The Project Gutenberg EBook of Le chasseur noir, by mile Chevalier

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Title: Le chasseur noir

Author: mile Chevalier

Release Date: March 10, 2006 [EBook #17963]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHASSEUR NOIR ***




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                                 LE
                            CHASSEUR NOIR


                                 PAR

                           MILE CHEVALIER



                                PARIS
                       CALMANN-LEVY, DITEURS
                           3 RUE AUGER, 3




                                  I

                          TRAGDIE NOCTURNE


Il faisait tout  fait nuit quand le chasseur arriva au lieu o il
avait dress ses piges la nuit prcdente. C'tait un de ces sites
pittoresques que l'on trouve seulement dans les chanes des montagnes
Rocheuses. Des barrires presque infranchissables, de gigantesques
remparts de terre et de pierres en dfendaient l'approche. Mais, si
bien garde qu'il ft par la nature, ce pertuis tait accessible  un
trappeur[1], car ses yeux exercs savent dcouvrir la passe la plus
troite, et sa main sait ouvrir les portes secrtes des montagnes:
ses pieds sont familiers avec les sentiers dsols, et les mousses des
arbres, aussi bien que les toiles du firmament, servent  diriger ses
pas.

[Note 1: Les Canadiens-franais dsignent ainsi les gens qui font la
traite des pelleteries dans l'Amrique septentrionale.]

Le chasseur avait gagn la gorge solitaire dont nous venons de parler
par un cul-de-sac que longtemps il avait cru connu de lui seul. Mais
ayant, depuis peu, perdu plusieurs piges tendus, au fond de cette
gorge, prs d'une rivire qui l'arrosait et s'chappait, en se frayant
un passage  travers les masses de granit, il avait commenc  ne plus
se considrer comme l'unique violateur de cette profonde retraite.

Arriv  sa destination il eut un mouvement de surprise et de colre,
facile  concevoir, en remarquant que ses piges avaient encore disparu.
Une fois assur du fait, il se mit  fureter a et l, autant que les
tnbres pouvaient le lui permettre, pour dcouvrir quelques traces
des auteurs de la soustraction; mais il lui fut impossible d'obtenir la
moindre preuve que le lieu et t visit par un blanc ou un Peau-rouge.

Aprs avoir rflchi un instant, le trappeur se coucha dans de hautes
herbes et des plantes aquatiques sur le bord de la rivire, qui,  ce
point, semblait sourdre du coeur mme des montagnes, sous une vote
norme de rochers.

Notre homme s'amusa  couter le murmure des eaux, en se demandant
comment elles avaient pu s'ouvrir une voie  travers ces blocs si
compactes et si puissants. Les voiles de la nuit s'paissirent.
L'ombre parut rouler et se condenser dans le bassin jusqu' ce qu'elle
ressemblt  ces tnbres gyptiennes que l'on pouvait palper.

Tout  coup, une lueur brilla sur la ravine. tonn de ce phnomne, le
trappeur en chercha la cause. Ne voyant plus rien, il allait l'attribuer
 un clair, lorsqu'au sommet d'une saillie rocheuse, vis--vis de
lui, il aperut deux personnages qui tenaient des torches  la main et
s'efforaient de reconnatre la rivire  leurs pieds.

Vtus  peu prs comme des bandits mexicains, ils portaient la casaque
de chasse, en peau de daim, des trappeurs du Nord-ouest, avec des
_mitasses_[2] unies et des mocassins.

[Note 2: Sorte de jambires de peau en usage chez les aborignes de
l'Amrique.]

Le plus robuste avait la taille serre par une ceinture rouge  bouts
effils et flottants. A cette ceinture tait passe une paire de
pistolets de cavalerie, une dague dans un lgant fourreau, un couteau
de chasse  manche d'argent, et un sifflet d'ivoire de grande dimension.
A la main, il tenait un fusil  deux coups. Trapu, stature moyenne, il
avait les attaches des membres solidement noues. Un feutre  large bord
lui couvrait la tte. A la lueur des torches, ses traits parurent au
trappeur fortement accentus, durs.

Son compagnon avait une organisation grle, mais il tait accoutr de la
mme manire, si ce n'est que son ceinturon tait en cuir noir.

Ils restrent l quelques moments, et disparurent aussi mystrieusement
qu'ils taient venus. Cette circonstance fit rflchir le trappeur.
Il lui sembla que quelque chose, en dehors des vnements ordinaires,
allait arriver.

Les visages qu'il avait vus le troublaient. Battant sur son front
un roulement avec ses doigts, il forma un nombre incalculable de
conjectures, et se convainquit que la dernire s'loignait encore
plus de la vrit que les prcdentes--preuve vidente que celles qui
suivraient seraient encore moins satisfaisantes.

Tandis qu'il roulait ces penses, les torches se remontrrent dans une
autre direction.

Elles descendaient lentement le long d'une pente escarpe et difficile
du mme ct de la rivire, mais qui s'enfonait plus avant dans la
montagne. La marche tait certainement malaise et dangereuse. Durant
une dizaine de minutes, notre homme pia les lumires, qui tantt
apparaissaient brillantes, tantt se cachaient entirement, suivant les
accidents du terrain, et se rapprochaient peu  peu.

Enfin, le trappeur distingua de nouveau ceux qui les tenaient. Ils
taient accompagns de quatre autres individus, portant un fardeau ayant
forme d'un corps humain envelopp dans un manteau. Instinctivement, il
se retira plus avant sous l'arche de granit qui reliait les deux rives
du cours d'eau. Les visiteurs nocturnes arrivrent au fond de la ravine,
et le personnage  la ceinture rouge se dirigea vers le bord de la
rivire. L, il fit un geste; alors les quatre hommes s'avancrent prs
de lui, placrent leur fardeau sur le sol et se retirrent.

Le trappeur se sentait pris d'un intrt indfinissable pour l'objet
immobile qu'ils venaient de dposer.

Qu'tait-ce? Un tre humain? tait-il mort ou vivant?....

La rponse  cette dernire question ne se fit pas attendre, car,
au moment o il se l'adressait, une jeune femme rejetant les pans du
manteau qui l'enveloppait, en sortit comme d'un linceul. A la lueur des
torches illuminant le bassin, le chasseur put la voir parfaitement.

Elle avait le visage ple comme la neige, mais attrayant au del de
toute expression. Jamais notre aventurier n'avait contempl une beaut
d'un ordre aussi lev.

Un instant, il s'imagina qu'une crature anglique tait soudainement
descendue du ciel pour le fasciner par des charmes surnaturels. Une
longue chevelure noire et luisante flottait parse sur le col marmoren
et les paules de cette femme. Merveilleuse tait la symtrie de ses
formes.

Elle jeta un regard effar autour d'elle, puis tomba aux pieds de
l'homme  la ceinture rouge, en tendant, d'une faon suppliante, des
bras aussi blancs que l'albtre, et en s'criant:--Sauvez-moi! pour
l'amour de Dieu, sauvez-moi!

Ces paroles frapprent le trappeur comme un coup de poignard. Il eut
tout de suite l'ide de s'lancer et de mourir pour dfendre la jeune
femme.

Mais ils taient six et il tait seul; mieux valait attendre.

Peut-tre la providence lui fournirait-elle l'avantage de faire quelque
chose pour l'infortune. Il avait entendu dire que l'heure du ciel sonne
souvent  l'heure du dsespoir de l'homme.

Le trappeur ne faisait pas parade de religion, comme certaines gens
prtentieux de la chrtient lgante; mais il avait les vrais instincts
de l'enfant de la nature, qui adore spontanment, en esprit et en
vrit, tout ce qui est inconnu au monde. Les hommes honntes n'oublient
jamais Dieu dans la solitude, car il a plac autour d'eux tant de
souvenirs de sa prsence qu'il est impossible de les mconnatre.

Les sympathies du trappeur taient donc vivement veilles. La
solliciteuse enleva une chane de son cou, tira les bagues de ses doigts
elles jeta aux pieds de celui qu'elle implorait. Il les ramassa en
silence et les mit dans sa poche de ct.

Elle continua ses instances, voulut lui prendre la main, mais il la
repoussa.

Apparemment fatigu de cette scne, celui-ci adressa un coup d'oeil
significatif aux quatre individus qui se tenaient discrtement en
arrire. Ils accoururent, et leurs mains rugueuses s'abattirent sur
les paules dlicates de la pauvre femme. Aux yeux du trappeur, cet
attouchement tait un sacrilge; peu s'en fallut qu'il n'envoyt une
balle aux auteurs de l'outrage.

Nanmoins, une prudence bien entendue le retint. La victime cessa de
rsister, et, abandonnant tout espoir terrestre, elle parut adresser ses
prires au ciel.

On lui lia les bras derrire le dos, en serrant tellement les cordes que
des gouttes de sang maculrent ses poignets. Puis, on l'enroula dans le
manteau, avec une grosse pierre, et le tout fut ficel comme un paquet.

L'objet de ces meurtrires perscutions avait dj perdu connaissance.
Ce n'tait plus qu'un corps inerte et passif.

Les quatre hommes le soulevrent, tandis que les chefs projetaient sur
la rivire la lueur de leurs torches. Pendant ce temps, le trappeur se
dpouillait  la hte de son capot de chasse, et mettait bas ses armes,
ne gardant que son couteau.

Le coeur lui battait fort. Il sentait le sang bouillir dans ses veines;
une sueur abondante lui baignait le visage.

C'est qu'il tait rsolu  tout risquer pour le salut de cette femme! Ce
qu'elle tait, il ne le savait pas plus que les vnements qui avaient
dtermin cette tragdie; mais, dans son me, il croyait qu'elle tait
innocente de tout crime et ne mritait pas le sort auquel on l'avait
trop manifestement condamne.

Son sexe, son infortune, sa prestigieuse beaut, tout faisait appel au
coeur du trappeur et le pntrait d'un sentiment qu'il n'avait jamais
prouv auparavant.

Les excuteurs de ce drame se placrent tout  fait sur le bord de
la rivire, balancrent deux ou trois fois le corps et le lancrent 
l'eau; il tomba avec un bruit sourd, s'enfona et disparut; quelques
bouillonnements marqurent seuls l'endroit o il avait t immerg.

L'homme  la ceinture rouge examina, durant une minute, la surface
trouble; puis, agitant sa torche, il s'loigna, suivi de ses complices,
et remonta prcipitamment les rochers.

Tout cela avait eu lieu en silence. Pas un mot n'avait t articul par
le sombre commandant ou par ses hommes.

Ainsi qu'un songe affreux, le spectacle passa sous les yeux du trappeur.
Mais, repoussant l'impression glaciale qui l'envahissait, il se coula
promptement dans la rivire avec son couteau entre les dents. Ensuite il
plongea et nagea vers l'endroit o le corps avait t jet.

Il l'eut bien vite atteint. Coupant alors le lien qui retenait la pierre
 ce corps, il le saisit de la main gauche et s'approcha du bord avec la
droite, mais en se tenant encore au-dessous de la surface de l'eau.

Quoiqu'il ft bon nageur, il ne tarda pas  ressentir une effroyable
compression  la poitrine. Les ondes sifflaient et bourdonnaient dans
ses oreilles. Il avait imprieusement besoin d'air.

Alors il sortit la tte de la rivire et respira longuement. La grve
tait proche; il y trana son prcieux fardeau.

Dj il se flicitait du succs, lorsque la clart d'une torche et
un bruit de pas sur les rochers, l'engagrent  la circonspection.
Aussitt, il s'tendit dans le gazon  ct de l'objet de sa
sollicitude.

C'tait l'assassin qui revenait pour voir si son crime tait bien
perptr: il promena un long regard sur les eaux de la rivire et partit
enfin,  la grande satisfaction du trappeur.

Ds qu'il fut loign, celui-ci enleva le manteau qui recouvrait la
jeune femme et la transporta  une place plus sche et plus abrite.
L, il lui frictionna les tempes, lui frappa dans la paume des mains et
employa divers autres moyens pour la ramener au sentiment.

Un lger tremblement des nerfs, puis un soupir lui annoncrent que ses
efforts n'taient pas infructueux. A la fin, elle ouvrit les yeux;
ses lvres dcolores s'animrent; un rayon d'intelligence claira son
visage.

videmment, elle ignorait ce qui s'tait pass depuis le moment o elle
avait perdu ses sens. Pensant tre encore au pouvoir de ses ennemis,
elle tendit les mains comme pour demander grce. Ce mouvement affecta
profondment le trappeur.

--Vous tes en sret, cher petit ange du bon Dieu! s'cria-t-il
vivement. Les coquins sont partis, et vous voil avec un homme prt 
se faire hacher pour vous. Plus besoin de crier merci, pauvrette, plus
besoin d'avoir peur,  Dieu, non; vous tes avec un ami, oui bien, je le
jure, votre serviteur!

La jeune femme jeta au chasseur un coup d'oeil vague et incrdule.
Son esprit tait encore en dsordre. Elle ne pouvait bien saisir sa
situation, car l'ide d'un danger mortel l'absorbait compltement.

--Regardez-moi sans crainte, ma fille, poursuivit le trappeur. C'est un
ami qui est prs de vous, et un ami qui ne vous dlaissera pas  l'heure
d'une maudite petite difficult! Voyez! les brigands ne sont pas ici.
Vous avez chapp  leur cruaut, et vous voici libre. Dieu soit lou,
lui qui n'a pas voulu permettre un aussi noir forfait. J'ai toujours cru
 la providence, moi! et j'y crois plus que jamais ce soir, oui bien, je
le jure, votre serviteur!

La douce intonation de ces chaleureuses paroles eut un effet magique sur
la jeune femme.

Elle commena  comprendre.

Le trappeur alors la souleva dlicatement; elle appuya la tte sur
l'paule du brave homme et pleura comme un enfant.




                                 II

                         LE TRAPPEUR CAPTIF


Le printemps avait fait son apparition dans les montagnes. Les arbres
s'habillaient d'un riche feuillage; les prairies se tapissaient de
verdure, et les neiges hivernales achevaient de fondre au sommet des
pics.

Debout sur un rocher, le trappeur examinait la valle droule  ses
pieds[3]. Il avait six pieds de haut; il tait mince et droit comme une
flche. Des muscles secs, endurcis par l'exercice, saillissaient sous
son piderme.

[Note 3: Ceux de mes lecteurs qui dsireront des dtails
biographiques plus intimes sur Nick Whiffles n'auront qu' consulter ma
collection des _Drames de l'Amrique du Nord_, publie chez MM. Lvy.]

Il portait le costume des aventuriers du Nord. Son visage tait ouvert,
agrable quoiqu'un peu marqu par les soucis. La nature l'avait dot
d'une de ces bouches comiques qu'il est impossible de rduire  la
mlancolie, et qui persistent, dans les cas les plus pineux, 
paratre souriantes. Ses yeux, profondment enchsss sous les sourcils,
s'harmonisaient merveilleusement avec sa bouche et avaient la mme
expression.

Une longue carabine tait ngligemment passe sous son bras. Sa grande
silhouette, immobile, place en relief contre les rochers, aurait fourni
un magnifique tableau  ces peintres qui, ddaignant les lieux communs,
cherchent le pittoresque et le hardi comme sujet d'inspiration.

Cependant cet homme--quel qu'il fut--avait indubitablement affront d'un
air calme les vicissitudes de la vie, et appris  supporter avec une
patience philosophique les infortunes qui ne pouvaient tre cartes.

Dans sa physionomie, un je ne sais quoi indiquait qu'il tait incapable
de rester en repos. Donnez-lui montagnes, prairies, forts et rivires,
gardez-le loin des villes, loin du sjour des civiliss et il sera chez
lui, quoique ses immenses territoires de campement puissent tre  des
centaines de milles de distance!

Un son caverneux monta aux oreilles du chasseur. Il tait comme produit
par des sabots d'animaux non ferrs. Immdiatement, les instincts de
notre homme furent en veil.

Il descendit du fate raboteux de la montagne jusqu' ce qu'il pt mieux
dcouvrir les diffrents points de la valle. Puis, se postant derrire
un arbre, il chercha la cause du bruit qu'il avait entendu. Bientt
elle lui fut connue. Cinq cavaliers apparurent  la lisire d'un bouquet
d'arbres.

Ils cheminaient vers l'endroit o le chasseur tait en observation.
Quatre d'entr'eux taient des indignes, mais le cinquime tait un
blanc captif.

A mesure qu'ils avancrent, le chasseur tudia l'extrieur des cavaliers
et du prisonnier.

C'tait un homme d'ge mr.

Il appartenait vraisemblablement  la classe vagabonde de ces
francs-trappeurs[4] qui fraternisent galement avec les races blanches
et les races rouges.

[Note 4: Dans le dsert amricain, on appelle francs-trappeurs
les aventuriers qui n'appartiennent pas aux grandes compagnies de
pelleteries. Pour elles ce sont des contrebandiers.]

On voyait bien qu'il n'avait pas t pris sans lutte; car, pour ne point
parler d'une blessure  son visage, sa camisole de chasse tait toute
dchire et souille de sang et de boue. Le casque[5] de fourrure que
portent ordinairement les gens de cette espce lui manquait aussi. Sans
doute il l'avait perdu dans le conflit qui avait prcd sa capture. Ses
cheveux longs, bouriffs, tombaient par touffes paisses sur son visage
dont elles rehaussaient l'expression morose et rechigne.

[Note 5: Ce terme, essentiellement canadien-franais sert  dsigner
un bonnet de pelleterie.]

Il avait les mains garrottes derrire le dos, et serres avec une
violence qui pouvait lui donner un avant-got des tortures qu'il aurait
 souffrir quand ses bourreaux seraient arrivs  leur camp ou  leur
village. Pour plus de sret, on l'avait li sur son cheval avec de
fortes lanires de peau de buffle[6], attaches  ses chevilles et
passes sous le ventre de l'animal.

[Note 6: Les gens du dsert amricain s'obstinent  dire _buffle_ et
non _bison_.]

Il tait facile de s'apercevoir que cette situation ne plaisait pas
fort au captif; et la tristesse avec laquelle il supportait ses revers
indiquait que la patience ne comptait point parmi ses vertus capitales.

Deux des vainqueurs marchaient devant lui, un derrire. Le plus
important personnage chevauchait en tte de la troupe.

C'tait srement un guerrier de distinction. Son visage et ses
membres nus taient peints  la faon indienne. Des bandes de couleur,
alternativement noire, blanche et rouge, couraient sur ses joues,
son cou et sa poitrine. Sept plumes d'aigle ornaient sa tte, ce qui
annonait qu'il appartenait  une caste trs-leve, chaque plume
reprsentant une chevelure qu'il avait prise. A cet gard, il jouissait
d'une supriorit enviable sur ses trois compagnons dont nul ne pouvait
se vanter de plus de quatre de ces symboles, tandis que l'un d'eux n'en
dployait que deux.

Le soleil allait se coucher. Les rayons de son disque de feu inondaient
de lumire la petite cavalcade qui gravissait en silence le flanc de la
montagne.

--Ah! la libert, murmura le trappeur, c'est une fichue bonne chose,
surtout quand il fait beau temps et que la nature a bonne mine.
Mais voil un pauvre diable qui s'est fourr dans une maudite petite
difficult! Ces vermines-l vont vous le mener  leur village et le
brler ni plus ni moins que si c'tait un Hottentot. Il n'est pas
avenant,  Dieu, non! Il a un faux air de chien enrag qui ne me va pas,
c'est vrai; mais je ne puis me faire  l'ide qu'il passera l'arme 
gauche avant que son temps ne soit venu.

Un bruissement fit tourner la tte au chasseur qui se trouva face  face
avec un jeune garon de treize  quatorze ans arriv prs de lui sans
qu'il s'en doutt.

Ce garon tait fort beau, et tous ses mouvements taient empreints
d'une grce adorable.

Ses yeux grands et rveurs impressionnaient singulirement; son teint
bruni, mais relev sur les joues par une lgre teinte rose, disait
qu'il tait mtis ou _bois-brl_ pour nous servir de la locution
indigne.

Des boucles de cheveux noirs comme le jais jouaient autour de son cou
sur des paules d'un galbe exquis. Un lger capot[7] de peau de daim,
lgamment frang avec des piquants de porc-pic et des verroteries
emprisonnait sa taille svelte et faite au tour. Des manches de ce
vtement s'chappaient deux mains si mignonnes, si dlicates que plus
d'une grande dame les et jalouses. Ses mitasses et ses mocassins
taient aussi en peau de daim, coquettement ouvrage en _rassade_[8].

[Note 7: Capot; terme canadien. Nous disons capote, redingote,
paletot.]

[Note 8: _Rassade_, terme donn par les sauvages et les mtis
de l'Amrique septentrionale aux broderies qu'ils font avec des
coquillages, des baies, des graines de verres ou des piquants de
porc-pic.]

Le seul dfaut qu'on et trouv en lui, c'est qu'il tait trop effmin
pour qu'on pt esprer le voir prendre un dveloppement plus viril;
toutefois, ce dfaut inspirait plutt un sentiment d'admiration que de
mpris, car il y avait dans les yeux de ce bel enfant une flamme qui
glaait toute ide de ddain ou de piti.

Un sourire foltrait sur ses lvres, quand le trappeur se tourna vers
lui.

--Ah! c'est toi, Sbastien?

--Oui, c'est moi, Nicolas. Je vous ai vu glisser sur le versant pour
observer quelque chose, et je suis venu. Montagnais[9], vous vous
parliez  vous-mme?

[Note 9: Locution canadienne, pour _montagnard_.]

--Tu as de bons yeux et de bonnes oreilles, garon,  Dieu, oui! Mais,
suis mon avis, et ne t'loigne pas du camp.

--C'est que, voyez-vous, le camp est bien seul quand vous n'y tes pas,
rpliqua Sbastien d'un ton de bouderie enfantine. Et je n'aime pas 
vous perdre de vue, pre Nicolas.

--Le camp, bien seul! bien seul, quand Infortune et Maraudeur y
sont--une paire de btes aussi friandes de toi que d'une bosse de bison
frache. Dieu te bnisse, garon, quelle meilleure compagnie veux-tu?
Eh! n'est-ce pas plaisir que de s'asseoir  la porte du camp et de voir
l'Hriss brouter l'herbe tendre, ou faire gigoter ses sabots en l'air
quand il est de belle humeur?

Nous ferons remarquer en passant qu'Infortune et Maraudeur taient deux
honntes chiens--les fidles amis et compagnons du trappeur--tandis
que l'Hriss tait le nom d'un cheval favori, prouv par mille
prgrinations  travers les prairies.

--Ce sont sans doute d'excellentes cratures, rpliqua l'adolescent,
mais si bonnes qu'elles soient, elles ne valent pas le montagnais
Nicolas,  qui je suis redevable...

--Ne parlons pas de a, petiot; car, je te le rpte, a soulvera une
diablesse de maudite petite difficult entre nous, si tu ne cesses de
bavasser de dette de reconnaissance et d'un tas de btises pareilles!
Crois-tu donc qu'un grossier trappeur comme moi ait jamais fait plus
que son devoir? As-tu jamais vu un individu qui ait fait plus que son
devoir? l'as-tu vu? l'as-tu jamais vu?

Le chasseur leva les yeux au ciel, soupira et accentua ces gestes de
l'exclamation suivante:

--O Dieu, non!

--La bndiction du Seigneur s'tende sur vous, mon vieux ami! s'cria
le jeune, garon, pressant tendrement les grosses mains calleuses du
trappeur.

--Clin, va! tu n'es qu'un clin, et je t'appellerai ainsi tant que tu
seras avec moi. a n'est pas bien  toi de m'appeler vieux. Est-ce que
j'ai l'air d'un vieux, voyons? Non, je ne suis pas vieux, ni de
corps, ni d'esprit, car le matre de la vie, en me donnant un brin
d'intelligence a balanc le compte par un coeur plein d'espoir et de
dispositions joyeuses. Je n'aime pas les soucis et ne les ai jamais
engendrs, quoique dans ma famille il y et des gars qui ne faisaient
qu'enfanter des soucis et qui sont morts sans rien payer pour a, 
Dieu, oui! votre serviteur! Mais vois... les chiens sont sur la trace,
car voil Maraudeur qui rencontre en haut du plateau et Infortune qui
_gote une voie_ derrire lui. Va-t-en, Clin; je te rejoindrai dans un
moment.

--Mais vous, vous ne m'avez pas dit ce que vous voyiez?

--Quatre Peaux-rouges, avec un captif, un blanc, un franc-trappeur, je
parierais. Il tait presque aussi sale qu'un Indien, oui bien, je
le jure! Mais le feu l'aura bientt purifi, rpliqua soucieusement
Nicolas. Allons, allons, retourne avec les chiens, et je serai  toi ds
que j'aurai donn un coup d'oeil  mes attrappes[10].

[Note 10: Du vieux mot franais, conserv par les Canadiens et dont
nous avons fait trappe.]

--Vos attrappes! fit Sbastien d'un accent incrdule; vos attrappes!
vous allez donner un coup d'oeil  vos attrappes, pre Nicolas! Non,
non; vous allez suivre ce parti d'Indiens. Je le lis dans vos yeux; vous
aurez piti du prisonnier. Mais si vous tiez tu, si vous tiez tu,
pre Nicolas! ce serait un bien mauvais jour pour Sbastien Delaunay.
Songez quelle terrible chose pour lui d'tre laiss seul dans ces
incommensurables solitudes!

--Tu oublies les chiens, mon cher enfant, dit Nicolas, avec un sourire
bienveillant. Heureusement pour l'affection qu'ils te portent, ils ne
t'ont pas entendu faire cette remarque. Maraudeur en et mang sa queue
de dpit, et Infortune ne se ft jamais pardonn d'tre ne chienne.
loigne-toi, je te prie. Tu ne voudrais pas me faire de la peine,
n'est-ce point?

--Vous tes brave, Nicolas, et vous ne pouvez voir une crature dans
l'embarras, je le sais. Mais je crains que vous ne vous exposiez, que
vous ne risquiez votre vie pour ce captif. Ne secouez pas la tte. J'en
suis aussi sr que si je vous voyais  l'oeuvre. J'irai avec vous.

--Pour quoi faire, bont divine! gner mes mouvements, me retarder; te
mettre dans une mchante difficult. Merci, garon. Mais j'ai dit non
et c'est non. Celui qui sent une piste doit aller vite; comme l'ombre il
doit passer d'un point  un autre et aussi mollement que l'ombre.

--Je vous obirai, dit tristement Sbastien. Mais promettez moi de faire
bien attention et de ne pas me priver de mon unique protecteur.

--Je le promets. La tmrit et l'imprudence seraient nuisibles. Je ne
courrai aucun risque... si je puis. Je serai subtil comme le serpent,
dangereux autant que possible. Appelle les chiens; qu'ils ne viennent
pas avec moi!

Le jeune garon partit avec rpugnance et remonta lentement vers le
plateau, tandis que Nicolas descendait rapidement  la valle.

Le soleil teignait ses feux  l'horizon et les brumes du crpuscule se
tranaient dj dans les gorges de la montagne. Le trappeur atteignit
une piste frache. Il s'y arrta un moment, inspecta sa carabine et son
quipement, serra sa ceinture et reprit sa marche comme un homme qui
a pris un grand parti. Ses allures fermes et sres prouvaient que la
contre lui tait familire.

--Je sais  peu prs o ils iront, se disait-il; tant  cheval, ils
seront obligs de longer les sinuosits de la valle. Mais je trouverai
un chemin plus court.

Cessant alors de suivre les ondulations du terrain, il coupa droit 
travers l'peron de la montagne. Pendant deux heures, il parcourut
un pays, tantt montueux, tantt marcageux et inaccessible aux pieds
inexpriments; au bout de ce temps, il tait au terme de son excursion.

C'tait un vallon entre deux montagnes et arros par un petit tributaire
de la branche orientale de la Saskatchaouane. Sur la rive sud s'tendait
une passe troite  demi masque par des rochers et des buissons. Cette
passe menait aux prairies de la Saskatchaouane et aux territoires de
chasses des Pieds-noirs.

Deux cavaliers ne pouvaient marcher de front dans ce sentier.

D'aprs les calculs du trappeur Nicolas, les Indiens et le prisonnier
devaient passer l pour se rendre  leur village. Il rsolut de
se poster prs de l'eau, et de les attendre, car il esprait qu'en
arrivant, ils abreuveraient leurs chevaux et peut-tre feraient une
halte avant de se remettre en route.

Une grosse roche couverte de mousse et entoure de halliers pais de
mesquites se dressait sur la rive. Nicolas se blottit derrire.

La nuit devenait plus noire. Les chanes de montagnes s'abmaient dans
ses plis pais.

Le val ressemblait  un temple dsert dont les passes et les dfils
taient les ailes mystrieuses; les rochers abrupts, les murs rongs par
le temps, et le ciel sans toiles, le dme immense.

La prvision du chasseur se ralisa.

Un pitinement de chevaux, assourdi, lointain d'abord, clair et plus
rapproch ensuite, se fit bientt entendre.

Les scnes et les incidents de la vie du dsert n'affectent pas
les nerfs d'un trappeur aguerri, comme ceux de l'homme sortant des
tablissements civiliss. Aussi, Nicolas reut-il avec son calme
habituel ces signes de l'arrive des sauvages.

Dans certaines circonstances sang-froid vaut bravoure. Il permet de
saisir tous les avantages et d'en profiter.

Pntrant dans le vallon, les sauvages marchrent  la rivire qu'ils
traversrent immdiatement. Ce mouvement les conduisit tout prs de
la retraite que s'tait choisie le trappeur. Ils changrent ensuite
quelques mots dans leur idiome, mirent pied  terre, et firent boire
leurs chevaux en les tenant par la bride.

Effray de quelque objet insolite, l'animal que montait le prisonnier
recula jusque vers le fourr de mesquites o se tenait tapi Nicolas.

Le guerrier aux sept plumes, qui tait le chef du parti, fit peu
attention  ce dtail; toute tentative d'vasion de ce ct semblait du
reste compltement inutile, car nul, si audacieux qu'il ft n'aurait os
pousser un cheval sur cette monte rocheuse, presque perpendiculaire.

Pour le trappeur c'tait, toutefois, un moment propice. La providence
favorisait apparemment ses intentions.

Les Indiens se tenaient toujours immobiles prs de la rivire.

Dbuchant  demi de sa cachette et tirant de sa gaine un couteau bien
affil, Nicolas se disposa  excuter son hardi projet.

Un tressaillement, une exclamation pouvait le trahir. Il imita le
sifflement du serpent.

Le captif tourna lgrement la tte, Nicolas saisit,--qu'on nous
pardonne l'expression,--l'occasion aux cheveux.

--Trappeur, souffla-t-il tout bas, un ami est l, soyez sur vos gardes!

Si faiblement que fussent dits ces mots, ils arrivrent aux oreilles du
prisonnier qui dressa soudain la tte et regarda autour de lui.

--Chut! ajouta Nicolas, sortant du buisson.

Le captif l'aperut. Mais il comprima l'motion que cette apparition
imprvue avait souleve en lui.

Les dangers incessants qui environnent un trappeur du Nord lui ont
appris  sentir et  rflchir promptement...

Nicolas coupa les lanires qui assujettissaient le captif  son cheval,
puis, tranchant les liens mis  ses poignets, il lui plaa entre les
mains une paire de pistolets.

Tout cela se fit avec une rapidit et une dextrit dont les lourds
habitants des villes ne peuvent se faire une ide exacte.

Un novice et certainement chou, mais l'habitude et l'adresse
aplanissent la surface rugueuse des impossibilits apparentes.

Nicolas se retira ensuite derrire la roche et l'autre trappeur, se
coulant sans bruit  bas du cheval, le suivit. Aussitt le cri de guerre
des Pieds-noirs retentit dans le vallon.

--Maintenant, tranger, en avant! escaladons cette montagne. Tenez-vous
prs de moi et je vous garantis que nous ferons faire plus d'une culbute
 ces damns paens. Feu, quand vous trouverez une chance! Mais ne
gaspillez pas votre plomb!

Et l-dessus Nicolas s'lana sur les rochers avec l'agilit d'une
antilope.

--Mes membres sont pas mal engourdis, mais n'ayez pas peur, dit l'autre,
j'en ferai bon usage.

Les Pieds-noirs les poursuivaient en hurlant de dsappointement.

Par bonheur, les fugitifs avaient un peu d'avance. Et comme ils taient
rompus aux vicissitudes de l'existence et aux prils du Far-west ils
n'apprhendaient gure de tomber entre les mains de leurs ennemis.

Les Indiens envoyrent plusieurs coups de fusil, mais sans les
atteindre. En dix minutes nos fuyards furent au sommet de la montagne.

Ils respirrent un moment, et Nicolas rouvrit la marche en conduisant
son compagnon vers une partie plus accessible de cette contre.




                                 III

                         LA PORTE DU DIABLE


Nicolas dsirait vivement voir le visage de son compagnon; mais
l'obscurit l'empchait de distinguer ses traits.

Ce ne fut qu' une heure avance, quand la lune se leva, qu'il put se
satisfaire  cet gard.

Un examen plus attentif de l'individu le confirma dans son ide
premire. C'tait le type du franc-trappeur nomade, sur lequel les
moeurs indiennes avaient fortement dteint.

Il tait sans doute adonn aux habitudes de cette race, car il avait
sur la vie des principes faciles, et un mpris cordial pour les gens en
dehors de sa profession.

La physionomie qu'il offrit  Nicolas, claire par les premiers rayons
de la lune, n'tait pas propre  attirer l'amiti ou  assurer la
confiance.

Il avait les yeux enfoncs, et d'une expression sinistre. Son front
tait bas, contract par un froncement perptuel. Un nez pat et
aplati, surmontait sa bouche, dmesurment fendue, comme celle d'un
animal carnassier. Le menton tait court, le cou gros, les paules
larges.

La vtust et l'usure avaient rong ses vtements d'toffe grossire.
Pour complter ce vilain portrait, le trappeur louchait.

Nicolas se dit dans son for intime que sa dernire aventure n'avait
pas ajout une acquisition importante au nombre de ses amis. Bref, il
n'tait pas content de celui qu'il venait de sauver; car si ce dernier
ne payait pas de mine, il ne sduisait pas plus par son langage.

Il avait la parole sche, cassante. Ses phrases partaient comme les
dcharges d'une catapulte ou d'une batterie. De plus il les accentuait
d'un certain grognement rien moins que plaisant.

Dans la rapidit de leur fuite, au milieu des tnbres, Nicolas s'tait
cart de la route qu'il avait l'intention de prendre.

Il se trouvait alors sur une minence, entoure par un paysage d'un
caractre sauvage et pittoresque. Jetant les yeux  l'est, il lui sembla
apercevoir les ruines d'une grande cit.

L'apparition tait produite par de longs et normes amas de rochers,
empils les uns sur les autres, dcoups en forme de murailles, de tours
chancelantes et de colonnes brises.

Cette ville fantastique couvrait les flancs et le sommet d'une montagne,
et s'tendait  perte de vue dans les profondeurs d'une sombre valle.

Jamais, dans toutes ses excursions, le trappeur n'avait vu un spectacle
plus digne d'attention. Il le contemplait avec merveillement quand son
compagnon lui dit:

--Une chique, hein, tranger?

Nicolas tourna la tte et rencontra le regard lourd du qumandeur.

--Vous avez faim d'un morceau de tabac, pas de gne, je puis vous
satisfaire, quoique je n'en use pas fort moi-mme, dit-il. Mais vous
vous tiez fourr dans une maudite petite difficult, n'est-il pas vrai?

--Difficult! peuh! ce n'est pas pour la premire fois, tranger, ni
pour la dernire, j'espre. C'est plein d'accidents comme a, dans ce
pays-ci. On s'habitue  tout, aprs un bout de temps, vous savez?

Le franc-trappeur s'arrta, mordit  pleines dents dans la torquette[11]
que lui prsentait Nicolas, puis roulant, avec la langue, la masse
narcotique contre la joue droite, il ajouta:

--Vous avez l'air de regarder ce tas de rochers. Nous l'appelons la
Ville hante.

[Note 11: Torquette de tabac. Tabac press et roul en forme de corde
pour en diminuer le volume.]

--Nous? qui? demanda Nicolas.

Aprs un instant d'hsitation, l'inconnu balbutia:

--Eh! nous, francs-trappeurs donc!

--Je ne savais pas, rpliqua Nicolas, que certaines gens tendaient des
trappes dans les rochers. Gnralement je place les miennes dans les
valles ou sur le bord des ruisseaux et des lacs.

