
seulement, il avait cru devoir donner au condamn la seule consolation
que pt lui donner encore la promesse d'une mort douce et facile.

La journe s'coula pour Georges comme s'taient coules les journes
prcdentes; seulement il crivit  son pre et  son frre. Un instant
il prit la plume pour crire  Sara; mais quel que ft le motif qui le
retnt, il s'arrta, repoussa le papier et laissa tomber sa tte dans
ses mains; il resta longtemps ainsi, et quelqu'un qui lui et vu relever
le front, ce qu'il fit avec le mouvement hautain et ddaigneux qui lui
tait habituel, se ft aperu avec peine que ses yeux taient lgrement
rougis, et qu'une larme mal essuye tremblait au bout de ses longs cils
noirs.

C'est que depuis le jour o il avait, chez le gouverneur, refus
d'pouser la belle crole, non seulement il ne l'avait pas revue, mais
encore il n'avait pas entendu parler d'elle.

Cependant il ne pouvait croire qu'elle l'et oubli.

La nuit vint; Georges se coucha  son heure habituelle, et s'endormit du
mme sommeil que les autres nuits: le matin, en se levant, il fit
appeler le directeur de la prison.

--Monsieur, lui dit-il, j'aurais une grce  vous demander.

--Laquelle? fit le directeur.

--Je voudrais causer un instant avec le bourreau.

--Il me faut l'autorisation du gouverneur.

--Oh! dit Georges en souriant, faites la lui demander de ma part; lord
Murrey est un gentleman, et il ne refusera pas cette grce  un ancien
ami.

Le directeur sortit en promettant de faire la dmarche demande.

Derrire le directeur entra un prtre.

Georges avait ces ides religieuses qu'ont de nos jours les hommes de
notre ge, c'est--dire que, tout en ngligeant les pratiques
extrieures de la religion, il tait au fond du coeur profondment
impressionnable aux choses saintes: ainsi une glise sombre, un
cimetire isol, un cercueil qui passait, taient pour son me des
impressions certes plus graves que ne l'et t un de ces vnements qui
bouleversent souvent l'esprit du vulgaire des hommes.

Le prtre tait un de ces vieillards vnrables qui ne s'occupent pas de
vous convaincre, mais qui parlent avec conviction: c'tait un de ces
hommes qui, levs au milieu des grandes scnes de la nature, ont
cherch et trouv le Seigneur dans ses oeuvres; c'tait enfin un de ces
coeurs sereins qui attirent  eux les coeurs souffrants pour las
consoler, en prenant pour eux-mmes une part de leurs douleurs.

Aux premiers mots que Georges et le vieillard changrent, ils se
tendirent la main.

C'tait une causerie intime et non une confession que le vieillard
venait rclamer du jeune homme, mais, hautain en face de la force,
Georges tait humble devant la faiblesse; Georges s'accusa de son
orgueil; c'tait, comme Satan, son seul pch, et, comme Satan, ce pch
l'avait perdu.

Mais aussi,  cette heure mme, c'tait son orgueil qui le soutenait,
c'tait cet orgueil qui le faisait fort, c'tait cet orgueil qui le
faisait grand.

Il est vrai que la grandeur selon les hommes n'est pas la grandeur selon
Dieu.

Vingt fois le nom de Sara se prsenta sur les lvres du jeune homme;
mais toujours il repoussa ce nom jusqu'au fond de son coeur, sombre
abme o s'engloutissaient tant d'motions, et dont son visage, comme
une couche de glace, recouvrait la profondeur.

Pendant que le prtre et le condamn parlaient, la porte s'ouvrit et le
directeur parut.

--L'homme que vous avez demand, dit-il, est l, et attend que vous
puissiez le recevoir.

Georges plit quelque peu, et un lger frisson parcourut tout son corps.

Cependant, il fut presque impossible de s'apercevoir de ce qu'il venait
d'prouver.

--Faites entrer, dit-il.

Le prtre voulut se retirer; mais Georges le retint.

--Non, restez, dit-il; ce que j'ai  dire  cet homme peut se dire
devant vous.

Puis cette me orgueilleuse avait peut-tre besoin pour conserver toute
sa force, d'avoir un tmoin de ce qui allait se passer.

Un ngre d'une haute taille et de proportions herculennes fut
introduit: il tait nu,  l'exception de son langouti, qui tait
d'toffe rouge; ses gros yeux sans expression dnotaient l'absence de
toute intelligence. Il se retourna vers le directeur, qui l'avait
introduit, et, regardant alternativement le prtre et Georges:

--Auquel des deux ai-je affaire? demanda-t-il.

--Au jeune homme, rpondit le directeur.

Et il sortit.

--Vous tes l'excuteur? fit froidement Georges.

--Oui, rpondit le ngre.

--C'est bien. Venez ici, mon ami, et rpondez-moi.

Le ngre fit deux pas en avant.

--Vous savez que vous m'excuterez demain? dit Georges.

--Oui, rpondit le ngre,  sept heures du matin.

--Ah! ah! c'est  sept heures du matin. Merci du renseignement. J'avais
demand des informations l-dessus, et l'on avait refus de m'en donner.
Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

Le prtre se sentait dfaillir.

--Je n'ai jamais vu d'excution  Port-Louis, dit Georges; or, comme je
dsire que les choses se passent convenablement, je vous ai envoy
chercher pour que nous fassions ensemble ce qu'on appelle, en termes de
thtre, une rptition.

Le ngre ne comprenait pas: Georges fut forc de lui expliquer plus
clairement ce qu'il dsirait.

Alors, le ngre figura le billot par un tabouret, conduisit Georges  la
distance du billot o il devait se mettre  genoux, lui indiqua la faon
dont il fallait qu'il y plat la tte et lui promit de la lui trancher
d'un seul coup.

Le vieillard voulut se lever pour sortir; il n'avait pas la force de
supporter cette trange preuve, dans laquelle les deux acteurs
principaux conservaient une gale impassibilit, l'un par abrutissement
d'esprit, l'autre par force de coeur. Mais les jambes lui manqurent et
il retomba sur son fauteuil.

Les renseignements mortuaires donns et reus, Georges tira de son doigt
un diamant.

--Mon ami, dit-il au ngre, comme je n'ai pas d'argent ici et que je ne
veux pas que vous ayez tout  fait perdu votre temps, prenez cette
bague.

--Il m'est dtendu de rien recevoir des condamns, dit le ngre, mais
j'hrite d'eux; laissez la bague  votre doigt, et, demain, quand vous
serez mort, je la tirerai.

--Trs bien! dit Georges.

Et il remit impassiblement la bague  son doigt.

Le ngre sortit.

Georges se retourna du ct du prtre. Le prtre tait ple comme la
mort.

--Mon fils, dit-il, je suis bien heureux d'avoir rencontr une me comme
la vtre: c'est la premire fois que j'accompagne un condamn 
l'chafaud. Je craignais de faiblir. Vous me soutiendrez, n'est-ce pas?

--Soyez tranquille, mon pre, rpondit Georges.

D'ailleurs, c'tait le prtre d'une petite glise situe sur la route,
et dans laquelle les condamns s'arrtent ordinairement pour entendre
une dernire messe. On appelait cette glise, l'glise du Saint-Sauveur.

Et le prtre sortit  son tour, en promettant de revenir le soir.
Georges resta seul.

Ce qui se passa alors, dans l'me et sur le visage de cet homme, nul ne
le sait; peut-tre la nature, cette impitoyable crancire, reprit-elle
ses droits; peut-tre fut-elle aussi faible qu'il venait d'tre fort;
peut-tre la toile une fois tombe entre le public et l'acteur toute
cette impassibilit apparente disparut-elle pour faire place  une
angoisse relle. Mais il est probable qu'il n'en fut point ainsi; car,
lorsque le guichetier rouvrit la porte pour apporter  Georges son
dner, il le trouva roulant dans sa main un cigarito avec autant de
calme et de tranquillit qu'aurait pu le faire un hidalgo  la Puerta
del Sol ou un fashionable sur le boulevard de Gand.

Georges dna comme d'habitude; seulement, il rappela le gelier pour lui
recommander de lui faire prparer un bain pour le lendemain six heures,
et de le rveiller  cinq heures et demie.

Souvent, en lisant, soit dans l'histoire, soit dans le journal, qu'on
avait rveill tel ou tel condamn le jour de son excution, souvent,
disons-nous, Georges s'tait demand si ce condamn, qu'on tait oblig
de rveiller, tait bien rellement endormi. Le moment tait venu de
s'en assurer par lui mme. Et, sur ce point, Georges allait savoir 
quoi s'en tenir.

 neuf heures, le prtre rentra. Georges tait couch et lisait. Le
prtre lui demanda quel tait le livre dans lequel il cherchait ainsi
une prparation  la mort, si c'tait le _Phdon_ ou la Bible, Georges
le lui tendit. C'tait _Paul et Virginie_.

Chose trange que, dans ce moment terrible, ce ft justement cette calme
et potique histoire que le condamn avait t choisir!

Le prtre resta jusqu' onze heures avec Georges. Pendant ces deux
heures, ce fut presque toujours Georges qui parla, expliquant au prtre
comment il comprenait Dieu et dveloppant ses thories sur l'immortalit
de l'me: dans l'tat ordinaire de la vie, Georges tait loquent;
pendant cette soire suprme, il fut sublime.

C'tait le condamn qui enseignait; c'tait le prtre qui coutait.

 onze heures, Georges rappela au prtre que l'heure tait venue, et lui
fit observer que, pour avoir toutes ses forces le lendemain matin, il
avait besoin de prendre quelque repos.

Au moment o le vieillard sortit, un violent combat parut se livrer dans
le coeur de Georges; il rappela le prtre, le prtre rentra; mais
Georges fit un effort sur lui-mme.

--Rien, dit-il, mon pre, rien.

Georges mentait; c'tait toujours le nom de Sara qui demandait 
s'chapper de sa bouche.

Mais, cette fois encore, le vieillard sortit sans l'avoir entendu.

Le lendemain, lorsque,  cinq heures et demie, le guichetier entra dans
la chambre de Georges, il trouva Georges profondment endormi.

--C'tait vrai, dit Georges en se rveillant, un condamn peut dormir sa
dernire nuit.

Mais, jusqu' quelle heure avait-il veill pour arriver  ce rsultat?
Nul ne le sait.

On apporta le bain.

En ce moment, le docteur entra.

--Vous le voyez, docteur, dit-il, je me rgle sur l'antiquit: les
Athniens prenaient un bain au moment de marcher au combat.

--Comment vous trouvez-vous? lui demanda celui-ci, lui adressant une de
ces questions banales qu'on adresse aux gens lorsqu'on ne sait que leur
dire.

--Mais, trs bien, docteur, rpondit Georges en souriant; et je commence
 croire que je ne mourrai pas de ma blessure.

Alors, il prit son testament tout cachet et le lui remit.

--Docteur, ajouta-t-il, je vous ai nomm mon excuteur testamentaire;
vous trouverez sur ce chiffon de papier trois lignes qui vous
concernent: j'ai voulu vous laisser un souvenir de moi.

Le docteur essuya une larme et balbutia quelques mots de remerciement.

Georges se mit au bain.

--Docteur, dit-il au bout d'un instant, combien, dans l'tat normal, le
pouls d'un homme calme et bien portant bat-il de fois  la minute?

--Mais, rpondit le docteur, de soixante-quatre  soixante-six fois.

--Ttez le mien, dit Georges; je suis curieux de savoir l'effet que
l'approche de la mort produit sur mon sang.

Le docteur tira sa montre, prit le poignet de Georges, et compta les
pulsations.

--Soixante-huit, dit-il au bout d'une minute.

--Allons, allons, dit Georges, je suis assez satisfait. Et vous,
docteur?

--C'est miraculeux! rpondit celui-ci; vous tes donc de fer?

Georges sourit orgueilleusement.

--Ah! messieurs les blancs, dit-il, vous avez hte de me voir mourir? Je
le conois, ajouta-t-il; peut-tre aviez-vous besoin d'une leon de
courage. Je vous la donnerai.

Le gelier entra, annonant au condamn qu'il tait six heures.

--Mon cher docteur, dit Georges, voulez-vous me permettre que je sorte
du bain? Cependant ne vous loignez pas, je serai bien aise de vous
serrer la main avant de quitter la prison.

Le docteur se retira.

Georges, rest seul, sortit du bain, passa un pantalon blanc, des bottes
vernies, et une chemise de batiste dont il rabattit lui-mme le col;
puis s'approcha d'une petite glace, arrangea ses cheveux, sa moustache,
sa barbe avec autant et mme plus de soin qu'il n'et fait pour aller
dans un bal.

Puis il alla frapper lui-mme  la porte pour indiquer qu'il tait prt.

Le prtre entra et regarda Georges. Jamais le jeune homme n'avait t si
beau: ses yeux jetaient des flammes, son front semblait rayonnant.

--Oh! mon fils, mon fils! dit le prtre, gardez-vous de l'orgueil:
l'orgueil a perdu votre corps, prenez garde qu'il ne perde encore votre
me.

--Vous prierez pour moi, mon pre, dit Georges, et Dieu, j'en suis sr,
n'a rien  refuser aux prires d'un saint homme comme vous.

Georges alors aperut le bourreau, qui se tenait dans l'ombre de la
porte.

--Ah! c'est vous, mon ami? dit-il. Approchez.

Le ngre tait envelopp dans un grand manteau et cachait sa hache sous
son manteau.

--Votre hache coupe bien? demanda Georges.

--Oui, rpondit le bourreau, soyez tranquille.

--C'est bon! dit le condamn.

Il s'aperut alors que le ngre cherchait  sa main le diamant qu'il lui
avait promis la veille, et dont, par hasard, le chaton tait tourn en
dedans.

--Soyez tranquille,  votre tour, dit-il en tournant le chaton en
dehors, vous aurez votre bague; d'ailleurs, pour que vous n'ayez pas la
peine de la prendre, tenez....

Et il donna la bague au prtre en lui indiquant d'un signe qu'elle tait
destine au bourreau.

Puis il alla vers un petit secrtaire, l'ouvrit et en tira deux lettres;
c'taient les deux lettres qu'il avait crites l'une  son pre, l'autre
 son frre.

Il les remit au prtre.

Une fois encore il parut avoir quelque chose  lui dire, posa la main
sur son paule, le regarda fixement, remua les lvres comme s'il allait
parler; mais, cette fois encore, sa volont fut plus forte que son
motion, et le nom qui voulait s'chapper de sa poitrine vint sur sa
bouche si faible, que personne ne l'entendit.

En ce moment, six heures sonnrent.

--Allons! dit Georges.

Et il sortit de sa prison, suivi par le prtre et par le bourreau.

Au bas de l'escalier, il rencontra le docteur, qui l'attendait pour lui
dire un dernier adieu.

Georges lui tendit la main, et se penchant  son oreille:

--Je vous recommande mon corps, lui dit-il.