--Oh! sans doute. Mais quand on est dans le voisinage de pareils amas de
roches, on ne peut s'empcher de les voir. En tout cas c'est un lieu mal
fam. Nous autres nous le tenons  distance. Des trappeurs et chasseurs
isols ont disparu dans les environs de la Ville hante.

Nicolas branla la tte en signe d'incrdulit, tandis que son
interlocuteur poursuivait:

--On y entend des bruits comme le grondement du canon. Les Indiens
disent que l'esprit du tonnerre vit ici. J'y ai moi-mme senti des
commotions souterraines. Un peu plus loin s'tend une valle, la
valle du Trappeur perdu. Nous l'appelons la valle du Trappeur, par
abrviation.

--Qui a donn les noms  ces localits? interrogea Nicolas, fixant sur
son compagnon un regard pntrant.

--Toute place doit avoir un nom, vous savez, rpliqua l'autre d'un
ton embarrass. Une circonstance fait nommer cette place-ci, une autre
celle-l. J'ai appris  les connatre, parce que plus d'une fois j'ai
camp  la rivire aux Loutres, qui n'est pas  plus de quatre ou cinq
milles d'ici. Mais vous-mme, tranger, est-ce que vous n'avez pas aussi
un nom?

Et  son tour, il toisa Nicolas.

--Vous avez raison, monsieur, rpondit celui-ci. Des noms, j'en ai eu
en masse, et je n'ai pas honte de les dire,  Dieu, non! D'aprs leurs
notions paennes, les Indiens m'appellent Tnbreux, supposant que je
suis artificieux, ce qui est une erreur de leur jugement. Le fait est
que je ne suis ni sombre, ni profond, mais transparent comme l'onde du
ruisseau, oui bien, je le jure, votre serviteur! Mais pour avoir double
face, double conscience, nenni. Je ne porte pas deux visages, je n'en ai
jamais port,  Dieu, non!

Nicolas reprit longue haleine et soupira lentement de l'air d'un homme
qui sent qu'on lui a fait une injustice.

--Tnbreux! s'cria l'autre avec un sourire moqueur. Vous n'en avez
pas la mine. Mais quel est votre nom blanc? Je me soucie peu de titres
rouges.

--Il y a bien un nom duquel on avait l'habitude de m'appeler, mais
depuis qu'il est tomb au bout de la langue de ceux qui grouillent dans
les tablissements[12], et qu'il a fait causer une quantit d'oisifs
qui ne savent rien du tout, je n'ai plus de got  le mentionner aux
trangers. La vrit est que ces fainants m'ont flanqu dans les
papiers publics et que je n'aime pas du tout a. Je vous leur soulverai
une maudite petite difficult, si jamais je vais jusqu' leurs villes.
Mille castors, je ne m'attendais pas  cette mchancet. Je supposais
qu'on me laisserait vivre et mourir en paix sur les prairies, avec mon
fusil et mes attrapes  mon ct, mes chiens et chevaux autour de
moi. Mais nous ne sommes srs de rien dans ce monde--rien que des
difficults. Celles-l on peut y compter avec certitude. On m'a touch 
un endroit sensible en me faisant imprimer et en doutant des traditions
de ma famille,  Dieu, oui[13]!

[Note 12: Les trappeurs appellent tablissements les lieux habits
par les civiliss, c'est--dire nos villes, villages, etc.]

[Note 13: Voir _les Pieds-Noirs_.--Michel Lvy frres, diteur.]

--Diable, interrompit l'autre, si vous y allez comme a, autant vaut
nous en tenir l, vous n'arriverez jamais  ma question. Quant aux
impressions et btises de cette espce, je m'en moque comme d'un vieux
mocassin; d'ailleurs je ne suis pas si sot que de savoir lire.

--Moi, je suis modeste de ma nature, quoique j'aie bien mes petites
particularits, reprit Nicolas. Tout ce que je dsire, c'est qu'on me
laisse tranquille.

Puis il coucha sa carabine  terre et ajouta emphatiquement:

--Oui, Nick Whiffles dsire qu'on le laisse tranquille, dire ses
histoires, faire ses plaisanteries, vivre de sa vie propre  sa propre
manire,  Dieu, oui!

Le franc-trappeur recula un peu, mcha violemment sa chique, examina
Nick des pieds  la tte, et dit d'une voix qu'paississait le jus de
tabac:

--Vous, Nick Whiffles! ah! oui; a m'en a l'air!

--Qu'est-ce que vous entendez par l? demanda schement Nick.

--J'entends que je ne suis pas tout  fait un dindon, rpliqua le
trappeur avec une grimace.

--Je ne vous comprends pas prcisment. Soyez un peu plus clair si ce
n'est pas trop de peine, continua tranquillement Nick.

--Eh! ne me jetez pas de poussire aux yeux si vous ne voulez pas que je
louche! fut-il ripost avec un sang-froid provocateur.

--Je n'aime pas qu'un homme commence ma connaissance par douter de ma
parole, rpliqua aigrement Nick. Si vous ne pouvez croire celui qui vous
dit son nom, vous devez tre un homme sans foi, et m'est avis que nous
ne pouvons plus suivre le mme chemin. Je ne suis pas querelleur, mais
je veux que l'on me croie quand je dis la simple vrit. Je ne suis
pas fier de mon nom,  Dieu, non! et pour les raisons que j'ai donnes,
j'aimerais bien  le perdre[14]. Mais si vous suspectez ma vracit, je
crains qu'une diablesse de difficult ne s'lve entre nous.

[Note 14: On sait que les Anglais dsignent volontiers le diable sous
le nom de _Nick, Old Nick_, etc.]

--Ah! ah! vous menacez! Vous voudriez me pincer, n'est-ce pas? Trs-bon,
M. Tnbreux, je vas vous donner une leon de savoir-vivre. Huh!

Le trappeur couronna sa remarque d'un grognement qui et honor un ours
gris.

--Avant d'aller plus loin, j'aimerais  avoir une sorte de manche pour
vous empoigner, dit Nick.

--Qu'est-ce que a?

--Votre nom, si vous aimez mieux.

--Prenez Jack Wiley et empoignez-moi par l; mais doucement, mon
compre, car il y a du verre en moi, et je casse quand on me manie trop
rudement.

--Verre et bronze aussi, s'cria Nick.

--A votre aise. Quant aux sobriquets indiens, ils ne m'ont pas plus fait
dfaut qu'aux autres trappeurs dans le pays. Il y en a qui m'appellent
le Veau-mdecin.

--J'aimerais assez  l'entendre geindre, monsieur.

--Une tribu m'appelle Deux-cents-chevaux, parce qu'en une seule nuit,
je lui ai vol autant de ces animaux. Laissons-l; je ne me sens pas
dispos  me quereller avec un homme qui m'a rendu de bons services,
quand mme il essaierait de me blaguer un peu.

--Soit; mais si les choses ne s'taient pas passes comme a entre nous,
je vous ferais croire que la lune est compose de bosses de bison et
qu'on en peut rtir une tranche au bout d'un bton. Mais allons, Jack
Wiley, suivons cette crte.

--Cette crte! non. Elle nous conduirait trop prs de la Ville des
sorciers, repartit Wiley.

--Voil bien une notion indienne, mais les blancs ne devraient pas avoir
des ides aussi puriles. J'ai entendu parler de cette prtendue ville.
Son surnaturel est aussi naturel que moi, je le jurerais, oui bien,
votre serviteur!

--Je ne prtends pas tre plus sage que mes voisins et ne parlerai que
pour mon compte. Aussi je vous le dis: je me tiendrai  l'cart de
la Valle du Trappeur. On assure que ceux qui y sont entrs n'en sont
jamais sortis et que jamais, non plus, on n'en a entendu parler. Les
Indiens pensent que la localit est hante par un mauvais esprit et que
tous les gens qui y mettent le pied ne peuvent plus l'en retirer. Ils
sont obligs d'y rder jusqu' la fin de leurs jours... Vous n'avez pas
besoin de secouer la tte, je vous dis qu'on les y a vus, M. Tnbreux.

--Bon, je ne vous disputerai pas sur ce, point, quoique je n'aie jamais
song  trouver quelque chose de pire que moi, partout o je vais. Je
n'ai, du reste, jamais pu voir d'esprits moi-mme; mais j'ai eu une
nice qui pouvait les voir par lgions, au bnfice de ses amoureux,
vous comprenez? sans doute vous avez entendu parler de ma famille. Il y
a eu mon grand-pre, le voyageur, et mon oncle, l'historien, qui taient
des gaillards extraordinaires dans leurs branches d'affaires. Je sais
bien qu'il y a des gens qui ont glos et ri sous cape quand j'ai parl
des exploits de mon grand-pre le voyageur, et de mon oncle l'historien,
mais a ne fait rien de rien, oui bien, je le jure, votre serviteur!

En jasant ainsi, les voyageurs finirent par atteindre une hauteur d'o
leur vue dominait compltement la Ville hante, dont les murailles
granitiques avaient une apparence spulcrale  la clart terne et
blafarde de la lune.

--Voyez-vous l, en bas? dit Jack en tendant la main.

--O?

--O ces rochers sont amoncels. Eh bien, c'est l'entre de la Valle
du Trappeur perdu. On l'appelle la Porte du Diable. Ayant, comme je vous
l'ai dit, chass  la rivire aux Loutres, aux sources du Castor et
au Rocher noir, j'ai recueilli ces histoires de l'un, de l'autre, en
faisant mes affaires.

--Vous prenez plus intrt  ces niaiseries que moi. Qu'on me donne un
bon territoire pour trapper ou chasser et je ferai un pied-de-nez aux
superstitions des Indiens et des blancs ignorants.

Nick s'interrompit soudain et ajouta d'un ton diffrent;

--Regardez parmi les rochers, Jack, n'est-ce pas un de vos fantmes?

--O a? o a? demanda Wiley.

--Ne le voyez-vous pas qui remue, l,  gauche?

--Oui, c'est vrai, rpliqua prcipitamment le trappeur. Il vaudrait
mieux ne pas approcher, de peur...

--Vous irez o il vous plaira, M. Deux-cents-chevaux, mais mes yeux
m'ont t donns pour mon service et je les utiliserai, interrompit
Nicolas.

Ce qui avait sollicit l'attention de Nick, c'taient plusieurs
personnes glissant, en un seul rang, le long des rochers.

Elles n'taient pas tellement loignes qu'il ne pt les voir
distinctement.

A leurs vtements et  leur dmarche, on pouvait les prendre pour des
blancs, mais il et peut-tre t imprudent de l'affirmer.

Nicolas les compta.

Ils taient cinq, et le plus avanc avait la taille ceinte d'une charpe
rouge. Leurs armes reluisaient au clair de lune.

Aussitt, Whiffles se rappela la scne du petit bassin, alors qu'il
cherchait  dcouvrir qui lui avait vol ses piges. Tout son esprit se
tint en veil.

Il pia avec un intrt indescriptible la marche des cinq personnages,
tandis que Wiley demeurait silencieux  son ct; mais en suivant
anxieusement la direction de ses regards.

Les cinq individus descendirent au fond de la valle et disparurent prs
de la Porte du Diable.

--Que pensez-vous de a? fit brusquement Wiley.

--Il n'est pas rare de voir des trappeurs dans cette partie du pays,
rpliqua soucieusement Nicolas.

--Oui, mais pas comme ceux-l--pas comme ceux-l! murmura Wiley.

Et il poursuivait d'un ton grave:

--Je vas vous donner un avis, tranger: Evitez la Valle du Trappeur,
la ville des Rochers et la contre environnante; vitez-les comme vous
viteriez un parti des Pieds-Noirs, ou la peste.

--Merci, Jack Wiley, merci! Je n'ai peur ni des hommes, ni des fantmes.
Pendant bien des annes, j'ai parcouru bois, montagnes et prairies, et
il n'y a pas un endroit que je redoute plus qu'un autre. Tout coin de
terre ou d'eau, entre la baie d'Hudson et la rivire Colombia m'est
gal. Je connais le repaire du loup, de l'ours, de la panthre et des
animaux destructeurs de cette rgion, tout aussi bien que les villages,
pistes, campements et territoires de chasse de ces damns serpents
rouges. Et moi, Nick Wiffles, je vais a et l, o bon me semble, en
homme qui sait son chemin, et l'tendue des forces que le crateur de de
toutes choses lui a donnes, oui bien, je le jure, votre serviteur!

Le brave chasseur pronona ces paroles avec la bonhomie, moiti
srieuse, moiti joviale, qui lui tait habituelle, et, jetant sa
carabine sur son paule, il reprit fermement sa marche en homme qui a
foi en son jugement, en sa prvoyance.




                                 IV

                          LE CHASSEUR NOIR


Aprs avoir atteint le plateau, le jeune garon--Sbastien
Delaunay--pntra dans une petite hutte cache dans un bouquet de
cotonniers.

Les chiens le suivirent, mais en se retournant de temps  autre sous la
direction que leur matre avait prise.

Au centre de la hutte flambait un bon feu de branchages. Sbastien
s'assit auprs. Pendant quelques instants il s'occupa  empenner
des flches, tandis que Maraudeur et Infortune, tendus  ses pieds,
l'observaient en silence, d'un air somnolent, les yeux  demi clos.

Toutefois, bientt fatigu de son travail, il dcrocha un grand arc
indien, pendu  la paroi de la hutte, et, aprs l'avoir band avec soin,
il jeta un carquois sur ses paules et se dirigea vers le lieu d'o il
s'tait spar du trappeur.

Il faisait sombre; mais les chiens, saisissant la piste de leur matre,
partirent devant Sbastien et le guidrent  la valle.

Comme une sentinelle vigilante, jusqu' ce que la lune se levt, il
inspecta minutieusement le terrain en parlant quelquefois aux chiens et
en rflchissant parfois aussi.

Tout--coup Maraudeur s'arrta court, dressa ses oreilles et pointa son
nez vers le fond de la valle qu'argentaient faiblement les rayons de
la lune. Son compagnon  quatre pattes gronda, tressaillit. Il se serait
prcipit en bas de la montagne si Sbastien ne l'et retenu.

L'adolescent connaissait assez les habitudes du chien pour savoir que
les siens avaient vu ou senti un homme ou un animal. Mais, vainement
s'effora-t-il de dcouvrir quelque nouvel tre vivant. Un groupe
d'arbres nains, un peu plus bas, prs du lit de la valle, offrait un
point d'observation meilleur et plus sr; il y descendit.

Aussitt, il reconnut l'avantage de son mouvement; car, en dirigeant ses
regards au sud, il aperut un individu qui approchait.

C'tait un blanc, mais pas Nicolas.

Sa taille, ses vtements l'indiquaient.

Sbastien se prit  l'examiner.

A l'lasticit de sa dmarche,  la flexibilit de ses membres on
jugeait qu'il tait jeune. Il portait un habillement tout noir,
diffrant matriellement par la coupe de ceux des trappeurs, mais
prouvant peut-tre que son propritaire arrivait rcemment des pays
civiliss.

Il tait impossible de distinguer les traits de cet homme. Ses armes
consistaient en un fusil  deux coups pass derrire l'paule.

L'indispensable couteau de chasse et des pistolets pendaient  sa
ceinture de cuir uni.

Quoique seul et au coeur d'un pays sauvage, le jeune chasseur (ainsi le
dsignerons-nous) paraissait brave et sr de lui.

C'est au moins ce que pensa Sbastien, dont l'attention fut appele d'un
autre ct par Maraudeur, qui aboya, bondit, et parut dcid  s'lancer
dans la valle.

Sbastien eut quelque peine  le calmer et tcha de saisir la cause de
cette nouvelle excitation. Mais il fut assez dsagrablement surpris
en remarquant,  une courte distance, trois hommes mal vtus qui
sournoisement longeaient aussi le vallon. Leur aspect parlait du
trappeur nomade et de l'Indien farouche et pillard.

Ils cheminaient en silence.

A leur vue Sbastien trembla; son visage se couvrit de pleur.

Se couchant entre les deux chiens, et arrondissant son bras autour du
cou de chacun d'eux, il considra ces gens, en retenant son haleine et
comme domin par l'incertitude et l'effroi.

La vaillantise et la gat du jeune garon s'taient vanouies.

Ses craintes, cependant, ne semblaient pas le rsultat d'une vile
lchet, mais bien d'une horreur soudaine inspire par quelque puissance
formidable et mystrieuse.

Frissonnant, Sbastien, jeta un regard vers le jeune chasseur: il avait
fait halte et apprt son fusil.

Les trois individus et lui s'taient dcouverts au mme instant.

Qu'allaient-ils faire? La rencontre serait-elle amicale? Sbastien
Delaunay ne le supposait pas.

Le chasseur noir semblait avoir aussi ses doutes. De vrai, les autres
avaient l'air de blancs et de francs trappeurs; mais leur extrieur
tait plus sauvage que celui des indignes eux-mmes.

Nous sommes facilement accessibles au soupon; parfois, l'intuition nous
dsigne qui nous devons fuir et qui nous devons rechercher.

Celui qui marchait en tte de ces tres hybrides, ayant lanc une
oeillade au chasseur noir, ta un fantastique casque de peau, orn d'une
queue de renard, et, aprs avoir pass dans ses cheveux hrisss une
main qu'on et pu prendre pour la patte d'un volverenne, il hurla comme
un Indien.

Son salut resta sans rponse.

--Oh! oh! dit-il, voil mon mangeux de lard.

--Pas plus mangeux de lard que vous, rpliqua froidement le chasseur.

--Point d'impudence, mon garon. Nous autres, on est n sur les
prairies, moiti ours-gris, moiti panthre, moiti Franais et moiti
Indien. Huh! houh!

Le chasseur noir releva son arme et appuya son index sur la dtente.

--Je suis d'humeur paisible, dit-il; je ne me mle pas des affaires
d'autrui, et je rclame le privilge d'tre laiss tranquille. Mais les
fanfaronnades et les grands airs ne me font pas peur, sachez-le. Si
je dsire demeurer en paix avec tous, blancs, rouges ou mtis, je ne
souffre pas les insultes.

Un des trappeurs grogna comme un ours, tandis qu'un second hurlait comme
un loup et que le troisime imitait le chant perant du coq.

Le naturel du jeune homme tait videmment paisible.

--Si, dit-il, vous croyez qu'il convient d'aborder de cette manire un
tranger et un blanc, je me permettrai de diffrer d'opinion avec vous.
Votre conduite est grossire, injurieuse; je m'loigne.

--Pas si vite mon garon, nous avons affaire  vous.

Et l'interlocuteur marcha sur le chasseur noir d'un air insolent.

--Arrire, ne m'approchez pas! dit celui-ci en le couchant en joue.

Sbastien Delaunay fixait sur cette scne des regards avides. Il n'avait
pas chang de posture.

Il tait encore tendu entre ses chiens, les mains places sur leur
gueule. Pas un mot, pas un mouvement de ce qui se faisait ne lui avait
chapp.

--Peut-tre ne saviez-vous pas, morveux, que je m'appelle l'Ours-gris?
Je suis la mort pour tout gibier  quatre ou  deux pattes qui ose se
poser sur mon chemin. A bas ce fusil d'enfant, et nous allons rgler
votre affaire!

Le jeune homme haussa les paules.

--Merci, je saurai prendre soin de ma personne. Je ne me fie pas  des
coquins de votre sorte, et ne suis pas homme  me laisser intimider et
peut-tre piller avec impunit.

L'Ours-gris gronda d'une faon menaante. La mchancet naturelle de son
caractre s'veillait.

--tranger, avez-vous jamais entendu parler de Bill Brace[15], dit-il,
d'une voix o la colre perait dj?

[Note 15: Autrement dit _Guillaume le roide_.]

--Il se peut, mais je ne me rappelle pas, rpondit froidement le
chasseur.

--C'est moi qui suis Bill Brace, ajouta l'autre.

--Peut-tre me ferez-vous l'honneur de me prsenter vos compagnons? ft
le jeune homme d'un ton moqueur.

--Vous les connatrez bien assez vite, c'est moi qui vous le dis. Ce
gaillard-l qui peut dvorer une mule crue  son djener, eh bien,
c'est Ben Joice; et cet autre qui vous avale une pinte de whiskey sec
d'un coup, c'est Zene Beck. Je ne pense pas que vous alliez jamais dire
nos noms  l'un des postes de la compagnie de la baie d'Hudson, ou aux
tablissements.

Il y avait quelque chose de particulirement sinistre dans la manire
dont il pronona cette dernire phrase.

Les muscles de son visage se dprimrent et une perversit opinitre
apparut dans tous ses traits.

La vanit de la force physique le rendait insolent. Bill Brace croyait
 l'invincibilit de ses nerfs. Drgl par inclination et habitude,
vicieux et agressif par nature, il avait besoin de cette correction qui
dompte le sclrat et humilie le brutal.

--Dites-moi quels sont vos desseins et je saurai mieux quoi faire, fit
le chasseur noir. Si votre intention est de me dpouiller, je ne suis
pas dispos  le permettre. J'ai dj vu des gens de votre calibre. La
plupart se sont montrs paisibles, et je puis vous assurer que ceux qui
se sont comports autrement n'ont rien gagn.

--A bas votre arme! vocifra Bill Brace.

--Oui,  bas les armes! rpta Ben Joice.

--A bas ton fusil! appuya Zene Beck.

Le chasseur redressa sa taille et de douce qu'tait sa physionomie, elle
devint ferme, presque dure.

Une main sur le manche d'un formidable _bowie-knife_[16], Bill Brace
avana le pied droit.

[Note 16: On sait que c'est le terrible couteau amricain.]

--Prenez garde, misrables! cria le chasseur, avec un coup d'oeil
rapide  la batterie de son fusil; vous tes trois contre un, mais le
premier de vous qui fait un mouvement, je le tue comme un chien. Je vous
tiens pour vagabonds et bandits;... cependant, pas pour des lches. S'il
en est un parmi vous qui veuille se mesurer avec moi,  la carabine, au
pistolet, au couteau, ou aux armes que la nature nous a donnes, je suis
son homme.

Bill Brace haussa ses paules herculennes, et sourit ddaigneusement,
mais plutt de rage que de bon coeur.

--Vous criez bien haut, mon petit, mais je vas vous donnez une fire
leon, grommela-t-il entre ses dents.

En disant ces mots, il s'appuyait sur le canon de son fusil dont la
crosse reposait  terre.

Jamais face horrible ne s'tait empreinte d'un cachet plus diabolique.

Vivant loin de la contrainte des lois civiles, dbarrass de toutes
les formalits et conventions de la socit, suivant  sa guise les
impulsions d'une nature dsordonne, flattant ses apptits sauvages,
singeant les moeurs des Indiens--leurs vices et non leurs vertus--avec
une confiance entire en sa puissance musculaire, Bill Brace tait
devenu le type de la bestialit humaine, si je puis m'exprimer ainsi.
Imposer comme loi sa volont aux autres, telle tait son ambition et
mme sa devise.

Quoique d'une taille plus haute, le chasseur noir tait d'une
constitution plus grle.

Il avait plus d'harmonie dans les formes, mais moins de vigueur
apparente.

Son extrieur indiquait le sang-froid et cependant la souplesse.

En gnral il ne semblait pas capable de soutenir une lutte corps 
corps avec son adversaire.

Nanmoins, Sbastien observa qu'il tait calme, qu'il ne manifestait
aucun de ces signes de trpidation qui accompagnent ordinairement la
peur ou la colre.

--L'entendez-vous, Ben Joice et Zene Beck? Ce blanc-bec, ce mangeux de
lard[17] qui prtend rpondre par toutes armes  Bill Brace, depuis ses
poings, jusqu' une espingole.

[Note 17: Les Anglo-amricains ont donn aux Canadiens-franais le
sobriquet de _mangeux de lard_.]

Dans un paroxysme de ddain comique, mais inexprimable, Brace enleva son
casque par la queue de renard qui le surmontait, le lana contre le
sol en le foula aux pieds, tandis que ses camarades tmoignaient
chaleureusement de leur admiration; l'un en sifflant  travers deux de
ses doigte fourrs dans sa bouche, l'autre en se tordant dans un clat
de rire convulsif.

Le chasseur noir se tenait parfaitement tranquille, et toujours prt 
faire feu.

--Buveux-de-lait, j'accepte le dfi! h! h! ho! ho! songez-y mes gars,
il veux amorcer Bill Brace le mangeux de chats sauvages, le grand ogre
de la Saskatchaouane.

Puis au jeune homme:

--Voyons, dites-nous comment vous voulez quitter le monde et que a
soit fait tout de suite. Est-ce avec le plomb, l'acier ou les griffes de
l'ours-gris qui sont mes armes naturelles, comme vous les appelez?

--Nous commencerons avec les armes de la nature; puis, si vous n'tes
pas satisfait, le couteau dcidera qui doit tre enseveli dans la
valle.

--Quant  cela, je puis vous le dire d'avance. Nous ne prenons pas la
peine d'enterrer les gens. Les loups servent de croque-morts, dans les
montagnes. Ils ont bientt fait, et l'on n'a rien  payer pour la fosse
et le service. Mais nous gaspillons un temps prcieux. Htez-vous de
dire vos prires et que je vous avale!

--Doucement, doucement, fit le chasseur noir. coutez les conditions du
duel: Vos armes et celles de vos amis seront dposes prs de ce bouquet
de pins; puis vos camarades se retireront l-bas, derrire le rocher et
resteront spectateurs passifs du combat. Quant  moi, je placerai mes
armes derrire cet arbre  gauche, afin de pouvoir les saisir aisment
en cas de trahison ou de mauvaise foi.

Brace objecta d'abord  cette proposition, mais finalement il y
consentit, et les armes furent, au bout de quelque temps, mises aux
lieux indiqus par le chasseur.

Sbastien avait peine  contenir ses chiens, car ces armes avaient t
poses  cinq ou six pas de sa cachette. Maraudeur se rvolta un peu 
l'approche de Brace, et Infortune grogna sourdement. Mais le bruit ne
fut pas remarqu.

Beck et Joice se retirrent  l'endroit dsign.

Sans perdre une seconde, Bill Brace se dpouilla de sa casaque de
chasse, en homme press d'en finir tandis que son antagoniste quittait
flegmatiquement son pourpoint noir au pied d'un cotonnier, et desserrait
sa ceinture.

La charpente osseuse et solidement attache du premier formait un
contraste frappant avec les proportions symtriques, quelque peu
dlicates du second.

Si Bill Brace pesait au moins cent quatre-vingts livres, le chasseur en
pesait cent quarante au plus.

--tranger, ft Brace, vous ne feriez peut-tre pas mal de me dire votre
nom avant que je ne vous dvore, car il se peut qu'un de vos amis dsire
couvrir d'une tombe vos os, quand on saura comment vous tes mort...

--Si vous ou vos coupe-gorge m'assassinez, un individu du nom de
Pathaway manquera dans les montagnes. tes-vous prt, Bill Brace?

--Tout prt! rpondit Brace.

--Venez donc et attrapez ce que vous mritez!

Le jeune homme porta alors en avant son pied et son bras droit, puis le
pied et le bras gauche, et fit face  son ennemi.

Ensuite il retira son bras droit en le courbant comme un arc et tendit
encore le poing gauche, en ayant les yeux fixs sur ceux de Brace, qui
arrivait avec grand fracas, et se proposait de rduire son adversaire
par la seule force du poignet. L'insulteur projeta, ramena sa main
droite et reut, en pleine bouche, la gauche de Pathaway.

Ce dbut sufft  faire voir que le dernier connaissait l'art de se
dfendre, tandis que l'autre l'ignorait.

--Ce gamin t'a tir le premier sang; attention, Bill! pia Joice.

Surpris de la riposte, Brace avait recul. Alors il remarqua que sa
barbe changeait de couleur et passait du noir au rouge.

--Repos! exclama Joice.

A la seconde passe, Brace prit plus de prcautions.

Son but tait de terminer l'affaire d'un seul coup.

Mais pendant ce temps, Pathaway lui allongeait un croc-en-jambe et le
faisait choir sur le sol.

Joice et Beck salurent cet vnement par un rire bruyant; ils pensaient
que leur champion se mnageait afin de s'en tirer avec plus d'honneur,
quand il aurait jou assez longtemps avec le petit, pour l'reinter d'un
coup.

--Debout, Bill! Pourquoi diable te vautrer comme a? dit Joice.

--Oh! c'est un fier matois! glissa Beck.

--Oui, reprit l'autre. Il va le dmolir en gros, car il n'aime pas le
dtail, Bill.

Un double clat de rire couronna cette lourde saillie.

La fureur avait enflamm Bill Brace.

11 s'lana sur Pathaway, en mugissant comme un taureau.

Il frappait  droite et  gauche.

Ses bras s'agitaient comme des flaux, battaient l'air et jamais
n'atteignaient son antagoniste, qui bondissait tantt d'un ct, tantt
d'un autre, plantant son poing o il lui plaisait.

--Repos! dit encore Joice.

Bill Brace ne demandait pas mieux.

Il darda sur son jeune adversaire ses prunelles injectes de sang et
rugit comme une bte fauve blesse.

Pathaway, lui, n'avait rien perdu de son flegme.

Les bras croiss sur la poitrine, il soutenait, sans sourciller, les
regards ardents du trappeur.

Instinctivement Ben Joice et Zene Beck se rapprochrent.

Ils commenaient  prendre un vif intrt  cette lutte.

Sbastien aussi, entran par l'excitation, se leva pour mieux voir; et
les chiens eux-mmes se dressrent sur leurs hanches.

Brace, haletant comme une machine  vapeur, profra un horrible juron
et se rua contre le chasseur qui, glissant agilement sous le bras du
bandit, lui assna un coup formidable au-dessous de l'oreille droite.
Le bless flchit comme un boeuf  l'abattoir et roula  terre. Mais,
bientt relev, il revint  la charge avec une furie et une violence
terribles.

C'est alors que le chasseur noir dploya ses tonnantes ressources
de pugiliste. Parant les coups avec adresse, il les portait avec une
dextrit et une vigueur qui jamais ne faisaient dfaut.

Le visage du trappeur ne fut bientt plus qu'une masse de chairs
pantelantes et saignantes. Il tombait  tout instant, et se remuait dj
avec difficult, lorsque Pathaway l'acheva par un coup sous le menton.

Bill Brace roula sur le sol.

--Ainsi je punis l'impudence, dit le chasseur.

Puis, se tournant vers Joice et Beck:

--A qui le tour? ajouta-t-il.

Brace recouvrait ses sens.

Il essaya de se mettre sur pied, en hurlant d'impuissantes imprcations.
Mais, trop faible pour se tenir debout, il retomba avec une telle
faiblesse que toutes les jointures de son corps en craqurent.

Cdant alors  une rage indicible, il s'cria:

--Vos couteaux, camarades! Hachez-moi ce gredin en chair  pt. C'est
le diable!--le diable en personne, Ben Joice. Sers-lui du baume d'acier,
Zene Beck, et je serai ton dbiteur pour la vie.

Prompt comme la pense, Pathaway passa la main derrire son cou et en
tira une de ces armes terribles qui portent le nom du clbre combattant
texien,--Bowie le brave, l'intrpide, l'audacieux!

La lame brillante tincela et rflchit les rayons de la lune comme les
facettes d'un diamant:

Joice et Beck sortirent de leurs mitasses des armes semblables, et ils
se prcipitaient sur le chasseur, avec des cris forcens, quand ils
furent arrts par l'attitude dtermine du gladiateur.

--Pourquoi hsiter, poltrons? leur dit-il. Venez-donc! le mangeux de
lard, vous apprendra comment on se sert de ce joujou.

Et il montrait son large coutelas.

--N'ayez pas peur, quoique ce soit le diable, grommela Brace d'une voix
caverneuse.

Honteux de leur incertitude, Joice et Beck marchrent sur Pathaway, qui
les attendait imperturbablement.

Ils fondirent en mme temps sur lui.

Mais, les vitant aussi lestement qu'il l'avait fait dans sa rencontre
avec Brace, il laboura le bras droit de Joice avec son couteau.

Ce misrable laissa chapper son arme.

Au mme moment, une flche atteignit Beck  l'paule et les deux chiens,
Maraudeur et Infortune, lchs par Sbastien, chargrent vigoureusement
les trappeurs, tandis qu'une voix criait  quelque distance:

--Qu'est-ce que c'est que a? qu'est-ce que c'est que a? Encore une
maudite petite difficult, je le jure,  Dieu, oui!




                                  V

                              LA HUTTE


Un personnage de haute stature apparaissait  quelques pas. Derrire lui
marchait un individu moins grand, mais plus large des paules.

Le premier tait notre ami Nicolas.

Son interpellation fit suspendre aussitt les hostilits.

Cependant les chiens s'acharnaient aprs Bill Brace, et pour refroidir
leur ardeur Nick dut user du pied.

--La paix, Maraudeur! A bas, Infortune! Que diable s'est-il pass ici?
On se bat,  Dieu, oui! Quel est ce matin tendu sur l'herbe? Il a
la figure d'une pomme pourrie, je le jure, oui bien, votre serviteur!
D'ordinaire, il ne doit pas tre beau garon, dame non! mais comme a
faut avouer qu'il a la plus vilaine tte qu'on puisse imaginer. Je ne
crois pas que, dans tous ses voyages  travers l'Afrique centrale, mon
grand-pre ait jamais rencontr un pareil chantillon de nature humaine,
quoiqu'il ait vu des ngres, rouges comme l'carlate, des singes qui
parlaient et des sapajoux qui faisaient l'exercice militaire, avec
leurs marchaux, gnraux et caporaux... oui bien, je le jure, votre
serviteur!

A la voix de leur matre les chiens se turent, Nicolas se tourna
alors vers Pathaway, et commena  l'examiner avec une attention toute
philosophique quoique peu courtoise assurment.

--tranger, dit-il ensuite, vous avez tap ferme sur ce gaillard-l; je
ne sais ni le commencement ni la fin de votre histoire, mais je crois
que la justice est de votre ct.

--C'est aussi mon opinion, rpliqua le jeune homme. Il fallait me
dfendre ou me laisser voler. J'ai prfr me dfendre, et ce bandit a
reu une leon qu'il n'oubliera pas de longtemps, j'espre.

--S'il l'oublie, c'est qu'il a la mmoire courte, rpliqua Nick, en
regardant Bill Brace dont le visage s'tait tellement enfl qu'on avait
peine  distinguer ses traits.

--Je l'ai mnag autant que j'ai pu, dit Pathaway.

--Ma foi, monsieur, reprit le trappeur merveill, on ne dirait pas
que vous tes capable de remuer une pareille masse de chair. Mais vous
l'avez prodigalement servi,  Dieu, oui! je vous en fais mon compliment.
Quant  lui, il ne parat pas qu'il vous ait touch. Qu'a-t-il, donc
fait?

--Parl plus qu'agi, rpliqua simplement Pathaway.

--Vous tes un luron, monsieur, oui bien, je le jure, fit Nick.
Au surplus, vous ressemblez comme deux gouttes d'eau  mon oncle.
L'avez-vous connu, mon oncle l'historien? Trait pour trait, c'tait
vous. Il avait la mme taille, seulement un peu plus courte. Son bras
droit c'tait le vtre, quoique un peu plus long. Ses jambes avaient,
Dieu me pardonne, une similitude complte avec celles sur lesquelles
vous tes juch, pourtant elle n'taient pas aussi droites. Il me semble
qu'il _cageottait_, mon grand oncle l'historien. Sa physionomie tait
plus ouverte que la vtre, parce que sa bouche tait plus large. Il
possdait un nez remarquable, mon oncle. Je n'en ai jamais rencontr
un pareil avant le vtre; mais j'ai ide qu'il tait un peu plus gros,
tranger... Oui un peu plus gros, tranger... Je l'ai vu une fois,
illumin par les rayons de la lune et je vous garantis que a avait
l'air d'une meule de foin. Ah! quel organe c'tait que le nez  mon
oncle l'historien! Du reste, ce nez il tait dans sa branche d'affaires,
car, tant historien, il vous sentait les faits  dix sicles de
distance... et mme plus...

Le chasseur noir sourit.

Son visage ne prsentait plus une seule trace d'excitation. L'expression
en tait agrable. Ses muscles qui avaient t aussi rigides que
des barres d'aciet s'taient relchs de leur tension anormale,
et paraissaient aussi flexibles que ceux d'une femme. L'esprit du
gladiateur s'tait teint dans ses yeux. Ce n'tait plus un vengeur
implacable et sans piti, mais un jeune homme bon,  l'air doux et
avenant.

Il avait adroitement cach son arme et remettait son habit noir.

Les autres tmoins de cette scne demeuraient silencieux.

Ben Joice se glissa sournoisement vers le compagnon de Nick qui, ds son
arrive, lui avait fait divers signaux tlgraphiques.

--Eh! pourquoi diable ne parlez-vous pas, Jack Wiley? dit Nick. Est-il
besoin de faire ainsi des mouvements de main et de bras, comme un muet!
Est-ce que vous avez honte de notre compagnie? Vous n'avez pas oubli
vos vieilles connaissances, n'est-ce pas?

--Non, rpondit alors Wiley  Joice, en parlant  voix basse, la main 
demi colle sur sa bouche.

--Non, que diable veux-tu dire? fit brusquement Ben.

--N'as-tu pas le sens commun? reprit Wiley sur le mme ton. Je ne veux
pas que tu me reconnaisses devant ces gens-l. Ce grand blagueur doit
tre veill de prs; tu entends? Il prtend que les Indiens l'appellent
Tnbreux, et je t'assure qu'il est rus. Je ne serais pas surpris qu'on
l'et envoy pour nous guetter, bien qu'il m'ait rendu un bon service.
Ne ma parle pas trop.

Nick, avec sa subtilit habituelle avait observ ce qui se passait, et
devin que Wiley et les autres trappeurs taient des oiseaux de mme
plumage.

--Jeune homme, dit-il, en s'adressant au chasseur noir, vous n'avez plus
affaire ici, m'est avis que vous feriez aussi bien de venir avec moi.
Ces gibiers-l ne vous veulent pas grand bien. Le plus vite vous aurez
quitt leur compagnie sera le mieux.

--J'accepte volontiers votre offre, rpondit Pathaway.

--Alors, Jack Wiley, si vous voulez venir avec moi, il est temps de
laisser cette bande de gueusards. Ils sont d'humeur trop libre pour que
j'aime  rester avec eux.

Bill Brace se mit sur son sant, et se penchant contre Joice, lcha
un torrent d'invectives et de menaces, dans ce langage ml d'indien,
d'anglais et de franais, qu'en ne peut entendre que dans le Nord-ouest,
parmi les trappeurs livrs  tous les excs d'une vie dsordonne.

--Bill Brace a la mmoire d'un Indien, hurlait-il. Tu as mis un tison
enflamm sous le nez de l'Ours gris, mais il s'en souviendra, mon petit.

--Il me semble qu'il l'a touch avec quelque chose de plus dur qu'un
tison enflamm, fit Nick.

--Je suis un trappeur, un Indien! continuait Bill en montrant le poing.
Oui, Indien, plus Indien que trappeur.. Houah! houp! J'aurai ton sang,,
mangeux de lard. Je te suivrai, jour et nuit. C'est moi qui suis Bill
Brace et je te dfie de dire que tu m'as battu. Tue-le, Jack Wiley,
tue-le et je te donnerai cent peaux de castor. O sont vos pistolets,
reptiles? Je... je... je me sens faible. Un peu d'eau, Ben. Ma tte est
tout  l'envers. Soutiens-moi ou je tombe!...

En prononant ces mots il se laissa aller  demi vanoui sur son
compagnon.

--O est Sbastien, o est Sbastien? demanda Nick, en se tournant tout
 coup.

Maraudeur s'lana vers un massif de jeunes pins et se mit  aboyer.
Nick suivit aussitt le chien. Il trouva le jeune garon tendu presque
insensible, et tenant son arc  la main. Le trappeur le prit tendrement
dans ses bras.

--Pauvre enfant! pauvre enfant! murmura-t-il. Il a assist  un terrible
spectacle, et a a t trop fort pour ses nerfs.

S'adressant ensuite  Pathaway:

--Il n'est pas bien robuste, voyez-vous, monsieur. D'ailleurs sa sant
cloche depuis quelques jours. La rougeole, vous savez?

Un sourire glissa sur les lvres du chasseur noir. Mais jetant, en ce
moment, un regard sur le visage de Sbastien, il conut pour lui une
vive sympathie.

--C'est un Bois-brl! exclama-t-il.

Nicolas ne parut pas charm de la dcouverte

--Qu'il soit Bois-brl ou n'importe quoi, c'est un bon garon, dit-il
un peu brusquement. Il est brave, doux, obligeant; je l'aime, moi. S'il
a les membres dlicats, ils se dvelopperont avec le temps, je vous la
dis, et il deviendra aussi vaillant qu'un chef comanche, je parle. Son
systme a l'air un peu dsorganis, mais qu'est-ce que a prouve? il
n'est pas poltron, pour a,  Dieu, non, je le jure, votre serviteur!

--Est-ce que vous seriez son pre ou son oncle? interrogea Jack Wiley,
en ricanant.

--Je suis son pre, et il est mon fils, n'allez-pas me contredire,
rpliqua schement Nicolas.

Sbastien commena  reprendre ses sens. Il ouvrit sur le trappeur
ses grands yeux, doux, rayonnants d'intelligence, et un tressaillement
courut partout son corps.

--N'y pense plus, n'y pense plus, enfant, dit Nick; c'est pass et
il n'y a personne de tu. Peut-tre quelqu'un serait-il mort, si ses
blessures eussent t mortelles, mais elles ne l'taient pas. Courage,
il arrive de ces choses-l tous les jours! Seulement tu ne les vois pas.

--Qu'est-il arriv, Nicolas? demanda-t-il d'un ton dolent.

--Rien de bien considrable; non, rien de bien considrable, je
t'assure; une partie de coups de poing qui a caus une damne petite
difficult  l'un des joueurs, voil tout. Mais comment te sens-tu,
maintenant, mon cher enfant?

La voix de Nick tait pleine de sollicitude. Le jeune garon lui plaa
ses mains sur les yeux et les y tint un instant.

Pathaway le considrait avec autant de piti que d'admiration; car ses
petites mains mignonnes semblaient moins faites pour la vie incivilise
que pour la vie de salon.

--Joli garon! joli garon, murmura-t-il; mais trop effmin pour ce
genre d'existence. Il faudrait le renvoyer  son foyer natal, sur les
bords de la rivire Rouge.

--Peux-tu marcher,  prsent? fit Nicolas.

--Je le crois, rpondit Sbastien au trappeur, qui poursuivit en
s'adressant  Pathaway:

--Ah! monsieur, c'est un si rude marcheur quand il est en bonne sant!
Il monte aussi  cheval comme un singe, et moi qui vous parle je n'ai
pas encore rencontr de cheval capable de le dmonter. Il descend d'une
famille aristocratique et n'a pas t lev au travail comme les enfants
de son ge. Son pre tait un comte franais, un duc anglais ou un
prince russe dguis, ou quelque chose d'approchant. Je ne me rappelle
pas exactement le titre. Sa mre tait une demi-sang de trs-haute race,
le plus beau spcimen de femme qu'on pt voir.....--Mais comment vas-tu,
mon Sbastien? Si tu ne peux te tenir sur tes jambes, je te porterai. a
me va,  moi, de porter les enfants comme toi, en haut des montagnes.

--Non, non, j'irai bien tout seul, rpondit Sbastien, dont les regards
se fixrent pour la premire fois sur le chasseur noir, et qui rougit
comme une jeune fille.

--Qu'est-ce encore, petiot? Ne vas pas t'vanouir encore.

Ensuite  Pathaway:

--Il a t sujet  ces attaques depuis qu'il a eu la coqueluche, il y a
deux ans au plus. Il ne s'en est pas bien tir, car cette diablesse de
toux lui est tombe dans les jambes, croiriez-vous a? Tout le village a
eu la coqueluche et a touss tant et si rudement que tous les Indiens du
pays ont pris leurs talons  leur cou. Cette maladie-l ne devrait pas
tre tolre du ct septentrional des montagnes Rocheuses,  Dieu, non!

Nick, tout en faisant ces excuses et ces explications, souleva le jeune
garon sur son bras gauche, et lui versa un peu de whiskey dans la
bouche. Le liquide ardent brla la gorge de Sbastien, et produisit un
paroxysme de strangulation, qui, quoique dangereux, eut pour rsultat de
ranimer compltement ses sens.

Il sourit et dclara qu'il tait mieux.

--Comme de raison, rpondit Nick, avec sa bonhomie habituelle. Il ne
faut rien dans le monde que l'apoplexie qui n'est srieuse que quand
vous l'avez eue quelquefois. Mon frre, le docteur Whiffles, avait
coutume de la gurir sans difficult avec le prcipit rouge et l'ocre
jaune.

--Ce n'est pas un remde commun, fit remarquer Pathaway.

--Non, ce n'tait pas un remde commun. Il n'tait connu de personne que
de mon frre, et le secret est mort avec lui. Je vous raconterai un jour
ou l'autre comment il a fini, mon frre le docteur.--Ah! les jarrets
flchissent encore, mon Sbastien; mais l'usage les rendra plus torts et
plus longs aussi. Appuie-toi sur moi et n'aie pas peur de me fatiguer.

--Une voiture et une nourrice lui conviendraient mieux, grimaa
malicieusement Wiley.

--Je connais des gens qui ont besoin d'une charrette et d'un bourreau,
quoique je ne veuille pas dire que j'en aie vu ce soir, riposta Nick.

--Vous savez que les enfants doivent souper et se coucher de bonne
heure, fit Jack comme s'il n'et pas remarqu l'allusion du trappeur.
Pour moi, je n'aime pas les garons qui plissent comme des filles 
la vue du sang. Ce n'tait pas comme a, avant que les tablissements
fussent aussi prs et aussi nombreux.

--Tout change, dit Pathaway. Il y a des francs trappeurs qui ne sont pas
ce qu'ils devraient tre.

--Je n'ai pas envie de me quereller avec vous, monsieur, grommela Jack
Wiley, en jetant un regard de dfi au chasseur noir.

Celui-ci ne daigna pas relever l'invective.

On arrivait sur le plateau, et tous entrrent dans la cabane de Nick.

Le feu fut promptement renouvel, et,  ses brillantes clarts, nos gens
purent s'examiner plus  leur aise.

Les yeux de Sbastien s'arrtrent complaisamment sur Pathaway dont les
regards le cherchaient souvent aussi avec un indfinissable intrt.

Le souper fut prpar et mang avec un apptit, aiguis par de longues
courses  travers les montagnes.

Jack Wiley dvora, non-seulement sa portion, mais il empita sur la
part de ses voisins. Il avait la faim d'un ours rest longtemps sans
nourriture et il engloutissait, avec une facilit prodigieuse, les
quartiers de bison rti.

D'abord Sbastien ne fit pas  cet individu l'honneur d'une grande
attention; mais quand les lueurs du brasier clairrent les physionomies
tous deux changrent des regards singuliers. Chez le premier il y avait
la terreur; chez Jack Wiley c'tait une curiosit vague et inquite.

Ayant fini de manger, le chasseur noir se jeta ngligemment sur une peau
de buffle que son hte lui avait prpare.

Wiley alluma une pipe et s'tendit dans un coin pendant que le jeune
garon s'enveloppait timidement d'une couverte carlate et se couchait
dans la partie la plus sombre de la hutte.

Soit par hasard, soit avec intention, Nick se plaa entre Sbastien
Delaunay et ses htes.




                                  VI

                        LA VALLE DU TRAPPEUR


Au bout d'une heure, tout sembla reposer dans la cabane du trappeur.

Alors, Jack Wiley ouvrit les yeux, souleva sa tte, contempla un instant
les dormeurs, puis il se mit sur son sant, s'allongea et se coula aussi
doucement que possible hors du logis.

Maraudeur s'tait bien veill  demi; mais ne croyant pas qu'il ft 
propos de contrarier l'hte de son matre, l'honnte animal reprit le
cours de ses rveries canines.

Sorti de la cabane, Wiley traversa rapidement le plateau et aperut le
cheval de Nicolas qui paissait voluptueusement l'herbe tendre.

--Vilaine bte, mais qui doit avoir de bonnes qualits, pensa Jack. Sa
crinire est pas mal raide. On dirait un buisson d'pines, mais a vous
a des jambes tailles pour la course. Elles sont lisses, propres et
parfaites aux attaches. J'aime cette croupe, cette petite tte, et
cette gracieuse encolure. Ma foi, ce ne serait pas bien de laisser l ce
quadrupde. Il est vrai que son propritaire m'a rendu un petit service,
mais les affaires sont les affaires et l'amiti n'a rien  y voir.

Quoique Jack loucht suprieurement, ses regards parvinrent, cette fois,
 se concentrer avec ardeur sur le coursier de Nick.

--Dcidment, il me va! murmura-t-il.

En dboutonnant sa chemise de chasse, il en tira une forte lanire de
cuir qu'il avait enroule autour de son corps.

Ensuite il s'approcha de l'animal qui continuait paisiblement son rgal,
et lui ajusta la lanire autour du cou.

Ayant russi au del de ses voeux, Wiley sauta sur le dos de
l'Hriss qui, loin de faire de la rsistance, marcha volontiers  une
cinquantaine de verges plus loin. Mais arriv  cette distance le cheval
s'arrta court, s'appuya sur ses jambes de devant, logea sa tte entre
elles, et, lanant en l'air son arrire-train, vous envoya l'cuyer
mesurer la surface plane.

Jack tomba sur le nez, avec une violence qui fit danser trente-six
chandelles devant ses yeux. Pendant quelques minutes il ne vit rien que
du feu au milieu duquel voltigeait un cheval enrag.

Pas fort loin de cette scne, il y avait un homme qui riait de bon
coeur, je vous assure.

C'tait Nick Whiffles.

Son sommeil avait t aussi lger que celui de l'ingrat trappeur. En le
voyant partir, il s'tait lev et l'avait suivi.

Lorsque Wiley enfourcha l'Hriss, Nick frona les sourcils; c'est que,
s'il se souciait mdiocrement de la reconnaissance, il tenait  son
bien, surtout quand ce bien tait un cheval favori.

Revenant donc promptement  la hutte il saisit ses armes, poursuivit le
voleur et arriva juste au moment o l'Hriss venait de lui faire baiser
notre mre commune.

--Bravo! se dit Nick, avec un vritable orgueil. Je ne lui aurais jamais
pardonn s'il ne s'tait pas comport ainsi, oui bien, je le jure, votre
serviteur! Et-ce t juste de se laisser prendre par cette vermine,
qui tombera quelque jour dans une maudite petite difficult, si la
providence n'amende pas sa diablesse de mauvaise nature. Le tratre!
le rengat! Oublier ce que j'ai fait cette nuit pour lui! Il mriterait
d'tre pendu, et je vous dis qu'il ne sera jamais mieux qu'au bout d'une
corde.

Cependant Jack Wiley se remettait de sa chute:

--Voil donc, grommelait-il en s'tirant et se frottant le visage, voil
donc quelques-uns des tours que cette, grande perche de trappeur lui a
appris. Ah! mon brigand, je te corrigerai de ces manires-l quand nous
serons dans les montagnes. Allons, reste en repos. Tu ne recommenceras
pas si facilement cette fois.

Et il se replaa sur le dos de l'Hriss, dont la mauvaise humeur
semblait s'tre dissipe.

--Encore dessus,  Dieu, oui! pensa Nick. Eh bien, s'il peut s'y tenir,
je le lui donne cet imbcile de l'Hriss. Je ne veux pas avoir un
cheval qui se laisse mener par un pareil vaurien, moi!

Tandis que Nick se livrait philosophiquement  ce soliloque, l'Hriss
fournissait  Wiley des preuves incontestables de son ducation.

Aprs trois ou quatre plongeons vers le sol, il se dressa sur les pieds
de derrire, dcrivit une mirifique pirouette, se jeta  droite, puisa
gauche, et finit par se renverser et se rouler sur le dos.

Si le cavalier et t moins agile, il ne s'en serait pas tir sans
quelques os casss; mais il en fut quitte pour des meurtrissures et des
contusions.

--Je ne cderai pas d'un point, et si je puis te monter, je te
conduirai, exclama Jack furieux en s'avanant pour reprendre le bout du
lazzo qui balayait la terre.

L'Hriss, qui n'tait peut-tre pas rus comme le serpent, mais qui
avait toutefois la finesse que son matre avait pu lui donner, voulut,
sans doute, dployer toutes ses qualits, car, tournant soudain les
talons  son triste admirateur, il lui planta ses deux sabots en pleine
poitrine et le laissa l, marqu d'une double demi-lune.

Si la force du coup n'et t  moiti perdue avant d'atteindre Jack,
bien sr que le coquin n'aurait plus, jamais de sa vie, lanc un lazzo
au cou d'un cheval.

Accroupi sur le gazon Nick Whiffles s'abandonnait de tout coeur  un
de ces bons rires silencieux qui nous prennent parfois et qu'il est
impossible de dcrire avec la parole ou la plume.

Aprs cet exploit, l'Hriss se remit  brouter l'herbe en tranant la
lanire sous ses pieds.

Wiley se tordait dans des convulsions, comme un homme souffrant les
douleurs purgatoriales de la colique bilieuse.

Au bout de cinq ou six minutes il se releva nanmoins, en marmottant
des imprcations et se dirigea vers le lieu qu'on appelait la Valle du
Trappeur perdu.

--Je ne m'tais pas beaucoup tromp sur son caractre, dit Nick en se
mettant, de suite, sur la piste de Jack Wiley. Il y a en moi quelque
chose qui me dit toujours quand on ne doit pas se fier  un homme. Je
l'ai retir comme un tison du bcher, et je ne sais pas si j'en suis
vraiment fch. Pourtant je suis fch qu'il y ait tant de noire
ingratitude dans le monde, ah Dieu, oui! Mais, peuh! je m'en fiche,
comme d'une cartouche brle. J'accepte le monde comme je le trouve,
moi. C'est un bon monde, aussi bon qu'a pu le faire le Matre de la vie,
car je sais que, lui, il est si bon qu'il en ferait un meilleur s'il le
pouvait. Il y a dedans de mauvaises gens,  Dieu, oui; mais, bast! tout
finira par bien aller...--Diable, o va ce chenapan?

Comme il n'y avait personne pour rpondre  la dernire interrogation
du trappeur, il fut oblig de s'enfoncer dans les conjectures, tout
en suivant son voleur. Aprs avoir trott par monts et par vaux, Nick
atteignit enfin une minence dominant la valle du Trappeur perdu,
tandis que Jack Wiley descendait la versant de la colline vers la Porte
du Diable.

--Il ne parat pas aussi effray des fantmes qu'il l'tait, il y a deux
ou trois heures, se dit Nicolas. Je crois bien tre sur la trace de
ceux que j'ai dj cherchs. Je pntrerai enfin le mystre; on
pntre toujours les mystres quand on cherche. On a l'oeil  vous, mon
gentilhomme, n'ayez peur. Il n'y a pas de mal  reconnatre la compagnie
que vous frquentez et peut-tre a rapporte-t-il gros. Pressons-nous,
car le jour approche, et m'est avis que ce n'est pas un lieu sr 
explorer quand le soleil luit.

Le terrain qu'ils parcouraient alors tait coup par d'effrayantes
fondrires, des roches dtaches, d'normes masses de granit
tourmentes.

Partout on rencontrait des vestiges des convulsions volcaniques, qui, 
une poque recule de l'histoire du monde, avaient branl les montagnes
jusque dans leurs fondements et panch,  la surface de la crote
terrestre, des torrents de roches fondues et de minraux.

Souvent Wiley disparaissait  la vue, perdu qu'il tait par les
ingalits du sol. Nick n'en continuait pas moins sa chasse avec cette
patience stoque qu'on lui connat.

Ils se trouvrent bientt prs de la valle et Wiley s'clipsa tout 
coup derrire un gigantesque portique de roc.

--Parfaitement nomm, murmura Nicolas, en examinant avec intrt ce
phnomne naturel. Si a ne ressemble pas  la porte du diable je ne m'y
connais pas.

Les deux cts de cette porte taient composs de puissantes colonnes de
basalte, qui, s'inclinant l'une vers l'autre, se joignaient au sommet.

A droite et  gauche, d'autres piliers, de mme formation, les uns plus
gros, les autres plus petits, et entrelacs de projections rocheuses, se
dressaient en troit rseau, ne laissant qu'une entre principale  la
rgion mystrieuse appele la Valle du Trappeur perdu.

La curiosit de notre ami Whiffles tait aiguise  ce point, qu'il
n'aurait pas voulu battre en retraite, si dangereuse que pt tre son
entreprise. Il acclra mme le pas et arriva sous le porche titanique.

La silhouette de la ville hante se dchiquetait devant lui.

Nanmoins des blocs de rochers barraient le passage. Nick en longea le
contour et se trouva dans les tnbres. Il lui sembla pntrer dans une
rgion souterraine.

L'air y tait glacial, imprgn de vapeurs humides; le pied se posait
sur un sol mou, visqueux. Whiffles n'en allait pas avec moins de
fermet, mais il fit un faux pas et tomba dans la vase.

Un corps froid et gluant qui passa alors contre son visage lui apprit
que le lieu tait frquent par des reptiles.. Se relevant avec
vivacit, le trappeur essaya de se reconnatre au milieu de la noirceur
qui l'enveloppait.

Ce lui fut impossible.

Un autre et abandonn l'aventure; mais, comme

Napolon, Nick avait foi en son toile. Ayant chapp  tant de prils,
il doutait srieusement qu'un malheur rel pt lui arriver.

Son esprit, trangement constitu, avait acquis une si vigoureuse
croyance dans une providence protectrice que la crainte du mal le gnait
rarement, si jamais elle l'effleurait.

Aprs bien des difficults, il atteignit une place o il pouvait
distinguer un coin du ciel,  travers de gros arbres qui confondaient
leurs rameaux  la cime des rochers.

Un bruit ml de sifflements et de mugissements frappa l'oreille de
Nicolas. Il s'arrta, couta, et, incapable de prciser la cause du son,
marcha dans sa direction.

Ce bruit tait produit par une source d'eau chaude, qui lanait 
plusieurs pieds de hauteur ses gerbes noyes dans des nuages de vapeur
bleutre.

Quoique Nick ne ft pas superstitieux, ce spectacle l'impressionna.

Qu'est-ce qui lui prouvait que les traditions des Peaux-rouges ne
fussent pas vraies? Il avait vcu et communi avec la Nature,--cela
pendant prs de quarante annes, mais la connaissait-il entirement? N'y
avait-il pas quelques-uns des secrets de cette fconde mre qui eussent
chapp  la perception du hardi trappeur?

Il ne l'avait pas vue  nu; il n'avait palp que ses formes extrieures.
Il pouvait y avoir, et il y avait des arcanes inexplors par le brave
homme. Sans doute, ce n'tait pas du lait qui coulait dans ses veines.
La poltronnerie et lui n'avaient jamais couch sur la mme peau de
buffle, comme il disait si nergiquement. Mais il y a un rgulateur
prudent et vigilant qui gouverne le mcanisme intime de l'individu,
quand les sauvegardes ordinaires lui manquent.

Nicolas sentit un frisson courir dans ses artres.

Il tait vraiment mal  l'aise et tourna la tte, dans l'intention, ma
foi, de rtrograder.

Mais alors, il crut s'apercevoir qu'il n'tait pas seul dans le tunnel.
C'tait comme un grincement, le grattement d'un chien ou d'un gros
animal grimpant sur les rochers.

L'obscurit tait trop grande pour permettre de voir; aussi Nick se
sentit-il d'autant plus anxieux de savoir  quelle sorte de compagnon il
allait avoir affaire.

Il avait naturellement bonne vue. S'habituant peu  peu  l'obscurit,
il finit par distinguer un corps long et noir qui marchait en ligne
parallle avec lui. Whiffles supposa que c'tait une personne qui
rampait sur ses mains et ses genoux; il ramassa une petite pierre et la
jeta  cet objet.

Un grognement menaant lui rpondit.

Nick s'arrta.

Sa position n'tait dcidment pas enviable. Il ne savait s'il devait
reculer ou avancer.

Un nouveau grognement lui apprit que l'animal auquel il avait affaire
tait un ours.

Aprs un moment de rflexion, Whiffles se dtermina  continuer son
chemin, pensant qu'il y avait plus de scurit devant que derrire
lui, car le peu qu'il avait entrevu de la valle du Trappeur l'avait
dfavorablement impressionn.

Nicolas poursuivit donc sa marche, lente et difficile.

Il lui fallait tantt se traner le long des pointes de rocher, tantt
franchir un prcipice, et tantt traverser un terrain marcageux o il
enfonait jusqu'aux genoux. Enfin il atteignit l'entre de la porte du
Diable, et dj il se flicitait de sa bonne fortune, quand un troisime
grognement lui fit porter une main  la dtente de sa carabine, et
l'autre  son couteau-bowie.

Prs d'un des prismodes de basalte, se tenait un ours, un ours-gris, de
taille formidable.

Il regardait, gueule bante, par-dessus son paule gauche.

Nick le coucha en joue, et le monstre poussa un grondement sauvage en
montrant une range de dents aussi blanches que l'ivoire.

Depuis longtemps notre trappeur connaissait la nature des animaux de
cette espce.

Il savait combien ils ont la vie dure. Rarement un seul coup de feu les
tue. Au contraire la douleur qu'il leur cause les met en furie.

Ils attaquent se dfendent  outrance et malheur alors  l'imprudent qui
a tir sur eux!

--Non, non! a ne sera pas, murmura le trappeur. Ces cratures-l ne
supportent bien que les blessures mortelles. D'ailleurs, il ne fait pas
encore assez clair pour se livrer  ce petit exercice qui tranche une
question de vie ou de mort. J'ai toujours eu la chance de me fourrer
dans une maudite petite difficult et de m'en sortir les mains nettes,
oui bien, je le jure, votre serviteur! Mais supposons que cet animal
innocent me dvore, est-ce qu'on aurait encore l'audace d'imprimer a?
Ce serait bien l le dsespoir de ma mort,  Dieu, oui!

Cette rflexion lui arracha un sourire mlancolique. Mais son naturel
reprit aussitt l'ascendant.

Le danger ne pouvait altrer l'esprit qui l'animait.

En toute circonstance c'tait toujours Nick Whiffles, l'trange
personnage. Si la vue d'un pril imminent le frappait un moment, il
rebondissait bientt comme une boule de caoutchouc.

--Allons, pas tant de bruit, dit-il en s'adressant  l'ours, qui faisait
des dmonstrations trs-hostiles; pas tant de bruit, car tu commences
 m'chauffer les oreilles, ami Martin et il y a un petit degr au del
duquel patience n'est plus vertu. Si tu ne savais pas si bien grimper,
je t'enverrais un joli morceau de plomb rond sous l'oreille droite, 
Dieu oui! Hurle donc! puisque a te fait plaisir. J'ai refroidi deux de
tes frres l'automne dernier, tu ne le sais peut-tre pas, hein? Mais tu
as une drle de tte mon gaillard. Qu'est-ce que c'est que a?

L'ours s'tait lev et assis sur son train de derrire. Ses deux pattes
de devant pendaient comme les nageoires d'un veau-marin, et son dos
demeurait appuy au pilier de basalte.

--Diable, comme il me reluque! dit Nick en examinant l'amorce de sa
carabine; je n'aime pas ces regards-l. Est-ce qu'il aurait envie de me
manger? Ce serait bien la plus coriace bouche qui et jamais pass
sur sa langue. Tche de ne plus te rencontrer sur le chemin de Nick
Whiffles, monsieur l'impudent! D'ailleurs, je t'avertis que tu trouveras
plus de graisse sous ma chemise de chasse que dans toute autre partie de
mon systme.

L'ours se dressa sur ses deux pieds et ft deux pas en avant.

Nick ajouta:

--Encore un, mon brave et nous allons entrer, toi et moi, dans une
maudite petite difficult, ah! dam, oui.

L'ours ne bougea point. Et comme Nick le visait les premires lueurs du
matin apparurent  l'orient.

Quelques rayons d'or, avant-coureurs du soleil teignirent les colonnes,
les tours et murailles de la ville hante.

Au mme instant, la forme le l'ours tomba  terre et la figure d'un
homme se montra  la place.

Nick poussa une exclamation de surprise.

--Un Indien, oui bien je le jure, votre serviteur!

L'autre restait immobile at coi.

--Un Indien, sur ma parole! Qui es-tu, Peau-rouge? Qu'est-ce que
signifie cette mascarade? Moyen de te prcipiter dans quelque maudite
petite difficult, l'ami!

--Tnbreux est brave; il ne craint pas le croc de la panthre et
marche, le coeur ferme, dans la valle de l'Esprit du tonnerre: rpliqua
le personnage qui avait surgi de la peau d'ours.

--Multonomah! chef des Shoshons! s'cria Nick. Enchant de te voir, mon
frre, quoique ce soit la dernire place du monde o j'aurais pens te
rencontrer. On ne trouve gure ici les gens de ta race, car il circule
d'tranges histoires sur ces localits,  Dieu, oui!

--Dans ces lieux rside un Manitou que nous ne devons pas offenser,
rpliqua Multonomah en attachant un regard inquisiteur sur Nick. Les
Shoshons font la guerre aux hommes, mais pas aux esprits. On peut voir
et palper les premiers, les derniers sont comme le vent, invisibles,
et trop dlicats pour que des mortels puissent les toucher. Tnbreux
croit-il au Manitou des montagnes?

Le Shoshon, qui s'tait rapproch et avait chang une poigne de main
avec le trappeur, tenait toujours ses regards rivs sur lui.

La question avait sans doute pour but d'arracher une rponse infiniment
plus longue qu'elle n'en avait l'air.

Nick ne demandait pas mieux que de parler,  Dieu non! Ses yeux disaient
clairement:--Je suis une pompe, mettez la main sur la manivelle et elle
fonctionnera, je vous le garantis.

De fait, il arrondit son bras droit sur sa hanche comme le bras d'une
pompe.

--Jamais vu un, dit-il.

L'Indien sourit.

--Bien, reprit-il, mon frre n'est pas un fou. Il sait comment suivre le
bison  la piste. A l'aspect des nuages, il peut dire quand le vent se
prcipitera des montagnes, et le coucher du soleil lui apprend le temps
qu'il fera le lendemain.

--Je te comprends, Indien. Tes paroles frappent les oreilles de
Tnbreux. Je mprise les fous,  Dieu oui! Peau-rouge, l'air n'est pas
bon ici; avanons un peu.

--Oui, dit Multonomah secouant la tte, air malsain ici, pas pouvoir
vivre longtemps, ouah! Frre, pourquoi es-tu venu dans une aussi
mauvaise rgion?

Nick, qui commenait  grimper le flanc de la montagne s'arrta court en
entendant cette demande, et allongea comiquement les lvres, suivant son
habitude.

--Je suis venu voir l'esprit du Tonnerre, rpliqua-t-il.

--Tnbreux est trop obscur. Il n'agit pas franchement avec son frre.
Ses penses sont fermes. Nous ne pouvons aller ensemble.

--Shoshon, il court de singuliers bruits  propos de la valle du
Trappeur. Ils sont parvenus jusqu' moi. Multonomah est-il discret?

Le Shoshon ne rpondit pas; un sourire ddaigneux arqua ses lvres.

--J'entends, s'empressa de dire Nick. C'tait une boutade. Il n'est
pas permis de douter de la discrtion d'un chef shoshon. Ta main,
Peau-rouge, et n'en parlons plus. Il y a une masse de blancs auxquels on
peut se confier, mais je sais de quel bois tu es fait. Plus d'une fois,
nous avons camp ensemble, Indien. En mme temps, nous avons contempl
le ciel et les toiles et nous nous sommes tonns de ce que peuvent
tre le ciel et sa dure. Nous avons chass en compagnie, dormi prs
du mme feu, mang du mme bison dans le mme morceau d'corce, rti au
mme feu et sur le mme bton. Un jour, Indien, il m'en souvient, nous
avons failli crever d'inanition ensemble et dvor un chien demi-mort
de faim au terme de notre jene. N'tait-ce pas dans le voisinage de la
source  l'cureuil? Nous avons chass le castor sur la pierre jaune et
 la tte de la rivire au Saumon, et jamais une querelle, tu sais?
Mais a me rappelle que j'ai perdu des trappes dans ces environs, 
un endroit appel le roc Noir et  la rivire  la Loutre, prs des
falaises de grs rouge.

--Tnbreux a perdu des trappes? est-il le seul qui ait raison de se
plaindre? D'autres n'ont-ils pas perdu des trappes et des pelleteries?
N'y a-t-il plus rien  dire, homme blanc?

--Pas seulement des trappes, mais ceux qui les ont tendues.--Pas
seulement des pelleteries, mais ceux qui les possdaient.....

--Que veut dire mon frre?

--Que bien des trappeurs ont disparu sans qu'on sache ce qui leur est
arriv.

--Mauvais Manitou coupable.

--Indien, ni toi, ni moi ne croyons  ces btises. L'esprit du Tonnerre
cesserait de se faire entendre si tu teignais le feu ardent qui brle
au sein des montagnes. Ce ne sont pas les esprits hors du corps que nous
devons craindre, mais ce sont les esprits qui sont dans le corps qui
font le mal. J'ai eu plus de maudites difficults avec ceux que je
pouvais voir qu'avec ceux que je ne voyais pas. Peau-rouge, mes yeux ne
sont pas rests ferms.

--Je vois qu'ils sont rests ouverts et j'en suis heureux.

--Indien, j'ai surveill les gens par ici. Ils ont de terribles secrets,
c'est moi qui te le dis. Mais les montagnes o ils se cachent sont
muettes, et ce qu'elles ne nous rvlent pas, nous devons l'apprendre.
Je le rpte, il y a des cratures  deux pattes qui rdent jour et nuit
dans ces gorges et qui ne paraissent pas du tout effrayes du Manitou du
mal. Nul ne peut dire d'o a vient, o a va, ce que a fait.

--Tnbreux n'est plus aussi obscur. Il parle clairement  ses amis.
Sont-ce des visages ples ou des Peaux-rouges?

--Indien, Nick Whiffles est un homme de vrit. Sa langue n'est pas
crochue. Leur peau est blanche, mais leur coeur est noir. Je suis fch
de le dire, oui bien, je le jure, votre serviteur!

--Il y a partout des hommes mchants. Il y a des Peaux-rouges dont la
conduite n'est pas bonne. Les mauvais blancs habitent la montagne des
rochers et la valle infrieure. C'est pour cela que tu as trouv le
Shoshon dguis.

--Ah! ah! ton but, frre, tait le mme que le mien. Tu veux pntrer
dans les mystres de la valle et voir ce que tu peux voir. Celui que
tu appelles Tnbreux se propose la mme chose. Bien, Indien, bien,
trs-bien. 11 y a, dans cette rgion un tas de vagabonds, qui font du
mal en veux-tu en voil; moi, je m'en vais vous les chasser et les mener
 la justice. Je suis sur leur trace, tout comme je te le dis. Ils ont
fait des actes qui font bouillir mon sang. Je les tiendrai  l'oeil et
camperai sur leur piste jusqu' ce que j'aie dcouvert leur retraite.
Il y a des malhonntets qui doivent tre punies, des comptes qu'il faut
rgler. Nick le sait et Nick ne perdra pas de temps. On dit qu'il y a
du danger. Mais o serait le plaisir, s'il n'y avait pas de danger? Le
danger, c'est pas a qui rpugne  Nick Whiffles--vous, toi, ou un autre
l'peurer,  Dieu, non! Indien, crois-moi, mettons-nous  l'oeuvre,
dnichons toute cette racaille et purgeons-en les montagnes.

--Mais l'esprit du Tonnerre! fit Multonomah.

--Que le Tonnerre l'crase! riposta victorieusement Nick.

--Tnbreux, le Grand-Esprit a voulu notre rencontre; il veut et peut
tout:--hommes, animaux, aussi bien que nuages et pluies. Il a dit: Cette
nuit visage ple et Peau-rouge se rencontreront, et se tiendront le
langage de la vrit. Il est bon que les mchants soient punis.--Tu vois
cette peau d'ours?

Le Shoshon avait roul sa peau et l'attachait sur son dos.

--Oui, fit Nick, avec un signe de tte.

--Cach dans cette peau, poursuivit le sauvage, je me suis tran 
travers les rochers et j'ai vu des gens entrer et sortir par la porte
Noire. Cette nuit, quelque chose semblait me dire d'aller chercher les
mauvais esprits.

--Qu'as-tu vu? demanda Nick.

--J'ai vu source chaude, jetant eau et fume.