Et il s'lana dans la cour.




Chapitre XXVIII--L'glise du Saint-Sauveur


La porte de la rue, comme on le comprend bien, tait encombre de
curieux. Les spectacles sont rares  Port-Louis, et tout le monde avait
voulu voir, sinon mourir, du moins passer le condamn.

Le directeur de la prison s'tait inform auprs de Georges de quelle
faon il dsirait tre conduit  l'chafaud; Georges lui avait rpondu
qu'il dsirait marcher  pied, et il avait obtenu cette grce: c'tait
une dernire amabilit du gouverneur.

Huit artilleurs  cheval l'attendaient  la porte. Dans toutes les rues
par lesquelles il devait passer, des soldats anglais faisaient la haie
de chaque ct de la rue, gardant le prisonnier et contenant les
curieux.

Lorsqu'il parut, il se fit une grande rumeur: cependant, contre
l'attente de Georges, ce n'tait pas l'accent de la haine qui dominait
dans le bruit qui accueillit sa prsence: il y avait de tout, mais
surtout de l'intrt et de la piti.

C'est qu'il y a toujours une puissante fascination dans l'homme beau et
fier en face de la mort.

Georges marchait d'un pas ferme, la tte haute et le visage calme:
disons-le, il se passait pourtant  cette heure quelque chose de
terrible dans son coeur.

Il pensait  Sara.

 Sara qui n'avait pas cherch  le voir, qui ne lui avait pas crit un
mot, qui ne lui avait pas donn un souvenir.

 Sara, dans laquelle il avait cru, et  laquelle il devait sa dernire
dception.

Il est vrai qu'avec l'amour de Sara il et regrett la vie; l'oubli de
Sara, c'tait la lie de son calice.

Et puis,  ct de son amour trahi, murmurait son orgueil du.

Il avait chou en toutes choses: sa supriorit ne l'avait men  aucun
but.

Le rsultat de cette longue lutte, c'tait l'chafaud, o il marchait
abandonn de tous.

Quand on parlerait de lui, on dirait: C'tait un insens.

De temps en temps, tout en marchant, tout en regardant, un sourire
passait sur ses lvres, rpondant  ses penses. Ce sourire, pareil, en
dehors,  tous les sourires, tait bien amer en dedans.

Et cependant il l'esprait  tous les angles de rues, il la cherchait 
toutes les fentres.

Elle qui avait laiss tomber son bouquet devant lui, lorsque, emport
par _Antrim_, lorsque, vainqueur, il courait au triomphe, ne
laisserait-elle donc pas tomber une larme sur son chemin, lorsque,
vaincu, il marchait  l'chafaud?

Mais nulle part il n'apercevait rien.

Il suivit ainsi la rue de Paris dans toute sa longueur; puis il prit 
droite et s'avana vers l'glise du Saint-Sauveur.

Elle tait tendue de noir comme pour un convoi funraire: c'tait bien,
en effet, quelque chose comme cela. Un condamn qui marche  l'chafaud,
qu'est-ce autre chose qu'un cadavre vivant?

En arrivant devant la porte, Georges tressaillit. Prs du bon vieux
prtre, qui l'attendait sous le porche, tait une femme vtue de noir.

Cette femme, en costume de veuve, que faisait-elle l? qu'attendait-elle
l?

Malgr lui, Georges doubla le pas; ses yeux taient fixs sur cette
femme et ne pouvaient s'en dtacher.

Puis,  mesure qu'il approchait, son coeur battait plus fort; son pouls,
si calme devant la mort, devenait fivreux devant cette femme.

Au moment o il mettait le pied sur la premire marche de la petite
glise, cette femme elle-mme fit un pas au-devant de lui; Georges
franchit les quatre marches d'un bond, leva le voile, jeta un cri et
tomba  genoux.

C'tait Sara.

Sara tendit la main d'un mouvement lent et solennel: il se fit un grand
silence dans toute cette foule.

--coutez, dit-elle, sur le seuil de l'glise o il entre, sur le seuil
du tombeau o il est prt d'entrer,  la face de Dieu et des hommes, je
vous prends  tmoin que moi, Sara de Malmdie, je viens demander  M.
Georges Munier s'il veut bien me prendre pour pouse.

--Sara! s'cria Georges en clatant en sanglots, Sara, tu es la plus
digne, la plus noble, la plus gnreuse de toutes les femmes!

Puis, se relevant de toute sa hauteur, et l'enveloppant de son bras
comme s'il et craint de la perdre:

--Viens, ma veuve, dit-il.

Et il l'entrana dans l'glise.

Si jamais triomphateur fut fier de son triomphe, ce fut Georges. En un
instant, en une seconde, tout tait chang pour lui; d'un mot, Sara
venait de le mettre au-dessus de tous ces hommes qui le regardaient
passer en souriant. Ce n'tait plus un pauvre insens, impuissant 
atteindre un but impossible, et mourant avant de l'avoir atteint;
c'tait un vainqueur frapp au moment de sa victoire; c'tait
paminondas arrachant le javelot mortel de sa poitrine, mais de son
dernier regard, voyant fuir l'ennemi. Ainsi, par la seule puissance de
sa volont, par la seule influence de sa valeur personnelle, lui,
multre, s'tait fait aimer d'une femme blanche, et, sans qu'il et fait
un pas vers elle, sans qu'il et essay d'influencer sa dtermination
par un mot, par une lettre, par un signe, cette femme tait venue
l'attendre sur le chemin de l'chafaud, et,  la face de tous, ce qui ne
s'tait jamais vu peut-tre dans la colonie, elle l'avait choisi pour
poux.

Maintenant, Georges pouvait mourir; Georges tait rcompens de son long
combat; il avait lutt corps  corps avec le prjug, et, tout en
frappant Georges mortellement, le prjug avait t tu dans la lutte.

Aussi, toutes ces penses rayonnaient-elles au front de Georges tandis
qu'il entranait Sara. Ce n'tait plus le condamn prt  monter sur
l'chafaud, c'tait le martyr s'lanant au ciel.

Une vingtaine de soldats formaient la haie dans l'glise; quatre soldats
gardaient le choeur; Georges passa au milieu d'eux sans les voir, et
vint s'agenouiller avec Sara devant l'autel.

Le prtre commena la messe nuptiale; mais Georges n'coutait point les
paroles du prtre; Georges tenait la main de Sara, et, de temps en
temps, il se retournait vers la foule et jetait sur elle un regard de
souverain mpris.

Puis il revenait  Sara, ple et mourante,  Sara dont il sentait
frissonner la main dans la sienne, et il l'enveloppait tout entire d'un
regard plein de reconnaissance et d'amour, tout en touffant un soupir;
car il songeait, lui qui allait mourir,  ce que serait une vie tout
entire passe avec une pareille femme.

C'et t le ciel! mais le ciel n'est pas fait pour les vivants.

Cependant la messe s'avanait, lorsque Georges, en se retournant,
aperut Miko-Miko, qui faisait tout ce qu'il pouvait, non point par ses
paroles, mais par ses gestes pour flchir les soldats qui gardaient
l'entre du choeur et pour arriver jusqu' Georges. C'tait un dernier
dvouement qui venait demander un coup d'oeil, un serrement de main pour
rcompense. Georges s'adressa en anglais  l'officier, et lui demanda
pour le bon Chinois la permission d'arriver jusqu' lui.

Il n'y avait aucun inconvnient  accorder cette demande au condamn;
aussi, sur un signe de l'officier, les soldats s'cartrent, et
Miko-Miko s'lana dans le choeur.

On a vu quelle reconnaissance le pauvre marchand avait voue  Georges
ds le premier jour o il l'avait vu. Cette reconnaissance l'avait t
chercher prisonnier  la Police; elle venait une dernire fois se
manifester  lui au pied de l'chafaud.

Miko-Miko se jeta aux genoux de Georges, et Georges lui tendit la main.

Miko-Miko prit cette main entre les siennes et y appuya ses lvres;
mais, en mme temps, Georges sentit que le Chinois lui glissait entre
les mains un petit billet. Georges tressaillit.

Aussitt, comme si le Chinois n'et demand que cette dernire faveur,
et que, satisfait de l'avoir obtenue, il se dsirt point autre chose,
il s'loigna sans avoir prononc une seule parole.

Georges tenait le billet dans sa main, et son sourcil se fronait. Ce
billet, que voulait-il dire? Ce billet avait une grande importance sans
doute; mais Georges n'osait le regarder.

De temps en temps en voyant Sara si belle, si dvoue, si dtache de
tout amour terrestre, une douleur inoue et inprouve jusqu'alors
prenait Georges au coeur et l'treignait comme avec une griffe de fer;
c'est que, malgr lui, en songeant au bonheur qu'il perdait, il se
rattachait  la vie, et, tout en sentant son me prte  monter au ciel,
il sentait son coeur enchan sur la terre.

Alors, il lui prenait des terreurs de mourir dans le dsespoir.

Puis ce billet qui lui brlait la main, ce billet qu'il n'osait lire de
peur d'tre vu par les soldats qui le gardaient; ce billet lui semblait
devoir contenir une esprance, quoique, dans sa situation, toute
esprance ft insense.

Cependant, il tait impatient de lire ce billet; mais grce  cette
force qu'il conservait toujours sur lui-mme, cette impatience ne se
traduisait par aucun signe extrieur; seulement, sa main crispe
froissait le billet avec tant de force, que ses ongles lui entraient
dans la chair.

Sara priait.

On en tait  la conscration. Le prtre leva l'hostie consacre,
l'enfant de choeur fit entendre sa sonnette, tout le monde s'agenouilla.

Georges profita de ce moment, et, en s'agenouillant aussi, il ouvrit la
main.

Le billet contenait cette seule ligne:

Nous sommes l.--Tiens-toi prt.

La premire phrase tait crite de la main de Jacques; la seconde, de la
main de Pierre Munier.

Au mme instant, et comme Georges, tonn, seul au milieu de toute la
foule, relevait la tte et regardait autour de lui, la porte de la
sacristie s'ouvrit toute grande; huit marins s'lancrent, saisissant
les quatre soldats du choeur et leur appuyant  chacun deux poignards
sur la poitrine. Jacques et Pierre Munier bondirent: Jacques enlevant
Sara dans ses bras, Pierre entranant Georges par la main. Les deux
poux se trouvrent dans la sacristie; les huit marins y rentrrent 
leur tour, en se faisant un rempart des quatre soldats anglais qu'ils
tenaient devant eux et qu'ils prsentaient aux coups de leurs camarades.
Jacques et Pierre refermrent la porte; une autre porte donnait sur la
campagne:  cette porte, deux chevaux tout sells attendaient: c'taient
_Antrim_ et _Yambo_.

-- cheval! cria Jacques,  cheval tous deux, et ventre  terre jusqu'
la baie du Tombeau!

--Mais toi? mais mon pre? s'cria Georges.

--Qu'ils viennent nous prendre au milieu de mes braves marins, dit
Jacques en posant Sara sur sa selle, tandis que Pierre Munier forait
son fils de monter  cheval.

Puis, levant la voix:

-- moi, mes lascars, cria-t-il,  moi!

 l'instant mme, on vit accourir, des bois de la montagne Longue, cent
vingt hommes arms jusqu'aux dents.

--Partez, dit Jacques  Sara, emmenez-le, sauvez-le....

--Mais vous? dit Sara.

--Nous, nous vous suivons, soyez tranquille.

--Georges, dit Sara, au nom du ciel, viens!

Et la jeune fille lana son cheval au galop.

--Mon pre! s'cria Georges, mon pre!

--Sur ma vie, je rponds de tout, dit Jacques en fouettant _Antrim_ du
plat de son sabre.

Et _Antrim_ partit comme le vent, emportant son cavalier qui, en moins
de dix minutes, disparut avec Sara derrire le camp malabar, tandis que
Pierre Munier, Jacques et ses marins le suivaient avec une telle
rapidit, qu'avant que les Anglais fussent revenus de leur tonnement,
la petite troupe tait dj de l'autre ct du ruisseau des Pucelles,
c'est--dire hors de porte de fusil.




Chapitre XXIX--Le _Leycester_


Vers les cinq heures du soir du mme jour o s'taient passs les
vnements que nous venons de raconter, la corvette la _Calypso_,
marchant sous toutes ses voiles de plus prs, faisait route vers
l'est-nord-est, serrant le vent qui selon la coutume de ces parages,
soufflait de l'est.

Outre ses dignes matelots et matre Tte-de-Fer, leur premier
lieutenant, que nos lecteurs connaissent, sinon de vue, du moins de
rputation, son quipage s'tait recrut de trois autres personnages.
Ces personnages taient Pierre Munier, Georges et Sara.

Pierre Munier se promenait avec Jacques, du mt d'artimon au grand mt,
et du grand mt au mt d'artimon.

Georges et Sara taient  l'arrire, assis l'un  ct de l'autre. Sara
avait sa main dans les mains de Georges; Georges regardait Sara, et Sara
regardait le ciel.

Il faudrait s'tre trouv dans l'horrible situation  laquelle venaient
d'chapper les deux amants, pour pouvoir analyser les sensations de
suprme bonheur et de joie infinie qu'ils prouvaient en se retrouvant
libres sur cet immense Ocan, qui les emportait loin de leur patrie, il
est vrai, mais loin d'une patrie qui, comme une martre, ne s'tait
occupe d'eux que pour les perscuter de temps en temps. Cependant, un
soupir douloureux sortait de la bouche de l'un et faisait tressaillir
l'autre. Le coeur longtemps tortur n'ose point tout  coup reprendre
confiance dans son bonheur.

Cependant ils taient libres, cependant ils n'avaient au-dessus d'eux
que le ciel, au-dessous d'eux que la mer, et ils fuyaient de toute la
vitesse de leur lger navire cette le de France qui avait failli leur
tre si fatale. Pierre et Jacques causaient; mais Georges et Sara ne
disaient rien; quelquefois l'un d'eux laissait chapper le nom de
l'autre et voil tout.

De temps en temps, Pierre Munier s'arrtait et les regardait avec une
expression d'indicible ravissement; le pauvre vieillard avait tant
souffert, qu'il ne savait comment il avait la force de supporter son
bonheur.

Jacques, moins sentimental, regardait du mme ct; mais il tait
vident que ce n'tait pas le tableau que nous venons de dcrire qui
attirait ses regards, lesquels passaient par-dessus la tte de Georges
et de Sara, et allaient fouiller l'espace dans la direction de
Port-Louis.

Jacques, non seulement n'tait pas au niveau de la joie gnrale, mais
il y avait mme des moments o il devenait soucieux, et o il passait sa
main sur son front comme pour en carter un nuage.

Quant  Tte-de-Fer, il causait tranquillement, assis prs du timonier;
le bon Breton aurait fendu la tte du premier qui et hsit une seconde
 accomplir un ordre donn par lui; mais,  part cette exigence bien
naturelle, il n'tait pas fier, donnait la main  tout le monde et
parlait au premier venu.

Tout le reste de l'quipage avait repris cette expression insoucieuse
qui aprs le combat ou la tempte, redevient l'aspect habituel de la
physionomie des marins; les hommes de service taient sur le pont, les
autres dans la batterie.

Pierre Munier, tout absorb qu'il tait dans le bonheur de Georges et de
Sara, n'tait point sans avoir remarqu l'inquitude de Jacques; plus
d'une fois il avait suivi ses regards, et, comme il ne voyait absolument
rien, dans la direction o ils se fixaient, que quelques gros nuages
amasss au couchant, il crut que c'taient les nuages qui inquitaient
Jacques.

--Serions-nous menacs d'une tempte? demanda-t-il  son fils, au moment
o celui-ci jetait vers l'horizon un de ces regards interrogateurs dont
nous avons parl.

--D'une tempte? dit Jacques. Ah! par ma foi! s'il ne s'agissait que
d'une tempte, la _Calypso_ s'en soucierait autant que ce goland qui
passe; mais nous sommes menacs de quelque chose de mieux que cela.

--Et de quoi donc sommes-nous menacs? demanda Pierre Munier avec
inquitude. J'avais cru, moi, que, du moment o nous avions mis le pied
sur ton btiment, nous tions sauvs.

--Dame! rpondit Jacques, le fait est que nous avons plus de chances
maintenant que nous n'en avions, il y a douze heures, quand nous tions
cachs dans les bois de la Petite-Montagne, et quand Georges disait son
_Confiteor_ dans l'glise du Saint-Sauveur; cependant, sans vouloir vous
inquiter, mon pre, je ne puis pas dire que notre tte tienne encore
bien solidement  nos paules.

Puis, sans adresser spcialement la parole  personne:

--Un homme  la barre de perroquet, ajouta-t-il.

Trois matelots s'lancrent aussitt; l'un d'eux atteignit en quelques
secondes l'endroit dsign, les deux autres redescendirent.

--Et que crains-tu donc, Jacques? reprit le vieillard; penses-tu qu'ils
tenteraient de nous poursuivre?

--Justement, mon pre, reprit Jacques, et, cette fois, vous avez touch
l'endroit sensible. Ils ont l, dans Port-Louis, une certaine frgate
qu'on appelle _Leycester_, une vieille connaissance  moi, et j'ai peur,
je vous l'avouerai, qu'elle ne nous laisse point partir comme cela, sans
nous proposer une petite partie de quilles, que nous serons bien forcs
d'accepter.

--Mais il me semble, reprit Pierre Munier, que nous avons au moins, dans
tous les cas, vingt-cinq  trente milles d'avance sur elle, et, qu'au
train dont nous allons, nous serons bientt hors de vue.

--Jetez le loch, dit Jacques.

Trois matelots s'occuprent  l'instant mme de cette opration, que
Jacques suivit avec un intrt visible; puis, lorsqu'elle fut termine:

--Combien de noeuds? demanda-t-il.

--Dix noeuds, capitaine, rpondit un des matelots.

--Oui, certainement, c'est fort joli pour une corvette qui serre le
vent, et il n'y a peut-tre, dans toute la marine anglaise, qu'une
frgate qui puisse filer un demi-noeud de plus  l'heure;
malheureusement, cette frgate est justement celle  laquelle nous
aurions affaire, dans le cas o il prendrait au gouverneur l'ide de
nous poursuivre.

--Oh! si cela dpend du gouverneur, on ne nous poursuivra certes pas,
reprit Pierre Munier; tu sais bien que le gouverneur tait l'ami de ton
frre.

--Parfaitement. Ce qui ne l'a pas empch de le laisser condamner 
mort.

--Pouvait-il faire autrement sans manquer  son devoir?

--Cette fois, mon pre, il s'agit de bien autre chose que de son devoir;
cette fois, c'est son amour-propre qui est en jeu. Oui, sans doute; si
le gouverneur avait eu droit de grce, il et fait grce  Georges; car,
faire grce, c'tait faire preuve de supriorit; mais Georges s'est
chapp de ses mains au moment o, certes, il croyait le bien tenir. La
supriorit dans cette circonstance a donc t du ct de Georges; le
gouverneur voudra prendre sa revanche.

--Une voile! cria le matelot en vigie.

--Ah! dit Jacques en faisant un signe de tte  son pre. Et o cela?
continua-t-il en levant la tte.

--Sous le vent,  nous, rpondit le matelot.

-- quelle hauteur? demanda Jacques.

-- la hauteur de l'le des Tonneliers,  peu prs.

--Et d'o vient-elle?

--Elle sort de Port-Louis, qu'on dirait.

--Voil notre affaire, murmura Jacques en regardant son pre. Je vous
l'avais bien dit, que nous n'tions pas hors de leurs griffes.

--Qu'y a-t-il donc? demanda Sara.

--Rien rpondit Georges; il parat que nous sommes poursuivis, voil
tout.

--O mon Dieu! s'cria Sara, me l'aurez-vous rendu si miraculeusement
pour me le reprendre? C'est impossible!

Pendant ce temps, Jacques avait pris sa lunette et tait mont dans la
grande hune.

Il regarda quelque temps, avec une extrme attention, vers le point
indiqu par la vigie; puis, repoussant les uns dans les autres tous les
tubes de l'instrument avec la paume de la main, il descendit en
sifflotant et revint prendre sa place prs de son pre.

--Eh bien? demanda le vieillard.

--Eh bien, dit Jacques, je ne m'tais pas tromp, nos bons amis les
Anglais sont en chasse; heureusement, ajouta-t-il en regardant
l'horloge, heureusement que dans deux heures, il fera nuit serre, et
que la lune ne se lve qu' minuit et demi.

--Alors, tu crois que nous parviendrons  leur chapper?

--Nous ferons ce que nous pourrons pour cela, mon pre soyez tranquille.
Oh! je ne suis pas fier, moi; je n'aime pas les affaires o il n'y a que
des coups  gagner; et, dans celle-l, le diable m'emporte si je reviens
sur mes prventions.

--Comment, Jacques, s'cria Georges, tu fuirais devant l'ennemi, toi,
l'intrpide, toi, l'invaincu?

--Mon cher, je fuirai toujours devant le diable, quand il aura les
poches vides et deux pouces de cornes de plus que moi. Oh! quand il aura
les poches pleines, c'est diffrent, je risquerai quelque chose.

--Mais, sais-tu qu'on dira que tu as eu peur?

--Et je rpondrai que c'est, pardieu! vrai. D'ailleurs,  quoi bon nous
frotter  ces gaillards-l? S'ils nous prennent, notre procs est fait,
et ils nous pendront aux vergues depuis le premier jusqu'au dernier; si,
au contraire, nous les prenons, nous sommes forcs de les couler bas;
eux, et leur btiment.

--Comment, les couler bas?

--Sans doute; qu'est-ce que tu veux que nous en fassions? Si c'taient
des ngres, on les vendrait; mais, des blancs,  quoi est-ce bon?

--Oh! Jacques, mon bon frre, vous ne feriez pas une pareille chose,
n'est ce pas?

--Sara, ma petite soeur, dit Jacques, nous ferons ce que nous pourrons;
d'ailleurs, le moment venu, si le moment vient, nous vous placerons dans
un petit endroit charmant, d'o vous ne verrez rien du tout de ce qui se
passera; en consquence, ce sera pour vous comme si rien ne s'tait
pass. Puis, se retournant du ct du btiment:

--Oui, oui, le voil qui pointe; on voit la tte de ses huniers;
voyez-vous, tenez, l, mon pre?

--Je ne vois rien, qu'un point blanc qui se balance sur une vague, et
qui m'a tout l'air d'une mouette.

--Eh bien, c'est justement cela; votre mouette est une belle et bonne
frgate de 36. Mais, vous le savez, la frgate est aussi un oiseau;
seulement, c'est un aigle au lieu d'tre une hirondelle.

--Mais, n'est-ce point quelque autre btiment, un navire marchand, par
exemple?

--Un navire marchand ne serrerait pas le vent.

--Mais nous le serrons bien, nous.

--Oh! nous, c'est autre chose: nous ne pouvions pas passer devant
Port-Louis, c'tait nous jeter dans la gueule du loup; il nous a donc
fallu faire route au plus prs. Ne peux-tu augmenter la vitesse de ta
corvette?

--Elle porte tout ce qu'elle peut porter en ce moment, mon pre. Quand
nous aurons vent arrire, nous ajouterons encore quelques chiffons de
toile, et nous gagnerons deux noeuds; mais la frgate alors en fera
autant, et cela reviendra au mme; le _Leycester_ doit gagner un mille
sur nous; je le connais de vieille date.

--Alors, il nous rejoindra demain dans la journe?

--Oui, si nous ne lui chappons pas cette nuit.

--Et crois-tu que nous lui chapperons?

--C'est selon le capitaine qui le commandera.

--Mais, enfin, s'il nous rejoint?

--Eh bien, alors, mon pre, ce sera une question d'abordage; car, vous
comprenez, un combat d'artillerie ne peut pas nous aller,  nous.
D'abord, le _Leycester_, si c'est lui, et c'est lui, je parierais cent
ngres contre dix, a quelque chose comme une douzaine de canons de plus
que nous; en outre, il a Bourbon, l'le de France, Rodrigue, pour se
rparer. Nous, nous avons la mer, l'espace, l'immensit. Toute terre
nous est ennemie. Nous avons donc besoin de nos ailes avant tout.

--Et en cas d'abordage?

--Alors la chance se rtablit. D'abord, nous avons des canons obusiers,
ce qui n'est peut-tre pas bien scrupuleusement permis sur un btiment
de guerre, mais ce qui est un des privilges que nous autres, pirates,
nous concdons  nous-mmes de notre autorit prive. Ensuite, comme la
frgate est sur le pied de paix, elle n'a probablement que deux cent
soixante-dix hommes d'quipage, et nous en avons, nous, deux cent
soixante, ce qui, comme vous le voyez, surtout avec des drles pareils
aux miens, remet au moins les choses sur le pied de l'galit.
Tranquillisez-vous donc, mon pre, et, comme voil la cloche qui sonne,
que cela ne nous empche pas de souper.

En effet, il tait sept heures du soir, et le signal du repas venait de
se faire entendre avec sa ponctualit accoutume.

Georges prit donc le bras de Sara, Pierre Munier les suivit, et tous
trois descendirent dans la cabine de Jacques, transforme,  cause de la
prsence de Sara, en salle  manger.

Jacques demeura un instant en arrire pour donner quelques ordres 
matre Tte-de-Fer, son second.

C'tait quelque chose de curieux  voir, mme pour tout autre oeil que
l'oeil d'un marin, que l'intrieur de la _Calypso_ comme un amant
embellit sa matresse par tous les moyens possibles, Jacques avait
embelli sa corvette de tous les atours dont on peut enrichir une nymphe
de la mer. Les escaliers d'acajou taient luisants comme des glaces; les
garnitures de cuivre, frottes trois fois par jour, brillaient comme de
l'or; enfin, tous les instruments de carnage, hache, sabres,
mousquetons, disposs en dessins fantastiques autour des sabords par
lesquels les canons accroupis allongeaient leur cou de bronze,
semblaient des ornements disposs par un habile dcorateur dans
l'atelier de quelque peintre en rputation.

Mais c'tait surtout la cabine du capitaine qui tait remarquable par
son luxe. Matre Jacques tait, comme nous l'avons dit, un garon fort
sensuel, et, comme les gens qui, dans les circonstances extrmes, savent
trs bien se passer de tout, il aimait assez, dans les occasions
ordinaires,  jouir voluptueusement de tout. Or, la cabine de Jacques,
destine  servir  la fois de salon, de chambre  coucher et de
boudoir, tait un modle du genre.

D'abord, de chaque ct, c'est--dire  bbord et  tribord, rgnaient
deux larges divans, sous lesquels se cachaient avec leurs affts deux
pices de canon qu'on ne pouvait deviner que du dehors. Un de ces deux
divans servait de lit, l'autre de canap; l'entre-deux des fentres
tait une belle glace de Venise avec son cadre rococo figurant des
Amours enrouls avec des fleurs et des fruits. Enfin, au plafond pendait
une lampe d'argent, enleve sans doute  l'autel de quelque madone, mais
dont le travail prcieux dnotait la plus belle poque de la
renaissance.

Les divans et les parois des murailles taient recouverts d'une
magnifique toffe de l'Inde,  fond rouge, et sur laquelle serpentaient
ces belles fleurs d'or sans envers, qui semblent brodes par l'aiguille
des fes.

Cette chambre avait t galement cde par Jacques  Georges et  Sara;
seulement, comme la messe interrompue de l'glise du Saint-Sauveur ne
rassurait pas entirement la jeune fille sur la lgalit de son mariage,
Georges lui avait promptement fait entendre que, admis le jour dans le
sanctuaire, il trouverait un autre appartement pour la nuit.

C'tait, en outre, dans cette chambre, comme nous l'avons dit, que les
repas devaient avoir lieu.

Ce fut une sensation de bonheur trange pour ces quatre personnes, que
de se trouver ainsi runies autour de la mme table, aprs avoir craint
d'tre spares pour toujours. Aussi oubliaient-elles un instant le
reste du monde pour ne s'occuper que d'elles; le pass et l'avenir, pour
ne songer qu'au prsent.

Une heure s'coula comme une seconde: aprs quoi, on remonta sur le
pont.

Les premiers regards des convives se portrent tout d'abord  l'arrire,
et cherchrent la frgate.

Il y eut un moment de silence.

--Mais, dit Pierre Munier, il me semble que la frgate a disparu.

--C'est--dire que, comme le soleil est  l'horizon, ses voiles sont
dans l'ombre, rpondit Jacques; mais voyez dans cette direction, mon
pre.

Et le jeune homme tendit la main pour diriger le regard du vieillard.

--Oui, oui, dit Pierre, je l'aperois.

--Elle s'est mme rapproche, dit Georges.

--Oui, de quelque chose comme d'un mille ou deux; tiens, regarde en ce
moment, Georges, et tu apercevras jusqu' ses basses voiles; elle n'est
plus gure qu' quinze milles de nous.

On tait en ce moment  la hauteur de la passe du Cap, c'est--dire
qu'on commenait  dpasser l'le; le soleil se couchait dans un lit de
nuages, et la nuit venait avec cette rapidit particulire aux latitudes
tropicales.

Jacques fit un signe  matre Tte-de-Fer, lequel s'approcha son chapeau
 la main.

--Eh bien, matre Tte-de-Fer, dit Jacques, que devons-nous penser de ce
btiment?

--Mais, sauf respect, vous en savez plus que moi l-dessus, mon
capitaine.

--N'importe! je dsire avoir votre opinion. Est-ce un btiment marchand,
ou un btiment de guerre?