--Aprs? car j'ai vu a moi aussi et je n'en sais pas plus long.

--J'ai chemin longtemps au milieu de grandes masses de rochers que,
dans sa colre, le Grand-Esprit a prcipites en bas des montagnes,
ou arraches aux fondements de la valle. Puis, j'ai trouv une eau
courante qui tournait, tournait, tournait et se perdait dans un gouffre
noir. Aprs, j'ai travers une fondrire et dcouvert un endroit o
croissait le gazon. Au-del, il y avait des arbres, les uns vieux,
entrelacs; les autres rabougris et tts par la chute des rochers. Un
bois pais couvrait le sol au-del. Multonomah s'arrta sur la lisire
de ce bois.

--Qu'arriva-t-il alors?

--Le bois tait bien sombre,--sombre comme le passage silencieux  la
terre des esprits. Je ne pouvais voir qu'un coin du ciel. Si un Shoshon
tait accessible  la crainte, Multonomah aurait eu peur. Pendant un
moment il se tint tranquille et songea aux rcits qu'on lui avait faits
de la valle. Il tcha d'entendre la voix de son ami Manitou pour savoir
ce qu'il avait  dcider. Un bruit de pas arriva  ses oreilles. Il se
coucha sur le sol et aperut des gens de ta race. Ils ressemblaient 
des francs-trappeurs. Leur barbe tait longue; leurs cheveux pendaient
sur leurs paules; leurs ceintures taient charges de pistolets et de
couteaux, et ils marchaient, en chancelant, comme l'homme rouge quand il
a le coeur gonfl par l'eau de feu. Devant eux ils chassaient un homme
et une femme. L'homme, c'tait Portneuf, le voyageur[18] canadien; la
femme, c'tait sa fille, toute jeune et, belle comme la nouvelle lune.
Les mains de Portneuf taient lies; sa tte penchait dsesprment sur
sa poitrine. Sa fille pleurait. Le coeur du Multonomah fut mu.

[Note 18: Dans le dsert amricain, _voyageur, trappeur, coureur des
bois, chasseur_, sont synonymes.]

--Portneuf, je le connais; c'est un bon et brave compagnon. J'ai souvent
pagay avec lui et ses chansons rjouissaient toujours mes oreilles. Je
me souvient bien de

      A la claire fontaine,
      M'en allant promener....

Et sa fille, donc! Nannette, comme je l'appelais. En voil une perle
malgr ses jupes! Indien, ce que tu viens de me dire-l m'attriste,
 Dieu, oui! Nannette est trop gentille pour... J'en frmis, vois-tu.
C'est comme l'affaire que j'ai vue au rocher Noir. Tu ne sais pas
a, toi! Une femme, belle! mais belle, plus belle qu'un ange. Dieu me
pardonne! Oh! j'ai bien remarqu les hommes. Sois tranquille, je les
reconnatrais. Brigands, va! Si tu l'avais vue, Indien, leur demander
grce. a aurait touch un Peau-rouge comme toi, oui bien, je le jure,
votre serviteur! Je la vois encore, avec ses blanches petites mains, sa
jolie figure, si ple, si suppliante. Quand elle les agitait ses pauvres
chers bras d'ivoire, on aurait jur une colombe secouant ses ailes,
sais-tu pas, Indien? a me perait le coeur. Comme je te les aurais
rosss les sclrats qui la faisaient souffrir! Gueusards de gueusards!
Mais ils taient six et j'tais tout seul Quand je te dirai qu'ils l'ont
fourre dans un manteau et jete  l'eau, avec une pierre au cou! Mais
je voyais tout, et je l'ai sauve comme de raison, la pauvre chre me
du bon Dieu. Peau-rouge tu ne peux te figurer la satisfaction que a
m'a donn. Jamais tu n'as vu tant de beaut, tant de bont, tant de
franchise, tant de courage et tant d'esprit qu'il y a en elle...  Dieu,
non!

--Qu'est-ce que Tnbreux en a fait?

Nick Whiffles, surpris de l'interrogation, ne rpondit pas avec sa
vivacit et sa bonhomie accoutumes.

--Oh! dit-il, je l'ai envoye  ses parents,-- ses frres, je veux
dire. Ce n'tait peut-tre pas tout--fait ses frres. Mais elle avait
des parents quelque part, en haut, dans les montagnes, tu sais, Indien;
non pas les montagnes, mais les tablissements.....

--Ouah! ft le Shoshon.

Sans prendre garde  cette laconique, riposte, Nick continua:

--Depuis cette circonstance, qui s'est prsente il n'y a pas bien
des mois, je me suis mis  l'ouvrage pour dcouvrir les auteurs de
l'attentat. Oh! je les trouverai, c'est sr, oui bien, je le jure, votre
serviteur!--Continue ton histoire, Indien.

Multonomah reprit froidement:

--Le Franais et sa fille s'enfoncrent dans les rochers et je ne les
vis plus. Je retournai, et rencontrai Tnbreux qui sait ce qui est
arriv depuis.




                                 VII

                            LA SPARATION


Le chasseur noir dormait profondment sans connatre la sortie de Jack
et de Nick. Cependant, son sommeil tait agit.

La scne mouvante  laquelle il avait pris part colorait ses songes.
Bill Brace, Ben Joice et Zene Beck flottaient devant sa vue.

A la fin, ce vilain rve changea. Les lvres du chasseur s'ouvrirent
pour donner passage  quelques douces paroles. Sa physionomie prit une
expression plus gracieuse.

Il lui semblait qu'une blanche main caressait son front; qu'un aimable
visage lui souriait; que des yeux brillants l'inondaient de leurs feux.

--Chre ange! s'cria-t-il en tendant les bras avec transport.

Ce mouvement rveilla notre jeune homme.

Aprs un moment d'indcision pour se reconnatre, il jeta les yeux sur
l'adolescent qui reposait tranquillement dans sa couverte carlate.

--Fumes du cerveau que tout cela! murmura Pathaway, en se frottant les
yeux. Le temps aurait d m'enseigner la rsignation. Je suis plus faible
qu'un enfant.

Il s'accroupit sur sa couche, plaa sa tte dans ses mains et s'abma
dans un ocan de rflexions, jalonnes a et l de brillants souvenirs
et marques sans doute aussi par les cicatrices de blessures terribles.

Pendant qu'il mditait, Sbastien ouvrit les yeux et coula vers lui un
regard timide.

Il avait froid, le pauvre enfant, car ses dents claquaient; un
tressaillement nerveux agitait ses membres.

Les pommettes de ses joues taient d'un rouge brlant et ses yeux
tincelaient d'un clat inusit. 11 ne les ferma plus et continua
d'observer le chasseur noir. Peut-tre avait-il peur? Mais les chiens
couchs  ses pieds n'taient pas de faibles moyens de protection!

Quand le soleil se leva et vint rougir le sol de la cabane, Sbastien
rpara rapidement le dsordre de sa toilette et passa devant le chasseur
noir pour sortir.

Celui-ci l'apostropha:

--Tu as bien dormi, mon garon; tes nerfs ne sont pas robustes.

--Je n'ai pas rv; le sommeil sans rves est le moins fatigant,
rpliqua ngligemment Sbastien.

--Les rves! rpta Pathaway en rougissant.

Puis il sourit et dit:

--Tu as raison, mon garon. Le sommeil sans rves est le meilleur. Les
songes sont des htes importuns qui lassent toujours.

Sbastien se tenait prs de la porte de la cabane: le soleil
l'enveloppait de ses rayons d'or.

--Il a l'air d'un Adonis, murmura Pathaway.

Et levant la voix:

--Quel est ton nom?

--Sbastien Delaunay.

--Ta mre tait bien belle, n'est-ce pas?

Sbastien sourit; ses joues brunes se teignirent d'un vif incarnat.

--Ma mre avait la peau plus brune que la mienne, les cheveux plus longs
et plus foncs, les yeux plus grands. Pour moi, chasseur, elle tait
bien belle, ma mre, quoiqu'elle vct dans les wigwams.

--Mais ton pre...

--Mon pre avait la peau comme la vtre, interrompit Sbastien, tournant
compltement le dos  son interlocuteur, comme s'il tait fatigu de la
conversation.

--Tu as la voix de ta mre, mon garon?

Sbastien ne rpliqua pas.

--Tu appelles pre, le brave trappeur, si je me souviens bien, ajouta
encore le chasseur.

--Oui, je l'appelle pre, rpliqua laconiquement Sbastien, sortant de
la hutte.

Il demeura dehors pendant une demi-heure environ et en revenant il
trouva Pathaway debout contre la porte.

--O donc est Nick? je l'ai vainement cherch, demanda ce dernier.

--Il est, je pense, parti cette nuit pour suivre Wiley; rpliqua
Sbastien.

--Comment cela?

--Ce Wiley n'avait pas bonne mine. Il a dcamp, et...

L'adolescent s'arrta et poussa une exclamation de terreur.

Pathaway, surpris, leva les yeux. Alors il aperut Nick qui arrivait
accompagn d'un ours gris marchant paisiblement  ct de lui.

--O pre Nicolas, n'approchez pas avec cette horrible bte! s'cria
Sbastien terrifi.

--N'aie pas peur, petit; j'ai magntis l'animal et je le tiens en mon
pouvoir. N'est-ce pas curieux, hein! que cette puissance de la volont?
Il faut le voir pour le croire, quoi donc! Il n'tait pourtant pas
apprivois, quand je l'ai pris,  Dieu, non! C'est--dire que je ne
l'ai pas pris, mais bien achet d'un Indien, s'il vous plat. Et il
en connat de jolis tours! Je sais le faire tenir sur ses jambes de
derrire tout comme un homme; avec ses pattes de devant il donne une
poigne de main; par le soleil, il connat l'heure, et il trotte, court,
galope, se couche et se lve comme un vrai chien.

--Tenez-le  une distance convenable, dit Pathaway; je n'ai pas grande
amiti pour cette espce d'animaux.

Sbastien, qui avait couru chercher son arc dans la cabane, revint en
ajustant une flche.

--Debout, vilain _bruin_,[19] debout sur tes jambes de derrire, dit Nick
en allongeant un coup de pied  l'ours, qui grogna sourdement.

[Note 19: _Bruin_, ours, terme anglais, quivalent de _Martin_.]

Le jeune garon tressaillit, l'arc lui tomba des mains.

--Debout, et danse-nous ta danse de guerre, rptait Nick  l'ours, en
commenant  chanter, sur un ton lugubre, un refrain sauvage.

Le quadrupde se leva sur ses pattes de derrire et dansa avec une
gravit burlesque au son de la musique discordante dont Nick rgalait
ses auditeurs.

--Merveilleuse bte! dit Pathaway, surpris de cette arrive.

--C'est vrai, monsieur, bien merveilleuse, n'est-ce pas? Mais, moi,
voyez-vous, je n'ai jamais eu d'affaires communes dans ma ligne
d'entreprise,  Dieu, non! Une belle bte, hein! Peut-tre n'avez-vous
pas grande confiance en elle; mais je vous garantis qu'elle est bonne
et fidle autant qu'un chien, sans mme excepter Maraudeur et Infortune,
qui sont les spcimens les plus entendus de leur race, oui, bien, je le
jure, votre serviteur!

Sbastien secoua la tte d'un air peu rassur.

--J'aime mieux les chiens, Nicolas, dit-il ensuite.

L'ours gronda; de faon  dmentir les louanges que lui avait donnes
Nick.

--Allons, assez comme a, fit ce dernier en le poussant rudement avec
son mocassin. A bas et tenez-vous tranquille....--ou sinon!--Infortune,
la paix! Maraudeur,  l'ordre! soyez polis envers les trangers! Vous
n'avez pas tous les jours l'honneur d'une compagnie aussi distingue.

--Donnez-lui quelque chose  manger, dit Pathaway toujours souriant.

--Oh! ce n'est pas la peine..,.. au moins je le pense..... Il a dvor
la moiti d'un bison, il n'y a pas dix minutes. Quand vous lui offririez
le plus friand morceau, c'est tout au plus s'il daignerait le flairer.
Voyons, mes chiens, ne l'incommodez pas. Il pourrait bien se fcher, et,
ma foi, vous n'en seriez pas quittes  bon march.....  Dieu non!

Puis A Pathaway:

--Pardon, tranger; je vous dois des excuses. Mais nous allons rparer
a.

--Aid de Sbastien, Nick s'occupa aussitt du djener.

De mme que la veille, le chasseur noir mangea peu, malgr les instances
de son hte et les histoires dont il assaisonnait sa venaison.

Aprs la repas, Whiffles et Pathaway se promenrent, en causant, sur le
plateau.

L'ours avait disparu.

--Il faut que je vous quitte, dt le chasseur; cependant, si malheur ne
m'arrive pas, nous nous rencontrerons encore.

--On connat mieux ses affaires que celles des autres, rpliqua
flegmatiquement le trappeur; mais je suis facile que vous deviez partir
aujourd'hui. Ne m'en voulez pas si je vous engage  tre prudent. Ce
gredin de Bill Brace n'oubliera pas aisment la roule que vous lui avez
administre. Il se montrera rtif comme un poulain indompt. Puis ce
n'est pas tout, ajouta-t-il en baissant la voix. Il y a quelque chose 
craindre dans ces montagnes. Parfois le trappeur solitaire manque tout
 coup et on ne sait ce qu'il est devenu. Les caches[20] sont souvent
ouvertes et pilles. Ce n'est pas un canton sr pour les jeunes gens
inexpriments, oui bien, je le jure!

[Note 20: Les caches, dans le Nord-ouest, sont des trous, des espces
de silos o les trappeurs enfouissent soit des vivres, soit des armes,
soit des paquets de pelleteries pour les reprendre quand ils en ont
besoin.]

--Merci de votre bon conseil, montagnard; soyez assur que je sais
l'apprcier, quoique je ne connaisse pas plus les lieux  viter que
ceux  rechercher. Ma vie n'est point dpourvue de but. Je ne suis pas
une pave abandonne  la merci des vents. Je sais que faire. Ma force
est grande, car elle repose dans la confiance que j'ai en moi. Je sais
aussi ce que mon esprit peut concevoir et mon corps excuter.

--Votre corps n'est pas gros, mais il n'est pas du tout mal fait,
rpliqua Nick en toisant le chasseur noir.

--Ce n'est pas le corps qui a le pouvoir, mais c'est l'esprit qui y est
renferm. Oui, c'est l'esprit qui donne impulsion et force aux actes
physiques. Quand un homme combat pour une bonne cause, l'me elle-mme
prend part  la lutte. Elle passe dans les poings et les bras, change
les muscles en fer et rend l'homme invincible.

--Tout juste, tout juste, vous l'avez dit! s'cria Nick avec
enthousiasme. J'ai frquemment eu cette ide-l; mais je n'aurais
pu l'exprimer le quart aussi bien que vous, quoique le docteur
Whiffles,--un homme remarquable, ah! oui!--pouvait vous faire avaler son
sujet comme une pilule. C'tait mon frre, que le docteur Whiffles. a
sert  quelque chose que la science,  Dieu, oui! Mais du diable si
j'ai eu de la patience pour apprendre, moi! surtout quand je songe  ces
maudits journaux!--c'est comme a que vous appelez a?--qui se mlent
des affaires prives; tranent devant le public les histoires des
autres, avec leur faon de faire et de parler. Seigneur oui, c'est comme
je vous le dis! On m'a diablement injuri... trop, oui! par Dieu!

Il hocha la tte d'un air srieux et presque chagrin.

--Si jamais il y a encore un Nick Whiffles, il sera fameux, reprit
Pathaway, en tournant les yeux  l'horizon. Adieu, montagnard, adieu!
Nous nous reverrons quelque jour.

Les deux aventuriers changrent une poigne de main, et le chasseur
noir s'loigna, suivi longuement par les regards de Nick Whiffles, qui
semblait plong en des rflexions profondes.

Pathaway s'enfona dans le bois sur le versant oriental de la montagne,
et, aprs une heure de marche, il atteignit une petite prairie qui se
droulait au pied. L'ayant traverse, il arriva au bord d'un lac d'eau
stagnante, qu'il longea toujours  l'est jusqu'au moment o le soleil
passa au mridien.

Alors le chasseur noir dcouvrit un _canon_[21] qui courait au
nord-ouest.

[Note 21: Dans le Nord-ouest amricain, on appelle ainsi la partie
d'un lac on d'une rivire, souvent assch, qui s'encaisse tout  coup
au milieu des terres--en un mot une sorte de goulot.]

Jadis cette tranche avait sans doute t un conduit pour l'eau; mais
alors il tait rempli par une vgtation luxuriante.

--Que c'est pittoresque! que c'est beau! que c'est rafrachissant!...
s'cria Pathaway, transport  la vue du dlicieux paysage qui se
dployait devant lui.

Il soupira et s'arrta pour contempler cette, magnifique perspective.

En ce moment, vers l'extrmit occidentale du canon, s'avanait un
trappeur.

Il pliait sous une charge de pelleteries.

Cependant, si lourd que ft son fardeau, il paraissait gai et marchait
d'un pas ferme et lger.

Parvenu  un endroit o une roche, ombrage par les arbres, se projetait
hardiment sur le gazon, le trappeur s'arrta, dposa son faix et se mit
 prparer un modeste djener, en fredonnant le refrain d'une chanson
de batelier canadien.

     Et moi qui aime  boir' de tout,
     Arrosons nous la dall' du cou;
       Arrosons-nous la dalle!

--Pauvre homme, comme il est gai, murmura Pathaway. Dieu sait,
cependant, ce que lui a cot de peines ce lot de pelleteries! que de
dangers il a d braver, que de privations il a d supporter! Chante,
honnte trappeur. Ah! tu en as bien le droit. Les gens de ta classe sont
braves et rudes au labeur. Il ne leur manque qu'une vertu, c'est celle
de la frugalit. Te voil comparativement riche; mais dans un mois ou
deux,  peine auras-tu un vtement pour te couvrir. La dissipation et
la prodigalit t'auront, hlas! ravi les fruits de bien des jours de
travail et de misres.

La dtonation d'une carabine interrompit les rflexions de Pathaway.
Une trane de fume blanchtre s'tendit entre les rochers dans la
direction du trappeur qui tomba la face contre terre en poussant un cri.

Aussitt, Pathaway changea sa position et se coucha sur le sol. Deux
hommes sortirent des broussailles et se prcipitrent sur le paquet de
pelleteries.

Le trappeur gisait inanim, sanglant, sur le sol.

--Il est mort, fit l'un des meurtriers. Ma foi c'est l une bonne prise,
et, comme j'ai fait le coup,  moi la plus grosse part.

--Un moment, s'cria l'autre, mettant le pied sur le paquet, et jetant
un coup d'oeil de dfi  son complice.

--Allons, tu badines, Ben, n'est-ce pas avec ma poudre, mon plomb et ma
carabine?

--a n'y fait rien, Zene Beck; l'on fera le partage en francs
montagnards que nous sommes. Nous avons nos lois, tu sais, et le
capitaine se chargera de les faire observer. Quant  l'avoir tu, est-ce
que je n'aurais pu en faire autant? Pas de plaisanteries, donc!

--Quoi! c'est ainsi que tu le prends. Assez caus. Ce paquet-l
m'appartient et je l'aurai; entends-tu? Comme ton ami, je consens 
ceci:--Un tiers pour toi, deux tiers pour moi, ou le couteau pour tous
deux; a va-t-il?

Ce disant, Zene avait tir son norme bowie et Joice se prparait 
l'attaque.

Les armes se croisrent et cliquetrent avec un grincement qui
tmoignait de l'ardeur sauvage des deux assassins.

Dj le fer avait plus d'une fois mordu leur chair, et ils poursuivaient
vivement ce froce combat, quand un nouveau personnage parut  la pointe
des rochers. Il portait un sombrero mexicain et une ceinture rouge
ceignait sa taille.

--A bas les armes, brigands! cria-t-il.

Ben et Zene s'arrtrent par un mouvement simultan.

A ce moment, une douzaine d'hommes envahirent le canon.

Ils apparurent si subitement qu'on et dit que la terre les avait vomis.




                                 VIII

                         BANDITS ET TRAPPEURS


Le combat avait cess.

Les deux antagonistes suivirent leur chef, l'oreille basse, en emportant
le paquet de pelleteries qu'ils avaient vol  la victime.

Huit jours aprs le crime, ils partirent tous deux de la Ville hante et
se dirigrent vers la hutte de Nick Whiffles.

Le trappeur tait sorti et Sbastien. Delaunay gardait la cabane.

Les sclrats entrrent brusquement et demandrent au jeune garon un
verre de whiskey.

En les voyant, il se sentit frissonner. Nanmoins, il tcha de faire
bonne contenance et leur donna a qu'ils dsiraient.

Il servit une outre pleine d'alcool.

Ben et Zene se mirent  boire, tandis que la pauvre Sbastien se tenait
tremblant en un coin du foyer.

Ben Joice avala une gorge, puis une autre, une troisime et il but
ainsi coup sur coup jusqu' ce que l'ivresse l'et gagn.

Inutile de dire que Zene, qui avait suivi son exemple, se trouvait  peu
prs dans la mme position.

Ils se mirent alors  jaser,  raconter leurs ignobles prouesses et 
tenir d'horribles propos, bien capables d'effrayer Sbastien.

Ben Joice se distinguait surtout par son irritation.

Cependant les chiens de Nick Whiffles semblaient le gner passablement.

Infortune paraissait sa bte noire.

Il jetait sur l'animal des regards tincelants de colre et parfois se
levait  demi, comme s'il et voulu aller le frapper. Mais Infortune
exerait un prestige d'une certaine valeur.

Chaque fois que Ben Joice faisait un mouvement le chien: ouvrait sa
gueule et montrait une double range de dents, longues, blanches,
tranchantes et aigus qui eussent donn la chair de poule aux plus
tmraires.

Pensant donc qu'il tait moins dangereux de se servir de sa langue que
de ses membres, Ben se rpandit bravement en invectives contre les deux
chiens.

D'abord, ceux-ci n'eurent pas l'air de s'en soucier. Mais, comme Ben
Joice continuait, Maraudeur poussa un grondement auquel Infortune
rpondit par des hurlements trs-significatifs.

--Ne les provoquez pas, si vous tenez  la vie, dit Sbastien.

Joice leva sa face rougie par l'ivresse.

Les chiens aboyrent  nouveau et avec ua redoublement de fureur.

--Donne-moi les pistolets, Zene, et je m'en vais les expdier plus vite
qu'un Indien n'enlve une chevelure, dit Ben  son camarade.

--Je les ai laisss au camp; Bill Brace en avait besoin, rpliqua
l'autre.

--Maldiction! j'ai aussi laiss les miens, c'est toujours comme a!
Mais j'ai envie de tuer ces cagnes et je les tuerai, c'est moi qui le
dis. Il y a longtemps que c'est mon ide, vois-tu, Ben. En voici un
que je connais, d'ailleurs. C'est le chien que ce grand brigand de Nick
appelait, il y a quelque temps, Calamit, un monstre d'animal, plein de
vices, je parie deux charges de pelleteries! Oui, il m'a dj mordu les
jambes. Diable, o peut tre mon couteau?

Il cherchait dans ses mitasses son arme favorite, mais ne la trouvait
pas.

S'adressant  Sbastien:

--Petit serpent, moiti blanc, moiti rouge, o est mon bowie? tu dois
le savoir, hein?

Assis derrire ses chiens, le jeune garon ne rpondit point. Mais
sa main s'arma d'un grand couteau de chasse laiss dans la hutte par
Nicolas.

Les bandits se reprirent  boire et  rapporter des histoires
criminelles plus ou moins vraies, o ils prtendaient avoir t acteurs.
Pas n'est besoin d'ajouter qu'ils renchrissaient  qui mieux mieux sur
leurs abominables rcits.

La conversation tomba naturellement sur le malheureux qu'ils avaient
abattu dans le canon.

--Nous avions une fameuse chance pour le larder, si le capitaine n'tait
venu se mler de nos affaires. Un diable d'homme que le capitaine Dick!
Il faut toujours qu'il fasse son chemin... cote que cote!

--Ne parlons plus de a, Ben; j'ai du chagrin parfois. Andr Jeanjean
est un bon trappeur. Je le connaissais depuis pas mal d'annes. Il avait
command une brigade  laquelle j'appartenais et il y avait bien des
gens qui l'aimaient. Une fois seulement, nous avons eu une petite
querelle parce qu'il m'accusait d'avoir pris des castors et des loutres
 ses trappes, ce qui tait certainement pure vrit. Mais on n'aime pas
 s'entendre dire de ces choses-l, tu sais? Et je lui rpondis qu'il
mentait. Alors il m'allongea quelque part un coup de pied qui m'est
toujours rest sur le coeur. S'il ne m'avait pas donn ce coup de pied,
il ne dormirait pas maintenant dans le canon.

--Bah! tu as toujours t une poule mouille. Est-ce que nous ne sommes
point les seigneurs du pays? Bien btes, si nous ne levions pas un
tribut quand nous le pouvons faire. La conscience vois-tu, Ben, a ne se
voit pas, donc a ne sert  rien.

--Mais a se sent! murmura Beck, tandis que Ben poursuivait sans
remarquer l'exclamation.

--Si tu m'en crois, tu vas sortir et creuser une fosse pour y jeter ce
gringalet.

Le gringalet, c'tait Sbastien.

Quoique trs-ple il conservait son sang-froid et faisait aussi bonne
contenance que possible.

--Pauvre Jeanjean, reprit Ben, j'ai rv de lui la nuit dernire. Mais,
comme tu dis, a ne sert de rien. Les affaires sont les affaires. Notre
destine est de faire la guerre aux hommes et aux btes, nous la ferons,
voil tout. A ta sant!

--A ta sant! rpta Ben en avalant une nouvelle gorge de whiskey.

Il dposa l'outre sur la table, se tourna du ct de Sbastien, fit une
affreuse grimace et poussa un cri terrible.

L'enfant frmit.

--Ouah! ouah! vocifra Ben de toute la force de ses poumons.

Sbastien serra plus fortement le manche de son couteau.

Il s'attendait  une attaque, quand un craquement de branches sches
sous un pied lourd se fit entendre.

Les trois acteurs de cette scne jetrent instinctivement les yeux sur
la porte de la hutte, et, tout aussitt, les traits des deux sclrats
devinrent livides d'horreur.

Sur le seuil de la cabane on voyait un homme ple ensanglant.

Ses yeux taient larges, fixes, sans expression apprciable. Un bandeau
qu'il portait au front s'tait drang et laissait apercevoir,  la
naissance des cheveux, une blessure, d'un rouge vif.

C'tait Jeanjean, le trappeur.

Un instant glacs d'pouvant, Ben et Zene recouvrrent vite leurs
facults; mais ce fut pour se prcipiter contre la frle enveloppe de
la tente qu'ils enfoncrent en se prcipitant au dehors comme s'ils
redoutaient la poursuite d'un ange vengeur.

Le bless n'avait pas chang d'attitude, et Sbastien demeurait encore
accroupi derrire ses chiens.

Quelques minutes s'coulrent dans un morne silence.

Puis, tout  coup, Jeanjean fit un pas vers Sbastien. On et dit qu'il
tait mu par un ressort, tant ses mouvements taient automatiques.

Contrairement  leur habitude, Infortune et Maraudeur ne donnrent aucun
signe de colre.

Le trappeur marcha encore trois pas et vint s'asseoir  ct de
Maraudeur, dont il caressa la robe velue, avec la curiosit et la
satisfaction d'un enfant.

L'animal se laissa faire, malgr son aversion pour les trangers. On
voyait mme qu'il prenait plaisir  l'attention dont il tait l'objet.

De temps  autre, le bless cessait de lui passer la main sur le dos,
comme si un rayon indcis de lumire venait mourir  la porte de
son intelligence, et parfois aussi il chantait des lambeaux d'une
complainte, intitule la Fille du trappeur.

Peu  peu, Sbastien revint de l'moi que lui avaient caus ces divers
incidents: il regarda anxieusement  travers la porte pour voir si Nick
ne paraissait pas dans le lointain.

Peine perdue, le brave homme ne se montrait point.

--Il n'est pas encore l'heure, murmura Sbastien.

La valle du Trappeur est  un bon bout de chemin d'ici.

Puis il ajouta d'un ton triste:

--Aurai-je toujours devant les yeux ces hommes farouches? Je les vois
passer devant moi comme des spectres. Leur apparition me rappelle des
souvenirs qui me remplissent de terreur. Mais il faut reprendre courage.
Nick va venir. Sa prsence me rassurera tout  fait. Lui, il me
rend content--presque heureux. Et pourquoi pas tout  fait heureux?
continua-t-il d'un air souriant.

Sebastien s'arrta, comme pour trouver une rponse  cette question. N'y
parvenant sans doute pas, il poursuivit son monologue:

--Et ce jeune homme, ce Pathaway? qu'est-il encore?

Sebastien tait troubl.

Sa dernire interrogation l'embarrassait videmment plus que les
premires. Pendant prs d'une heure, il se tint contre la porte, la tte
penche sur sa poitrine et les mains jointes.

--Eh bien, qu'y a-t-il, petit? quelle maudite difficult? cria tout 
coup  son oreille une voix forte mais douce.

Sbastien tressaillit et leva les yeux.

Son cher Nick tait l, accompagn de Pathaway et d'un autre personnage
qui se tranait difficilement prs d'un gros chien.

--C'est Portneuf, le voyageur canadien fit Whiffles, en entrant dans la
cabane.

Et apercevant le trou qu'avaient fait les deux bandits:

--Quoi? qu'est-ce que a?

--J'ai eu des visiteurs. Nicolas, et de bien incommodes, je vous assure:
Ben Joice et Zene Beck.......

--Oui, je comprends, petit; ils t'ont menac? interrompit le trappeur
en fronant le sourcil. Mais qu'est-ce qu'ils voulaient les misrables!
t'ont-ils touch, dis-moi: ah! je voudrais bien--non je ne voudrais pas
qu'ils t'eussent touch, oui bien, je le jure, votre serviteur! Bande de
chenapans! J'en dlivrerai le pays, c'est moi qui vous le dis,  Dieu,
oui! Mais o tait Maraudeur? par Dieu, o tait Infortune?

--Ici et fidles. Ah! ce sont deux bonnes btes. Voyez donc!

Le bless s'tait, durant cet intervalle, gliss sous une peau de bison.

Nick ne le remarqua pas.

--Viens ici Maraudeur, et viens aussi toi, Infortune, dit-il doucement
et d'un air qui tmoignait de son admiration pour ses chiens.

--J'observe, dit Pathaway, que vous faites preuve d'un got singulier
pour les noms de vos chiens et de vos chevaux.

Quoique le chasseur noir envoyt ces paroles  Nick, son attention tait
fixe sur Sbastien avec une intensit qui fit, rougir l'adolescent.

--Oui, rpondit Whiffles. J'ai des ides  moi. Chacun a ses ides 
soi. Il m'arrive,  moi, de changer les noms de mes animaux, comme les
Indiens changent les noms de leurs braves. Cette crature-l s'appelait
d'abord Calamit; mais depuis qu'on m'a mis sur les journaux, je l'ai
appele Infortune[22].

[Note 22: Voir les Pieds-noirs.]

A ce moment Portneuf qui s'tait approch de la peau de bison pour s'y
tendre, dcouvrit le trappeur bless.

--Que vois-je, mon Dieu? s'cria-t-il tout merveill. Mais c'est bien
Jeanjean, mon excellent ami Jeanjean. Que lui est-il arriv?

--Les brigands de la valle du Trappeur ont tent de l'assassiner,
rpliqua Pathaway. Mais qu'est ce que Jeanjean?

--Lui? un franc-trappeur, jadis bourgeois[23]. Je le connais bien.

[Note 23: Dans le Nord-ouest amricain, on appelle bourgeois, tout
facteur qui fait la traite des pelleteries pour son propre compte.]

Puis  Jeanjean:

--Comment vas-tu, mon pauvre vieux camarade? Bon Dieu, qu'il est ple!

     Oh! belle tait la fille du trappeur!
     Oh! belle tait la fille du trappeur!

rpliqua Jeanjean d'un ton plaintif.

--Mais qu'a-t-il, encore une fois? Serait-il _cart_[24]? demanda
Portneuf stupfait des manires de Jeanjean.

[Note 24: Locution canadienne; _tre cart_ c'est tre en dmence.]

--Il est tomb dans une diablesse de petite difficult, et pas si
petite, aprs tout; car elle a tourn  l'envers toutes ses facults
et presque teint la chandelle de son existence,  Dieu oui! rpondit
emphatiquement Nick Whiffles. Vous voyez l un homme qui a t tu,
assassin, ressuscit, et rendu aux difficults de la vie, tout cela
dans un lieu qui n'est pas loign de la valle du Trappeur. C'est l
l'homme qui a fait le coup...

-Il montrait Pathaway: mais se reprenant aussitt:

--Non pas, je me trompe; je veux dire que c'est lui qui l'a sauv; et
d'autres qui lui ont plant une balle dans la tte. Mais je sens mon
estomac qui crie famine. Sbastien, il nous faut quelque chose  manger.
Apprte les chaudires du camp, mais prends garde  tes jambes, car il
n'y a pas ici de docteur Whiffles, pour raccomoder les os.. C'tait un
vrai remmancheur d'os que mon frre, le docteur Whiffles. Allons! vite,
mon garon! a sonne le creux sous nos chemises de chasse. Et la famille
augmente tous les jours, comme tu vois. Avec le temps nous aurons un
hpital, le jure, oui bien, votre serviteur! j'ai pass une fois un an 
l'hpital, quand j'tais tout petit,  l'age d'un an, je m'en souviens.
Les mdecines du docteur ne me valurent pas grand'chose. a m'a gt le
got. L'hpital ou j'tais s'appelait aussi une Infirmit...

--Infirmerie, observa, en souriant Sbastien.

--Bien oblig, petiot; mais je me rappelle bien la tte de
l'tablissement.

--Enseigne, voulez-vous dire...

--Enseigne, Infirmit, Tte, Infirmerie, tout a ne fait rien,  Dieu
non!

Pathaway, qui s'occupait  placer commodment Portneuf sur un lit de
branchages, recouverts de peaux, ne put rprimer un franc clat de rire.

Jeanjean s'tait gliss silencieusement hors de la hutte, et Sebastien
vaquait, avec activit, aux apprts du repas.

Curieuse scne, vraiment curieuse et digne de la palette d'un grand
peintre que celle-l, qui sa passait au milieu mme du dsert, si loin
de toute trace de civilisation!

Nick alluma gravement sa pipe et continua la relation de son histoire
d'hpital, avec la jovialit qu'on lui connat.

Le menu du festin fut bientt arrang:--Quelques bosses de bison,
langues de daim, de la graisse d'ours et du poisson fum. Whiffles et
ses htes y firent largement honneur, en l'assaisonnant d'anecdotes.

Nanmoins, Pathaway paraissait plus proccup qu'affam.

Ses regards s'attachaient souvent sur Sbastien, avec une sorte
d'admiration mystrieuse, qui colorait d'un vif incarnat les joues de
l'adolescent.

Comme ils finissaient de manger, Infortune et Maraudeur dressrent
subitement les oreilles et s'lancrent vers la porte en se rcriant.




                                 IX

                             LE BLESS


Nous devons revenir  Pathaway, que nous avons laiss cach derrire un
buisson et tmoin de l'assassinat du pauvre trappeur.

Quoique son coeur battt violemment et que de nobles lans le
poussassent  se prcipiter sur les malfaiteurs, la prudence le retint.

Mais ds qu'ils se furent loigns, Pathaway s'lana vers le lieu
o gisait leur victime; la saisit dans ses bras et courut  un petit
ruisseau qui coulait non loin de l.

Alors, le chasseur noir posa sa main sur le coeur du trappeur.

Il sentit des battements. L'homme vivait encore. Pathaway lui lava
soigneusement le visage.

La fracheur de l'eau fit tressaillir le moribond. A la tte il avait
une blessure, heureusement la balle avait frapp l'os occipital et
gliss le long du crne. Un tourdissement et la suspension momentane
dea fonctions de la vie en taient rsults.

Mais, quoiqu'on pt craindre une commotion crbrale plus ou moins
longue, il tait hors de doute que cette blessure ne causerait pas la
mort.

Tout en le pansant, le chasseur noir se prit  l'examiner.

C'tait un homme  la barbe longue, paisse, mais plus jeune que l'on
n'aurait cru,  premire vue.