--Vous voulez plaisanter, mon capitaine, rpondit Tte-de-Fer en riant
de son large rire; vous savez bien qu'il n'y a pas, dans toute la marine
marchande, mme dans la Compagnie des Indes, un btiment qui puisse nous
suivre, et celui-ci a gagn sur nous.

--Ah!... Et combien a-t-il gagn sur nous depuis le moment que nous
l'avons eu en vue, c'est--dire depuis trois heures?

--Mon capitaine le sait bien.

--Je demande votre avis, matre Tte-de-Fer; deux avis valent mieux
qu'un.

--Mais, mon capitaine, il a gagn deux milles,  peu prs.

--Trs bien; et, selon votre supposition, qu'est-ce que ce btiment?

--Vous l'avez reconnu, capitaine.

--Peut-tre, mais je crains de me tromper.

--Impossible! dit Tte-de-Fer en riant de nouveau.

--N'importe! dites toujours.

--C'est le _Leycester_, pardieu!

--Et  qui croyez-vous qu'il en veuille?

--Mais  la _Calypso_, qu'il me semble; vous savez bien, capitaine,
qu'il a une vieille dent contre elle, pour quelque chose comme son mt
de misaine, qu'elle a eu l'insolence de lui couper en deux.

-- merveille, matre Tte-de-Fer! Je savais tout ce que vous venez de
me dire; mais je ne suis pas fch de voir que vous tes de mon avis.
Dans cinq minutes, le quart va tre renouvel; faites reposer les hommes
qui ne seront pas de service; dans une vingtaine d'heures, ils auront
besoin de toutes leurs forces.

--Est-ce que le capitaine n'a pas l'intention de profiter de la nuit
pour faire fausse route? demanda matre Tte-de-Fer.

--Silence, Monsieur; nous causerons de cela plus tard, dit Jacques;
allez  votre besogne, et faites excuter les ordres que j'ai donns.

Cinq minutes aprs, on releva le quart, et tous les hommes qui n'taient
pas de service disparurent dans la batterie; au bout de dix minutes,
tous dormaient ou faisaient semblant de dormir.

Et cependant, parmi tous ces hommes, il n'y en avait pas un qui ne st
que la _Calypso_ tait poursuivie; mais ils connaissaient leur chef, et
ils se reposaient sur lui.

Cependant la corvette continuait de marcher dans la mme direction; mais
elle commenait  rencontrer la houle du large, ce qui ne pouvait que
rendre son allure plus fatigante. Sara, Georges et Pierre Munier
descendirent dans la cabine, et Jacques seul resta sur le pont.

La nuit tait tout  fait venue, et l'on avait perdu entirement de vue
la frgate; une demi-heure s'coula.

Au bout de cette demi-heure, Jacques appela de nouveau son second,
lequel se rendit immdiatement  son invitation.

--Matre Tte-de-Fer, dit Jacques, o supposez-vous que nous soyons
maintenant?

--Au nord du Coin-de-Mire, rpondit le second.

--Parfaitement; vous sentez-vous de force  laisser passer la corvette
entre le Coin-de-Mire et l'le Plate, sans accrocher ni  droite ni 
gauche?

--J'y passerais les yeux bands, capitaine.

-- merveille! En ce cas, prvenez vos hommes de se tenir prts  la
manoeuvre, attendu que nous n'avons pas de temps  perdre.

Chaque homme courut  son poste, et il se fit un moment de silence
d'attente.

Puis au milieu de ce silence, une voix se fit entendre:

--Virez de bord! dit Jacques.

--Parez, virez! rpta Tte-de-Fer.

Puis le sifflet du matre de manoeuvres se fit entendre.

Il y eut, de la part de la corvette, un instant d'hsitation, pareil 
celui d'un cheval lanc au galop et qu'on arrte court; puis elle tourna
lentement, s'inclinant sous l'influence d'une brise frache et battue
par de larges lames.

--La barre dessous! cria Jacques.

Le timonier obit, et la corvette, se rapprochant du lit du vent,
commena  se redresser.

--Levez les lofs! continua Jacques; chargez derrire!

Ces deux manoeuvres s'excutrent avec la mme rapidit et le mme
bonheur que les prcdentes; la corvette complta son abate; ses voiles
de derrire commencrent  s'enfler; celles de devant furent rapidement
charges  leur tour et le gracieux navire s'lana vers le nouveau
point de l'horizon qui lui tait indiqu.

--Matre Tte-de-Fer, dit Jacques aprs avoir suivi tous les mouvements
de la corvette avec la mme satisfaction qu'un cavalier suit les
mouvements de son cheval, vous allez doubler l'le, profiter de chaque
variation de la brise pour vous rapprocher de l'origine du vent et
longer, en faisant bon bras, toute la ceinture de rochers qui s'tend
depuis la passe des Cornes jusqu' la crique de Flac.

--C'est bien, capitaine, rpondit le second.

--Et maintenant, bonsoir, matre, reprit Jacques; vous m'veillerez
quand la lune se lvera.

Et Jacques,  son tour, alla se coucher avec cette bienheureuse
insouciance qui est un des privilges des existences constamment places
entre la vie et la mort.

Dix minutes aprs, il dormait aussi profondment que le dernier de ses
matelots.




Chapitre XXX--Le combat


Matre Tte-de-Fer tint parole; il franchit heureusement le canal que
forme la mer en se resserrant entre le Coin-de-Mire et l'le Plate, et,
aprs avoir doubl la passe des Cornes et l'le d'Ambre, se rangea le
plus prs possible de la cte.

Puis  minuit et demi, comme il vit pointer la corne de la lune au sud
de l'le Rodrigue, il alla, selon les instructions reues, rveiller son
capitaine.

Jacques, en montant sur le pont, jeta, sur tous les points de l'horizon,
ce coup d'oeil rapide et investigateur qui appartient essentiellement 
l'homme de mer; le vent avait frachi et variait de l'est au nord-est;
la terre se tenait  neuf milles,  peu prs,  tribord, et on
l'apercevait comme un brouillard; aucun navire n'tait en vue ni 
l'arrire, ni  bbord, ni  l'avant.

On tait  la hauteur du port Bourbon.

Jacques avait jou le meilleur jeu qu'il pt jouer. Si la frgate, qui
l'avait perdu de vue dans la nuit, avait continu sa route  l'est, il
serait trop tard pour elle, au point du jour, de revenir sur son chemin,
et il tait sauv; si, au contraire, par une inspiration fatale, le
capitaine du btiment chasseur avait devin sa manoeuvre et l'avait
suivi, il avait encore la chance de se drober  sa vue en longeant les
ctes et en profitant des sinuosits de l'le pour se cacher  son
ennemi.

Pendant que Jacques,  l'aide d'une longue-vue de nuit, essayait de
percer l'obstacle de l'horizon, il sentit qu'on lui frappait sur
l'paule. Il se retourna: c'tait Georges.

--Ah! c'est toi frre? lui dit-il en lui tendant la main.

--Eh bien, demanda Georges, qu'y a-t-il de nouveau?

--Rien, jusqu' prsent; mais, du reste, le _Leycester_ serait derrire
nous, que nous ne pourrions le voir  la distance qui nous spare
encore. Au point du jour, nous connatrons notre affaire.... Ah! ah!

--Qu'est-ce?

--Rien. Une petite saute du vent, voil tout.

--En notre faveur?

--Oui, si la frgate a continu sa route; dans le cas contraire, cette
variation est aussi bonne pour elle que pour nous; dans tous les cas, il
faut en profiter.

Puis, se retournant vers le contrematre, qui avait remplac le second:

--Range  hisser les bonnettes! cria-t-il.

--Hors les bonnettes! rpta le contrematre.

Au mme instant, on vit monter du pont aux hunes, et des hunes au mt de
perroquet, comme cinq nuages flottants qui allrent se fixer  bbord
des voiles; presque en mme temps, on sentit que la corvette obissait 
une impulsion plus rapide; Georges en fit l'observation  son frre.

--Oui, oui, dit Jacques, elle est comme _Antrim_, elle a la bouche fine,
et il ne faut pas la fouetter pour qu'elle marche; il ne s'agit que de
lui lcher de la toile en quantit convenable, et elle fera un assez
joli chemin.

--Et combien, en marchant de cette allure, faisons-nous de milles 
l'heure? demanda Georges.

--Jetez le loch! cria Jacques.

La manoeuvre fut excute au mme instant.

--Combien de noeuds?

--Onze, capitaine.

--C'est deux milles de plus que nous ne faisions tout  l'heure. On n'en
peut demander davantage, au reste,  du bois, de la toile et du fer; et,
si nous avions  nos trousses tout autre btiment que ce dmon de
_Leycester_, je voudrais le conduire comme en laisse jusqu'au cap de
Bonne-Esprance; puis, arrivs l, nous lui dirions bonsoir.

Georges ne rpondit rien, et les deux frres continurent de se promener
silencieux d'un bout  l'autre du pont; seulement, chaque fois que
Jacques revenait de l'avant  l'arrire, ses yeux semblaient vouloir
forcer l'obscurit  s'ouvrir devant eux; enfin, une seule fois il
s'arrta, et au lieu de continuer sa promenade, il s'appuya sur le
couronnement de la poupe.

En effet, les tnbres commenaient  se dissiper, quoique les premires
lueurs du jour tardassent encore  paratre et, dans ce crpuscule
naissant, lequel s'claircissait pareil  un brouillard qui se dissipe
pour faire place  une aube bleutre, Jacques croyait distinguer, 
quinze milles  peu prs, la frgate faisant mme route que la corvette.

 ce mme moment, et comme il tendait la main pour faire remarquer 
Georges ce point presque imperceptible, le matelot en vigie cria:

--Une voile  l'arrire.

--Oui, dit Jacques comme se parlant  lui-mme; oui, je l'ai vue; oui,
ils ont suivi notre sillage comme s'il tait rest creus derrire nous.
Seulement, au lieu de passer entre l'le Plate et le Coin-de-Mire, ils
ont pass entre l'le Plate et l'le Ronde, c'est ce qui leur a fait
perdre deux heures; il faut qu'il y ait sur le btiment un homme de mer
qui sache un peu bien son mtier.

--Mais je ne vois rien! dit Georges.

--Tiens l, l! regarde, reprit Jacques; on voit jusqu'aux basses
voiles, et, lorsque le btiment monte sur la vague, on voit, pardieu!
l'avant qui se soulve comme un poisson qui sort la tte de l'eau pour
respirer.

--En effet, dit Georges; oui, tu as raison; je le vois.

--Et que voyez-vous, Georges? demanda une douce voix derrire le jeune
homme.

Georges se retourna et aperut Sara.

--Ce que je vois, Sara? Un fort beau spectacle: celui du soleil qui se
lve; mais, comme il n'y a pas de plaisir parfaitement pur sur la terre,
ce spectacle est un peu gt par l'aspect de ce btiment, qui, comme
vous le voyez, malgr les calculs et les esprances de mon frre, n'a
point perdu notre piste.

--Georges, dit Sara, Dieu, qui nous a si miraculeusement runis jusqu'
prsent, ne dtournera pas son regard de nous au moment o nous avons le
plus besoin de sa protection. Que cette vue ne vous empche donc pas de
l'adorer dans ses oeuvres. Voyez, voyez, Georges, comme ce spectacle est
beau!

En effet, au moment o le jour allait commencer  natre, on et cru que
la nuit jalouse avait essay d'paissir les tnbres. Puis, comme nous
l'avons dit, une lueur bleutre et transparente s'tait tendue,
augmentant  chaque instant de largeur et d'clat; puis cette lueur se
dgrada successivement, passant du blanc argent au rose tendre, puis,
du rose tendre au rose fonc; enfin, un nuage de pourpre pareil  la
vapeur enflamme d'un volcan monta  l'horizon. C'tait le roi du monde
qui venait prendre possession de son empire; c'tait le soleil qui
s'lanait en matre dans le firmament.

C'tait la premire fois que Sara voyait un pareil spectacle; aussi
tait-elle demeure en extase, serrant avec un amour plein de foi et de
religion la main du jeune homme; mais Georges, qui avait eu le temps de
s'y habituer pendant les longs voyages qu'il avait faits sur mer, ramena
le premier son regard vers l'objet de la proccupation gnrale. Le
btiment chasseur allait toujours se rapprochant; seulement, il devenait
moins visible, noy qu'il tait dans les flots de la lumire orientale;
et c'tait la corvette, au contraire, qui,  cette heure, devait lui
tre devenue parfaitement distincte.

--Allons, allons, murmura Jacques, il nous a vus  son tour; car le
voil qui hisse ses bonnettes. Georges, mon ami, continua Jacques en se
penchant  l'oreille de son frre, tu connais les femmes, et tu sais
qu'elles ont quelque peine  prendre leur parti; tu ne ferais pas mal, 
mon avis, de souffler  Sara quelques mots de ce qui va se passer.

--Que dit votre frre? demanda Sara.

--Il doute de votre courage, reprit Georges, et je lui rponds de vous.

--Vous avez raison, mon ami. D'ailleurs, lorsque le moment sera venu,
vous me direz ce qu'il faut que je fasse, et j'obirai.

--Le dmon marche comme s'il avait des ailes! continua Jacques. Chre
petite soeur, auriez-vous, par hasard, entendu nommer le commandant de
ce btiment?

--Je l'ai vu plusieurs fois chez M. de Malmdie, mon oncle, et je me
rappelle parfaitement son nom: il s'appelait George Paterson; mais ce ne
peut tre lui qui dirige le _Leycester_ en ce moment; car, avant-hier
encore, je me rappelle avoir entendu dire qu'il tait malade, et,  ce
que l'on assurait, mortellement.

--Eh bien, je dis qu'on fera une grande injustice  son second, si, le
jour mme de la mort de son suprieur, on ne le nomme pas capitaine  sa
place.  la bonne heure, il y a plaisir  avoir affaire  un gaillard
comme celui-l, voyez comme son btiment avance; sur ma parole, on
dirait un cheval de course; si cela continue, avant cinq ou six heures
d'ici, il faudra en dcoudre.

--Eh bien, nous en dcoudrons, dit Pierre Munier, qui arrivait en ce
moment sur le pont, et dont les yeux,  l'approche du danger, brillaient
de cette ardeur dont s'enflammait son me dans les grandes occasions.

--Ah! c'est vous, mon pre? dit Jacques. Enchant de vous voir dans ces
bonnes dispositions; car, dans quelques heures, comme je vous le disais,
nous aurons besoin de tous les bras qui seront  bord.

Sara plit lgrement, et Georges sentit que la jeune fille lui serrait
la main; il se retourna vers elle en souriant.

--Eh bien, Sara, lui dit-il, aprs avoir eu tant de confiance en Dieu,
douteriez-vous de lui maintenant?

--Non, Georges, non, reprit Sara; et, quand du fond de la cale
j'entendrai le mugissement des canons, le sifflement les boulets, les
cris des blesss, je resterai, je vous le jure, pleine de foi et
d'esprance, certaine de revoir mon Georges sain et sauf; car quelque
chose me dit l que nous avons puis le plus amer de notre malheur, et
que, comme les tnbres ont fait place  ce soleil brillant, notre nuit,
 nous, va faire place  un beau jour.

-- la bonne heure! s'cria Jacques, et voil ce que j'appelle parler:
sur mon honneur, je ne sais  quoi tient que je ne vire de bord et que
je ne mette le cap sur cet orgueilleux btiment; cela lui pargnerait la
moiti de la peine, et,  nous, la moiti de l'ennui; qu'en dis-tu,
Georges, veux-tu en faire l'exprience?

--Volontiers, dit Georges; mais ne crains-tu pas qu' cette distance,
s'il est quelque vaisseau anglais au port Bourbon, il n'en sorte au
bruit de la canonnade, et ne vienne prter main-forte  son compagnon?

--Sur ma foi! tu parles comme saint Jean Bouche-d'Or, frre, dit
Jacques, et nous continuerons notre chemin. Ah! c'est vous, matre
Tte-de-Fer? continua Jacques en s'adressant  son lieutenant, qui
paraissait en ce moment sur le pont. Vous arrivez  propos: nous voici,
comme vous le voyez,  la hauteur du morne Brabant; maintenez le cap 
l'ouest-sud-ouest du morne; puis nous allons djeuner, c'est une bonne
prcaution  prendre en tout temps, mais surtout quand on ignore si l'on
dnera.

Et Jacques offrit le bras  Sara, et, donnant l'exemple, descendit le
premier, suivi de Pierre et de Georges.

Sans doute dans le dessein de distraire, momentanment du moins, ses
convives du danger qui les menaait, Jacques fit durer le djeuner le
plus longtemps possible.

Deux heures s'taient donc coules,  peu prs, lorsqu'ils remontrent
sur le pont.

Le premier coup d'oeil de Jacques fut pour le _Leycester_; il s'tait
visiblement rapproch: on dcouvrait jusqu' sa batterie, et cependant
Jacques paraissait s'attendre  le trouver moins loign encore; car,
jetant un coup d'oeil sur les agrs de sa corvette pour s'assurer qu'on
n'avait rien chang  la voilure:

--Eh bien, qu'y a-t-il donc, matre Tte-de-Fer? dit-il. Il me semble
que nous marchons un peu plus vite maintenant qu'il y a deux heures.

--Oui, capitaine, rpondit le second, oui, je dois dire qu'il y a
quelque chose comme cela.

--Qu'avez-vous donc fait au btiment?

--Oh! des misres: j'ai chang notre lest de place et j'ai ordonn  nos
hommes de se porter sur l'avant.

--Oui, oui, vous tes un habile praticien; et qu'avez-vous gagn  cela?

--Un mille, capitaine, un pauvre mille, voil tout. Nous filons douze
noeuds  l'heure. Je viens de jeter le loch; mais cela ne nous servira
pas  grand-chose, et sans doute que, de son ct, il en aura fait
autant; car, depuis un quart d'heure,  peu prs, lui aussi a augment
sa vitesse. Tenez, capitaine, vous le voyez, il est presque  dcouvert.
Oh! nous avons affaire  quelque vieux loup de mer qui nous donnera du
fil  retordre. Cela me rappelle la faon dont ce mme _Leycester_ nous
a donn la chasse lorsque c'tait le capitaine Williams Murrey qui en
tait le capitaine.

--Ah! pardieu! tout m'est expliqu maintenant, s'cria Jacques. Mille
louis contre cent, Georges, que c'est ton enrag gouverneur qui est 
bord de ce vaisseau. Il aura voulu prendre sa revanche.

--Crois-tu cela, frre? s'cria Georges  son tour, en se levant du banc
sur lequel il tait assis, et en saisissant vivement le bras de Jacques,
crois-tu cela? J'avoue que j'en serais heureux, car, pour mon compte,
moi aussi, j'ai avec lui une revanche  prendre.

--C'est lui-mme, c'est lui en personne j'en rponds, maintenant. Il n'y
a qu'un pareil limier qui ait pu venter notre trace comme il l'a fait.
Diable! quel honneur pour un pauvre ngrier comme moi, d'avoir affaire 
un commodore de la marine royale! Merci, Georges! c'est toi qui me vaux
cette bonne fortune.

Et Jacques tendit en riant la main  son frre.

Mais la probabilit d'avoir affaire  lord Williams Murrey lui-mme
n'tait pour Jacques, dans la situation critique o l'on allait se
trouver bientt, qu'un motif de plus de prendre toutes les prcautions
ncessaires. Jacques jeta les yeux sur la muraille du btiment: les
hamacs taient dans les mets de bastingage; il examina l'quipage:
l'quipage, instinctivement, tait dj spar par groupes, et chacun se
tenait prs de la batterie qu'il devait servir; tous ces signes
indiquaient qu'il n'avait rien  apprendre  ces hommes, et que chacun
en savait autant que lui sur ce qui allait se passer.

En ce moment, un souffle de brise apporta, en passant, le bruit du
tambour que l'on battait sur la frgate ennemie.

--Ah! ah! dit Jacques, on ne les accusera pas d'tre en retard. Allons,
enfants, suivons l'exemple qu'on nous donne. MM. les marins de la marine
royale sont de bons matres, et nous ne pouvons que gagner  les imiter.

Puis haussant la voix:

--Branle-bas de combat! cria-t-il de toute la force de ses poumons.

Aussitt, on entendit rsonner dans la batterie le roulement de deux
tambours et les notes aigus d'un fifre. Bientt les trois musiciens
parurent sur le pont, sortant par une coutille, firent le tour du
btiment et rentrrent par l'coutille oppose.

L'effet de cette apparition et du mlodieux concert qui en tait la
suite fut magique.

En un instant, chacun est au poste dsign d'avance et arm des armes
lgres qui lui sont dvolues; les gabiers de combat s'lancent dans les
hunes avec leurs carabines. La mousqueterie se range sur les gaillards
et les passavants, les espingoles sont montes sur leurs chandeliers,
les canons sont dmarrs et mis en batterie, des provisions de grenades
sont faites dans tous les endroits d'o l'on pourra les faire pleuvoir
sur le pont ennemi. Enfin, le matre de manoeuvres fait bosser toutes
les coutes, tablir des serpenteaux dans la mture, et hisser  leur
place les grappins d'abordage.

L'activit n'tait pas moins grande dans l'intrieur du btiment que sur
le pont. Les soutes  poudre sont ouvertes, les fanaux des puits sont
allums, la barre de rechange est dispose; enfin, les cloisons sont
abattues, la chambre du capitaine dmnage, et l'on y roule deux pices
de canon qu'on tablit en retraite.

Puis il se fit un grand silence. Jacques vit que tout tait prt, et
commena son inspection.

Chaque homme tait  son poste et chaque chose  sa place.

Nanmoins, comme Jacques comprenait que la partie qu'il allait jouer
tait une des plus srieuses qu'il et faites de sa vie, l'inspection
dura une demi-heure. Pendant cette inspection, il examina chaque chose
et parla  chaque homme.

Lorsqu'il remonta sur le pont, la frgate avait encore visiblement gagn
sur lui, et les deux btiments n'taient plus spars que par un mille
et demi de distance.

Une demi-heure s'coula encore, pendant laquelle il n'y eut certes pas
dix paroles changes  bord de la corvette; toutes les facults de
l'quipage, des chefs et des passagers, semblaient s'tre concentres
dans leurs yeux.

Chaque physionomie exprimait un sentiment en harmonie avec son
caractre: Jacques l'insouciance, Georges l'orgueil, Pierre Munier
l'inquitude paternelle, Sara le dvouement.

Tout  coup une lgre nappe de fume apparut au flanc de la frgate, et
l'tendard de la Grande-Bretagne monta majestueusement dans les airs.

Le combat tait invitable: la corvette ne pouvait plus revenir au vent;
la supriorit de la marche tait vidente. Jacques ordonna d'abaisser
les bonnettes, pour ne pas conserver de voiles inutiles  la manoeuvre;
puis, se retournant vers Sara:

--Allons, petite soeur, dit-il, vous voyez que tout le monde est  son
poste; je crois qu'il est temps que vous descendiez au vtre.

--Oh! mon Dieu! s'cria la jeune fille, ce combat est donc invitable?

--Dans un quart d'heure, dit Jacques, la conversation va commencer, et
comme, selon toute probabilit, elle ne manquera pas de chaleur, il est
ncessaire que ceux qui ne doivent pas s'en mler se retirent.

--Sara, dit Georges, n'oubliez pas ce que vous m'avez promis.

--Oui, oui, dit la jeune fille, oui, me voil prte  obir. Vous voyez,
Georges, je suis raisonnable. Mais vous de votre ct....

--Sara vous ne me demanderez pas, je l'espre, de rester spectateur de
ce qui va se passer, quand c'est pour moi seul que tant de braves gens
exposent leur existence?

--Oh! non, dit Sara; non, je vous demande seulement de penser  moi, et
de vous rappeler que, vous mort, je serai morte.

Puis elle offrit la main  Jacques, tendit son front  Pierre Munier,
et, conduite par Georges, descendit par l'escalier de l'arrire.

Un quart d'heure aprs, Georges remonta; il tenait  la main un sabre
d'abordage et avait une paire de pistolets  sa ceinture.

Pierre Munier tait arm de sa carabine damasquine, vieille amie qui
lui avait toujours rendu de fidles services.

Jacques tait  son banc de quart, tenant  la main son porte-voix,
signe du commandement, et ayant  ses pieds un sabre d'abordage et un
petit casque de fer.

Les deux navires faisaient la mme route, la frgate serrant toujours la
corvette, et dj si rapproche, que les matelots, disposs dans les
hunes, pouvaient voir ce qui se passait sur le pont l'un de l'autre.

--Matre Tte-de-Fer, dit Jacques, vous avez bons yeux et bon jugement;
faites-moi le plaisir de monter dans la hune d'artimon et de me dire ce
qui se passe l-bas.

Le second s'lana aussitt comme un simple gabier, et en un instant fut
au poste dsign.

--Eh bien? dit le capitaine.

--Eh bien, capitaine, chacun est  son poste de combat, les canonniers
aux batteries, les soldats de marine sur les passavants et le gaillard
d'arrire, et le capitaine sur son banc de quart.

--Y a-t-il  bord d'autres troupes que des matelots et des soldats de
marine?

--Je ne crois pas, capitaine,  moins, cependant, qu'ils ne soient
cachs dans la batterie, car je vois partout le mme uniforme.

--Bien! En ce cas, la partie est presque gale,  quinze ou vingt hommes
prs. Voil tout ce que je voulais savoir. Descendez, matre
Tte-de-Fer.

--Un instant! un instant! Voil l'Anglais qui embouche son porte-voix.
Si nous nous taisions bien, nous entendrions ce qu'il va dire.

Cette dernire opinion tait un peu hasarde; car, malgr le silence qui
se faisait  bord, aucun bruit venant du btiment chasseur n'arriva
jusqu'au bord de la corvette; mais l'ordre que venait de donner le
capitaine n'en fut pas moins promptement expliqu  tout l'quipage, car
aussitt deux clairs sortirent de l'avant du navire ennemi, une
dtonation se fit entendre, et deux boulets vinrent ricocher dans le
sillage de la _Calypso_.

--Bon! dit Jacques, il n'y a que des pices de 18 comme les ntres; les
chances deviennent de plus en plus gales.

Puis, levant la tte:

--Descendez, dit-il au second; vous tes inutile maintenant l-bas, et
j'ai besoin de vous ici.

Matre Tte-de-Fer obit, et, au bout d'un instant, se trouva prs de
Jacques. Pendant ce temps, la frgate continuait d'avancer, mais sans
tirer davantage, l'exprience lui ayant dmontr qu'elle tait encore
hors de porte.

--Matre Tte-de-Fer, dit Jacques, descendez dans la batterie: tant que
nous serons en retraite, servez-vous de boulets; mais, du moment que
nous en viendrons  l'abordage, des obus, rien que des obus; vous
entendez?

--Oui, capitaine, rpondit le second.

Et il descendit par l'escalier de l'arrire.

Les deux btiments continurent de faire route encore une demi-heure, 
peu prs, sans qu'aucune marque nouvelle d'hostilit se manifestt 
bord de la frgate. De son ct, comme on l'a vu, la corvette, jugeant
sans doute qu'il tait inutile de perdre sa poudre et ses boulets, tait
reste insensible aux deux provocations de son ennemie; mais il tait
vident,  l'animation qui commenait  couvrir le visage des matelots,
et  l'attention avec laquelle le capitaine mesurait la distance qui
sparait encore les deux navires que la conversation, comme disait
Jacques, ne s'en tiendrait pas longtemps au monologue, et que le
dialoguer allait commencer.

En effet, au bout de dix autres minutes d'attente, qui parurent un
sicle  chacun, l'avant de la frgate s'enflamma de nouveau, une double
dtonation se fit entendre, et, cette fois fut suivie du sifflement des
boulets qui passrent dans sa voilure, trouant la voile de hune du mt
d'artimon, et coupant deux ou trois cordages.

Jacques suivit d'un coup d'oeil rapide l'effet des deux messages de
destruction; puis, voyant qu'ils n'avaient fait que de lgres avaries:

--Allons, enfants! dit-il, il parat dcidment que c'est  nous qu'ils
en veulent. Politesse pour politesse. Feu!

Au mme instant, une double dtonation fit trembler toute la corvette,
et Jacques se pencha en dehors pour voir le rsultat de sa riposte: un
des deux boulets fit sauter une portion de la muraille de l'avant, et
l'autre s'enfona dans la proue.

--Eh bien, cria Jacques, que faites-vous donc, vous autres?  pleine
vole, morbleu! visez dans la mture; brisez-lui les jambes et
trouez-lui les ailes; le bois lui est plus prcieux dans ce moment que
la chair. Eh! voyez!

Deux boulets passaient en ce moment  travers les voiles et les agrs de
la corvette, et, tandis que l'un cornait la vergue de misaine, l'autre
coupait le petit mt de perroquet.

--Feu! sacredieu! feu! cria Jacques et prenez-moi exemple sur ces
gaillards-l. Vingt-cinq louis pour le premier mt qui tombe  bord de
la frgate.

La dtonation suivit presque aussitt le commandement, et l'on put
suivre, dans la voilure du btiment ennemi, le passage des boulets.

Pendant un quart d'heure,  peu prs le feu continua ainsi de part et
d'autre; la brise, abattue par les dtonations tait  peu prs tombe,
et les deux btiments ne filaient plus gure que quatre ou cinq noeuds:
tout l'intervalle tait rempli par la fume, de sorte que c'tait
presque au hasard que l'artillerie tirait; cependant la frgate avanait
toujours, et l'on voyait l'extrmit de ses mts dominer la vapeur qui
l'enveloppait, tandis que la corvette, qui fuyait vent arrire et qui
faisait feu par sa poupe, tait entirement hors de la fume.