Il pouvait avoir de vingt-cinq  vingt-huit ans. Ses traits taient bien
accentus et la vigueur virile se lisait sur toute sa personne.

Plus Pathaway le dvisageait, plus il s'applaudissait de ce qu'il
faisait; car la physionomie du trappeur tait franche, ouverte, et
vraiment distingue.

Aprs avoir band la tte avec un mouchoir assujetti par sa ceinture,
Pathaway versa quelques gouttes d'alcool sur les lvres du bless.
La chaleur du tonique opra magiquement. La poitrine de cet homme se
souleva; il agita ses membres et ouvrit les yeux.

--Comment vous sentez-vous? a va-t-il mieux? demanda doucement
Pathaway.

Le trappeur rpondit en promenant autour de lui un regard vide, atone.
Il n'y avait ni me, ni langage dans ses yeux.

--Le coup lui a affect le cerveau; son esprit est absent, murmura
instinctivement Pathaway en portant la main  son front comme s'il y et
reu la blessure.

Il commena ensuite ses lotions.

Cependant, quoique le jeune trappeur reprt videmment des forces, nulle
lueur d'intelligence ne revenait illuminer son visage morne. tant son
propre capot, Pathaway l'en couvrit et l'aida  se levt. Le bless
russit  se mettre debout,  marcher mme; mais il manquait de la
raison ncessaire pour guider ses pas  travers les montagnes et les
prairies.

A ce spectacle, une douleur poignante s'empara du chasseur noir. Il
employa tous les artifices possibles afin de rveiller la mmoire
endormie de l'infortun. Ce fut inutile.

Un sourire stupide, voil tout ce qu'il en put obtenir.

--Pauvre diable! pauvre diable! J'espre que ce ne sera que passager.
Que faire pour lui? La Providence m'en a confi la charge, je remplirai
mon devoir.

Pathaway, aprs ce monologue in petto, rflchit quelques moments.

Puis, faisant un lit de mousse et de branchages, il y tendit le bless,
sur lequel il jeta sa couverte. Celui-ci ne tarda point  s'endormir.
Pathaway demeura assis prs de lui. Au bout de deux heures il se leva.

Le trappeur avait un peu de fivre; mais sa constitution n'tait pas
fortement altre. Son bienfaiteur tua une poule de prairie, la fit
rtir, et lui servit la partie la plus dlicate, en l'engageant 
manger.

Il obit avec la docilit d'un enfant; mais il ne paraissait pas que sa
raison se ft amliore.

Pathaway enleva l'appareil qu'il avait mis sur la blessure, pour la
panser de nouveau. L'hmorrhagie avait t lgre; cependant,  la place
que la balle avait touche on voyait une indentation assez profonde,
qui expliquait le trouble de l'esprit et ne pouvait tre gurie sans le
secours de l'art.

La nuit approchait.

Pathaway dressa, avec quelques jeunes arbres, un abri passager au-dessus
de leurs ttes et se coucha  ct du malade, qui retomba dans un
profond sommeil.

Le lendemain matin, la fivre avait presque entirement disparu.

Pathaway se dtermina  conduire son malade  la hutte de Nick Whiffles.

Le bless tait assez bien physiquement. Il marchait avec aisance.

Les beauts du soleil levant le rjouissaient. Il prtait une oreille
charme aux gazouillements des chantres de l'air. Il causait seul,
parlait montagnes, lacs, rivires, chasses, trappes et pelleteries; mais
ses penses taient incohrentes.

Dans l'aprs-midi, ils arrivrent  une cabane leve sous le couvert
d'un bosquet de tamariniers; Pathaway fit entrer son protg pour se
reposer.

Au milieu de cette cabane le chasseur noir trouva un morceau d'corce de
bouleau, sur lequel une main inhabile avait trac l'avis suivant:

ICI, PRAN GARD DE TOMB DANS EUNE MODITE PETITT DIFFFICULTER.

Les caractres, l'orthographe, le style sentaient leur Nick Whiffles 
une lieue  la ronde.

Pathaway sourit; mais connaissant l'exprience du montagnard, il allait
profiter de son conseil quand les abois d'un chien le firent courir  la
porte.

Jugez de son agrable surprise en voyant Nick qui s'approchait  travers
les arbres.

Il tait  cheval et suivi de Maraudeur.

--Est-ce vous, jeune homme?

--Moi-mme.

--Que faites-vous, ici? mauvaise place, mauvaise!  Dieu, oui; tout prs
de la Valle du trappeur!

--Mais vous?

--Oh! moi, c'est diffrent. Nick Whiffles peut rder partout. Il ne
craint rien, lui, rien que le matre de toutes choses.

Ce disant, il mettait pied  terre et entrait dans la hutte, aprs avoir
chang une poigne de main avec Pathaway.

--Tiens, un nouveau venu! s'cria-t-il en apercevant le bless. Salut,
mon brave. Nous voil trois, a vaut mieux; car quoique Nick Whiffles
ne craigne rien, il ne dteste pas la compagnie. Mais il y a gros de
dangers ici, oui bien, je le jure, votre serviteur! L'homme blanc et
l'homme rouge... hum! je sais ce que je sais.....

--Montagnes, castors et trappes! s'exclama le trappeur avec un coup
d'oeil hagard.

--C'est a, frre, a mme! C'est de l'indien tout pur, et pas si pur
aprs tout. Mais que diable a-t-il  me regarder de cette faon-l?

--Il a t surpris par les voleurs et dpouill, rpondit Pathaway.

--Dpouill!

--Mme bless, comme vous voyez.

Et le chasseur noir raconta brivement l'affaire  laquelle il avait
assist.

--C'est cruel, dit Nick en secouant la tte, bien cruel, de se voir
enlever comme a un bien gagn avec tant de peines; mais avoir failli
tre assassin, a dpasse tout. Ainsi donc le pauvre homme bat la
campagne. N'est-ce pas que c'est bien triste que d'tre idiot? ce n'est
pas le terme juste, mais vous savez ce que je veux dire. Les honntes
gens s'entendent toujours, quoique les mots puissent ne pas tre
toujours mis  leur place convenable comme les briques d'une maison. Je
me souviens que j'ai eu un parent qui tait fou. Ah! c'en tait un
fou, celui-l!  Dieu, oui! Ne voulait-il pas attraper la lune avec ses
dents? Mais je vous demande un peu ce qu'il en voulait faire de cette
lune? Peut-tre bien s'imaginait-il que c'tait une bosse de bison.--Je
crois--ajouta Nick comme un homme qui rflchit--je crois que le pauvre
insens pensait que c'tait bon  manger. Un idiot, vous le savez, aime
mieux manger qu'un homme de bon sens n'aime sa matresse,  Dieu, oui!

Le bless tressaillit, sourit tristement et se mit  chanter d'une voix
indiciblement plaintive une strophe de la _Fille du trappeur_.

--C'est a, de la musique douce, dit Nick d'un ton mu; mais il n'a pas
encore sa caboche  lui. On dirait que l'amour lui a aussi un peu serr
le coeur. Le docteur Whiffles eut une fois  soigner un cas mle de ce
genre, mais il y perdit tout son latin,  Dieu, oui! C'tait une femme,
et la maladie avait bien trois ans de date, ce qui faisait que c'tait
une maladie chronique, comme disait mon oncle l'historien, c'est--dire
mon frre le mdecin. Elle perdit sa graisse--par la maladie vous
comprenez bien--que c'tait  arracher des larmes  un caillou. Et elle
pleurait tant toute la sainte journe, elle vous suait qu'il fallait
la tordre chaque matin pour la faire scher au soleil. Et ses sanglots,
donc! on aurait dit les hurlements du vent  travers les dfils des
montagnes quand il souffle en tempte. Pour en terminer, le docteur fut
oblig de l'pouser lui-mme. Fallait voir, comme elle se refit aprs
la noce. Une belle noce, ma foi! Elle pesait deux cent une livres la
dernire fois que je la vis. On n'aurait jamais dit qu'elle avait eu le
coeur serr par l'amour,  Dieu, non!

Le bless laissa tomber le refrain de sa complainte:

   Oh! belle tait la fille du trappeur!
   Oh! belle tait la fille du trappeur!

--Les sclrats! s'cria Nick essuyant une larme avec la manche de sa
chemise.

Et s'adressant  Pathaway:

--a ne peut durer plus longtemps comme a. Ces brigands-l nous
tueraient comme des buffles  la premire rencontre.

--Vous avez raison rpondit chaleureusement Pathaway, il faut en finir.
Le sort de cet homme crie vengeance. Traquons les bandits de la valle
du Trappeur perdu et expulsons-les de leur repaire.

--Oui, rpliqua Nick, j'y songe. Mais le plus press est de mettre ce
malheureux en sret. Plaons-le sur l'Hriss et en avant!

--L'Hriss! qu'est-ce que c'est que a?

--Un bon et beau cheval, reprit Whiffles. Il a la force d'un bison, les
jambes d'un daim et l'oeil d'un carcajou, rien que a,  Dieu, oui!

Le bless fut hiss sur le quadrupde, et la petite troupe se mit en
marche.

Comme ils longeaient une gorge profonde au milieu des montagnes,
Pathaway distingua subitement un gros ours gris, plant sur son train de
derrire et qui le regardait venir du haut d'un pic escarp.

Maraudeur leva la tte et voulut aboyer, mais Nick lui lit un signe et
le chien se tut.

Le chasseur noir arma son fusil.

--Un moment, lui dit son compagnon; cet ours-l est de mes amis,
n'allons pas nous mettre mal avec lui!

Pathaway fit un geste d'tonnement; mais, dj habitu aux faons
singulires de Nicolas, il couta sans rpliquer  cette observation.

L'ours les suivait  la crte des rochers.

Dans la soire, ils arrivrent enfin  la cabane de Whiffles,
o Sbastien prit aussitt soin du bless avec la dlicatesse et
l'intelligence d'une femme.

--Demain, nous ferons une excursion  la valle du Trappeur perdu?
demanda en se couchant Pathaway, qui, plein de cette audacieuse
curiosit, un des plus beaux apanages de la jeunesse, brlait de percer
le mystre.

--A la valle du Trappeur perdu, si le coeur vous en dit,  Dieu, oui!
rpliqua insoucieusement Nick.




                                   X

                 SCNE DE LA VALLE DU TRAPPEUR PERDU


Le soleil n'tait pas encore lev; cependant  travers les brumes molles
et diaphanes du matin, l'orient se teignait de bandes blanchtres.

Pathaway s'veilla. Ses yeux cherchrent Nick Whiffles dans l'ombre qui
drapait encore l'intrieur de la hutte; mais la place du trappeur tait
vide.

Le chasseur noir rpara rapidement le dsordre de sa toilette et sortit.

Il trouva Nick Whiffles qui fumait gravement sa pipe  l'entre de la
cabane.

--Une belle matine qui s'annonce, fit le chasseur noir.

--Hum! le couchant est diantrement charg, oui bien, je le jure, votre
serviteur!

Sbastien fit quelques pas pour s'loigner.

--Enfin, nous pourrons visiter cette fameuse valle du Trappeur perdu,
dit le chasseur noir.

--La valle du Trappeur perdu! cria derrire eux une voix mue.

Les deux hommes se retournrent simultanment.

C'tait Sbastien Delaunay.

Pauvre enfant, il tremblait comme la feuille de bouleau agite par les
autans.

--Oh! n'y allez pas, pre Nicolas, je vous en prie, je vous en supplie,
n'y allez pas!

--C'est une mission dont nous charge la providence, mon Sbastien chri,
rpliqua le trappeur. Songe  Portneuf et  sa fille-- sa fille, tu
sais?

--J'y ai song, rpliqua l'adolescent en baissant les yeux. Mais cette
valle du Trappeur perdu, elle est si terrible...  mon Dieu! Vous n'y
arriverez jamais... non, jamais, pre Nicolas.

--Il y a du pour et du contre, dit Nick, car le hasard vient, souvent
au secours des gens mme  la dernire extrmit. S'il nous fallait
dsesprer et cder quand une maudite, petite difficult se prsente,
eh! il n'y aurait rien  faire en ce bas monde,  Dieu, non! Je me
souviens qu'un jour je rencontrai un gars presque dsespr, mais
cependant, suivant mon avis, il eut le courage d'attendre, et il a
fait une chose qui rjouira toujours son coeur et qui lui donnera du
bien-tre--une longue vie de bien-tre.

L'enfant, saisit tendrement, la main du trappeur et la pressa dans les
siennes en rpliquant:

--Oh! Nicolas, vous tes pouss par un esprit bon et gnreux, je le
sais. Que ne puis-je vous suivre et partager vos prils!

Ensuite,  Pathaway, que cette scne impressionnait singulirement:

--Excusez-moi, monsieur. Je suis oblig de prendre soin du pre Nicolas
qui expose sa vie  chaque instant.

--Nous serons deux, rpondit distraitement le chasseur noir. D'ailleurs,
j'apprends qu'une femme est mle  cette affaire, et il est du devoir
de tout homme de coeur de secourir les faibles cratures.

--Sbastien eut une imperceptible agitation.

--Et puis, continua le premier, Nick a en horreur les sclrats qui
hantent la valle du Trappeur perdu, et moi j'estime qu'il est de notre
devoir d'en dlivrer le pays.

--Oui, c'est ncessaire, se hta d'ajouter Whiffles; ces gens-l,
vois-tu, petiot, ils finiraient par nous assassiner sous notre tente, si
on les laissait faire.

--Je comprends, fit Sbastien d'un air triste. Mais vous me laisserez
les chiens, pre Nicolas.

--Comme de raison; et je ne serai pas longtemps, je te l'assure. Tu
prendras bien soin du bless, n'est-ce pas? La valle du Trappeur n'est
pas loin, et l'un ou l'autre de nous sera de retour avant la nuit.

--Au revoir donc! dit l'enfant, en essuyant une larme qui perlait  sa
paupire.

--Au revoir!

Les deux aventuriers s'loignrent.

Deux ou trois fois Nick tourna la tte pour embrasser encore par la
pense Sbastien qui les suivait du regard; puis le naturel du trappeur
reprit le dessus.

Il marcha vite, ferme et presque gament, non qu'il ft bien sr de
russir dans son entreprise, mais il dsirait et esprait claircir le
mystre de la valle du Trappeur.

Ils arrivrent sans encombres  la porte du Diable.

Nick franchit le portique, accompagn de Pathaway, qui fut frapp
du spectacle colossal que la nature talait l, sous ses yeux. Les
aiguilles basaltiques et le passage en forme de tunnel l'merveillrent
surtout.

Le chasseur noir prouva quelque motion en s'engageant dans ce sombre
passage. Nanmoins, son allure ne changea point. Son compagnon et lui
continurent intrpidement leur route, jusqu' la source d'eau chaude
que Nick nomma la _Chaudire du diable_.

Procdant toujours,  travers des entassements de rochers, et
d'pouvantables prcipices, ils gagnrent ce cours d'eau peu profond
dont avait parl le Shoshon. Aprs l'avoir travers sur des
cailloux, Nick et Pathaway se trouvrent devant un bois d'une tendue
considrable. troite  ce point, la valle s'largissait un peu plus
haut,  gauche.

Nick s'arrta tout  coup, et Pathaway aperut un ours gris qui se
pavanait majestueusement  quelques pas d'eux.

--On dirait que c'est l'animal que nous avons vu la nuit dernire, dit
Pathaway.

--Bah! les ours abondent ici comme les framboises, rpondit Nicolas.

--Vraiment!

--Tel que je vous le dis, oui bien! a doit tre un jeune, celui-l!

--Il a pourtant l'air bien vieux, dit en riant Pathaway.

--Lui oh oui! Je lui ai dit l'autre jour: Va, tu n'es qu'un ours manqu?

Le sourire du chasseur noir se changea en un franc rire que rptrent
les chos des rochers.

--Mais, en effet, ajouta-t-il, il ressemble  votre ours apprivois de
l'autre soir.

--Vous trouvez? demanda Nick en appuyant  droite. Du reste, on dirait
que c'est lui. Mais non, pas tout  fait, il tait pas mal plus gros,
pas mal plus gras et bien moins large; ah! bien moins large, l'autre, 
Dieu, oui!

--Je vois que je m'tais tromp, dit Pathaway, se pinant les lvres
pour ne pas s'esclaffer.

Tout en causant, ils dbouchrent dans une vaste clairire o une scne
trange frappa leur vue.

Au centre de cette clairire se trouvait un homme, mont sur un cheval.
L'homme avait les mains lies derrire le dos, une courroie de ouatap
passe au cou attache  sa cheville gauche, et de l  sa cheville
droite, en glissant sous le ventre de l'animal, qui, fix lui-mme  un
poteau par une longue corde, sur un sol compltement dnud, se tenait
la tte basse, et comme puis de besoin.

La condition du malheureux cavalier semblait pire encore. A peine
pouvait-il supporter le poids de son corps: il chancelait et oscillait
en tous sens,  chaque mouvement du quadrupde.

--O mon Dieu! ayez piti de moi, messieurs! s'cria-t-il d'une voix
teinte.

--Courage, mon ami! s'cria Pathaway.

Il s'lana, dlia rapidement le malheureux et le plaa doucement 
terre.

La faiblesse de cet infortun tait, si grande qu'il s'vanouit sur le
champ. Nick courut aussitt  la rivire, puisa de l'eau dans son casque
de pelleterie et la rapporta.

--Pauvre, pauvre diable! marmottait-il, je parierais bien une bonne
carabine, contre n'importe quoi, que ces coquins voulaient te faire
crever de faim l, avec son cheval,  Dieu, oui! Deux belles cratures,
cependant, le cheval et l'homme... ils avaient l'air bien attachs l'un
 l'autre!

--Comme ils ont d souffrir! fit le chasseur noir en baignant d'eau le
visage de l'inconnu.

Celui-ci respira.

--Bon, bon, dit, Whiffles. Il revient; c'est moi qui vous le dis. Nous
allons le sauver. Enfin, nous n'aurons pas tout  fait perdu notre
temps.

En prononant ces mots, il versait dans le restant d'eau quelques
gouttes de whiskey et les faisait avaler  l'tranger qui ne tarda pas 
reprendre ses sens.

Un biscuit sec, dtremp, acheva de le remettre.

Pondant ce temps, le cheval, dlivr de ses entraves, tanchait sa soif
 la rivire.

Nick se hta aussi de lui donner un morceau de biscuit arros de
whiskey.

--Ne me parlez pas de ces animaux  quatre pattes, dit Nick. Ah! je les
ai tudis, moi, et je les connais. t, hiver, froid, chaud,, neige,
pluie, nous avons tout vu ensemble. Et la faim et soif, est-ce que nous
ne les avons pas endures aussi ensemble?

Frappant, sur sa cuisse, il leva les yeux en l'air, d'un air tout
satisfait. Une exclamation--son exclamation favorite--acheva sa pense:

--O Dieu, oui!

Pathaway admirait sincrement Nick Whiffles.

Il y avait en lui tant de bienveillance et de simplicit, et ces vertus
font excuser tant de dfauts! Celui qui ne sent rien pour une bte est
une bte lui-mme.

Ainsi pensait au moins le chasseur noir.

--C'est comme a, dit Nick, semblant rpondre  cette rflexion; l'ami
du cheval et du chien est l'ami de tout le monde. Celui qui abuse de
l'un ou de l'autre abuse de tout le genre humain. Voil mon opinion, 
Dieu, oui!

--Mais, est-ce vous? Nick Whiffles; est-ce vous ou bien ai je rve?
demanda l'inconnu en se frottant les yeux.

--Quoi donc! Portneuf! Que diable vous est-il arriv, mon brave?

L'autre blmit. Un frisson courut par tous ses membres. Sa main se
porta nvralgiquement  son cou sur lequel une raie d'un bleu pourpre
indiquait la place de la corde, avec laquelle ses ennemis avaient
tent de l'trangler insensiblement: car tout mouvement qu'il faisait 
droite,  gauche ou en arrire resserrait inflexiblement le noeud.

--Oh! n'ayez pas peur, dit Nick, en se frottant les mains. Ce chasseur
et moi on a entendu parler de votre malheur et on est venu  la valle
du Trappeur tout exprs pour vous secourir, oui bien, je le jure, votre
serviteur! Mais Nannette. Savez-vous que je crains presque de vous en
parler? Ce n'est pas l un sujet bien agrable pour vous, hein? Mais
arrtez-la. Il y a temps pour tout. Vous nous raconterez votre maudite
petite histoire quand nous serons sortis de cette diablesse de place!
Pourtant il nous faudra laisser le cheval. Ce n'est pas que a ne me
fasse de la peine, car c'est un bon cheval que le vtre, Portneuf; mais
il ne serait pas facile de le tirer d'ici, et, si vous m'en croyez, nous
l'y laisserons pour le moment.

Le brave Whiffles avait dbit ces paroles avec sa loquacit ordinaire
et tout en chargeant Portneuf sur ses robustes paules.

--Mettez-moi  terre, mon ami, dit celui-ci, au bout d'un moment.

--A terre!

--Oui, je crois que je pourrai marcher. Je suis rest longtemps assis,
comme vous avez vu, et mes jambes sont engourdies.

Le frappeur se hta de satisfaire son dsir; mais Portneuf avait trop
compt sur ses forces; car il fut incapable de se soutenir. Aussi, Nick
le replaa-t-il bien vite sur son dos.

Ils continurent leur marche et quittrent, sans accident, la valle du
Trappeur perdu.

Nick causait toujours avec la jovialit qu'on lui connat; Pathaway
semblait enfonc dans de profondes rflexions, et, de temps en temps, un
mlancolique soupir jaillissait des lvres de Portneuf.

--Oh! ma Nannette, ma pauvre, pauvre Nannette! s'cria-t-il tout--coup
d'un ton dchirant.

Pathaway, arrach  sa mditation, par ce cri, se retourna  demi et
contempla le voyageur.

--Pardon, pardon, mon bon monsieur, dit alors Portneuf; je braille comme
un enfant, mais jamais je ne me suis senti si faible! jamais! Puis si
vous connaissiez ma Nannette, oh! si vous la connaissiez!

--C'est vrai a, dit Nick, en hochant la tte. Mais soyez tranquille,
Portneuf; on fera quelque chose pour elle. Maintenant, toutefois, allons
rejoindre Sbastien. Il nous attend et je ne veux pas le laisser dans
l'inquitude. Il est jeune, vous savez, tonnamment jeune!  Dieu, oui!

Ils arrivaient alors aux aiguilles de basalte dont nous avons
prcdemment parl. Pathaway s'cria soudainement:

--Ah! toujours cet ours!

En effet,  dix pas devant eux, se tenait un ours qui les regardait
curieusement.

Ils avancrent encore; et ils n'taient plus qu' un ou deux pieds du
quadrupde, quand il se leva sur ses pattes de derrire et agita ses
pattes de devant d'une faon tout--fait remarquable.

Cette circonstance parut fort extraordinaire  Pathaway. Il allait
exprimer son tonnement, lorsque Nick s'cria avec une vhmence qui ne
lui tait pas habituelle:

--A terre! couchez-vous dans le fourr!

Et, aussitt, joignant l'exemple  l'ordre, il dposa son fardeau
derrire un gros buisson et s'tendit  ct.

Pathaway l'imita, sans pourtant se rendre compte de ce brusque
mouvement.

--Qu'est-ce donc? demanda-t-il, quand ils furent cachs.

--Rien, rpliqua Whiffles.

--Qu'avez-vous vu?

--Moi? rien.

--Mais vous avez entendu quelque chose, poursuivit le chasseur noir, de
plus en plus intrigu.

--Non, rpliqua Nick dont les yeux interrogeaient avidement l'horizon;
non, je n'ai rien vu, rien entendu. Mais je sais qu'il y a une maudite
petite difficult prs de nous. Je puis toujours vous dire quand il y a
du danger dans le voisinage, car si ce n'est pas moi qui le devine, un
autre le devine pour moi,  Dieu, oui!

Pathaway leva ses regards vers le rocher o il avait vu l'ours.

Il n'y tait plus.

--C'est trange! murmura-t-il.

--Chut! fit Nick, mettant un doigt sur ses lvres. Un pitinement
lointain se faisait entendre. Dix minutes s'coulrent sans que nos
trois hommes changeassent une parole.

Le bruit se rapprocha insensiblement et enfin une troupe de cavaliers
se montra sur le penchant de la montagne. Ils arrivaient de l'ouest et
allaient  l'est, en ligne parallle avec la valle du Trappeur.

A mesure qu'ils avanaient leur physionomie frappait d'merveillement
les trois spectateurs. Le personnage plus notoire du groupe tait
une jeune femme qui montait avec une aisance et une grce toutes
particulires au cheval fougueux.

Elle tenait la tte de la cavalcade. Son costume tait pittoresque au
possible et seyait bien  la beaut sauvage de l'amazone.

C'tait une longue jupe de drap carlate dont l'blouissant clat tait
encore rehauss, par une bordure noire. Un coquet petit chapeau de
velours, ombrag par des plumes rouges, couvrait sa tte. Des gantelets
de peau noire emprisonnaient ses mains.

tait-elle jolie? Le chasseur noir et t fort embarrass de rpondre,
quoique la sveltesse et l'lasticit de sa taille l'eussent charm de
prime abord.

Mais la petite troupe passait  une trop grande distance pour qu'il ft
facile de distinguer les traits de l'cuyre. Cependant, soit que
Nick et le nerf optique plus exerc, soit qu'il l'et naturellement
meilleur, soit qu'il connt cette femme, il marmottait de temps  autre
avec admiration:

--Belle crature! belle comme une image!  Dieu, oui!

Les gens qui accompagnaient cette hrone du Nord-ouest, taient au
nombre de dix  douze. Leur quipement tait uniforme. Il semblait
qu'ils fussent enrgiments.

--Qu'en dites-vous, Portneuf? demanda Nick  son compagnon.

--C'est Carlota, la fille de _l'outlaw_[25], rpondit le Canadien.

[Note 25: Hors la loi; condamn par les tribunaux.]

--Je m'en doutais, murmura Nick. On voit bien que ce sont des oiseaux de
mme plumage. Mais alors il doit y avoir une autre entre  la valle du
Trappeur perdu... une entre pour les animaux comme pour les hommes.

--Oui, rpliqua Portneuf; et c'est par cette entre que l'on m'a fait
passer. Nous avons suivi ce qu'ils appellent la piste du Trappeur; puis
le diable sait o nous sommes alls!

Carlota et ses compagnons n'taient plus visibles. Ils avaient disparu
derrire un amas de rochers.

Les trois aventuriers se levrent et se dirigrent aussi vite que
possible vers le campement de Nick o ils arrivrent, on se le rappelle,
peu de temps aprs le dpart de Zene et de Beck. Le lecteur n'a pas,
non plus, oubli, que la fin du repas pris par eux et Sbastien dans
la cabane du trappeur, fut trouble par les abois d'Infortune et de
Maraudeur.




                                  XI

                        UN NOUVEAU PERSONNAGE


Le petit camp de Nick Whiffles tait comme un oasis dans le dsert, si
loin s'tendaient les chanes de montagnes; si vastes se dployaient les
prairies; si nombreux taient les fleuves et les lacs; si grande tait
la distance jusqu'aux confins de la civilisation.

Au moment o l'instinct des deux chiens fut brusquement veill, le
soleil s'abaissait derrire la cabane et plaquait d'or les artes des
pics altiers.

Pathaway sauta sur ses armes et courut  la porte.

L'ours gris fut la premire chose qu'il aperut.

On s'attendait si peu  cette apparition que tous, Nick except,
tressaillirent.

--N'ayez pas peur, n'ayez pas peur, dit-il. C'est seulement l'ours
apprivois dont je vous ai parl. Ne le touchez point Pathaway. Je m'en
vas le renvoyer. Il me connat.--Dehors, maudite vermine!

--Nicolas pronona prcipitamment ces paroles et avec une accentuation
qui ne lui tait pas ordinaire.

Il craignait sans doute que l'animal n'attirt l'attention particulire
de ses htes. En mme temps, il le poussait devant lui et l'ours battait
rapidement en retraite, mais avec des grognements formidables.

Bientt homme et bte eurent disparu. Nick resta absent une dizaine de
minutes, et quand il revint  la hutte, on remarqua qu'il tait soucieux
et triste.

Ayant observ que Pathaway et Sbastien l'examinaient attentivement,
il tcha de recouvrer la gat. Mais ses efforts mmes le trahissaient.
D'ailleurs on le vit prendre pour son cheval des prcautions inusites.
Il l'appela et l'attacha solidement prs de la porte.

Tandis qu'il s'occupait  cette besogne, Sbastien se glissa vers lui et
d'un ton bas:

--Il y a du danger, n'est-ce pas, Nicolas?

--Bont divine! mais non, il n'y a pas la plus petite difficult, pas la
plus petite! et c'est drle, car il y a un monde de difficults ici,
et il y en aura toujours plus ou moins... surtout plus,  Dieu oui!
Je pourrais te raconter un tas de difficults que j'ai eues, et a
durerait, vois-tu, petiot, d'aujourd'hui  demain, rien que pour t'en
indiquer une. Mais rappelle-toi que quelle que soit la difficult, qui
arrive il y aura toujours prs de toi quelqu'un qui n'aura pas peur de
la rencontrer.

--J'en suis bien sr, oh! bien sr! rpliqua chaleureusement Sbastien.

Puis il ajouta avec hsitation et un ton bas:

--Mais cet homme, ce Pathaway?

--Ah! je t'entends, je t'entends, fit Nick en souriant. On en aura soin,
mon Sbastien, quoiqu'il ait l'air d'un gaillard bien capable de songer
 lui. Tu l'as vu, il n'y a pas longtemps, se tirer en brave d'une
diablesse de petite difficult. Mais rentrons; celui dont nous parlons
a maintenant l'oeil sur nous. Il pie tout. C'est singulier comme il te
surveille parfois.

--Peut-tre mprise-t-il ma faiblesse, rpliqua Sbastien en rougissant.

--Parfois a pourrait bien tre a; mais parfois aussi, a pourrait
bien tre autre chose..., oui, autre chose. Je sais ce que je veux dire.
C'est comme si tu lui rappelais une crature  laquelle il n'aime pas
 penser. Il y a du trouble, vois-tu, dans son esprit. a lui donne
l'apparence d'une matine brumeuse. Il ne dort pas bien la nuit.
Il rve, tressaute et marmotte des paroles comme un meurtrier,
c'est--dire, non, pas comme un meurtrier, mais plutt comme un jeune
homme qui a t dsappoint en amour.

Nick fit une pause, et, arrachant des profondeurs les plus basses de sa
poitrine un soupir, mi-partie lamentable, mi-partie sentimental comme il
en jaillit des souvenirs  moiti ensevelis, il s'exclama:

--O Dieu, oui!

--Sbastien tait agit.

Le bon trappeur avait touch une corde sensible dans cette sortie
soudaine sur les bords de l'ocan des motions. Il se retourna pour
cacher un mouvement de trouble.

Nick secoua la tte comme si une pense brillait devant son cerveau,
mais il demeura silencieux.

--Montagnard, demanda alors Sbastien affectant d'tre joyeux,
avez-vous jamais t dsappoint en amour?

Nicolas, qui marchait au moment o cette question lui fut pose,
s'arrta court comme s'il avait reu autour du cou un lazzo mexicain.

--Dsappoint! mon garon, dsappoint! Nous sommes tous plus ou moins
dsappoints, plutt plus que moins. Oui...

Il aspira longuement l'air et poursuivit:

--Oui, je puis dire que j'ai t dsappoint. Il fut un temps o
l'aspect de deux beaux yeux, d'une jolie bouche et d'un petit pied
gentillement chauss me mettaient de la poudre dans le sang. Mais
n'en parlons plus. Ce qui est pass est pass. Quand l'occasion se
prsentera, je te dirai peut-tre une histoire, peut-tre bien aussi
que non; car  quoi bon revenir sur ce qui n'est plus? Ma maxime, c'est
qu'il faut rire des vieilles petites difficults et s'armer constamment
pour affronter les nouvelles.

L-dessus, il rentra dans la hutte. Mais  peine y avait-il mis le pied
que les chiens aboyrent une seconde fois.

--Le trappeur frona les sourcils et s'avana vers la porte qui s'ouvrit
alors pour livrer passage  un homme d'un extrieur repoussant.

Sa physionomie tait basse et sournoise, ses vtements en haillons; des
trappes rouilles pendaient  son dos. Un mauvais fusil et un couteau
tout brch composaient ses armes.

Il avait le visage, le cou et les mains affreusement sales les cheveux
dans un tat de dsordre tudi. Il voulait videmment faire croire
qu'il venait de loin, et que la faim l'avait tourment dans son voyage;
mais un oeil exerc ne pouvait manquer de dcouvrir l'artifice; car ses
joues n'taient pas creuses et plies comme celles de l'homme qui est
rest longtemps priv de nourriture: plutt sa personne annonait un
homme bien repu qui a peu march.

Il s'assit sur un tronc d'arbre, promena un regard scrutateur sur ce qui
l'entourait, jeta ses trappes  terre, plaa son fusil entre ses jambes
et salua la compagnie par ces paroles:

--Comment a va, vous autres?

--Bien, merci. J'espre que vos gens sont bien aussi, rpondit schement
Nick.

--Nos gens! je n'ai pas vu de nos gens ces mois derniers; car j'tais
all chasser dans les prairies de la Saskatchaouane prs de l'extrmit
de la branche Sud et j'ai failli y mourir de faim. Les Pieds-noirs m'ont
jou de vilains tours. Je suis heureux de revoir des blancs. Mes hardes
sont un peu en loques; mais je pense que a ne fait pas de diffrence
pour des chrtiens.

Le nouveau venu paraissait ne pas plaire au chasseur noir et son aspect
avait considrablement mu Sbastien.

--Comment vous appelez-vous? demanda Nick.

--Hendricks, chez les civiliss, rpliqua l'tranger en jetant un coup
d'oeil sur Portneuf.

--Comment se fait-il que vous soyez tomb sur mon camp? continua le
trappeur d'un ton dur et qui contrastait vivement avec les faons qu'il
dployait d'habitude envers les htes que le hasard lui envoyait.

--Singulire question  faire  un franc-trappeur qui a faim et qui
flairerait un morceau de viande  douze milles  la ronde!

Il ramena lentement ses regards de Portneuf  Sbastien; et on le vit
changer tout  coup.

Sa mchoire infrieure s'abaissa. Il resta bouche bante avec une
expression d'tonnement, de curiosit et une sorte d'effroi.

Ce fut l'affaire d'une seconde. Mais Hendricks avait vu ou redout une
chose qu'il ne pouvait plus dsormais oublier. Si ses traits basans
eussent t dbarrasss de la fange qui les masquait, on les et trouvs
plus dfaits que ceux d'Andr Jeanjean.

Nick, qui tait en train de ranimer le feu, ne remarqua point l'moi
soudain de son visiteur; toutefois Pathaway le surprit et chercha  se
l'expliquer.

--Ce'n'est pas une singulire question, rpliqua Whiffles. Je donne
volontiers  manger et  boire quand j'ai de quoi, mais j'aime  savoir
 qui je donne, car il y a dans ces cantons des gens qui ne valent pas
la corde pour les pendre.

Et il ponctua cette phrase de son affirmation favorite

--O Dieu, oui!

--Je ne suis pas de ceux-l, commena l'tranger...

--Sais pas, sais pas, interrompit Niok. Je ne suis pas votre juge et
tant mieux pour vous, je vous jugerais trop svrement, car, voyez-vous,
vous n'avez pas une de ces bonnes figures franches comme je les aime,
oui bien, je le jure, votre serviteur!

Hendricks se dressa tout d'une pice en mchonnant un juron.

--Vous voulez me chercher querelle, Nick Whiffles, dit-il ensuite, en se
mordant la lvre..

--Tiens, il parat que vous me connaissez  prsent, fit tranquillement
le trappeur.

--Oh! vous n'tes pas assez novice dans le Nord-ouest pour en tre
surpris, rpondit Hendricks, toisant Nick de la tte aux pieds. Il vous
est possible sans doute, de m'insulter ici, entour de vos amis; mais si
nous nous tenions entre quatre yeux dans quelque prairie solitaire,
ou dans une sombre gorge vous n'auriez pas la langue si bien pendue...
c'est moi qui vous le dis.

Il ramassa ses trappes et son fusil et ajouta:

--C'est bon, je me rappellerai votre hospitalit, Nick Whiffles.