C'tait le moment qu'attendait Jacques. Il avait fait tout ce qu'il
avait pu pour viter l'abordage; mais, forc dans sa course, il allait,
comme le sanglier bless, revenir enfin sur le chasseur. En ce moment,
la frgate se trouvait dans la hanche de tribord de la corvette et
commenait  la canonner par les pices d'avant de sa batterie; tandis
que celle-ci, de son ct, commenait  lui rpondre par ses pices
d'arrire. Jacques vit l'avantage de sa position et rsolut d'en
profiter.

En haut les renforts de manoeuvre! cria-t-il.

Les renforts s'lancrent aussitt sur le pont.

Puis, tandis que le feu continuait, une voix se fit entendre par-dessus
le bruit de la canonnade, criant:

--Range  amurer la grande voile! Aux bras de bbord derrire! 
l'coute de brigantine! La barre  bbord! Brasse bbord! Amure
grand-voile! Borde la brigantine!

 peine ces ordres successifs furent-ils excuts, que la corvette,
obissant  l'action simultane de son gouvernail et de ses voiles
d'arrire, se porta rapidement sur tribord, conservant assez d'aire pour
couper la route  la frgate, et s'arrta sur place, grce  la
prcaution qu'avait eue son capitaine d'appuyer ses bras de tribord
devant. Au moment mme, la frgate, prive de la facult de manoeuvrer
par les avaries de ses voiles d'arrire, et ne pouvant doubler la
corvette au vent, s'avana, fendant  la fois la fume et la mer, et
vint, contrairement  sa volont et avec un choc terrible, engager son
beaupr dans les grands haubans de son ennemi.

En ce moment, on entendit retentir une dernire fois la voix de Jacques.

Feu! cria-t-il. Enfilez-les de bout en bout! Rasez-les comme un ponton!

Quatorze pices de canon, dont six charges  mitraille et huit  obus,
obissent  ce commandement, balayent le pont, sur lequel elles couchent
trente ou quarante hommes, brisant par le pied son mt d'artimon. Au
mme instant, du haut des trois hunes, une pluie de grenades, tombant
sur les passavants, nettoie l'avant de la frgate, tandis que celle-ci
ne peut rpondre  cette nue de feu et  cette grle de balles que par
sa hune de misaine, embarrasse de son petit hunier.

Eh ce moment, par les vergues de la corvette, par le beaupr de la
frgate, par les haubans, par les agrs, par les cordages, les pirates
s'lancent, se prcipitent, se pressent. Vainement les soldats de marine
dirigent sur eux un feu terrible de mousqueterie;  ceux qui tombent
d'autres succdent; les blesss se tranent en poussant devant eux les
grenades et en agitant leurs armes; Georges et Jacques se croient dj
vainqueurs, quand au cri: Tout le monde sur le pont! les matelots
anglais occups dans la batterie sortent  leur tour par les coutilles
et montent par les sabords. Ce renfort rassure les soldats de marine,
qui commenaient  plier. Le commandant du btiment se jette  leur
tte. Jacques ne s'est pas tromp: c'est bien l'ancien capitaine du
_Leycester_, qui a voulu prendre sa revanche. Georges Munier et lord
Williams Murrey se retrouvent en face l'un de l'autre, mais au milieu du
sang et du carnage, mais le sabre  la main, mais ennemis mortels.

Tous deux se reconnaissent et s'efforcent de se joindre, mais la mle
est telle, qu'ils sont entrans comme par un tourbillon. Les deux
frres sont au plus press des rangs anglais, frappant et frapps,
luttant de sang-froid, de force et de courage; deux matelots anglais
lvent la hache sur la tte de Jacques: tous deux tombent frapps par
des balles invisibles. Deux soldats de marine pressent Georges de leurs
baonnettes: tous deux tombent  ses pieds. C'est Pierre Munier qui
veille sur ses fils; c'est la fidle carabine qui fait son oeuvre.

Tout  coup un cri terrible, qui domine le bruit des grenades, le
ptillement de la mousqueterie, les clameurs des blesss, les plaintes
des mourants, s'lance de la batterie, glaant tout le monde de terreur:

--Au feu!

Au mme instant, une fume paisse sort par l'coutille de l'arrire et
par les sabords. Un des obus a clat dans la chambre du capitaine et a
mis le feu  la frgate.

 ce cri terrible, inattendu, magique, tout s'arrte; puis,  son tour,
la voix de Jacques, puissante, imprieuse, suprme, se fait entendre:

--Chacun  bord de la _Calypso_!

Aussitt, avec le mme empressement qu'ils ont mis  descendre sur le
pont de la frgate, les pirates l'abandonnent et, se hissent les uns sur
les autres, s'accrochant  toutes les manoeuvres, sautant d'un bord 
l'autre, tandis que Jacques et Georges, avec quelques-uns des plus
dtermins, soutiennent la retraite.

Alors, c'est le gouverneur qui s'lance  son tour, pressant les
pirates, les fusillant  bout portant, esprant monter en mme temps
qu'eux sur la _Calypso_, mais, alors, les premiers arrivs s'lancent
dans les hunes de la corvette; les grenades et les balles pleuvent de
nouveau. Des cordages sont lancs  ceux qui restent encore sur la
frgate, chacun saisit une amarre. Jacques remonte  bord, Georges reste
le dernier. Le gouverneur vient  lui, il l'attend.

Tout  coup une main de fer le saisit et l'enlve: c'est Pierre Munier
qui veille sur son fils, et qui, pour la troisime fois de la journe,
le sauve d'une mort presque certaine.

Alors une voix retentit, dominant toute cette horrible mle:

--Brassez bbord devant! Hissez les focs! Carguez la grande voile et la
brigantine! Ralingue derrire! La barre tout  tribord!

Toutes ces manoeuvres, ordonnes avec cette voix puissante qui commande
l'obissance passive, furent excutes avec une si merveilleuse
rapidit, que, quelle que ft l'imptuosit avec laquelle les Anglais se
ruaient  la poursuite des pirates, ils ne purent arriver  temps pour
lier les deux btiments l'un  l'autre. La corvette, comme si elle et
t doue du sentiment, sembla comprendre le danger qu'elle courait et
se dgagea par un vigoureux effort, tandis que la frgate, prive de son
mt d'artimon, continuait d'avancer lentement sous l'influence des
voiles du grand mt et du mt de misaine.

Alors, du pont de la _Calypso_, on vit se passer quelque chose
d'affreux.

La chaleur du combat avait empch qu'on ne s'apert  temps que le feu
tait  bord de la frgate; de sorte qu'au moment o le cri: Au feu!
s'tait fait entendre, l'incendie avait dj fait de trop grands progrs
pour qu'on esprt de l'teindre.

Ce fut en ce moment que l'on put admirer la puissance de la discipline
anglaise; au milieu de la fume, devenue de moment en moment plus
paisse le gouverneur remonta sur le banc de bbord, et, reprenant son
porte-voix qu'il avait gard pendu au poignet gauche:

--Du calme, enfants! cria-t-il, et je rponds de tout!

Chacun s'arrta.

--Les canots  la mer! continua le gouverneur.

En cinq minutes, le canot de la poupe, les deux canots de ct et un des
canots de la drome furent descendus et flottrent autour de la frgate.

--Le canot de la poupe et le canot de la drome pour les soldats de
marine! cria le gouverneur: les deux canots de ct pour les matelots!

Puis, comme la _Calypso_ s'loignait toujours, elle n'entendit plus les
autres commandements; mais elle vit les quatre canots s'emplir de tout
ce qui restait d'hommes sains et saufs, tandis que les malheureux
blesss, se tranant sur le pont, priaient vainement leurs camarades de
les recevoir.

--Deux chaloupes  la mer! cria de son ct Jacques, en voyant que les
quatre canots ne suffisaient pas  contenir tout l'quipage.

Et deux chaloupes vides se dtachrent des flancs de la _Calypso_ et se
balancrent sur la mer.

Aussitt, tout ce qui n'avait pu trouver place dans les chaloupes de la
frgate s'lana  la mer et se mit  nager vers les chaloupes de la
corvette.

Le gouverneur tait rest  bord.

On avait voulu le faire descendre dans une des chaloupes; mais, comme il
n'avait pu sauver ses blesss, il avait voulu mourir avec eux.

La mer offrait alors un aspect effrayant.

Les quatre canots s'loignaient  force de rames du btiment incendi,
tandis que les matelots en retard nageaient vers les deux chaloupes de
la corvette.

Puis, immobile au milieu d'un tourbillon de fume, avec son commandant
debout sur son banc de quart, ses blesss se tranant sur le pont, la
frgate brlait.

C'tait un spectacle si terrible que Georges sentit la main tremblante
de Sara se poser sur son paule, et ne se retourna point pour la
regarder.

Arrives  une certaine distance, les chaloupes avaient cess de ramer.

Voici ce qui se passa:

La fume devint de plus en plus paisse; puis on vit sortir, par les
coutilles, un serpent de feu qui rampa le long du mt de misaine,
dvorant les voiles et les agrs; puis les sabords s'enflammrent; puis
les canons chargs partirent tout seuls; puis une dtonation terrible se
fit entendre: le btiment s'ouvrit comme un cratre; un nuage de flammes
et de fume monta vers le ciel; puis, enfin,  travers ce nuage, on vit
retomber sur la mer bouillonnante, quelques dbris de mts, de vergues,
d'agrs.

C'tait tout ce qui restait du _Leycester_.

--Et lord Williams Murrey? demanda la jeune fille.

--Si je ne devais pas vivre avec toi, Sara, dit Georges en se
retournant, sur mon honneur, je voudrais mourir comme lui!

       *       *       *       *       *




Bibliographie--OEuvres compltes:

Tir de _Bibliographie des Auteurs Modernes (1801--1934)_ par Hector
Talvart et Joseph Place, Paris, Editions de la Chronique des Lettres
Franaises, Aux Horizons de France, 39 rue du Gnral Foy, 1935 Tome 5.

1. lgie sur la mort du gnral Foy. Paris, Stier, 1825, in-8 de
14 pp.

2. La Chasse et l'Amour.
Vaudeville en un acte, par MM. Rousseau, Adolphe (M. Ribbing de Leuven)
et Davy (Davy de la Pailleterie: A. Dumas).
Reprsent pour la premire fois,  Paris, au thtre de
l'Ambigu-Comique (22 sept. 1825).
Paris, Chez Duvernois, Stier, 1825, in-8 de 40 pp.

3. Canaris.
Dithyrambe. Au profit des Grecs.
Paris, Sanson, 1826, in-12 de 10 pp.

4. Nouvelles contemporaines.
Paris, Sanson, 1826, in-12 de 4 ff., 216 pp.

5. La Noce et l'Enterrement.
Vaudeville en trois tableaux, par MM. Davy, Lassagne et Gustave.
Reprsent pour la premire fois,  Paris, au thtre de la
Porte-Saint-Martin (21 nov. 1826).
Paris, Chez Bezou, 1826, in-8 de 46 pp.

6. Henri III et sa cour.
Drame historique en cinq actes et en prose.
Reprsent au Thtre-Franais (11 fv. 1829).
Paris, Vezard et Cie, 1829, in-8 de 171 pp.

7. Christine ou Stockholm, Fontainebleau et Rome.
Trilogie dramatique sur la vie de Christine, cinq actes en vers, avec
prologue et pilogue.

Reprsent  Paris sur le Thtre Royal de l'Odon (30 mars 1830).
Paris, Barba, 1830, in-8 de 3 ff. et 191 pp.

8. Rapport au Gnral La Fayette sur l'enlvement des poudres de
Soissons. Paris, Impr. de Stier, s. d. (1830), in-8 de 7 pp.

9. Napolon Bonaparte, ou trente ans de l'histoire de France.
Drame en six actes.
Reprsent pour la premire fois, sur la Thtre Royal de l'Odon (10
janv. 1831).
Paris, chez Tournachon-Molin, 1831, in-8 de XVI-219 pp.

10. Antony.
Drame en cinq actes en prose.
Reprsent pour la premire fois sur le thtre de la Porte-Saint-Martin
(3 mai 1831). Paris, Auguste Auffray, 1831, in-8 de 4 ff. n. ch., 106
pp. et 1 f. n. ch. (post-scriptum).

11. Charles VII chez ses grands vassaux.
Tragdie en cinq actes.
Reprsente pour la premire fois sur le Thtre Royal de l'Odon (20
oct. 1831). Paris, Publications de Charles Lemesle, 1831, in-8 de 120 pp.

12. Richard Darlington.
Drame en cinq actes et en prose, prcd de La Maison du Docteur,
prologue par MM. Dinaux.
Reprsent pour la premire fois sur le thtre de la Porte-Saint-Martin
(10 dc. 1831).
Paris, J.-N. Barba, 1832, in-8 de 132 pp.

13. Teresa.
Drame en cinq actes et en prose.
Reprsent pour la premire fois sur le Thtre Royal de l'Opra-Comique
(6 fv. 1832). Paris, Barba; Vve Charles Bchet; Lecointe et Pougin, 1832,
in-8 de 164 pp.

14. Le Mari de la veuve.
Comdie en un acte et en prose, par M.***.
Reprsente pour la premire fois sur le Thtre-Franais (4 avr. 1832).
Paris, Auguste Auffray, 1832, in-8 de 63 pp.

15. La Tour de Nesle.
Drame en cinq actes et en neuf tableaux, par MM. Gaillardet et ***.
Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le thtre de la
Porte-Saint-Martin (29 mai 1832).
Paris, J.-N. Barba, 1832, in-8 de 4 ff., 98 pp.

16. Gaule et France.
Paris, U. Canel; A. Guyot, 1833, in-8 de 375 pp.

17. Impressions de voyage.
Paris, A. Guyot, Charpentier et Dumont, 1834-1837, 5 vol. in-8.

18. Angle.
Drame en cinq actes.
Paris, Charpentier, 1834, in-8 de 254 pp.

19. Catherine Howard.
Drame en cinq actes et en huit tableaux.
Paris, Charpentier, 1834, in-8 de IV-208 pp.

20. Souvenirs d'Antony.
Paris, Librairie de Dumont, 1835, in-8 de 360 pp.

21. Chroniques de France. Isabel de Bavire (Rgne de Charles VI).
Paris, Librairie de Dumont, 1835, 2 vol. in-8 de 406 pp. et 419 pp.

22. Don Juan de Marana ou la chute d'un ange.
Mystre en cinq actes.
Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le thtre de la
Porte-Saint-Martin (30 avr. 1836).
Paris, Marchant, diteur du Magasin Thtral, 1836 in-8 de 303 p.

23. Kean.
Comdie en cinq actes.
Reprsente pour la premire fois aux Varits (31 aot 1836).
Paris, J.-B. Barba, 1836, in-8 de 3 ff. et 263 pp.

24. Piquillo.
Opra-comique en trois actes.
Reprsent pour la premire fois sur le Thtre Royal de
l'Opra-Comique (31 oct. 1837).
Paris, Marchant, 1837, in-8 de 82 pp.

25. Caligula.
Tragdie en cinq actes et en vers, avec un prologue.
Reprsente pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre-Franais
(26 dc. 1837). Paris, Marchant, Editeur du Magasin Thtral,
1838 in-8 de 170 p.

26. La Salle d'armes. I. Pauline II. Pascal Bruno (prcd de Murat).
Paris, Dumont, Au Salon littraire, 1838, 2 vol. in-8 de 376 et 352 pp.

27. Le Capitaine Paul.
(La main droite du Sire de Giac).
Paris, Dumont, 1838, 2 vol. in-8 de 316 et 323 pp.

28. Paul Jones.
Drame en cinq actes.
Reprsent pour la premire fois,  Paris (8 oct. 1838).
Paris, Marchant, 1838, gr. in-8 de 32 pp.

29. Nouvelles impressions de voyage.
Quinze jours au Sina, par MM. A. Dumas et A. Dauzats.
Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 358 et 406 pp.

30. Act.
Paris, Librairie de Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 3 ff., 242 et 302 pp.

31. La Comtesse de Salisbury. Chroniques de France.
Paris, Dumont, (et Alexandre Cadot), 1839-1848, 5 vol. in-8.

32. Jacques Ortis.
Paris, Dumont, 1839, in-8 de XVI pp. (prface de Pier-Angelo-Fiorentino)
et 312 pp.

33. Mademoiselle de Belle-Isle.
Drame en cinq actes, en prose.
Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre-Franais
(2 avr. 1839). Paris, Dumont, 1839, in-8 de 202 pp.

34. Le Capitaine Pamphile.
Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 307 et 296 pp.

35. L'Alchimiste.
Drame en cinq actes en vers.
Reprsent pour la premire fois, sur le Thtre de la Renaissance
(10 avr. 1839). Paris, Dumont, 1839, in-8 de 176 pp.

36. Crimes clbres.
Paris, Administration de librairie, 1839-1841, 8 vol. in-8.

37. Napolon, avec douze portraits en pied, gravs sur acier par les
meilleurs artistes, d'aprs les peintures et les dessins de Horace
Vernet, Tony Johannot, Isabey, Jules Boily, etc.
Paris, Au Plutarque franais; Delloye, 1840, gr; in-8 de 410 pp.

38. Othon l'archer.
Paris, Dumont, 1840, in-8 de 324 pp.

39. Les Stuarts.
Paris, Dumont, 1840, 2 vol. in-8 de 308 et 304 pp.

40. Matre Adam le Calabrais.
Paris, Dumont, 1840, in-8 de 347 pp.

41. Aventures de John Davys.
Paris, Librairie de Dumont, 1840, 4 vol. in-8.

42. Le Matre d'armes.
Paris, Dumont, 1840-1841, 3 vol. in-8 de 320, 322 et 336 pp.

43. Un Mariage sous Louis XV.
Comdie en cinq actes.
Reprsente pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre-Franais
(1er juin 1841). Paris, Marchant; C. Tresse, 1841, in-8 de 140 pp.

44. Praxde, suivi de Don Martin de Freytas et de Pierre-le-Cruel.
Paris, Dumont, 1841, in-8 de 307 pp.

45. Nouvelles impressions de voyage. Midi de la France.
Paris, Dumont, 1841, 3 vol. in-8 de 340, 326 et 357 pp.

46. Excursions sur les bords du Rhin.
Paris, Dumont, 1841, 3 vol. in-8 de 328, 326 et 334 pp.

47. Une anne  Florence.
Paris, Dumont, 1841, 2 vol. in-8 de 340 et 343 pp.

48. Jehanne la Pucelle. 1429-1431.
Paris, Magen et Comon, 1842, in-8 de VII-327 pp.

49. Le Speronare.
Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.

50. Le Capitaine Arena.
Paris, Dolin, 1842, 2 vol. in-8 de 309 et 314 pp.

51. Lorenzino. Magasin thtral. Thtre franais.
Drame en cinq actes et en prose.
Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 pp.

52. Halifax. Magasin thtral. Choix de pices nouvelles, joues sur
tous les thtres de Paris. Thtre des Varits.
Comdie en trois actes et un prologue.
Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 pp.

53. Le Chevalier d'Harmental.
Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.

54. Le Corricolo.
Paris, Dolin, 1843, 4 vol. in-8.

55. Les Demoiselles de Saint-Cyr.
Comdie en cinq actes, suivie d'une lettre  l'auteur  M. Jules Janin.
Reprsente pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre-Franais (25
juill. 1843). Paris, chez Marchant, et tous les Marchands de Nouveauts,
1843, gr. in-8 de 1 f. (lettre de Dumas  son diteur), 38 pp. et VIII
pp. (lettre  J. Janin).

56. La Villa Palmieri.
Paris, Dolin, 1843, 2 vol. in-8.

57. Louise Bernard.
Magasin thtral. Choix de pices nouvelles, joues
sur tous les thtres de Paris. Thtre de la Porte-Saint-Martin.
Drame en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1843), gr. in-8 de
34 pp.

58. Un Alchimiste au dix-neuvime sicle.
Paris, Imprimerie de Paul Dupont, 1843, in-8 de 23 pp.

59. Filles, Lorettes et Courtisanes.
Paris, Dolin, 1843, in-8. de 338 pp.

60. Ascanio.
Paris, Petion, 1844, 5 vol. in-8.

61. Le Laird de Dumbicky. Magasin thtral. Choix de pices nouvelles,
joues sur tous les thtres de Paris. Thtre Royal de l'Odon.
Drame en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1844), gr. in-8
de 42 pp.

62. Sylvandire.
Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 318, 310 et 324 pp.

63. Fernande.
Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 320, 336 et 320 pp.

64. A. Les Trois Mousquetaires.
Paris, Baudry, 1844, 8 vol. in-8.

B. Les Mousquetaires.
Drame en cinq actes et douze tableaux, prcd de L'Auberge de Bthune,
prologue par MM. A. Dumas et Auguste Maquet.
Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre de
l'Ambigu-Comique (27 oct. 1845).
Paris, Marchant, 1845, gr. in-8 de 59 pp.

C. La Jeunesse des Mousquetaires.
Pice en 14 tableaux, par MM. A. Dumas et Auguste Maquet.
Paris, Dufour et Mulat, 1849, in-8 de 76 pp.

D. Le Prisonnier de la Bastille, fin des Mousquetaires.
Drame en cinq actes et neuf tableaux.
Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre Imprial du
Cirque (22 mars 1861). Paris, Michel Lvy frres, s. d. (1861), gr. in-8
de 24 pp.

65. Le Chteau d'Eppstein.
Paris, L. de Potter, 1844, 3 vol. in-8 de 323, 353 et 322 pp.

66. Amaury.
Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 4 vol. in-8.

67. Ccile.
Paris, Dumont, 1844, 2 vol. in-8 de 330 et 324 pp.

68. A. Gabriel Lambert.
Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 2 vol. in-8. B. Gabriel Lambert.
Drame en cinq actes et un prologue, par A. Dumas et Amde de Jallais.
Paris, Michel Lvy frres, 1866, in-18 de 132 pp.

69. Louis XIV et son sicle.
Paris, Chez J.-B. Fellens et L.-P. Dufour, 1844-1845, 2 vol. gr. in-8 de
II-492 et 512 pp.

70. A. Le Comte de Monte-Cristo.
Paris, Ption, 1845-1846, 18 vol. in-8.

B. Monte-Cristo.
Drame en cinq actes et onze tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet.
Paris, N. Tresse, 1848, gr. in-8 de 48 pp.

C. Le Comte de Morcerf.
Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas et A. Maquet.
Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 50 pp. D. Villefort.
Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas et A. Maquet.
Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 59 pp.

71. A. La Reine Margot.
Paris, Garnier frres, 1845, 6 vol. in-8.

B. La Reine Margot.
Bibliothque dramatique. Thtre moderne. 2me srie.
Drame en cinq actes et en 13 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet.
Paris, Michel Lvy frres, 1847, in-12 de 152 pp.

72. Vingt Ans aprs, suite des Trois Mousquetaires. Paris, Baudry, 1845,
10 vol.

73. A. Une Fille du Rgent.
Paris, A. Cadot, 1845, 4 vol. in-8.

B. Une Fille du Rgent.
Comdie en cinq actes dont un prologue.
Reprsente pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre-Franais
(1er avr. 1846). Paris, Marchant, 1846, gr. in-8 de 35 pp.

74. Les Mdicis.
Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de 343 et 345 pp.

75. Michel-Ange et Raphal Sanzio.
Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de 345 et 306 pp.

76. Les Frres Corses.
Paris, Hippolyte Souverain, 1845, 2 vol. in-8 de 302 et 312 pp.

77. A. Le Chevalier de Maison-Rouge.
Paris, A. Cadot, 1845-1846, 6 vol. in-8.

B. Le Chevalier de Maison-Rouge. Bibliothque dramatique.
Thtre moderne. 2me srie.
pisode du temps des Girondins, drame en 5 actes et 12 tableaux, par MM.
A. Dumas et A. Maquet. Paris, Michel Lvy frres, 1847, in-18 de 139 pp.

78. Histoire d'un casse-noisette.
Paris, J. Hetzel, 1845, 2 vol. pet. in-8.

79. La Bouillie de la Comtesse Berthe.
Paris, J. Hetzel, 1845, pet. in-8 de 126 pp.

80. Nanon de Lartigues.
Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 et 331 pp.

81. Madame de Cond.
Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 315 et 307 pp.

82. La Vicomtesse de Cambes.
Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 334 et 324 pp.

83. L'Abbaye de Peyssac.
Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 et 363 pp.
N. B. Ces 8 volumes (n 80  83) constituent une srie intitule: La
Guerre des femmes, qui a inspir la pice:

La Guerre des femmes.
Drame en cinq actes et dix tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet.
Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre Historique
(1er oct. 1849). Paris, A. Cadot, 1849, gr. in-8 de 57 pp.

84. A. La Dame de Monsoreau.
Paris, Ption, 1846, 8 vol. in-8.

B. La Dame de Monsoreau.
Drame en cinq actes et dix tableaux, prcd de L'Etang de Beaug,
prologue par MM. A. Dumas et A. Maquet.
Paris, Michel Lvy, 1860, in-12 de 196 pp.

85. Le Btard de Maulon.
Paris, A. Cadot, 1846-1847, 9 vol. in-8.

86. Les Deux Diane.
Paris, A. Cadot, 1846-1847, 10 vol. in-8.

87. Mmoires d'un mdecin.
Paris, Fellens et Dufour (et A. Cadot), 1846-1848, 19 vol. in-8.

88. Les Quarante-Cinq.
Paris, A. Cadot, 1847-1848, 10 vol. in-8.

89. Intrigue et Amour. Bibliothque dramatique.
Thtre moderne. 2me srie.
Drame en cinq actes et neuf tableaux.
Paris, Michel Lvy frres, 1847, in-12 de 99 pp.

90. Impressions de voyage. De Paris  Cadix.
Paris, Ancienne maison Delloye, Garnier frres, 1847-1848, 5 vol. in-8.

91. Hamlet, prince de Danemark.
Bibliothque dramatique. Thtre moderne. 2me srie.
Drame en vers, en 5 actes et 8 parties, par MM. A. Dumas et Paul
Meurice. Paris, Michel Lvy frres, 1848, in-18 de 106 pp.

92. Catilina.
Drame en 5 actes et 7 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet.
Paris, Michel Lvy frres, 1848, in-18 de 151 pp.

93. Le Vicomte de Bragelonne ou Dix ans plus tard, suite des Trois
Mousquetaires et de Vingt Ans aprs.
Paris, Michel Lvy frres, 1848-1850, 26 vol. in-8.

94. Le Vloce, ou Tanger, Alger et Tunis.
Paris, A. Cadot, 1848-1851, 4 vol. in-8.

95. Le Comte Hermann.
2me Srie du Magasin thtral....
Drame en cinq actes, avec prface et pilogue.
Paris, Marchant, s. d. (1849), gr. in-8 de 40 pp.

96. Les Mille et un fantmes.
Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 318 et 309 pp.

97. La Rgence.
Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 349 et 301 pp.

98. Louis Quinze.
Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.

99. Les Mariages du pre Olifus.
Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.

100. Le Collier de la Reine.
Paris, A. Cadot, 1849-1850, 11 vol. in-8.

101. Mmoires de J.-F. Talma.
crits par lui-mme et recueillis et mis en ordre sur les papiers de sa
famille, par A. Dumas.
Paris, 1849 (et 1850), Hippolyte Souverain, 4 vol. in-8.

102. La Femme au collier de velours.
Paris, A. Cadot, 1850, 2 vol. in-8 de 326 et 333 pp.

103. Montevideo ou une nouvelle Troie.
Paris, Imprimerie centrale de Napolon Chaix et Cie, 1850, in-18 de 167
pp.

104. La Chasse au chastre.
Magasin thtral. Pices nouvelles....
Fantaisie en trois actes et huit tableaux.
Paris, Administration de librairie thtrale. Ancienne maison Marchant,
1850, gr. in-8 de 24 pp.

105. La Tulipe noire.
Paris, Baudry, s. d. (1850), 3 vol. in-8 de 313, 304 et 316 pp.

106. Louis XVI (Histoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette.) Paris, A.
Cadot, 1850-1851, 5 vol. in-8.

107. Le Trou de l'enfer. (Chronique de Charlemagne).
Paris, A. Cadot, 1851, 4 vol. in-8.

108. Dieu dispose.
Paris, A. Cadot, 1851, 4 vol. in-8.

109. La Barrire de Clichy.
Drame militaire en 5 actes et 14 tableaux.
Reprsent pour la premire fois  Paris sur le Thtre National (ancien
Cirque, 21 avr. 1851). Paris, Librairie Thtrale, 1851, in-8 de 48 pp.

110. Impressions de voyage. Suisse.
Paris, Michel Lvy frres, 1851, 3 vol. in-18.

111. Ange Pitou.
Paris, A. Cadot, 1851, 8 vol. in-8.

112. Le Drame de Quatre-vingt-treize. Scnes de la vie rvolutionnaire.
Paris, Hippolyte Souverain, 1851, 7 vol. in-8.

113. Histoire de deux sicles ou la Cour, l'glise et le peuple depuis
1650 jusqu' nos jours. Paris, Dufour et Mulat, 1852, 2 vol. gr. in-8.