--Vous feriez bien mieux de vous restaurer avant de partir, dit l'autre
toujours calme..

--Non, non, merci, je m'en vais.

--Vous auriez tort, car vraiment, vous devez tre plus affam qu'un ours
au sortir de l'hiver. Dieu de Dieu, qu'il est dcharn! Pauvre homme,
il a bien perdu dix livres de graisse! Je parie qu'il n'a pas aval une
bouche depuis une semaine!

Les pigrammes de Nick blessaient comme des flches celui qui en tait
l'objet.

Mais si d'un ct le ressentiment le poussait  se venger; d'un autre
la vue de Sbastien semblait refroidir magiquement ses belliqueuses
dispositions. Laissant tomber ses trappes et dposant son fusil en un
coin, il dit d'un ton bourru:

--Je vois bien que vous m'aimeriez mieux dehors que dedans. Mais je ne
m'arrterai que pour tter  un morceau de viande si vous en avez au
service d'un pauvre diable qui a perdu ses pelleteries et une partie
de ses trappes, d'une manire ou d'une autre, entre des Indiens et des
blancs malhonntes.

--Vraiment! Bon, voil ce que vous dsirez, une tranche de venaison et
un bton pour la faire rtir Arrangez-vous!

--Ouah! grommela Hendricks.

Et, sans autre formalit, il fit cuire sa viande, qu'il mangea ensuite,
mais de l'air d'un homme plus contrari qu'affam. Puis il reprit ses
instruments de chasse et s'apprta  partir.

--Vous pouvez rester et passer la nuit, tranger lui cria Nick.

--Votre invitation vient trop tard, un petit peu trop tard. Vous m'avez
fait mauvaise mine, Nick, mais nous nous retrouverons, je vous le
garantis.

Les prunelles d'Hendricks se fixrent comme par une attraction
irrsistible sur Sbastien qui s'effaait dans un coin derrire
Portneuf.

L'enfant eut le frisson.

Mais bientt l'tranger tourna sur les talons et partit en marmottant
des menaces.

Il s'loigna comme s'il tait content de s'en aller, quoiqu'un pressant
motif l'engaget  s'arrter.

Une fois hors du camp, il prit une allure ferme et rapide qui ne
trahissait ni ce long jene, ni cette fatigue accablante dont il s'tait
plaint.

Dans la hutte de Nick Whiffles, sa prsence avait laiss une impression
semblable  celle que cause souvent le cri d'un oiseau nocturne sur les
esprits qui croient aux prsages.

--Drle de visiteur! fit Pathaway, voulant rompre un silence qui
devenait fatigant. Je pense aussi que vous ne l'avez pas trs-bien repu,
ami Nicolas.

--C'est vrai; mais il y a, comme a, dans le monde, voyez-vous,
Pathaway, des ttes qui vous rpugnent au premier aspect. Mon caractre
et le sien ne pourraient s'accorder. Ils sont comme l'huile et l'eau;
vous auriez beau faire, vous ne les mlangeriez pas. Mais, ce n'est pas
la premire fois que nous nous abouchons, lui et moi. Seulement, je ne
me rappelle ni o, ni comment, ni pourquoi je l'ai vu,  Dieu, non!

Nick passa la main dans sa barbe, l'allongea, en porta l'extrmit  sa
bouche, et mordit les poils  belles dents, en regardant distraitement
le feu qui flambait devant lui.

Sbastien s'approcha du trappeur et se hissant sur les pieds jusqu' son
oreille pronona quelques mots  voix basse.

Whiffles recula comme s'il et t mordu par un serpent  sonnettes.
Puis il se frappa le front; ses yeux lancrent des clairs.

Il dcrocha sa carabine et se prcipita vers la porte de la cabane,
avant que les autres tmoins de cette acne fussent revenus de
l'tonnement que leur causait un pareil changement de manires chez un
homme habituellement aussi paisible et aussi flegmatique que l'tait
Nick Whiffles.




                                  XII

                          LE REMORDS DE NICK


Cette transfiguration de Nick Whiffles fut si soudaine, si complte que
Pathaway en resta stupfait.

Sbastien lui-mme parut surpris au plus haut point. Mais comme le
trappeur sortait, suivi de ses chiens, le jeune garon courut  lui et
le saisissant par la manche de sa chemise de chasse:

--Montagnard, montagnard, s'cria-t-il avec une vivacit et une fermet
qu'on n'aurait pas souponnes en lui; montagnard, ne sortez pas! ne
sortez pas!

--Ta! ta! ta! fit Nick, tournant  demi la tte.

--Nicolas, coutez-moi! poursuivit Sbastien. Si vous m'aimez,
coutez-moi!

--Impossible, enfant, impossible, rpliqua le trappeur d'un ton
impatient. Allons, laisse-moi; chaque minute d'arrt retarde la
vengeance du ciel.

Et Nick secoua un peu solidement la main de Sbastien.

--Ce n'est pas pour moi, mais pour vous que je parle.

--Pour moi!

--Oui, pour vous.

--Pour moi, allons donc! est-ce que la vie de Nick est trop prcieuse
pour tre expose dans une affaire comme celle-l? Est-ce qu'il ne
s'agit pas de faire justice, hem? Non, je ne cderai pas,  Dieu, non!

--Oh! je vous en prie, mon bon protecteur, ne le suivez pas!

--Si fait, repartit le trappeur, oui bien je...

--Et moi, je vous dis que non, entendez-vous! s'cria imprieusement
Sbastien.

Pathaway tait confondu.

Mais Nick, aprs avoir abaiss sur l'enfant un regard plein de
bienveillance, le souleva et le mit doucement de ct, puis il quitta la
hutte prcd d'Infortune qui poussait des aboiements prolongs.

Sbastien s'lana  leur poursuite. Mais  peine eut-il fait quelques
pas qu'il s'aperut de l'inutilit de sa tentative et rentra dans la
cabane.

Jeanjean chantait, d'une voix dolente, son refrain de la Fille du
trappeur, et le Canadien soupirait:

--Nannette, ma pauvre Nannette.

Cette exclamation sembla frapper Jeanjean.

--Nannette! rpta-t-il d'un ton singulier.

Et ses yeux brillrent.

Mais ce fut l'affaire d'une seconde; le feu s'teignit aussi vite qu'il
s'tait allum. Et nul rayon d'intelligence n'anima la physionomie du
bless.

En ce moment Pathaway vit Nick qui revenait en s'essuyant les yeux. Le
trappeur s'approcha timidement de Sbastien, comme un coupable; et lui
touchant le bras:

--Pardonne  la rudesse de Nick, mon enfant, dit-il. Vois-tu, il
n'avait pas l'intention de te peiner, non, pas du tout, c'est moi qui
te l'assure. Te peiner! il ne pourrait le faire. a n'entre pas dans son
coeur,  Dieu, non!

Le trappeur attendit une rponse, mais n'en recevant pas, il ajouta:

--Te voil donc fch! fch contre un homme qui donnerait tout son sang
pour toi! est-ce que c'est possible?

Sbastien sourit lgrement et murmura:

--Je croyais que vous tiez parti, Nicolas.

--Parti! oui, c'est--dire, non, enfant. La nature m'a emport, c'est
vrai; mais je n'tais pas parti, quoique j'aurais peut-tre d partir
pour donner une leon  ce coquin-l. Mais si tu ne m'en veux pas; c'est
bon, n'est-ce pas?--Encore ce Pathaway qui coute. Il coute toujours,
lui! Enfin si c'est son ide  lui d'couter. Je n'aime pas a, mais
chacun a ses ides! La paix est faite, hein, petit?

--J'avais peur pour votre sret. Cet homme m'effraye tant, articula
Sbastien avec un accent douloureux.

--Et tu as raison! oui lu as raison, s'cria Whiffles d'une voix
tonnante. Et c'est parce que tu as raison que je suis si furieux contre
ce coquin-l.

--Mais le poursuivre  cette heure ne serait-ce pas vous mettre en
pril? Vous pouvez tre certain que quelques-uns de ses camarades rdent
dans le voisinage. Surveillez-le si vous voulez, et vous arriverez 
lui. Mais pas d'empressement. La prcipitation est toujours nuisible,
vous le savez bien, Nicolas. Dcouvrez donc sa retraite et vous
trouverez, j'en suis sr, des gens prts  vous aider.

--Beaucoup! beaucoup! dit Pathaway en se rapprochant d'eux. Il est sans
doute question de ces brigands qui infestent le pays, eh bien, moi pour
un, je suis dispos  les chasser de leur repaire. Les compagnons ne
nous manqueront pas, j'en suis certain. Mais partir ce soir serait
imprudent, je crois. N'est-ce pas aussi votre avis, trappeur?

--Oui, dit Portneuf  qui s'adressaient ces paroles.

--Oh! fit Nick, je sais bien, je sais bien! Mais il est joliment, dur
de violenter son caractre, et le mien c'est de marcher tout de suite au
but, oui bien, je le jure, votre serviteur!

--Bon, dit Pathaway, demain nous nous mettrons en route.

Sbastien le remercia d'un regard.

--Oui, demain, fit Whiffles en tourmentant sa barbe, suivant son
habitude quand; il tait contrari ou qu'il cherchait  se tirer d'une
maudite petite difficult. Demain, sans doute. Mais pourtant, ce soir,
j'aimerais bien  grimper sur la colline l-bas, pour voir quelle route
prend ce fils du diable. Il fait un bien beau clair de lune. Ma foi j'y
vais; ce sera l'affaire de quelques minutes.

Et il s'loigna de nouveau.

Pathaway saisit affectueusement la main de Sbastien et lui dit avec un
intrt marqu:

--Vous tes fort attach  ce brave trappeur. Si vous tiez son fils, je
m'expliquerais une tendresse aussi vive, mais vous ne l'tes pas. C'est
impossible, il va trop de dissemblance entre vous et lui. Me serait-il
permis de vous demander quelle est la cause de cette ardente sympathie?

--Il m'a sauv la vie, rpliqua simplement le jeune garon.

Et en mme temps il fut saisi d'un frisson fbrile.

--Enfant, lui dit Pathaway, votre main tremble dans la mienne. La
faiblesse n'est pas de notre sexe. Soyez donc plus ferme. Le courage est
indispensable  l'homme. La poltronnerie le rend mprisable.

Sbastien retira sa main de celle du chasseur noir.

--Si mes nerfs sont dlicats, mon coeur est fort, dit-il, en redressant
sa taille souple et admirablement cambre.

--Quel est votre ge? demanda Pathaway d'un ton moins brusque.

--Treize ou peut-tre quatorze ans.

--Treize ou quatorze! rpliqua l'autre, comme se parlant  lui-mme,
cependant vous avez l'air plus g.

--Pensez-vous! fit Sbastien en rougissant.

--C'est singulier, singulier, dit le chasseur noir. La nature a commis
une mprise en ne faisant pas une femme de ce joli garon.

--J'ai ou dire que la nature ne commettait jamais de mprises, riposta
Sbastien en riant.

--Vous riez, mais vous tes mu, fit Pathaway

--Ah! s'cria Delaunay, voil Nicolas qui revient. Que je suis aise!

--Nick? reprit Pathaway en plongeant ses regards  travers la porte.

En effet, on distinguait le trappeur qui descendait la colline avec
Infortune et un ours de respectable embonpoint.

Ils marchrent de compagnie jusqu' l'entre du camp. L, le plantigrade
quitta Nick, qui entra aussitt dans la hutte.

Le chasseur noir sortit.

Il tait en proie  une de ces mlancolies indfinissables, auxquelles
sont sujettes les personnes d'un certain temprament. Il dsirait tre
seul, car il y a des heures dans la vie o la solitude est prfrable
aux charmes de la socit humaine.

Pathaway tait profondment affect et, cependant il ne savait pourquoi.
En songeant  Sbastien il prouvait  la fois du plaisir et de la
peine.

Cet enfant lui rappelait-il des souvenirs? tait-il un anneau entre son
pass et son prsent? C'est ce que l'avenir nous dira.

Quoi qu'il en soit, Pathaway se rendit  une petite pelouse, o il
s'tendit et s'abandonna  un torrent de rflexions.




                                 XIII

                              BILL BRACE


La lune brille dans toute sa splendeur.

Pathaway mdite toujours, couch sur un tapis de mousse.

Le jeune homme se pense bien  l'abri de tout regard humain.

Mais voyez-vous ce corps qui s'avance silencieusement  travers les
hautes herbes, se faufile au milieu des buissons, escalade les saillies
de rochers et s'approche du lieu o le chasseur noir dvide l'cheveau
de ses penses.

Parfois une tte s'lve; deux yeux scintillent comme des escarboucles;
puis la tte s'abaisse et la marche du corps, une seconde suspendue,
recommence.

Ce n'est point une bte fauve, car un bras s'allonge; il est arm d'un
couteau dont la lame projette des lueurs sinistres.

Nos lecteurs n'ont pas oubli Bill Brace et son duel avec le chasseur
noir.

La lutte termine, au grand dsavantage de Bill, ses compagnons le
transportrent  une cabane abandonne. Cette cabane s'levait non loin
du thtre du combat.

L, Brace put se rtablir et mditer  son aise sur l'instabilit des
choses, mondaines. Ses blessures corporelles le faisaient, toutefois,
moins souffrir que les blessures faites  son amour-propre.

On conoit que l'ide de se venger ft la premire  laquelle il
s'attacha. La douleur et la fivre donnrent du poids  cette ide.

Bientt, il ne dsira plus sa gurison que pour jouer un mchant tour 
son rival. Ses camarades Ben et Joice l'approvisionnaient de nourriture;
mais rarement ils restaient plus de quelques minutes avec lui. Aussi, la
solitude envenima-t-elle considrablement la haine de Bill Brace.

Un autre que lui et succomb. Mais il tait dou d'un temprament
trs-vigoureux, et, au bout de quelques jours, il fut sur pieds
quoiqu'il ne ft pas entirement rtabli. Il se mit aussitt  la
recherche de Pathaway.

D'abord il dcouvrit le camp de Nick, et, dans la mme soire, il
assista au retour du trappeur qui venait, avec Pathaway, d'arracher
Portneuf  son supplice. Restant blotti derrire un bouquet de pruches,
Bill Brace ne cessa de surveiller la cabane de Nick Whiffles. Il
remarqua la sortie de Pathaway, le lieu o il s'tait plac, et son
coeur bondit d'une joie froce.

L'apercevez-vous encore qui rampe et se glisse vers la pelouse occupe
par le chasseur noir?

Il va lentement, mais sans bruit; il est malade encore, mais cependant
le sang afflue  son visage et il ne sent plus ses souffrances. Il est
en proie  une motion voluptueuse. Il n'a rien mang, rien bu depuis
plus de vingt-quatre heures, et pourtant les aiguillons de la soif et de
la faim ont cess de le tourmenter.

Ah! que prompte et patiente est la vengeance  la poursuite de son
objet et que timide et impatiente est quelquefois la vertu engage  la
meilleure des causes!

Comment se fait-il, mon Dieu, que les passions mauvaises brlent plus
profondment et possdent une nergie de dtermination mieux trempe que
les bonnes?

A mesure qu'il avanait, Bill Brace prouvait une jouissance plus
intense.

Tuer son ennemi devait lui causer des dlices pareilles  celles de
l'Indien qui scalpe une chevelure.

Heureusement pour Pathaway que ce bandit n'avait pas d'autre arme qu'un
couteau, car dj la distance entre eux tait si courte qu'un pistolet
et t un instrument fatal dans la main exerce de Bill.

Il se tranait toujours, avec plus de circonspection, mais en
rtrcissant; toujours aussi l'intervalle qui le sparait du chasseur
noir. Toutes ses facults taient tendues vers un point, le meurtre.

Et il approchait et aucun frmissement du feuillage n'avait trahi
son dessein, et Pathaway tait encore enfonc dans l'abme de ses
rflexions.

Bill Brace se mit sur son sant, puis debout, et il leva son couteau
pour frapper le chasseur noir.

L'arme descendit rapidement vers le coeur du jeune homme qui allait
prir victime de ce sclrat, quand un enfant, Sbastien Delaunay,
s'lana subitement au-devant du coup et reut la pointe du couteau dans
le bras.

L'assassin prit la fuite.

Pathaway bondit sur ses pieds et le vit descendant la colline  toutes
jambes, tandis que Sbastien conservait l'attitude dans laquelle il
avait reu la blessure.

Sa main droite tait tendue vers l'endroit o nagure se tenait Bill
Brace, et l'autre s'avanait comme un bouclier pour protger Pathaway.
Des gouttes de sang tombaient de son bras droit et rougissaient le sol.

Avant que le chasseur noir et eu le temps de faire une remarque, Nick
Whiffles tait accouru tout alarm.

--Ah! je me doutais bien qu'il allait nous arriver une maudite petite
difficult, s'cria-t-il. Qu'est-ce que cela? Du sang  ton bras,
petiot? Mais oui, c'est du sang, et bien du sang. Que voulais-tu donc
faire avec ce bras qui n'est pas plus gros qu'un roseau?

--Lui! il parat cependant qu'il a beaucoup fait, rpliqua Pathaway qui
comprenait enfin le danger auquel il venait d'chapper, grce au courage
de Sbastien. Il a sans doute reu le coup qui m'tait destin. Brave
enfant, j'espre que vous oublierez mon injustice  votre gard.

Mais le pauvre Delaunay n'entendit pas, car ses bras retombrent
lourdement sur les cts. Il fut pris d'un tremblement nerveux et
s'vanouit.

Nick le saisit aussitt et le porta  la cabane.

--Il faudrait lui enlever son habit, dit Pathaway, quand Whiffles eut
dpos l'enfant sur une peau d'ours.

--Non, pas pour tout l'or du monde, rpliqua htivement le trappeur.
Il a bien assez de son rhume dont il ne se dbarrassera pas tant qu'il
vivra. Je connais sa nature, ce que vous ne connaissez pas, sauf votre
respect.

Tout en parlant, Nick avait coup la manche de l'habit de Sbastien et
il s'empressait de bander la blessure, heureusement assez lgre.

Le chasseur noir remarqua que le bras tait d'une rondeur et d'une
dlicatesse rares et qui plus est tout  fait blanc, chose bien
singulire chez un bois-brl.

Un doute--doute vague mais saisissant--flotta comme un nuage sur le
cerveau de Pathaway.

Tandis qu'il cherchait  le dfinir d'une faon plus prcise, Sbastien
ouvrit les yeux en frissonnant et se plaignant d'avoir froid.

Nick achevait son pansement avec une vivacit extraordinaire. Pathaway
voulut l'aider, mais le trappeur s'y opposa.

--Je crains, dit Pathaway, que la bande ne soit trop lche pour prvenir
l'effusion du sang. Vous l'avez pose avec trop de prcipitation.

--Pas du tout, pas du tout, rpondit Nick. Quand un enfant saigne, on
n'a pas besoin d'arrter trop vite le sang. Les enfants a a toujours
assez de sang. D'ailleurs il n'y a que la fivre de dangereuse pour les
enfants. On peut les battre comme pltre, ou les couper tant que l'on
veut et a ne leur fait rien. Mais les fivres ne m'en parlez pas. Mon
oncle; c'est--dire mon frre Whiffles, le docteur, disait toujours a
et il s'y connaissait. Quant  cette maudite difficult ce ne sera rien.
Nick vous l'assure.

Le jeune garon avait les yeux ferms, mais Pathaway le vit sourire 
l'observation de Nick.

--Il y a tant de puissance de gurison dans le sang des enfants,
poursuivit le trappeur. Je crois bien, ma foi, que si on m'avait un
soir coup les doigts et les orteils, quand j'tais petit, ils auraient
repouss le lendemain matin. Toute notre famille est comme a,  Dieu,
oui!--Comment a va, maintenant, petiot?

--Assez bien, rpondit Sbastien.

--La petite difficult ne te fait plus trop mal, hein?

--Non, pre Nicolas.

--Qu'est-ce que je vous disais? fit le trappeur se tournant d'un air
triomphant du ct de Pathaway.

--Vous tes d'tranges gens tous deux, rpondit le chasseur noir.
Mais je dois une reconnaissance ternelle  ce brave enfant et je vous
garantis qu'elle ne lui manquera point.

Sbastien rougit et, comme il allait rpliquer, Nick l'en empcha par
ces mots:

--Pas  toi, petiot, pas  toi. Je sais ce qui convient. Les enfants
ne savent pas toujours ce qui convient dans les cas subits. La vrit
c'est, ami Pathaway, qu'il n'a rien fait qui ne lui soit habituel et
qu'il oubliera ds que son bras ira bien. Vous ne connaissez pas
ce gaillard-l. Il faut toujours qu'il sauve la vie de quelqu'un;
c'est--dire pas toujours, mais chaque fois qu'il en trouve l'occasion.
C'est pas la peine d'en parler. Mais, diable, quelle heure est-il?

Nicolas feignit de chercher comme pour savoir quelle heure il tait et
tout en furetant il marmottait:

--J'ai bien eu une montre, moi aussi, dans mon temps,  Dieu, oui!
et une belle montre encore! mais pas de ces fariboles comme on en a
maintenant. C'tait un instrument large, gros, solide, et qui marchait
comme un cheval au galop, quand il marchait. Par malheur il lui survint,
je ne sais comment, une diablesse de maudite petite difficult qui vous
la drangea compltement. J'essayai bien de tirer la pauvre montre de
cette diablesse de maudite petite difficult. Pas moyen. Aprs l'avoir
travaille, travaille pendant une semaine, je vendis l'intrieur  un
chef sioux et fis cadeau du reste de la chose  une squaw[26] qui en fit
une chaudire.... Bon Dieu, il doit tre tard; j'ai une fire envie de
faire un somme.

[Note 26: Femme indienne. La famille de ce mot s'tend depuis les
Kinstmann en Canada et les Montagnards d'Acadie, jusqu'aux Nanticokes,
sur les confins de la Virginie, dit Duponceau, dans son _Mmoire sur
les langues d'Amrique_.]

Portneuf et Jeanjean dormaient dj.

Pathaway sortit pour reprendre le cours de ses rflexions.

Des incidents nouveaux devaient le lendemain compliquer encore la
situation de nos personnages.

Nicolas billa, donna un peu d'eau  Sbastien, et, l'ayant envelopp
dans sa couverte, s'tendit  ses pieds.




                                 XIV

                         LE CAPITAINE DICK


Au lever du jour, Pathaway quitta le camp sous prtexte de chasser, mais
rellement parce qu'il lui tait impossible de demeurer en repos.

Du reste, il dsirait vivement tudier la physionomie du pays o il se
trouvait.

Peut-tre n'avait-il aucun but bien dtermin et obissait-il  une
de ces impulsions indfinies qui poussent si souvent l'homme 
l'action,--impulsions auxquelles les coureurs du dsert ne sont pas
moins sujets que les habitants des cits.

Bien que l'esprit de Pathaway ft naturellement rflchi, rarement il
avait t aussi dispos  la rverie qu'en cette occasion.

Le jeune homme marchait sans voir le terrain qu'il foulait aux pieds.
Collines et valles, eaux et forts semblaient fuir derrire lui comme
flottent les objets dans nos rves.

Une chvre des montagnes passa  son ct mais le chasseur noir ne la
remarqua point. Une antilope se montra  la porte de son fusil, il n'y
fit pas attention.

Pensait-il  Sbastien? ou bien songeait-il aux mystres de la valle du
Trappeur, ou bien encore voquait-il les images de personnes loignes?

Quel que ft l'aspect du monde intrieur qui absorbait ses facults
mentales, le chasseur noir fut rappel aux ralits qui l'entouraient
par l'apparition d'un individu descendant le versant d'un mamelon et
venant directement  lui.

La vue de cet individu rappela immdiatement  Pathaway celui qui, dans
le canon, avait parl avec tant d'autorit  Ben Joice et  Bill Brace.
C'tait un vnement inattendu, et Pathaway se demanda un instant quelle
conduite il allait tenir vis--vis de ce personnage.

Son premier soin fut de s'assurer s'il tait seul, son second de
chercher une retraite. Mais observant que l'inconnu n'tait pas
accompagn, le chasseur noir rsolut de ne point viter la rencontre.
Bientt il comprit aux mouvements de l'autre qu'il avait t lui-mme
aperu.

Ils continurent de marcher jusqu'au pied du mamelon. L, s'tendait une
petite gorge tapisse de mousse. Nos deux hommes s'y arrtrent  porte
de pistolet et se tinrent sur la dfensive; mais ni l'un ni l'autre ne
semblait dispos  prendre l'initiative des hostilits--si hostilits il
devait y avoir entre eux.

L'inconnu portait toujours sa ceinture carlate. Il tait arm d'un
fusil  deux coups, d'une paire de revolvers, d'une hache et de deux
couteaux-bowie.

Le premier, Pathaway parla.

--La paix ou la guerre? demanda-t-il.

--Comme il vous plaira; a m'est gal! rpondit brusquement l'autre.

--C'est bien; la paix pour le prsent, reprit le chasseur noir.

Aprs quoi, il s'avana vers l'tranger, qui imita son exemple.

Pathaway avait une vague ide d'avoir dj entendu sa voix. Aussi, en
approchant, examina-t-il ses traits avec un soin extrme.

Il n'tait plus qu' trois ou quatre pas de distance, lorsque, enfin,
il reconnut Hendricks, le trappeur dguenill qui s'tait prsent la
veille au camp de Nick.

--Oh! oh! fit Pathaway, il parat que vous n'avez pas mis longtemps 
rparer vos dsastres, ami Hendricks.

--Vous ne m'avez pas oubli. Diable, vous avez de bons yeux. Que
pensez-vous de moi, tranger? fut-il ripost d'un ton ironique.

--Vous tenez  mon opinion?

--Oui.

--Eh bien, rpliqua froidement Pathaway, elle n'est pas flatteuse pour
vous. Les muscles et l'assurance ne vous manquent pas. Mais dcidment
votre mine n'inspire pas la confiance.

--Vous croyez? fit Hendricks grimaant un sourire.

Et aprs une pause:

--Qu'est-ce que vous tes venu faire par ici, tranger?

--Ce que bon me semble, rpliqua schement Pathaway.

--Oh! oh! nous sommes d'un caractre indpendant.

--Mais oui. Assez fort pour me protger moi-mme je ne crains ni les
voleurs, ni les assassins, ni les trappeurs hors la loi.

Ces paroles furent dites d'un accent calme et ferme qui irrita
Hendricks.

--Ne le prenez pas si haut, jeune homme, dit-il. Je sais comment on
dompte les lves comme vous. La barbe aura besoin de pousser  votre
menton avant qu'il vous soit permis d'afficher les airs et la valeur
d'un vieux montagnard. Croyez-moi: retournez  l'cole. Vous m'amusez,
parole d'honneur. Sans cela je vous aurais dj rogn les ailes. Oui,
partez et emmenez Nick Whiffles avec vous...

--Et s'il me plat de rester? dit lentement Pathaway en faisant un pas
de plus vers Hendricks.

--S'il vous plat! s'cria ce dernier dont les prunelles s'allumrent
aussitt d'un feu sombre! S'il vous plat! ha! ha! Quand je dis:
allez! les gens s'en vont. Ils disparaissent et on n'en entend plus
parler. Quand je dis: restez! ils restent. La parole du capitaine
Dick, c'est la loi.

Le personnage se redressa avec un air d'orgueil qui ne manquait pas
d'une certaine dignit.

La conscience de son pouvoir lui donnait quelque grandeur. On sentait
que, depuis longtemps il avait impos sa volont  plusieurs hommes, et
qu'il ne pouvait endurer la rsistance  ses ordres.

Mais le chasseur noir n'tait pas homme  se laisser facilement
intimider.

Il soutint, sans baisser les yeux, le regard farouche du capitaine Dick.

--Bah! dit-il en souriant, vous ne vous attendiez pas  trouver un
sujet en moi. Je n'ai que faire de votre autorit et ne crains pas vos
menaces.

--Je t'apprendrai  me connatre.

--Oh! je vous connais assurment plus que vous ne pensez. On m'a parl
de vous,--pas en bien, je l'avoue. On vous donne mme comme le hros de
plusieurs forfaits commis dans le voisinage de la valle du Trappeur.

--Mais es-tu fou! s'cria le capitaine; es-tu fou de parler de la sorte
 un homme comme moi, qui fais trembler les plus hardis! Peut-tre es-tu
fatigu de la vie, hein?

Il mit la main sur la crosse d'un de ses pistolets.

--Pas si vite, capitaine, dit flegmatiquement Pathaway sans paratre
alarm.

--Vermine! profra le capitaine serrant avec force la poigne de son
pistolet.

--Vous commettez une inadvertance; prenez donc garde  vos doigts, dit
ngligemment Pathaway.

--Qu'est-ce  dire?

--C'est--dire que vous jouez avec une arme dangereuse.

Le visage de Dick se contracta. Nanmoins il matrisa la colre qui
l'touffait pour profrer d'une voix sourde:

--Quand un homme rencontre un animal froce dans la fort, il est assez
sage pour ne pas le provoquer; mais il parat que toi, jeune fou, tu
veux jeter ton cou sous sa griffe. N'est-ce pas cela?

Et il allongea sa tte vers celle de Pathaway

--Comme il vous plaira, dit celui-ci, toujours calme, et magntisant,
pour ainsi dire, son antagoniste par le regard glacial qu'il opposait 
ses fureurs.

--Oh! articula Dick, rouge d'exaspration.

--Mais qui tes-vous donc? demanda le chasseur noir d'un ton lger.

--Qui je suis? il veut savoir qui je suis!

--Pourquoi pas?

--Insens!

--Eh bien, je vais vous dire qui vous tes! vous tes un assassin, un
chef d'assassins; vous tes le pillard des montagnes; le voleur des
trappeurs et des chasseurs, l'ennemi des blancs aussi bien que des
Peaux-rouges! Ah! je suis heureux de vous rencontrer aujourd'hui,
monsieur le fier--bras; oui, bien heureux, pour vous dire certaines
vrits qui ne seront pas de votre got; car vous mritez bien richement
la corde!

Cette dclaration fut faite avec une lenteur et une gravit qui
tourdirent le capitaine Dick.

Il blmit et s'appuya sur son fusil.

Durant quelques secondes, ses traits exprimrent une profonde
consternation; mais bientt ses joues s'empourprrent de nouveau.

--Sais-tu, hurla-t-il, que ce que tu viens de prononcer l, c'est ton
arrt de mort?

--Je sais ce que je fais; et je n'ai point peur de vous. Regardez-moi!

Pathaway redressa sa belle taille, et, d'une voix pntrante comme
l'acier, il ajouta:

Je vaux mieux que vous.

Le capitaine Dick baucha un sourire contraint et haussa les paules.

--Ah! laissez-moi souffler, de grce, dit-il ironiquement. Allons, je
vais vous tuer, monsieur le gentil garon. a me fait de la peine, vrai!
car je me sentais une inclination pour vous. Mais excusez, j'ai besoin
de respirer.

--Vous avez besoin d'autre chose; vous avez besoin de chtiment.

--Pour l'amour de vous, mon cher blanc-bec, amenez donc l'homme qui me
chtiera.

--Le voici.

--O?

--Regardez-moi et vous le verrez, rpliqua Pathaway avec un coup d'oeil
perant.

--Toi! Vous!...

--Moi!

Le chasseur noir imprima une vigueur si grande  ce mot moi, que le
capitaine Dick recula.

Il ne riait plus, quoiqu'il essayt de donner encore  son visage un air
de ddain. Il tait vident que l'nergie de Pathaway l'avait branl.

--Quand? o? comment? balbutia-t-il.

--Quand, o, comme il vous sera agrable: rpondit le chasseur noir,
dont les narines se dilataient avec une espce de satisfaction.

--Les armes! quelles sont les armes?

--A votre choix, rpartit simplement Pathaway.

Le capitaine Dick ne savait s'il devait en croire ses oreilles et ses
yeux. Quoi! lui qui jamais n'avait rencontr un mule; lui qui avait
command en despote dans le Nord-ouest; lui la terreur des aventuriers,
l'effroi des Indiens, il tait insult, attaqu par un jeune homme
presque imberbe!

Fallait-il rire ou se fcher?

Les coquins eux-mmes admirent le vrai courage. Dick se jugeant de
beaucoup suprieur  Pathaway, voulut s'amuser  ses dpens.

--Je ne sais, dit-il en fermant le poing et le mettant sous le nez de
Pathaway, je ne sais ce qui m'empche de t'effondrer la tte avec ce
marteau. Mais je suppose que c'est le mme instinct qui empche le chat
de manger la souris avant qu'il n'ait jou avec elle.

--Vous n'avez pas dsign les armes, dit froidement Pathaway.

Hendricks ricana, en s'exclamant avec mpris:

--Peuh!

Et allongeant un peu le bras, il saisit le nez du jeune homme entre son
pouce et son index.

Aussitt le poing de Pathaway bondit en avant et frappa la poitrine du
capitaine avec tant de violence qu'il tomba  la renverse.

Un instant Dick resta tourdi; puis il se releva en chancelant comme un
homme ivre; puis il s'assit sur lu gazon pour attendre que le nuage
qui obscurcissait sa vue se dissipt. Il avait la face trs-ple et
regardait Pathaway d'un air hbt.

Peu  peu, toutefois, il se remit de ce premier assaut. Son courroux
sembla mme apais. Mais le chasseur noir savait assez ce que vaut la
modration chez des gens de cette trempe pour se tenir sur ses gardes.

C'tait le calme qui prcde la tempte.

--Vous me rendrez raison de ce coup, dit Hendricks; oui, vous m'en
rendrez raison. Je pourrais vous tuer maintenant; mais je ne le veux
pas. Il me faut une punition plus complte. Vous m'avez pris par
surprise et frapp dur; mais le couteau-bowie frappe plus dur encore; je
choisis cette arme.

--Soit, rpliqua Pathaway.

Hendricks ou le capitaine Dick, comme il se nommait, suivant les
circonstances, tira de sa gaine un norme coutelas dont il essaya le
tranchant avec le dessous du pouce, et qu'il plaa  ct de lui.

Dans le cours des vnements ordinaires de la vie, cette action et t
simple, mais alors elle devait faire trembler; tellement les motifs
de l'homme donnent de coloris  ses actes; car toute chose a sa
signification et nous cherchons la signification de toute chose.

--Ne vous htez pas, capitaine, il y a temps pour tout, dit Pathaway. Ne
suffira-t-il pas que l'un de nous meure avant demain soir? Pensez-vous
que raisonnablement il faille  chacun de nous moins de temps pour se
prparer? Pour vous, vous avez sur les bras quelques mauvaises affaires
dont vous devrez rendre compte. Le sang, vous le savez, n'est jamais
silencieux. Il crie toujours vengeance. On ne peut ni l'ensevelir,
ni l'touffer. Peut-tre le juge suprme vous demandera-t-il: O est
Portneuf, le voyageur? o est Andr Jeanjean, le trappeur? quelle sera
votre rponse, capitaine Dick?

--Je vois que tu en sais trop, beaucoup trop. Je dois fermer ta bouche
et livrer ta langue aux vers.

Ce disant, il dposait ses pistolets  terre et dbouclait sa ceinture
rouge.

--Un moment, dit Pathaway. Nos avantages ne sont pas gaux. Je connais
l'effet d'un coup comme celui que je vous ai donn. Vos membres sont
faibles; vos bras ont perdu la moiti de leur nergie; vos regards ne
sont pas fermes. Si nous nous battions dans l'tat o vous tes, je vous
tuerais  la premire passe. Rencontrons-nous demain soir au coucher du
soleil.

--Artifice! ce n'est qu'un artifice! grommela le capitaine.

--Demain soir, au coucher du soleil, je vous rejoindrai sur cette
pelouse, avec cette arme unique.

Et le chasseur noir toucha le manche de son couteau-bowie.

--A demain alors, dit Dick, comme s'il se ravisait.

--Bien, vous pourrez compter sur moi.

--Et vous sur moi.

--Vous viendrez seul? dit Pathaway d'un ton souponneux.

--Oh! je n'ai pas besoin de tmoins pour te tuer, rpliqua le bandit
avec hauteur. Aprs-demain il y aura un coq de moins pour chanter le
rveil.

Et, enchant du trait, il poussa un bruyant clat de rire.

Sans rpondre, mme par un geste, Pathaway tourna ses pas vers le camp
de Nick Whiffles.