114. Conscience.
Paris, A. Cadot, 1852, 5 vol. in-8.

115. Un Gil Blas en Californie.
Paris, A. Cadot, 1852, 2 vol. in-8 de 317 et 296 pp.

116. Olympe de Clves.
Paris, A. Cadot, 1852, 9 vol. in-8.

117. Le Dernier roi (Histoire de la vie politique et prive de
Louis-Philippe.) Paris, Hippolyte Souverain, 1852, 8 vol. in-8. 118. Mes
Mmoires. Paris, A. Cadot, 1852-1854, 22 vol. in-8.

119. La Comtesse de Charny.
Paris, A. Cadot, 1852-1855, 19 vol. in-8.

120. Isaac Laquedem.
Paris, A la Librairie Thtrale, 1853, 5 vol. in-8.

121. Le Pasteur d'Ashbourn.
Paris, A. Cadot, 1853, 8 vol. in-8.

122. Les Drames de la mer.
Paris, A. Cadot, 1853, 2 vol. in-8 de 296 et 324 pp.

123. Ingnue.
Paris, A. Cadot, 1853-1855, 7 vol. in-8.

124. La Jeunesse de Pierrot, par Aramis. Publications du Mousquetaire.
Paris, A la Librairie Nouvelle, 1854, in-16, 150 pp.

125. Le Marbrier.
Drame en trois actes.
Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le thtre du Vaudeville
(22 mai 1854). Paris, Michel Lvy frres, 1854, in-18 de 48 pp.

126. La Conscience.
Drame en cinq actes et en six tableaux.
Paris, Librairie d'Alphonse Tarride, 1854, in-18 de 108 pp.

127. A. El Salteador.
Roman de cape et d'pe.
Paris, A. Cadot, 1854, 3 vol. in-8.
Il a t tir de ce roman une pice dont voici le titre:

B. Le Gentilhomme de la montagne.
Drame en cinq actes et huit tableaux, par A. Dumas (et Ed. Lockroy).
Paris, Michel Lvy, 1860, in-18 de 144 pp.

128. Une Vie d'artiste.
Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8 de 315 et 323 pp.

129. Saphir, pierre prcieuse monte par Alexandre Dumas.
Bibliothque du Mousquetaire.
Paris, Coulon-Pineau, 1854, in-12 de 242 pp.

130. Catherine Blum.
Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8.

131. Vie et aventures de la princesse de Monaco. Recueillies par A.
Dumas.
Paris, A. Cadot, 1854, 6 vol. in-8.

132. La Jeunesse de Louis XIV.
Comdie en cinq actes et en prose.
Paris, Librairie Thtrale, 1856, in-16 de 306 pp.

133. Souvenirs de 1830  1842.
Paris, A. Cadot, 1854-1855, 8 vol. in-8.

134. Le Page du Duc de Savoie.
Paris, A. Cadot, 1855, 8 vol. in-8.

135. Les Mohicans de Paris.
Paris, A. Cadot, 1854-1855, 19 vol. in-8.

136. A. Les Mohicans de Paris (Suite) Salvator le commissionnaire.
Paris, A. Cadot, 1856 (-1859), 14 vol. in-8.

Il a t tir des Mohicans de Paris, la pice suivante:

B. Les Mohicans de Paris.

Drame en cinq actes, en neuf tableaux, avec prologue.
Paris, Michel Lvy, 1864, in-12 de 162 pp.

137. Tati. Marquises. Californie. Journal de Madame Giovanni. Rdig et
publi par A. Dumas.
Paris, A. Cadot, 1856, 4 vol. in-8.

138. La dernire anne de Marie Dorval.
Paris, Librairie Nouvelle, 1855, in-32 de 96 pp.

139. Le Capitaine Richard. (Une Chasse aux lphants.) Paris, A. Cadot,
1858, 3 vol. in-8.

140. Les Grands hommes en robe de chambre. Csar. Paris, A. Cadot, 1856,
7 vol. in-8.

141. Les Grands hommes en robe de chambre. Henri IV. Paris, A. Cadot,
1855, 2 vol. in-8 de 322 et 330 pp.

142. Les Grands hommes en robe de chambre. Richelieu.
Paris, A. Cadot, 1856, 5 vol. in-8.

143. L'Orestie.

Tragdie en trois actes et en vers, imite de l'antique.
Paris, Librairie Thtrale, 1856, in-12 de 108 pp.

144. Le Livre de mon grand-pre.
Paris, A. Cadot, 1857, in-8 de 309 pp.

145. La Tour Saint-Jacques-la-Boucherie.
Drame historique en 5 actes et 9 tableaux, par MM. A. Dumas et X. de
Montpin. Reprsent pour la premire fois sur le Thtre Imprial du
Cirque (15 nov. 1856). A la Librairie Thtrale, 1856, gr. in-8 de 16 pp.

146. Plerinage de Hadji-Abd-el-Hamid-Bey (Du Couret). Mdine et la
Mecque. Paris, A. Cadot, 1856-1857, 6 vol. in-8.

147. Madame du Deffand.
Paris, A. Cadot, 1856-1857, 8 vol. in-8.

148. La Dame de volupt.
Mmoires de Mlle de Luynes, publis par A. Dumas.
Paris, Michel Lvy frres, 1864, 2 vol. in-18 de 284 et 332 pp.

149. L'Invitation  la valse.
Comdie en un acte et en prose.
Reprsente pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre du Gymnase
(18 juin 1857). Paris, Beck, 1837 (pour 1857), in-12 de 48 pp.

150. L'Homme aux contes.
Le Soldat de plomb et la danseuse de papier. Petit-Jean et Gros-Jean.
Le roi des taupes et sa fille. La Jeunesse de Pierrot.
dition interdite en France.
Bruxelles, Office de publicit, Coll. Hetzel, 1857, in-32 de 208 pp.

151. Les Compagnons de Jhu.
Paris, A. Cadot, 1857, 7 vol. in-8.

152. Charles le Tmraire.
Paris, Michel Lvy frres, 1860, 2 vol. in-12 de 324 et 310 pp.

153. Le Meneur de loups.
Paris, A. Cadot, 1857, 3 vol. in-8.

154. Causeries.
Premire et deuxime sries.
Paris, Michel Lvy frres, 1860, 2 vol. in-8.

155. La Retraite illumine, par A. Dumas, avec divers appendices par M.
Joseph Bard et Sommeville.
Auxerre, Ch. Gallot, Libraire-diteur, 1858, in-12 de 88 pp.

156. L'Honneur est satisfait.
Comdie en un acte et en prose.
Paris, Librairie Thtrale, 1858, in-12 de 48 pp.

157. La Route de Varennes.
Paris, Michel Lvy, 1860, in-18 de 279 pp.

158. L'Horoscope.
Paris, A. Cadot, 1858, 3 vol. in-8.

159. Histoire de mes btes.
Paris, Michel Lvy frres, 1867, in-18 de 333 pp.

160. Le Chasseur de sauvagine.
Paris, A. Cadot, 1858, 2 vol. in-8 de chacun 317 pp.

161. Ainsi soit-il.
Paris, A. Cadot, s. d. (1862), 5 vol. in-8.
Il a t tir de ce roman la pice suivante:
Madame de Chamblay.
Drame en cinq actes, en prose.
Paris, Michel Lvy, 1869, in-18 de 96 pp.

162. Black.
Paris, A. Cadot, 1858, 4 vol. in-8.

163. Les Louves de Machecoul, par A. Dumas et G. de Cherville.
Paris, A. Cadot, 1859, 10 vol. in-8.

164. De Paris  Astrakan, nouvelles impressions de voyage.
Premire et deuxime srie.
Paris, Librairie nouvelle A. Bourdilliat et Cie, 1860, 2 vol. in-18 de
318 et 313 pp.

165. Lettres de Saint-Ptersbourg (sur le Servage en Russie).
dition interdite pour la France.
Bruxelles, Rozez, coll. Hetzel 1859, in-32 de 232 pp.

166. La Frgate l'Esprance.
dition interdite pour la France.
Bruxelles, Office de publicit; Leipzig, A. Drr, coll. Hetzel, 1859,
in-32 de 232 pp.

167. Contes pour les grands et les petits enfants.
Bruxelles, Office de publicit; Leipzig, A. Drr, coll. Hetzel, 1859, 2
vol. in-32 de 190 et 204 pp.

168. Jane.
Paris, Michel Lvy frres, 1862, in-18 de 324 pp.

169. Herminie et Marianna.
dition interdite pour la France.
Bruxelles, Mline, Cans et Cie, coll. Hetzel, 1859, in-32 de 174 pp.

170. Ammalat-Beg.
Paris, A. Cadot, s. d. (1859), 2 vol. in-8 de 326 et 352 pp.

171. La Maison de glace.
Paris, Michel Lvy, 1860, 2 vol. in-18 de 326 et 280 pp.

172. Le Caucase. Voyage d'Alexandre Dumas.
Paris, Librairie Thtrale, s. d. (1859), in-4 de 240 pp.

173. Traduction de Victor Perceval. Mmoires d'un policeman. Paris, A.
Cadot, 1859, 2 vol. in-8 de chacun 325 pp.

174. L'Art et les artistes contemporains au Salon de 1859.
Paris, A. Bourdilliat et Cie, 1859, 2 vol. in-18 de 188 pp.

175. Monsieur Coumbes. (Histoire d'un cabanon et d'un chalet.)
Paris, A. Bourdilliat et Cie, 1860, in-18 de 316 pp.

Connu aussi sous le titre suivant: Le Fils du Forat.

176. Docteur Maynard. Les Baleiniers, voyage aux terres antipodiques.
Paris, A. Cadot, 1859, 3 vol. in-8.

177. Une Aventure d'amour (Herminie).
Paris, Michel Lvy frres, 1867, in-18 de 274 pp.

178. Le Pre la Ruine.
Paris, Michel Lvy frres, 1860, in-18 de 320 pp.

179. La Vie au dsert. Cinq ans de chasse dans l'intrieur de l'Afrique
mridionale par Gordon Cumming.
Paris, Impr. de Edouard Blot, s. d. (1860), gr. in-8 de 132 pp.

180. Moullah-Nour.
dition interdite pour la France.
Bruxelles, Mline, Cans et Cie, coll. Hetzel, s. d. (1860), 2 vol. in-32
de 181 et 152 pp.

181. Un Cadet de famille traduit par Victor Perceval, publi par A.
Dumas. Premire, deuxime et troisime srie.
Paris, Michel Lvy frres, 1860, 3 vol. in-18.

182. Le Roman d'Elvire.
Opra-comique en trois actes, par A. Dumas et A. de Leuven.
Paris, Michel Lvy frres, 1860, in-18 de 97 pp.

183. L'Envers d'une conspiration.
Comdie en cinq actes, en prose.
Paris, Michel Lvy frres, 1860, in-18 de 132 pp.

184. Mmoires de Garibaldi, traduits sur le manuscrit original, par A.
Dumas. Premire et deuxime srie.
Paris, Michel Lvy frres, 1860, 2 vol. in-18 de 312 et 268 pp.

185. Le pre Gigogne contes pour les enfants.
Premire et deuxime srie.
Paris, Michel Lvy frres, 1860, 2 vol. in-18.

186. Les Drames galants. La Marquise d'Escoman.
Paris, A. Bourdilliat et Cie, 1860, 2 vol. in-18 de 281 et 291 pp.

187. Jacquot sans oreilles.
Paris, Michel Lvy frres, 1873, in-18 de XXVIII-231 pp.

188. Une nuit  Florence sous Alexandre de Mdicis.
Paris, Michel Lvy frres, 1861, in-18 de 250 pp.

189. Les Garibaldiens. Rvolution de Sicile et de Naples. Paris, Michel
Lvy frres, 1861, in-18 de 376 pp.

190. Les Morts vont vite.
Paris, Michel Lvy frres, 1861, 2 vol. in-18 de 322 et 294 pp.

191. La Boule de neige.
Paris, Michel Lvy frres, 1862, in-18 de 292 pp.

192. La Princesse Flora.
Paris, Michel Lvy frres, 1862, in-18 de 253 pp.

193. Italiens et Flamands.
Premire et deuxime srie.
Paris, Michel Lvy, 1862, 2 vol. in-18 de 305 et 300 pp.

194. Sultanetta.
Paris, Michel Lvy, 1862, in-18 de 320 pp.

195. Les Deux Reines, suite et fin des Mmoires de Mlle de Luynes.
Paris, Michel Lvy frres, 1864, 2 vol. in-18 de 333 et 329 pp.

196. La San-Felice.
Paris, Michel Lvy frres, 1864-1865, 9 vol. in-18.

197. Un Pays inconnu, (Gral-Milco; Brsil.).
Paris, Michel Lvy frres, 1865, in-18 de 320 pp.

198. Les Gardes forestiers.
Drame en cinq actes.
Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le Grand-Thtre parisien
(28 mai 1865).
Paris, Michel Lvy frres, s. d. (1865), gr. in-8 de 36 pp.

199. Souvenirs d'une favorite.
Paris, Michel Lvy frres, 1865, 4 vol. in-18.

200. Les Hommes de fer.
Paris, Michel Lvy frres, 1867, in-18 de 305 pp.

201. A. Les Blancs et les Bleus.
Paris, Michel Lvy frres, 1867-1868, 3 vol. in-18.
B. Les Blancs et les Bleus.
Drame en cinq actes, en onze tableaux.
Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre du Chtelet
(10 mars 1869). (Michel Lvy frres), s. d. (1874), gr in-8 de 28 pp.

202. La Terreur prussienne.
Paris, Michel Lvy frres, 1868, 2 vol. in-18 de 296 et 294 pp.

203. Souvenirs dramatiques.
Paris, Michel Lvy frres, 1868, 2 vol. in-18 de 326 et 276 pp.

204. Parisiens et provinciaux.
Paris, Michel Lvy frres, 1868, 2 vol. in-18 de 326 et 276 pp.

205. L'le de feu.
Paris, Michel Lvy frres, 1871, 2 vol. in-18 de 285 et 254 pp.

206. Cration et Rdemption. Le Docteur mystrieux.
Paris, Michel Lvy frres, 1872, 2 vol. in-18 de 320 et 312 pp.

207. Cration et Rdemption. La Fille du Marquis.
Paris, Michel Lvy frres, 1872, 2 vol. in-18 de 274 et 281 pp.

208. Le Prince des voleurs.
Paris, Michel Lvy frres, 1872, 2 vol. in-18 de 293 et 275 pp.

209. Robin Hood le proscrit.
Paris, Michel Lvy frres, 1873, 2 vol. in-18 de 262 et 273 pp.

210. A. Grand dictionnaire de cuisine, par A. Dumas (et D.-J.
Vuillemot). Paris, A. Lemerre, 1873, gr. in-8 de 1155 pp.

B. Petit dictionnaire de cuisine.
Paris, A. Lemerre, 1882, in-18 de 819 pp.

211. Propos d'art et de cuisine. Paris, Calmann-Lvy, 1877,
in-18 de 304 pp.

212. Herminie. L'Amazone. Paris, Calmann-Lvy, 1888, in-16 de 111 pp.






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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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*** END: FULL LICENSE ***