                                 XV

                              LE DUEL


Le soleil  son dclin versait sur la terre des rayons obliques qui
mordoraient la cime des forts. Les insectes achevaient de bruire sous
l'herbe; les murmures du jour s'teignaient peu  peu, et les oiseaux
nocturnes commenaient  secouer leurs ailes.

Pathaway, les bras croiss, se tenait dans le vallon o la veille
il avait eu, avec Hendricks, la scne raconte dans notre prcdent
chapitre. La mlancolie de cette heure solennelle se mariait  la
mlancolie de ses penses.

Insensiblement, le crpuscule jeta sur les objets des teintes vagues
qui finirent par se perdre sous une mantille gristre. La brise cessa de
faire frissonner les feuilles; le calme envahit la montagne.

Cette tranquillit parlait, comme une voix au coeur du jeune homme.
Ses sympathies entraient en ardente communion avec la nature. Il en
ressentait toutes les douces impressions.

Tout  coup, un homme parut sur le flanc de la colline.

C'tait Hendricks.

--Je vous attendais, dit Pathaway quand il fut arriv prs de lui; et je
craignais que vous n'eussiez oubli notre rendez-vous.

--Je suis venu pour me battre et non pour bavasser, rpondit Dick d'un
ton bourru.

--Vous serez satisfait, capitaine.

Ils dposrent sur le gazon leurs ceintures et leurs pistolets.
Hendricks ta sa chemise de chasse, et montra nues ses paules
musculeuses.

--Les conditions? commena le chasseur noir.

--La vie pour le vainqueur, la mort pour le vaincu.

--C'est bien, dit Pathaway.

A son tour, il se dpouilla de sa tunique noire, mais sans affectation
aucune.

Son adversaire put voir qu'il avait la poitrine pleine et arrondie,
le bras bien fait et souple aux attaches, le buste admirablement
proportionn.

Pathaway ne tremblait pas; mais la pleur couvrait son visage. Ses yeux
brillaient d'un clat qu'Hendricks n'avait pas encore observ chez lui.

Il saisit, son bowie-knife. Le capitaine tait prt dj. Tous deux se
toisrent une seconde. Hendricks se prcipita sur Pathaway. Leurs armes
se rencontrrent. Des tincelles jaillirent du choc.

Une clameur aigu dchira l'air et Dick se prit  ferrailler d'estoc et
de taille avec une ardeur qui prouvait qu'il avait hte d'en finir.

Il maniait avec une dextrit et une rapidit rares le terrible
instrument qu'il avait choisi. Son couteau volait de ct et d'autre
avec la clrit de la foudre. Mais partout il trouvait un autre couteau
pour parer ses attaques. On et dit qu'un bouclier invisible protgeait
le corps du chasseur noir.

Celui-ci, cependant, demeurait sur la dfensive: tantt il reculait d'un
pas, tantt il se jetait  gauche, tantt  droite, mais sans jamais
se dcouvrir, sans faire d'effort pour rpondre aux bottes de son
antagoniste.

Le capitaine Dick ne tarda point  s'apercevoir qu'il consommait en vain
sa vigueur et son adresse. Il s'arrta pour reprendre haleine; car son
coeur battait violemment, son poignet tremblait; la sueur baignait ses
tempes.

Pathaway attendt silencieusement la reprise du combat. Mais il n'tait
pas difficile de voir qu'il commenait  s'intresser  cette affreuse
partie.

La confiance d'Hendricks dans sa force baissait, et perdre confiance
en pareil cas, c'est perdre beaucoup quand ce n'est pas tout perdre.
Celui-l qui ne doute pas de la victoire l'a gagne  demi. Le doute est
l'ennemi du succs.

Aprs un moment de repos, Hendricks s'avana pour continuer le duel,
mais il s'avana avec plus de circonspection et moins d'assurance.

Alors Pathaway le pressa un peu et montra une habilet et une sret de
coups qui rfrnrent l'imptuosit du capitaine.

--Vous l'avez! s'cria soudain le chasseur noir... Et l'arme de Dick
partit de sa main pour aller tomber  dix pas de l sur le sol.

Le misrable resta le bras tendu et soufflant comme un boeuf surmen.

Pathaway lui avait appliqu la pointe de son couteau sur le coeur et il
l'envisageait avec la fermet sombre d'un ministre de vengeance.

Les traits d'Hendricks se contractrent. Son visage devint cadavreux.
Ses dents cliquetrent.

Il semblait dj sentir le froid de la mort envahir ses membres. Mais,
tandis qu'ils se regardaient, l'un avec le rayonnement du triomphe,
l'autre avec une consternation impossible  peindre, un coup de pistolet
retentit derrire Pathaway.

Le jeune homme tourna vivement la tte.

--Arrtez! cria une voix fminine. On ne tue pas un homme dsarm. En
frappant cet homme c'est moi que vous frapperiez.

En mme temps une amazone se jeta entre eux.

Pathaway reconnut la jeune femme qu'il avait aperue  l'entre de la
valle du Trappeur et que Portneuf appelait Carlota.

Il se retira, s'inclina gracieusement et dit:

--Pour vous, madame, je l'pargne, quoique sa vie m'appartienne d'aprs
les conditions de notre cartel.

--Et quel bien vous ferait sa mort? demanda Carlota.

--Demandez  Portneuf et  Andr Jeanjean, rpliqua svrement le
chasseur noir.

--Je ne vous comprends pas, dit Carlota changeant de couleur.

--Cet homme me comprend bien, lui! reprit Pathaway dont le doigt indiqua
Dick qui frmissait encore, quoiqu'un sourire sinistre glisst sur ses
lvres.

Carlota passa la main sur son front et fixa ses yeux perants sur le
chasseur.

--Chut! chut! fit-elle brusquement. Ne parlez pas de cela, car cela ne
vous regarde point.

Un regard d'avertissement accompagna sa remarque.

--Croyez-moi, jeune femme, dit Pathaway, je ne me tairai pas tant que la
vrit me commandera de parler, et mon bras saura dfendre mes paroles.
Je dis que la vie de ce coquin m'appartient, et pas  moi seul, mais 
la loi, car la loi atteint les gueux dans tous les pays, si loin que
ce puisse tre des grands centres de civilisation. La prsence d'tres
humains fait la loi, mme dans le dsert.

--Vous tes un fou, jeune homme, rpondit Carlota impatiente. Je vous
aurais donn la vie pour la sienne, mais votre imprudence vous perd;
tant pis pour vous!

Elle tendit la main, et, aussitt une vingtaine d'hommes surgirent des
buissons voisins.

On les et pris pour un peloton de dmons dtachs de l'enfer.

Ils entourrent Pathaway, tandis que le capitaine Dick poussait des
clats de rire froces.

Aprs le danger les lches se font braves. La passion insoumise est
insolente. Nous oscillons comme des pendules d'une ide  l'autre.

Cette joue que blmit maintenant la terreur rougira bientt d'orgueil.
La dlivrance soudaine produit souvent une rvulsion qui atteint
l'extrme mme de l'motion oppose.

Hendricks, oubliant la clmence de son vainqueur, se sentait dispos 
abuser de son pouvoir.

Cependant, Pathaway, intrieurement fort troubl, gardait en apparence
son sang-froid, remettait sa tunique, et glissait son couteau dans la
poche de ct.

--Bien, dit-il, d'un ton assez lger, il parat, mademoiselle ou madame,
que je suis votre prisonnier. A votre prire j'ai pargn la vie de ce
sclrat. Est-ce l la rcompense que vous me rserviez?

Pathaway, en prononant ces paroles, regardait Carlota. Il n'y avait
ni embarras, ni impertinence dans ses manires ou son accent. Aussi
excita-t-il l'intrt de la jeune femme.

Le chasseur noir ressentait pour elle une vritable piti, mlange de
curiosit.

Quelle tait l'histoire de cette trange et belle crature? Quel destin
l'avait plonge au milieu de ces tres farouches sur qui elle paraissait
exercer un pareil ascendant?

--Oh! six pieds de terre, prs de la piste du Trappeur, rpliqua-t-elle
avec un semblant de ngligence, mais en tudiant la physionomie de
Pathaway.

--Six pieds de terre! c'est ce qui doit m'choir un jour, rpondit-il
tranquillement.

--Mais ce que tu ne dsires pas maintenant s'cria Hendricks riant d'un
rire sardonique.

--Je ne dis pas cela, je ne dis pas cela, capitaine Dick, repartit
le chasseur. Car peut-tre vous et les vtres n'aurez pas cette bonne
fortune, et qu' la dernire heure, vos corps mesureront cinq ou six
pieds dans l'air.

--Et si nous te pendions, toi aussi! h! h!

Cette menace souleva l'hilarit de la troupe.

Au bout d'un instant:

--Allons, mes gars, en avant!  la valle du Trappeur et ayez l'oeil sur
ce mangeur de lard, dit le capitaine  ses gens. Ah! j'oubliais de vous
dire: j'ai retrouv ce diable de Canadien-franais chez notre ennemi
jur, Nick Whiffles. Que le ciel le confonde! Oh! nous les ramnerons 
la souricire.

Puis  la jeune femme:

--Carlota, ma chre, tu es arrive  propos. Ce drle m'avait pris par
surprise.

Un sourire ironique arqua les lvres de Pathaway; mais il ddaigna de
rpondre  cette grossire calomnie.

Quelques-uns des hommes haussrent les paules et s'adressrent des
oeillades moqueuses.

On se mit en marche.

La colline franchie, Pathaway aperut dans la plaine plusieurs chevaux.
Il devina que les brigands les avaient laisss  cet endroit afin de le
surprendre plus aisment.

Chacun d'eux enfourcha un des animaux. Carlota elle-mme se mit en
selle, et fit placer Pathaway sur un cheval  ct d'elle.

Jamais notre hros ne s'tait trouv dans une situation aussi neuve,
aussi propre  veiller de srieuses rflexions.

La nuit tait tout  fait venue. Mais il ne faisait pas si noir que le
jeune homme ne pt voir et admirer les attraits de sa compagne, car elle
tait belle, Carlota, la reine de cette horde sauvage!

Elle portait le mme costume que le jour o Pathaway l'avait vue pour la
premire fois.

Ses traits taient accentus, mais empreints d'une grande noblesse.
Un ruban de velours, trs troit, ceignait son front et retenait ses
cheveux dont les boucles tombaient capricieusement sur ses paules.

Elle avait la taille fine, les paules bien dveloppes et tous les
signes d'une sant robuste, capable de rsister aux fatigues et aux
privations. Ses yeux taient noirs et d'un clat difficile  soutenir.

Elle montait son cheval avec une lgance merveilleuse: tout en elle
annonait la femme habitue depuis l'enfance aux prils de la vie du
dsert. Pathaway fit, on le conoit, un examen dtaill de sa personne,
car il voulait savoir s'il pourrait s'chapper en l'intressant  son
sort.

--Singulire vie pour une charmante femme comme vous! dit-il, en se
penchant  demi vers Carlota.

Elle arrta brusquement son cheval.

--Singulire, dites-vous; mais n'est-ce pas celle de la libert?

--Libert... sans doute!... murmura Pathaway.

--Eh bien?

--Vous me pardonnerez mon audace, je trouve cette libert trop grande.

--Vous trouvez?

--Je le confesse.

--A votre point de vue cela se peut. Mais nous sommes ce que nous font
les impressions extrieures.

--Il y a de mauvaises impressions.

--Vous dites?

--Je dis que les impressions qui forcent une personne de votre sexe 
jouer le rle que vous semblez jouer sont mauvaises.

--Et que pensez-vous donc que je sois?

--Une femme gare, la complice de gens fltris par la loi.

--Vous tes franc, monsieur, rpliqua schement Carlota.

--Pourquoi ne le serais-je pas? Est-ce que ces bandits qui vous
entourent...

--Assez! interrompit Carlota. Il serait mieux pour vous de diriger vos
penses d'un autre ct.

--Je vous comprends. Vous voulez dire qu'il vaudrait mieux que je
songeasse  mourir. Croyez-moi; mon existence n'a pas t si mauvaise
que les remords puissent en troubler l'heure suprme. Et, aprs tout,
est-ce qu'on doit se lamenter  l'approche du dernier ennemi de l'homme?
Je parle sincrement car je ne doute pas que je meure bientt. Et vous
jeune femme vous serez coupable de mon assassinat.

--Vous vous entretenez froidement d'une chose qui fait plir les plus
braves, rpondit Carlota avec une nuance d'intrt.

--Je vous l'ai dit, je n'ai point  me reprocher d'avoir sciemment fait
le mal; et j'ai foi en la misricorde infinie de notre Crateur.

--Il suffit! s'cria Carlota en piquant son cheval, qui partit au galop.

Pathaway la suivit.

Elle parut lui savoir gr de ce mouvement.

--Vous venez des tablissements? dit-elle tout  coup.

--Certes...

--Oh! oui, je le vois. Vous apportez ici des ides qui ne sont point les
ntres. Car vous ne savez pas que nous sommes une communaut, un monde!
nous faisons nos lois et ne reconnaissons aucune autre lgislation. Je
sais que cette terre est grande, qu'elle renferme une foule d'habitants,
mais ces habitants me sont trangers et je leur suis trangre.

--Est-ce donc une raison pour vous faire louve? dit brutalement
Pathaway.

--C'est la loi de la nature, reprit Carlota avec une emphase marque.
Il faut que tout animal vive aux dpens d'un autre. Les poissons dans
l'eau, les fauves dans la fort, les oiseaux dans l'air se dvorent
les uns les autres. L'araigne tisse sa toile pour attraper la mouche
imprudente, la panthre guette le daim pour le mettre en pices, le
vautour fond sur les poules, et, suivant cette grande loi de la nature,
l'homme dpouille l'homme. Pourquoi mpriserions-nous les enseignements
de la nature? Comment rsister au commandement qu'elle a donn  toutes
les choses animes? Les vgtaux eux-mmes ne se nourrissent-ils pas du
suc des vgtaux et mme d'insectes?

Le visage de Carlota s'tait incarn d'un enthousiasme farouche. Ses
yeux noirs brillaient comme des diamants. Son coeur battait avec force.

Pathaway tait muet d'tonnement.

--Quelle est votre opinion? dit-elle soudain et d'un ton souriant.

--Est-ce possible? est-ce possible? murmurait le jeune homme. Un esprit
naturellement bien dou peut-il tre aussi pervers? D'o lui viennent
ces connaissances, cette facilit d'locution? cette aptitude pour la
comparaison?

Puis, levant la voix:

--Vous m'affligez profondment, dit-il, car je vois qui vous tes et je
pense  ce que vous auriez pu tre! Oui, en vous contemplant, j'oublie
jusqu' ma destine. Et je me dis que votre sort est pire que le mien,
quoique je sois menac d'une mort violente.

Carlota, qui mordillait le pommeau de sa cravache, rassembla les rnes
et mettant son cheval au trot, dit:

--Je n'ai jamais eu le bonheur de rencontrer un tre aussi bizarre que
vous. A quelle espce appartenez-vous?

Cette question fut faite d'un accent moiti badin, moiti curieux.

--Je suis, rpliqua le chasseur noir, un membre de la grande famille
humaine et pas une bte de proie comme ceux qui m'entourent. Je ne suis
pas un animal, mais un tre humain.

--Et, moi, repartit amrement Carlota, moi je suis l'animal  l'tat
sauvage.

Le chasseur noir se prit  sourire, en s'criant:

--Et moi, votre butin lgitime. Me mangerez-vous?

Elle haussa les paules.

--Ne me sauverez-vous pas? fit Pathaway, se rapprochant d'elle.

--Non, rpondit-elle d'un ton qui n'admettait pas d'quivoque.

Et pressant le flanc de son cheval, elle alla se placer prs
d'Hendricks.

Le chasseur noir demeura plong dans un chaos de doute et d'agitation.




                                XVI

                       LA PISTE DU TRAPPEUR


La route devenait plus difficile et la nuit plus noire. Aprs avoir
contourn les montagnes, franchi des ravines, travers des parties
de terrain boises, ils arrivrent  un troit sentier, profondment
encaiss entre des rochers  pic.

Pathaway roulait dans son esprit des projets d'vasion, mais sans
trouver une occasion favorable pour les excuter.

Une fois ou deux il songea srieusement  fuir, lorsqu'ils atteindraient
un pays plus dcouvert. Mais on le gardait avec tant de vigilance qu'il
lui fallut renoncer encore  ce dessein.

Carlota se rapprocha de lui par hasard, ou peut-tre intentionnellement.

Pathaway ne demandait pas mieux que de renouer la conversation avec
cette jeune femme, et, d'ailleurs, il ne dsesprait pas de l'intresser
 son sort.

--Voici une contre bien sauvage! dit-il. Serait-ce une indiscrtion que
de vous demander dans quelle partie de votre territoire nous sommes 
prsent?

--Nous parcourons la piste du Trappeur, rpondit Carlota. Elle a reu
son nom de la lgende d'un trappeur blanc qui, le premier, explora cette
rgion solitaire. Ce trappeur s'gara au milieu des montagnes, et ce
ne fut qu'au bout de deux mois qu'il parvint  s'en tirer. C'tait au
milieu de l'hiver. Aussi le pauvre homme eut-il  souffrir terriblement
de la faim et du froid.

--Si ce fait ft arriv maintenant, il et t facile de s'expliquer la
disparition du trappeur, dit Pathaway avec une lgre teinte d'ironie.

--Sans doute, repartit schement Carlota.

--Je suppose que la piste du Trappeur conduit  la valle du Trappeur,
reprit le chasseur noir. J'ai ou dire que plus d'un trappeur a perdu
son chemin dans ces dfils.

--C'est bien possible, rpondit Carlota.

--Il n'est pas non plus trs-surprenant qu'on ne puisse toujours
retrouver sa route quand on s'est engag au milieu de ces gorges. M'est
avis qu'on devrait y riger des cabanes de refuge et y entretenir une
meute de chiens, comme ceux du Saint-Bernard, pour sauver les trappeurs
et les chasseurs gars.

Pendant qu'ils causaient, la lune se leva, la sente s'largit et
Pathaway put mettre son cheval  la hauteur de celui de Carlota.

--La valle du Trappeur! fit-elle en indiquant du bout de sa cravache un
petit village  quelques pas devant eux.

Ce village se composait d'une quarantaine de huttes grossires et
enfumes.

Pathaway laissa chapper une exclamation de surprise.

--Je supposais, dit-il ensuite  sa conductrice, que les tanires de vos
gens taient plus loin... dans quelque caverne.

--Ceux qui vont plus loin reviennent rarement rpondit Carlota  voix
basse. Mettez pied  terre.

Le chasseur noir s'empressa d'obir, et il offrit la main  Carlota pour
l'aider  descendre.

Mais, repoussant cette galanterie, elle sauta lestement de sa selle.

Pathaway se retourna et remarqua des signes de mcontentement non
quivoques sur les visages de ceux qui l'entouraient.

Hendricks semblait particulirement choqu de la familiarit qu'il avait
tmoigne  Carlota.

Le chasseur noir ne s'en mut pas.

--Vous reverrai-je? lui dit-il.

Elle ne rpondit point et entra dans une cabane.

--Allons! cria Hendricks en le poussant vers me autre loge; allons, il
est temps de vous prparer  sortir de ce monde. Nick Whiffles et vous
nous avez jou de mauvais tours, mais j'espre que ce sont les derniers.
Je suis bien sr que vous n'tes pas trangers  l'vasion du Canadien.
Peut-tre vous figurez vous que je ne l'ai pas reconnu au camp de Nick,
hein?

--Je sais que quelque chose vous a fait peur, rpondit froidement
Pathaway.

--C'est faux... faux! Je n'ai jamais eu peur.

--Bah! ou aurait dit que vous aperceviez un spectre.

--Mensonge! je regardais le gamin.

--Le gamin! riposta Pathaway avec une surprise parfaitement joue.

--Lui-mme.

Pathaway hocha la tte en signe de doute.

--Je crains fort que vous n'ayez pas la conscience bien nette, capitaine
Hendricks, dit-il.

L'autre essaya un rire de mpris, mais il y avait plus d'effroi que de
ddain dans les sons creux qui s'exhalrent de sa poitrine. Cependant,
pour se donner de l'aplomb, il lcha une vole de blasphmes
pouvantables.

--Allons, entrez ici; c'est assez jou comme cela, grommela-t-il
ensuite. Est-ce que vous pensez que parce que nous sommes des pirates de
terre, nous devons tuer tous les enfants que nous rencontrons?

--Je ne vous comprends pas, capitaine, fit le chasseur noir.

--Le diable vous emporte! hurla Hendricks.

--On m'a dit, reprit Pathaway, que les criminels n'avaient point de
repos. Je ne fais pas allusion  vous, capitaine; mais sans doute on
vous a appris la mme chose. Il est juste que les fantmes de ceux qui
ont t assassins viennent jour et nuit harasser leurs meurtriers. Il
est de ces meurtriers qui ont t ainsi pousss  confesser leur crime,
 se jeter entre les dents de ce monstre terrible, LA LOI, sombre dragon
qui dvore impitoyablement les coupables.

--Ta! ta! ta! fit Hendricks en haussant les paules et tournant sur les
talons.

--Je sais ce que je dis, rpliqua Pathaway avec un redoublement
d'nergie. Moi-mme, j'ai eu le malheur de tuer un homme en duel, et son
cadavre sanglant ne me quitte pas.

--Jack Wiley! Jack Wiley, ici! cria le capitaine Dick.

Un homme parut. Il chancelait comme s'il et t ivre.

--Hendricks ne s'aperut probablement pas de l'tat o se trouvait son
subalterne, car il lui dit:

--Prends soin de ce gibier-l jusqu' demain, et veille au grain, car si
par malheur tu le laisses chapper, tu auras affaire  moi.

--C'est bien, capitaine; bien! on y verra, marmotta Jack. A-t-il des
armes sur lui?

--Je ne pense pas, rpondit Hendricks; mais, au surplus, tu as tes
pistolets et ton fusil; il me semble que c'est plus que suffisant.

--Bah! il vaudrait mieux l'expdier ce soir, a vous pargnerait l'ennui
de le garder. C'est bien simple, une demi-once de plomb, vous savez?

--Fais ce que je te dis, et pas d'observation! rpliqua aigrement
Hendricks.

Et il sortit de la cabane.




                                 XVII

                              L'VASION


En un coin de la hutte flambait un bon feu de sapinette, dont les chauds
rayons clairaient parfaitement le visage du chasseur noir.

--Tiens, c'est vous M. Pathaway! dit Jack d'un ton narquois; du diable
si je vous aurais reconnu. Mauvaise chance, mal tomb cette fois! Vous
n'avez plus longtemps  vivre. On vous a prvenu, n'est-ce pas?

--Oh! je ne dsespre pas encore, dit le chasseur noir en souriant.

--Et vous avez tort.

Pathaway examina son interlocuteur.

Le visage de Wiley tait sombre, presque impntrable.

--Vous tes un honnte homme? demanda notre hros.

--Moi, honnte, allons donc! je suis coquin et si je ne m'enorgueillis
pas du titre, je ne m'en fche pas non plus.

Pathaway comprit qu'il ne russirait pas  faire battre un sentiment de
gnrosit chez son gardien.

Il tourna alors ses batteries d'un autre ct et tcha de le sduire.

--Si, dit-il, je vous offrais la fortune pour ma libert.

--La fortune! et qu'en ferais-je? La fortune c'est bon dans les
tablissements; mais au milieu des montagnes  quoi a peut-il servir?

--Mais ne pourriez-vous aller visiter les tablissements?

--Moi! reprit Jack riant d'un rire incrdule! moi, visiter les
tablissements! Qu'est-ce que j'y ferais?  quoi serais-je propre?
Est-ce que je saurais me coiffer d'un chapeau? mettre des bottes cires.
La belle tte que j'aurais dans un salon, hein? Ah! ah! ah! chacun me
prendrait pour un ours gris.

--Oh! vous vous habitueriez bien vite  la vie civilise!

--La civilisation, castors et loutres! qu'est ce que c'est que
a? Parlez du Nord-ouest et des jeunes beauts rouges et je vous
comprendrai. Mais Jack Wiley ne veut pas de vos squaws au visage ple.
Elles ont l'air malade ces cratures-l. Vive les Indiennes! Ah! oui les
Indiennes! Passe encore pour les bois-brles, mais vos filles blanches,
pouah! je ne voudrais pas de la plus belle, pour une cte de bison.
Assez caus. Ne me bdrez plus  ce sujet, ou je me fche.

--J'esprais qu'un millier de dollars en or, commena le chasseur
noir...

--Un millier de dollars en or, hein! a fait un boa tas, monsieur,
interrompit Jack d'un ton pensif. Un millier de dollars! On peut faire
diantrement des belles ftes avec un millier de dollars, et mme un
fameux tour  Selkirk ou  Montral.

--Mais oui, dit Pathaway, enchant qu'il mordt  l'amorce.

--Est-ce que vous les auriez sur vous? fit Wiley jetant sur ses
pistolets un coup d'oeil rapide, mais qui n'chappa point au prisonnier.

--Cet or sur moi, non, ma foi, je ne l'ai pas; je ne suis pas assez
niais pour me charger d'une pareille somme quand je parcours ces
rgions.

--Psit! siffla Wiley. Vous vouliez m'en faire accroire; mais si vous
n'tes pas niais, vous n'tes pas des plus fins, mon cher M. Pathaway.
Allons, couchez-vous; il est temps, et tchez de renforcer vos nerfs
pour demain matin. Vous sentez que je ne suis pas un de ces oiseaux qui
se laissent prendre avec deux grains de sel sur la queue.

--Soit! comme il vous plaira, rpondit Pathaway, assez bon observateur
pour s'apercevoir que sa tentative n'avait plus chance de succs.

Il s'tendit prs du feu et se remit  rflchir, car il avait dcouvert
que le trappeur tait sous l'influence de l'alcool.

Le chasseur noir ne savait gure comment il viterait le danger mortel
dont il tait menac. Mais il avait une de ces natures qui se plaisent
au milieu des prils.

Sans se l'avouer peut-tre, il aimait, comme Nick Whiffles, affronter
une maudite petite difficult. Et, loin d'tre abattu, son esprit se
ranimait  mesure que les embarras de sa position augmentaient.

Wiley se tenait appuy le dos contre la porte.

Il se remuait, tournait, agitait ses armes, mais ses paupires
vacillantes taient charges de sommeil. Sa rcente visite au monde des
rves et son rappel soudain par le capitaine Hendricks, avaient
plong son cerveau en une sorte d'tat lthargique qui le pressait
irrsistiblement de retomber dans l'oubli des choses extrieures.
Son premier somme avait t comme le premier verre pour l'ivrogne:
il sollicitait tous ses apptits vers un second. Aussi ses yeux
se fermrent-ils, malgr une ferme rsolution de ne pas cder  la
tentation.

Pathaway attendit ce moment avec une grande impatience. Mais il savait
trop combien la circonspection lui tait ncessaire pour agir en
imprudent.

C'est pourquoi, lorsqu'il jugea que Wiley tait bien endormi, il
se souleva sur son coude, allongea le pied contre un fagot et brisa
quelques branchages.

Il en rsulta un son sec qui fit tressaillir la sentinelle.

Elle se redressa galvaniquement et balla.

Pathaway reprit aussitt sa position premire, et Jack, ayant une vague
ide que tout allait bien, se reprit  ronfler de plus belle. Il n'y a
rien que nous dsirions tant que le sommeil quand il nous est dfendu.

Prmuni par cette exprience, le captif prit encore plus de prcautions.

D'un mouvement aussi rapide que lger, il fut sur ses pieds et se
prcipita sur Wiley, qui, malheureusement, se rappelait dans ses rves
la menace que lui avait faite le capitaine Hendricks. Pathaway tait
certain de n'avoir fait aucun bruit; mais quelque chose avertit son
gelier du danger: il bondit comme un automate mu par des ressorts et
chercha ses armes, qui taient tombes  ses cts.

Mais il tait trop tard; car, d'une main, Pathaway l'avait saisi  la
gorge et renvers avant que Jack et seulement pu ramasser un pistolet.

Le jeune homme noua ses doigts d'acier autour du cou de son gardien,
et, plantant son genou sur sa poitrine, lui dit d'une voix sourde, mais
imprative:

--Silence ou tu es mort!

En mme temps, il retirait le couteau qu'il avait, on se le rappelle,
cach dans sa poche de ct, et en faisait briller la lame sous les yeux
de Wiley qui, interdit autant que suffoqu, ne put faire avec la tte un
signe de consentement.

Le chasseur noir desserra ses doigts.

--Pour l'amour du ciel ne me tuez pas! balbutia le bandit.

--Ta vie, rpliqua Pathaway, dpend entirement de ton obissance. Mais
si tu ouvres la bouche, je t'trangle.

Wiley aurait voulu parler, mais une crainte mortelle le tenait muet, 
demi paralys sur le sol.

Le chasseur noir tailla aussitt une large bande de peau d'antilope dans
la casaque de chasse du brigand. Puis il lui dit:

--Tourne-toi et dpche.

Jack obit avec un grognement.

Aussitt Pathaway lui appliqua sur la bouche ce billon d'un nouveau
genre, en dcoupant dans le mme vtement deux autres lanires, il lia
avec rapidit les mains et les pieds de Wiley qui n'osait bouger quoique
les ligatures faites, sans trop de dlicatesse on le conoit, fissent
jaillir le sang de son piderme.

Cela termin, Pathaway s'adressa encore  Wiley:

--Tu vois, coquin, que les choses changent quelquefois plus vite que
nous ne le prvoyons. Si tu avais t le prisonnier et moi la sentinelle
endormie tu m'aurais tu, n'est-pas?

En prononant ces paroles, le chasseur noir passait  sa ceinture
les pistolets de Wiley, s'emparait de munitions et tout en jetant la
carabine sur son paule il ajouta:

--Il suffirait d'un coup, tu vois, pour mettre fin  ta misrable
existence. Mais je ne suis pas de ceux qui aiment  verser le sang. Je
ne le fais qu' mon corps dfendant... Je t'avertis, nanmoins, que je
demeurerai quelques instants sur le seuil de cette cabane, et si tu fais
un effort pour crier ou te dtacher, j'en finirai avec toi.

Cette menace tait inutile. Abruti par le whiskey, terrifi par ce
qui venait de se passer; Wiley ne songeait pas  lutter, contre ce
redoutable adversaire.

On comprend bien que, malgr sa dclaration, le chasseur noir ne
s'arrta point  la porte de la cabane et qu'aussitt dehors il chercha
 s'orienter.

La nuit tendait son aile noire sur le camp des bandits.

Un  un les feux s'taient teints; les habitants de ce terrible repaire
dormaient dans leurs loges, et la plupart taient en proie  une ivresse
complte.

L'heure tait favorable pour s'enfuir.

Le coeur de Pathaway battit avec violence au moment o il respira l'air
de la libert. Mais son motion ne dura que quelques secondes.

Il s'lana bravement  travers le rseau de huttes et s'enfona dans
un chemin creux, qui lui parut tre le mme qu'on lui avait fait suivre
pour arriver  la valle du Trappeur.

Dj les maisonnettes disparaissaient derrire lui et il ralentissait sa
course pour reprendre baleine, quand, tout  coup, une ombre se dressa
devant lui.

Cette ombre,.c'tait; celle d'une crature humaine, celle de Carlota.

Pathaway l'avait trop bien examine pour ne pas la reconnatre. Son
apparition,  cet instant, ne pouvait tre agrable au chasseur-noir.

Mais l'avait-elle aperu? La lune tait cache, l'obscurit paisse.
Peut-tre avait-il chapp aux regards de la jeune femme.

Il s'arrta Immobile, esprant que les tnbres la protgeraient de leur
bouclier.

Pathaway se trompait.

Carlota l'avait dcouvert. Elle s'approcha avec incertitude d'abord,
puis avec dcision en arrivant plus prs.

Sa dmarche et ses gestes indiquaient une surprise.

--Veuillez tre silencieuse, dit Pathaway d'un ton imprieux quoique
bas.

--Me commanderiez-vous? rpondit hautainement Carlota:

--Non, vous tes femme, je vous prie.

--Eh bien, donc?

--coutez, je m'chappe, parce que j'ai voulu m'chapper, et,  prsent
ni femme ni homme ne m'arrterait impunment.

L'accent du chasseur noir exerait un puissant empire. Mais Carlota
n'tait, parat-il, pas femme  se laisser facilement intimider, car
elle rpliqua ngligemment:

--Et s'il me plat d'lever la voix et de crier hol!

Pathaway se jeta sur elle et lui colla la main contre la bouche.

--Excusez! ncessit oblige! siffla-t-il entre ses dents.

Elle ne fit aucun effort pour le repousser, ne bougea point, mais se
tint calme, ddaigneuse, grande de dignit.

Cessant de la billonner, Pathaway la saisit au poignet.

--Nous sommes devant Dieu, mais prenez garde! dit-il avec une solennit
lugubre.

--Oh! je sais, rpliqua-t-elle froidement. Mais les menaces ne sauraient
mouvoir Carlota.

--Alors, par le ciel, j'userai de la force!

Pathaway entoura de son bras droit la taille de cette Mystrieuse
crature, et il allait lui fermer une seconde fois la bouche avec sa
main gauche quand elle cria Arrtez! avec tant d'imptuosit que ce
dernier mouvement fut comprim.

--Et que voulez-vous? ajouta Carlota avec une certaine agitation.
Croyez-vous qu'on m'effraye ainsi? Ai-je dit que je vous trahirais?

Le chasseur noir tressaillit.

--Vous alliez appeler au secours, dit-il presque timidement: je
craignais que l'alarme....

--Laissez-moi continuer avant de parler, interrompit Carlota. Ce que
je voulais dire, je ne l'ai point encore dit, et je voulais simplement
crier: Hol, Montagnards!

--Pour l'amour de Dieu, taisez-vous! fit Pathaway, avec une intonation
vibrante, quoique caverneuse.

--Ai-je donc lev la voix plus haut que son timbre naturel?
demanda-t-elle doucement. N'aurais-je pu crier si je l'eusse voulu...
voyons? tait-il en votre pouvoir de m'empcher d'veiller le camp? Eh!
vous ne le pensez point.

Elle prta  ces mots l'emphase d'une femme habitue  dominer et qui se
sent blesse dans ses fibres les plus dlicates.

--Carlota rpondit Pathaway changeant de manire et dployant
plus d'affabilit; Carlota, je me suis mpris sur votre compte.
Pardonnez-moi, je vous en conjure; mais, de grce, laissez-moi partir
sans retard. Souvenez-vous que c'est  votre sollicitation que j'ai
pargn les jours d'Hendricks--votre pre ou votre mari, ou votre amant,
n'importe! J'en appelle  la compassion qui vous anime et je me confie 
votre misricorde.

--Oh! fort bien, aprs m'avoir insulte, aprs avoir os lever la main
sur moi!

--L'instinct de la conservation! balbutia Pathaway.

--Oui, cela se peut; mais les outrages ne s'oublient pas, surtout quand
ils s'adressent  une femme de mon caractre. Vous tes  ma merci.

Le chasseur noir fut prit d'un accs de colre qu'il essaya en vain de
refouler.

--Oh! madame, s'cria-t-il, faites que je ne vous implore pas
inutilement, car....

--N'avez-vous pas mendi mon assistance? interrompit-elle, en redressant
sa belle tte, dont la brise de nuit faisait ondoyer l'opulente
chevelure'.

--Oh! oui, repartit Pathaway avec empressement.

--Et si je ne mettais, aucun obstacle  votre fuite, trouveriez-vous le
moyen de sortir de la valle?

--J'en ai la conviction. Une fois dans le sentier de la piste du
Trappeur, je suis sauv.

--Peut-tre oui, peut-tre non. J'ai entendu parler de vous et je sais
que vous tes aussi brave qu'habile, mais....

Elle fit une pause.

--Mais? rpta Pathaway tout mu.

--Suivez-moi.

Il n'hsita point. Elle l'avait fascin.

Carlota fit un dtour et le mena,  travers des amas de rochers, et
d'pais halliers,  un chemin rtrci, que le chasseur noir ne reconnut
pas, de prime abord.

Bientt ils arrivrent prs d'un cheval sell et brid.

--Qu'est-ce que cela? s'enquit Pathaway tonn.

--Eh, mon Dieu! ne devinez-vous point pourquoi ce cheval est ici?
rpliqua Carlota en souriant.

Les yeux du chasseur percrent les tnbres et cherchrent  lire sur
les traits de la jeune femme.

Mais elle avait dtourn la tte.

--Puis-je croire que vous mditiez mon vasion et m'ayez amen un
cheval?

--Croyez ce que vous voudrez; l'animal est maintenant  vous.

--Quoi?... oh! que vous tes bonne et gnreuse! Combien j'ai eu tort de
vous souponner!...

--Assez! dit-elle firement. Une fois faite, une mprise l'est pour
toujours.

--Elle s'arrta, comme si elle luttait, contre une violente motion.
Son petit pied battait le sable, et de sa cravache elle vergettait les
larges plis de son amazone.

Pathaway la considrait avec merveillement.

Enfin, elle dit:

--Vous tes discret?

--Oh, madame!

--C'est bien, pas de protestations, votre parole me suffit. Je vais vous
procurer un guide... mais  une condition.

Cette dclaration n'accommodait sans doute point le chasseur noir, car
il fit un geste que la jeune femme interprta aussitt dfavorablement.

--Vous me suspectez, s'cria Pathaway. Votre sexe est toujours prt 
manquer de confiance dans le mien.

--Aprs? pronona-t-elle schement.

--Je pensais que les femmes ne faisaient pas de condition, et que leurs
actes taient libres et volontaires.

--Pour ce qui les regarde, cela se peut, rpliqua-t-elle, mais quand il
s'agit des autres c'est diffrent. La trahison, voyez-vous, c'est une
terrible chose.... Promettez-moi cependant que vous ne partirez pas avec
des intentions hostiles.

Pathaway se taisait.

--Vous hsitez? demanda-t-elle d'une voix frmissante.

--Vous me mettez dans une pnible position, rpondit le chasseur
noir fort embarrass. Sans refuser de me rendre  un ordre de ma
bienfaitrice, je manquerais  mon devoir envers l'humanit si je vous
donnais la parole que vous dsirez, car, je vous le confesse, mon plus
grand bonheur sera de chasser de cette retraite les misrables qui s'y
rfugient et de venger les nombreuses victimes de leur cupidit et de
leur barbarie.

--Oui, voil bien ce que je prvoyais. Vous bondissez  l'ide de
revenir promptement ici avec une force crasante... n'est-ce pas cela?

--Tel n'est pas mon dessein.

--J'ai ou dire que le gouvernement anglais organisait une expdition
contre nous, et qu'un dtachement militaire devait partir de
Montral--s'il n'tait dj en route--pour nous donner la chasse.

--Je promets, rpliqua Pathaway, de ne conduire contre vous ni troupe de
guerre ni gens arms, mais je ne puis jurer de ne plus revenir dans la
valle du Trappeur. Vous oubliez, belle Carlota, ajouta-t-il galamment,
que votre prsence ici peut avoir de l'influence sur mes oprations. Des
charmes comme les vtres...

--Finissez! pas d'outrage, je vous prie. Un futile compliment ne me
trompe pas; l'hypocrisie me fche. Je n'exige plus rien. Demeurez ici
quelques instants, et je vous enverrai une personne qui vous mnera
fidlement au camp de votre ami.

--La femme sera toujours femme! murmura Pathaway. Excusez, Carlota; il
est un sujet dont je dois, comme homme d'honneur, vous parler avant de
nous sparer. Il s'agit de la fille du Canadien.

--Ce n'est pas l'heure de faire des questions, rpondit-elle
prcipitamment, avec un trouble manifeste.

--Et, baissant la voix, elle reprit:

--Connatriez-vous cette Nannette?

--Je ne l'ai jamais vue, dit Pathaway, mais au nom de l'humanit, je
voudrais pouvoir la protger. Qu'est-elle devenue? Ne pouvez-vous rien
faire pour la sauver? Portneuf s'est chapp, je l'ai vu.

--Hendricks avait raison. Il a beaucoup  craindre de vous. C'est la
premire fois que je dserte ses intrts. N'importe, ce qui est fait
est fait. Ne bougez pas jusqu' l'arrive du guide.

Carlota s'loigna d'un pas lger et rapide. Bientt elle eut disparu
dans les profondeurs de la nuit.




                                  XVIII

                                   JOE


Ce ne fut pas sans mfiance que Pathaway attendit l'arrive du guide que
Carlota lui avait promis.

Il se disait que peut-tre elle se repentirait de ce qu'elle avait fait
pour lui, et, qu'au lieu d'un conducteur, elle enverrait une troupe de
bandits pour le reprendre. Son anxit croissait de plus en plus et
ses doutes prenaient la forme de la ralit quand le trot d'un cheval
l'avertit que quelqu'un approchait.

En manire de prcaution, Pathaway tira un pistolet et se tint sur le
qui-vive.

Mais heureusement ces mesures taient inutiles, car le cavalier qui
arrivait tait le guide annonc par la jeune femme.

Il appartenait  la race indienne et pouvait avoir quatorze ou quinze
ans.

--Squaw blanche avoir envoy moi, dit-il. Moi montrer chemin  visage
ple.

--Carlota t'a envoy? demanda le chasseur noir tout  fait rassur.

--Joe l'a dit; Joe jamais dire mme chose deux fois. Indien pas faire
question; homme blanc faire question, pas juste.

Voyant que le jeune garon n'tait pas dispos  causer, Pathaway, qui
s'tait mis en selle, le suivit en silence.

Il songeait  Carlota,  Sbastien,  Nick, et  bien d'autres choses
qui se rattachaient aux derniers vnements de sa vie.

Quand l'aurore commena de blanchir l'orient, Joe mit son cheval au
galop, partout o il fut possible, et marcha au grand trot dans les
passes difficiles.

Sans doute, il avait hte d'tre hors de la valle du Trappeur. En
bien des endroits le sentier tait dangereux, mais les deux animaux
paraissaient accoutums  le parcourir, et ils allaient d'un pas rapide,
ferme et sr.

Le soleil se leva au moment o il dbouchrent du dfil.

Pathaway supposait que son guide le quitterait  ce point; mais il
n'en fut rien. Joe continua sa course vers le lieu o Hendricks et le
chasseur noir s'taient, rencontrs la veille.

--Je pense, dit alors Pathaway, que nous allons nous sparer ici.

--Sparer! non. Joe aller plus loin, rpliqua le jeune garon.

--Mais le capitaine Hendricks s'apercevra de ton absence? reprit le
chasseur noir.

--Joe pas peur du capitaine. Il ira avec toi au camp de l'homme blanc,
Nick, comme tu l'appelles.

Il jeta un coup d'oeil  Pathaway, puis il fixa ses regards sur la tte
de son cheval.

--Ta matresse, Carlota, t'a-t-elle dit de m'accompagner jusque l?
demanda Pathaway.

--Matresse avoir dit  Joe rester aussi longtemps qu'il voudrait. Joe
revenir peut-tre, et peut-tre pas. Lui aller, ici, l, partout--pas
savoir o il va. Parfois tre guerrier.

--Alors, tu es libre de faire ce que tu veux? reprit le chasseur qui
avait t tellement proccup jusqu' ce moment qu'il n'avait pas fait
grande attention au jeune Indien.

--Oui, repartit-il nettement.

Pathaway se prit  l'examiner.

C'tait un garon bien constitu et de fort bonne mine, qui semblait
aussi capable que tout autre de sa race de faire son chemin dans le
monde.

Il avait des cheveux longs, noirs, dont les boucles abondantes
baignaient son visage et ses paules. Son teint tait trs-fonc, et on
remarquait en lui un penchant  la coquetterie, car il tait chamarr de
peintures, de plumes et de broderies, en _rassade_.

Il devait videmment tre un favori, parmi les habitants de la valle du
Trappeur, sans quoi il n'et pas t aussi _galamment_ attif.

--Je parle pour ton bien, dit le chasseur noir, car il vaudra mieux pour
toi ne pas retourner au milieu de cette bande de coquins. Mais il
me semble aussi que tu es bien jeune pour te lancer sur la piste des
guerriers, la tribu doit camper loin d'ici.

--Joe pouvoir chasser, pcher et subvenir  ses besoins. Ne t'inquite
pas de lui.

--Depuis combien de temps as-tu quitt les tiens?

--Deux ou trois lunes. Squaw blanche donner  moi des habits, beaucoup
 manger, rien  faire. Joe pas aimer ouvrage. Femmes faire ouvrage pour
lui.

Le jeune Indien toucha son cheval de la main et acclra son allure
au point que Pathaway fut oblig de mettre sa monture au galop pour se
maintenir  sa hauteur. Au bout d'une heure, ils atteignirent le but de
leur destination, c'est--dire la cabane de Nick Whiffles.

Le brave trappeur tait devant sa porte et appuy sur sa carabine.

A la vue des deux cavaliers, il prouva un double sentiment de plaisir
et d'tonnement, qui se reflta instantanment sur son visage.

--Ma foi, je partais,  Dieu, oui! exclama-t-il. J'ai fait une tourne
la nuit dernire et j'allais en recommencer une autre. Je savais bien
que vous reviendriez; je me tuais de le dire  Sbastien, mais il n'en
voulait rien croire, oui. Dieu, je le jure, votre serviteur! Drle de
garon que Sbastien, c'est moi qui vous le dis. Figurez-vous qu'il n'a
pas ferm l'oeil de toute la nuit dernire. Il n'a fait que geindre et
brailler comme une Madeleine. Tiens, mais vous avez l'air de vous tre
collet avec quelque guerrier indien. Vous revenez avec deux chevaux et
un prisonnier. Tant mieux; vous tes le bienvenu; Quelle diablesse de
maudite petite difficult?...

Tandis que Nick faisait cette question, Sbastien sortit de la hutte.

Sa premire impulsion fut videmment de se prcipiter vers Pathaway et
de lui saisir la main. Mais il s'arrta  mi-chemin, dans une attitude
qui indiquait la surprise et la joie.

Le chasseur noir s'empressa de le saluer affectueusement.

--Quelle espce de bagage avez-vous l? demanda Nick en dsignant
l'Indien.

Joe n'avait pas mis pied  terre. Ses regards taient attachs sur
Sbastien.

--Ce garon m'a servi de guide depuis la valle du Trappeur, rpondit
Pathaway.

--La valle du Trappeur! exclama Sbastien, en frappant ses mains l'une
contre l'autre.

Il avait l'air effar et contemplait attentivement le guide.

Le chasseur observa ce tressaillement et le changement soudain de
posture.

--Ainsi, dit Nick, vous tes all  la valle du Trappeur et vous en
revenez vivant? C'est bien extraordinaire, oui bien, je le jure, bien
extraordinaire!

S'adressant ensuite  Joe:

--Pied  terre, et voyons quelle mine tu nous as.

--L'Indien ne parut pas avoir entendu.

--Mais Pathaway lui ayant, fait un signe, il sauta prestement sur le
gazon.

--Joli marmot, joli marmot, quoiqu'il ait un petit brin l'air d'un
gesteux. Il a bonne faon, tout de mme, oui bien, je le jure, votre
serviteur!

Sbastien et Joe changeaient, durant cette apostrophe, des oeillades
tranges.

Pathaway crut y dcouvrir des signes d'une vive inimiti.

--Ainsi donc, poursuivit Nick, changeant brusquement de sujet de
conversation, vous tes all  la valle du Trappeur. Voyons, mettez-moi
ces btes-l au pturage, et venez nous dire ce que vous avez vu et
entendu.

A cet instant, Sbastien poussa un cri de terreur, en montrant du doigt
la tunique de Pathaway, taillades et dchire en plusieurs places.

--Une maudite petite difficult, oui bien, je le jure, votre serviteur!
dit Nick qui avait fait la mme observation. Moi, je me suis toujours
bien tir des difficults. Chacun a les siennes. Elles vous tombent sur
les paules quand vous ne vous y attendez pas, et ce n'est pas
toujours facile de les mettre de ct,  Dieu non! C'est vrai, a, les
difficults nous pleuvent sur la caboche ds que nous touchons la terre.
Le premier souffle se fait au milieu d'un tas de difficults, tout aussi
bien que le dernier.

Puis viennent les dents, la coqueluche, la rougeole, la petite vrole,
la fivre scarlatine et tout le tremblement des maladies!... Et les
coupures, les bosses, les claques, les torgnoles, les roules, les piles
qu'on attrape  l'cole! Les bosses? a me rappelle que j'avais une
polissonne de disposition pour tomber quand j'tais moutard.

Je savais parfaitement grimper sur les arbres, mais c'tait bien le pis
pour moi, car au plus haut que je montais, de plus haut je tombais. Il
y avait dans la maison une couple d'escaliers que je ne descendis jamais
que la tte en bas, jusqu' l'ge de onze mois. Et je faisais tant de
vacarme alors, que les voisins croyaient que j'apprenais  jouer de la
grosse caisse. Et c'est que je vous avais aussi une voix! Ce fut surtout
dans ma deuxime anne que cette superbe voix se dveloppa.

Les difficults l'avaient tant largie que quand j'ouvrais la bouche les
vitres tremblaient et tout le monde se bouchait les oreilles. Il fallait
m'entendre quand j'tais tomb d'un pommier ou d'un cerisier! Quelle
musique, bon Dieu! Regardant ceux qui l'entouraient, Nick s'interrompit
pour dire ensuite:

--Sbastien, ne mange pas ainsi l'Indien avec tes yeux, Indien, ne
mange pas ainsi Sbastien avec tes yeux. J'ai connu des enfants qui sont
devenus enrags pour s'tre ainsi dvisags.

O en tais-je? Ils m'ont fait perdre le fil de ma pense, avec leurs
mauvaises faons.... Votre chemise de chasse est pas mal endommage,
Pathaway.

Il s'arrta et se prit  considrer alternativement le chasseur noir
elles deux adolescents.

--Pour vous tout dire en peu de mots, rpliqua Pathaway, j'ai eu,
avant-hier, une rencontre avec cet Hendricks. Nous nous sommes dit de
gros mots; il s'est montr insolent et je lui ai donn une leon.

--Ah! j'en suis content,  Dieu, oui! s'cria Nick en frappant le
sol avec la crosse de sa carabine, bien content, rpta-t-il, et
je pense que cette leon a t bonne.

--Quelques coups de poing qui l'ont envoy rouler  terre.

--Bravo!

L'oreille tendue, la paupire dilate, la respiration haletante,
Sbastien coutait.

--Est-ce tout? demanda Nick.

--Non. Il fallut une revanche. J'ai propos un duel au couteau, il
a accept; et, dans la soire d'hier, nous tions sur le terrain, un
charmant endroit. La victoire me favorisa; je dsarmai mon adversaire.

Le jeune Indien, qui jusqu'alors avait paru indiffrent au rcit, se
rapprocha du narrateur.

--Hendricks tait  ma merci, reprit Pathaway, et je ne sais ce que
j'aurais fait quand une femme s'interposa.

--Carlota, c'tait Carlota! murmura Portneuf qui venait de les
rejoindre, car cette conversation avait lieu hors de la hutte.

--Oui, c'tait Carlota, et avant que je connusse le danger, j'tais
entour par les vagabonds de la valle du Trappeur.

--La misrable! exclama Sbastien.

Le jeune indien lui dcocha un regard irrit; mais resta immobile.

--J'tais prisonnier, reprit Pathaway; et, aprs m'avoir fait marcher
quelque temps ils m'ont donn un cheval et conduit  la valle du
Trappeur perdu o je suis entr par l'est.

--Vrai! dit Nick, dont le visage s'panouit, et qu'avez-vous vu?

--Oh! peu de chose, peu de chose; quelque pauvres huttes, pas loin de
la piste du Trappeur, qui est  la valle du mme nom ce qu'est un petit
ruisseau se jetant dans un lac. Tous les mystres du local ne me furent
pas rvls. Les bandits m'ont cach leurs antres les plus secrets.

--Sans doute, dit Nick; mais je crois que ces antres ne sont pas loin du
lieu o nous avons trouv Portneuf.

--Je fus, continua le chasseur, commis  la garde de Jack Wiley, avec
promesse d'tre pendu le lendemain matin. Fort heureusement mon gelier
s'endormit; je sortis de la hutte et je cherchais la piste du Trappeur
quand je rencontrai....

--Vous rencontrtes? interrompit fivreusement Sbastien.

Le jeune Indien frona les sourcils.

--Carlota, rpondit Pathaway.

--Que dit-elle? que vous dit-elle? s'cria, Sbastien avec une agitation
extraordinaire.

--Que je ne la comprenais pas; que j'avais t grossier envers elle, et
qu'elle m'apprendrait  la connatre.

Les prunelles de Joe dardrent des clairs.

--La femme n'tait pas tout  fait morte en Carlota, poursuivit le
chasseur noir. Elle avait prpar mon vasion et je faillis tout perdre
par ma vivacit.

--Est-ce que, demanda timidement Sbastien, est-ce que cette
Carlota--cette femme-homme--est belle?

Les regards de Joe se rivrent sur le visage de Pathaway.

--Je ne m'en suis pas occup srieusement, rpliqua ce dernier en
souriant; mais maintenant que je me rappelle ses traits un  un, je
dclare qu'elle est avenante. Pour mieux dire, elle a une certaine
beaut sauvage capable de sduire bien des hommes. Elle est brillante et
audacieuse. Ce sont des qualits qui blouissent certaines gens.

S'adressant  l'Indien:

--Voyons, que penses-tu de ta matresse, Joe?

--Pour ceux qui l'aiment, elle belle; pour ceux qui ne l'aiment point,
pas belle, rpondit-t-il.

Et ses yeux, un instant abaisss, se portrent de nouveau sur Sbastien.

--Eh diable! qu'est-ce que a te fait, petiot, qu'elle soit belle ou
non? dit Nick d'un ton goguenard. Est-ce que tu aurais envie de lui
faire un doigt de cour? Ah! si c'tait le cas, tu peux bien tre sr que
je ne donnerai jamais mon consentement pour te marier avec la fille d'un
pirate de terre, si ce n'est pas sa femme,  Dieu, non!

--Je crois plutt que c'est sa fille, dit Pathaway.

--Donc, reprit Nick, la vermine vous donna un cheval et un guide pour
vous tirer de cette diablesse de valle? hum! hum! hum! C'est pas tout
 fait naturel a. Je gagerais Maraudeur contre la premire cagne
venue que vous avez mis sa poitrine dans une maudite petite difficult;
c'est--dire, pas sa poitrine, mais son sein, ce qui n'est pas encore
exact, car j'aurais d dire son coeur, n'est-ce point Pathaway?

Sbastien sourit et Joe se mordit la lvre infrieure.

--Oh! dit le chasseur noir, je ne suis pas assez fat pour m'imaginer que
je fais ainsi des conqutes  premire vue. Du reste, Carlota n'est pas
une femme commune.

--C'est aussi mon opinion, appuya Portneuf. Mais vous ne m'avez point
parl de mon enfant, de ma Nannette. J'attendais....

L'motion lui coupa la parole.

--Non, dit doucement Pathaway, mais je ne sais rien encore sur son
compte. Pourtant j'ai grande esprance....

La voix de Jeanjean s'leva plaintive de la hutte.

Il chantait sa complainte de la Fille du trappeur.

--Allons, dit Nick en rflchissant; il nous faudra lever le camp
demain, pas plus tard.

A ce moment, Maraudeur se mit  aboyer; les chevaux qui paissaient
sur le plateau dressrent leurs ttes et leurs oreilles en donnant des
signes d'effroi.




                                XIX

                            ENCORE JOE


--Tiens, mais c'est votre Martin, s'cria Pathaway, indiquant du doigt
un ours gris norme qui se dirigeait vers eux.

--C'est ma foi vrai; un bon animal, joliment bien apprivois, rpliqua,
Nick en se grattant le front. Ici Maraudeur!  bas, Infortune!

Puis, entre ses dents, il grommela

--Quelle diablesse de maudite petite difficult?

Il prit sa carabine sous son bras et marcha droit  l'ours.

L'animal se dressa sur ses pattes de derrire... et approchant son
museau de l'oreille de Whiffles:

--Mon frre, suis-moi, dit-il.

Le trappeur continua d'avancer  grands-pas, et Multonomah,--nos
lecteurs l'ont reconnu--trotta lourdement  son ct.

A l'est et au versant du plateau sur lequel Nick avait plant sa tente,
se trouvait une grotte assez profonde et masque par d'pais buissons.

C'est l que Nick et son compagnon se rendirent.

En y arrivant, Multonomah laissa tomber sa peau d'ours, la serra dans un
enfoncement de la caverne et dit  l'autre:

--Moi et mon frre, nous retournerons  la cabane. Grandes choses 
dire.

Nick ne rpondit point. Il tait plus soucieux que d'habitude.

Ils revinrent au camp, o la sortie de Whiffles avec l'ours avait laiss
un certain moi.

--Mon ami Multonomah, un Shoshon, vous le connaissez Pathaway, dit le
trappeur, en prsentant l'Indien.

La vue de ce dernier parut impressionner douloureusement Sbastien.

--Allons, petiot, cria Nick, d'un ton qu'il tchait de rendre dgag
autant que possible; allons, prpare une bonne tranche de bison;--la
meilleure, entends-tu? Voici un hte qui doit avoir faim.

--Non, pas besoin, pas manger, rpondit le Shoshon d'un ton grave.
Multonomah veut parler  Tnbreux.

--On coute! dit Nick, faisant signe  Sbastien de s'loigner et 
Pathaway de se rapprocher.

Ces deux gestes furent compris, ceux qu'ils appelaient obirent
aussitt, quoique Sbastien prouvt quelque rpugnance  quitter la
compagnie.

--Va! dit Whiffles  l'Indien.

--Le Shoshon a chass et trapp avec Tnbreux. Il est son ami et son
frre.

--C'est vrai, vrai, tout ce qu'il y a de plus vrai. Et, malgr la
couleur de ta peau qui n'est pas la couleur de la mienne, nos natures
sont semblables, c'est moi qui le dis,--car tu es un humain assez
honnte,--est-ce qu'un Indien n'est pas un humain, aprs tout?--oui, un
humain aussi honnte que le plus humain qu'on peut dcouvrir d'ici au
Grand Rouge[27]. Je sais bien que tu as un faible pour les chevelures;
mais qui n'a ses faiblesses ici-bas? J'ai bien aussi les miennes, oui
bien, je le jure, votre serviteur!

[Note 27: La rivire Rouge du Nord est ainsi appele par les Indiens
et les trappeurs.]

Nicolas regardait le Shoshon avec des yeux cent fois plus loquents
encore que ses bonnes et franches paroles.

S'adressant ensuite  Pathaway:

--Il y en a pourtant, dit-il, qui ne se fieraient pas  cet Indien,
parce qu'il n'est pas ce qu'il n'est pas, c'est--dire un blanc; mais,
sauf votre respect, sa peau n'est pas plus paisse qu'une feuille de
papier, et, si vous vous glissiez derrire, vous ne pourriez dire la
diffrence qu'il y a entre vous et lui,  Dieu, non! L, prenez-moi cet
Indien, corchez-le et je dfie qui que ce soit de dire  quelle race il
appartient.

--Ce n'est pas le cuir qui fait l'Indien, dit Multonomah; l'Indien est
Indien par le dedans. Nick aime une chose, Multonomah en aime une autre.
Le buffle n'aime pas le loup des prairies, ni l'antilope la panthre.

--Cela se peut, reprit Nick; cela se peut. Nous ne nous disputerons pas
 cet gard; mais le dedans d'une montre ressemble diantrement au dedans
d'une autre montre, quoiqu'il y ait des montres qui marchent pas mal
plus vite que d'autres. Il y a aussi des horloges, mais le principe des
montres est le principe des horloges, c'est mon opinion,  Dieu, oui!

--Frre, dit lentement l'Indien, je ne suis pas venu pour parler de la
manire dont le Grand Esprit nous a faits. N'as-tu pas vu des nuages
dans le ciel? Fera-t-il beau, demain?

Nick et le Shoshon changrent un double coup d'oeil.

--Indien, dit le premier, le ciel n'est pas clair; il est marbr de
taches rouges et noires.

--Tnbreux n'est pas aveugle et j'en suis aise. Mais s'il voit,
pourquoi est-il ici? Pourquoi,  la veille de la tempte ne cherche-t-il
pas un abri, ainsi que font les oiseaux?

--Les oiseaux ne laissent pas de traces, murmura Nick en hochant la
tte.

--Les oiseaux sont sages. L'homme n'a pas seul le don de la sagesse. Le
serpent lui-mme sait discerner l'approche de son ennemi, et alors il se
retire dans son trou.

--Shoshon, dit Pathaway s'adressant  l'Indien, parle ouvertement et
sans figures.

--Je parl comme je parle, repartit firement Multonomah! Le Matre de
la vie ne parle jamais  ses enfants que par signes. Il ne dit pas: Il
y aura un orage, mais il rend l'air lourd et place un nuage  son ciel.
Il ne dit pas:--Il fera beau demain, mais il rougit et chauffe son
soleil, comme s'il voulait l'envoyer sur un champ de bataille.

--O, le ciel sera-t-il clair? demanda Nick.

--Il ne sera pas clair. Mais Multonomah tournerait ses mocassins vers
le nord. Il a remarqu que quelques oiseaux font leurs nids dans les
crevasses au sommet des rochers.

--Les oiseaux ne sont pas fous, dit Nick.

--Les plus petites choses nous instruisent, rpliqua simplement le chef.

--Mais l'homme tant dou de la facult de parler, il devrait exercer
cette facult d'une manire intelligible, fit observer Pathaway.

--Je parle pour ceux qui peuvent me comprendre. Ceux qui ne me
comprennent pas, quand je m'exprime comme la nature me l'a appris, ne
tireraient aucun profit de mes discours, si je parlais le langage des
visages ples.

Puis  Nick:

--Tnbreux, tu m'as entendu, et tu sais lire dans le livre du ciel et
de la terre.

--Je le puis et je te remercie, mon frre, pour ta visite amicale. Je te
souhaite d'heureuses chasses et l'appui constant du Grand Manitou.

--Tnbreux, j'ai dit, je m'en vas.

Multonomah tourna sur les talons et partit comme une flche.

--Un Indien est un Indien, fit Nick Whiffles en mordillant l'extrmit
de sa barbe, qu'il avait porte  la bouche avec sa main gauche.

Sbastien se tenait ple, accoud contre un arbre.

On et dit qu'il avait entendu et compris cette conversation.

--Multonomah a bien parl, dit Nick, aprs un moment de silence.

--Oui, rpliqua distraitement Pathaway; j'admire bien des choses dans le
vritable type indien. C'est  la nature que les Peaux-rouges empruntent
leurs moyens de communication. La terre et le ciel sont leurs livres.

--Livres que j'ai pas mal tudis moi-mme,  Dieu, oui! Souvent je les
ai lus, voyez-vous, quand je reposais la nuit au milieu des prairies
et que le ciel talait ses grandes pages devant moi. Chaque toile
me disait quelle route je devais suivre pour trouver tel lac ou
telle-rivire, cette montagne-ci ou cette valle-l?

--Vrai! dit le chasseur noir.

--Je n'ai jamais t un astrologue trs-fort et je ne connais pas une
seule consternation...

--Constellation, voulez-vous dire?

--a ne fait pas de diffrence, rpliqua imperturbablement Nick. a
s'crit des deux manires, quoique celle dont vous parlez puisse tre
plus-propre au point de vue grammatical. Comme je le disais, je n'ai
jamais connu une consternation par le nom que lui donnent les savants,
car je ne suis pas savant moi,  Dieu non! Mais je les ai nommes 
ma faon, j'en appelle une le Buffle, une autre le Chat-sauvage, une
troisime le Loup, une quatrime le Serpent et ainsi de suite. Pour
les toiles isoles, je les nomme gnralement comme mes chevaux--les
favoris s'entend! de mme que Suggestion, Firebug, etc. a m'pargne
diablement des tudes, et c'est suivant la nature, qui est aussi une
bonne matresse d'cole,  peu prs la seule que j'aie jamais eue, car
je ne suis jamais all  l'cole qu'une couple de jours dans ma vie. Le
matre m'appela et dit: Qu'est-ce que c'est que a? dit-il, en montrant
la lettre A. Sais pas que je lui dis. Savez pas, n'est-ce pas,
dit-il, en me flanquant un coup dans les jambes. C'est pas la peine,
dis-je en me sauvant au bout de la salle. C'est ce que nous verrons,
qui dit. Pourquoi avez-vous t envoy ici? Regardez bien a,
monsieur, qui dit encore. Je revins prs du matre d'cole avec le
frisson dans le dos et j'ouvris les yeux aussi grands que je pouvais.
Qu'est-ce que c'est que a, dit-il, montrant son A. a, je dis,
a ressemble au pignon de notre maison. Au pignon de votre maison,
polisson! qui dit, et pan pan, son bton me tomba si dru sur la tte
et les paules que je ne vis plus que des tas de chandelles devant mes
yeux. Ah! gueux! ah! sclrat! ah! petit gibier de potence, tu es
venu ici pour te moquer de moi, pour corrompre et empoisonner toute la
jeunesse de mon institution, qui disait, en cognant de plus en plus
fort. Je me retournai, il n'y avait dans toute l'cole que trois ou
quatre mauvaises petites vermines comme moi, qui grelottaient de froid,
car c'tait au coeur de l'hiver et on avait oubli d'allumer le pole, 
Dieu oui! Je compris tout de suite que le matre tait devenu fou parce
que son tablissement n'tait pas mieux encourag. Tu veux me gter la
gnration naissante, qui disait. Qu'est ce que a me fait que votre
gnration naissante? que je lui dis. Et l-dessus je pris mes jambes 
mon cou et me sauvai aussi vite que je pus chez nous. Ma mre voulut me
renvoyer le lendemain, mais nenni--ni, ni-ni, tout tait tait fini, oui
bien, je le jure, votre serviteur!

Sans doute le brave trappeur ne se serait pas arrt en si beau chemin
et il aurait continu son comique rcit. Mais Sbastien l'interrompit.

--Vous avez oubli l'ours gris et le Shoshon, pre Nicolas, dit-il.

--Oubli? pas une miette. Mais  quoi bon nous rendre malheureux quand
nous pouvons tre autrement? Croyez-moi, Nick Whiffles ne perd pas la
mmoire pour des bagatelles. Quand, ainsi que l'a dit cet Indien, il y
a des signes dans l'air et le ciel, je suis prt  les examiner et 
suivre leur conseil. Ce soir, nous coucherons au Rocher Noir.

Sbastien frmit d'pouvant.

--Au Rocher Noir, rpta-t-il. Vous ne m'emmnerez pas avec vous, ou
plutt vous n'irez pas l. Le souvenir de cette affreuse rivire et de
ces roches menaantes, avec...

--Je sais, je sais, interrompit brusquement Nick. C'est, de vrai, un
vilain endroit, mais il peut nous servir de refuge pour une nuit. Un
garon de ton ge ne devrait pas avoir peur des fantmes.

--Qu'est-ce donc? demanda Pathaway.

--Oh! des niaiseries. On dit qu'un meurtre a t commis dans cette
place, et cet enfant s'imagine que les gens assassins y reviennent...
Une btise!

--Il me semble vous avoir entendu dire que vous aviez t tmoin d'une
tragdie prs de ce Rocher Noir.

--Presque... pas tout  fait. Une jolie crature, et bonne!  Dieu oui,
bien bonne!

Ces dernires paroles paraissaient s'adresser plus  lui-mme qu' tout
autre.

--Vous l'avez ramene  ses amis, si je me rappelle.

--Je vous ai dit la vrit. Oui, je l'ai renvoye chez elle, quoiqu'il
m'en ait bien cot de me sparer d'une si charmante... Enfin, ce qui
est fait est fait.

--Vous l'aimiez? s'enquit le chasseur noir souriant.

--J'aimais jusqu'au gazon qu'elle foulait aux pieds, repartit Nick.
Et ce n'tait pas une de vos poupes de cire comme on en voit dans
les tablissements; mais une bonne crature, forte, substantielle,
courageuse, oui bien, je le jure, vtre serviteur!

L'Indien Joe, qui s'tait sournoisement gliss derrire Pathaway,
changea un regard avec Sbastien.

Les yeux du dernier s'inclinrent vers le sol; il s'approcha de Whiffles
et il dit en lui prenant la main:

--J'y consens, Nicolas, nous nous rendrons au Rocher Noir; j'aimerais 
voir le lieu o vous avez accompli un pareil acte de bravoure.

Joe fit un demi-tour sur lui-mme et se dirigea vers le flanc de la
montagne.

Nick remarqua ce mouvement.

Veillez sur le mauricaud, Pathaway, dit-il au chasseur noir. Je n'aime
pas son air d'avoir deux airs. Il pourrait bien essayer de nous prendre
dans une trappe. Si vous m'en croyez, nous allons lui lier les pieds et
les poings. Ce sera un moyen de le garder, car je crains fort qu'il ne
dcampe et ne nous trahisse. Le Shoshon le regardait d'une drle de
faon et je sais ce que veulent dire ces regards-l.

--Non, rpondit Pathaway, j'ai meilleure opinion de lui. Mnageons-le.

--Soyez tranquille, dit Nick.

Il suivit aussitt Joe, qui s'tait avanc vers une petite pelouse o
les chevaux paissaient.

Le trappeur arriva sur lui avec la promptitude et la lgret d'un
Indien. Il le toucha  l'paule. Joe se retourna avec un tressaillement
de stupeur.

--Tu n'es pas un vrai Peau-rouge, lui dit tranquillement Nick. Un Indien
ne se serait pas laiss surprendre ainsi.

Joe recula de plusieurs pas. Il tait si fortement impressionn que la
peinture paraissait blanchir sur son visage.

--Joe jeune: Joe jamais avoir suivi piste des guerriers; homme blanc
grand chasseur, trs-adroit, balbutia-t-il.

--Ma foi, je ne puis en dire autant de toi,  Dieu non! Mais que diable
veux-tu  ces animaux-l?

--Joe fatigu; pas entendre discours des visages ples; vouloir s'en
aller.

--Ah! oui-d, c'est comme a, fit Nick le saisissant au collet; tu
voulais dcamper; je m'en doutais, maudite vermine. Tu entends bien ce
que nous disons, et tu ne l'as que trop entendu; pas de conte.

Et le trappeur le souleva deux ou trois fois de terre, comme pour lui
donner un chantillon de sa force.

--J'ai dj pas mal tu de ton espce, ce qui ne m'empche point de
dormir, disait-il ngligemment.

L'Indien tremblait de tous ses membres; cependant il finit par reprendre
un peu de courage.

--Pourquoi blesser Joe? dit-il. Joe enfant, toi homme. Si Joe homme et
toi enfant, Joe pas blesser toi.

--Serpent, tu en sais trop long; je suis moins dispos que jamais 
mfier  toi. Il se peut que tu aies raison, mais je ne le crois pas.
Quand il y a un soupon, le meilleur moyen, par ici, c'est de traiter
un honnte homme comme un coquin. Aprs a, tu dois te considrer
comme prisonnier de guerre; c'est--dire, pas de guerre, mais des
circonstances.

Cette dclaration souleva au plus haut point l'indignation de l'Indien.
Sa couleur se manifesta par la vive rougeur des joues et l'clat des
yeux. Un moment, Nick crut que cet accs d'emportement allait se noyer
dans un flot de larmes; mais bientt il fut dsabus. Le jeune garon
russit  se matriser, et, quoique son coeur battt avec force, il
s'cria d'une voix assez ferme:

--Qu'est-ce  dire?

--Qu'est-ce  dire? as-tu dit; qu'est-ce  dire? rpta Nick en
tracassant impitoyablement sa barbe. Est-ce que tu as si vite appris 
parler comme les blancs? Diable, tu me fais l'effet d'un luron un peu
finaud,  Dieu oui!

--Joe demande pourquoi toi tourmenter jeune Indien. Lui ami de visage
ple. L'avoir dirig dans une longue route. L'amener ici sain et sauf;
pas laisser mchants blancs lui faire mal.

--Possible! possible! rpondit plus doucement Nick. Possible et
peut-tre certain; oui, certain. Tu l'as aid  se tirer de cette
maudite difficult et je te suis oblig. Mais les gens dans le danger
ne s'arrtent pas  ces petites distinctions. Tu sais sans doute ce que
c'est qu'une distinction, Peau-rouge?

Joe branla lentement la tte.

--Comme de raison, non, reprit le trappeur. Un paen de ton espce
n'entend rien aux distinctions. C'est bte, les Indiens, vois-tu.
Pourtant je suis content qu'ils n'y comprennent rien, car je n'aime pas
que les gars de ta couleur imitent ceux qui valent mieux qu'eux. Mais
assez caus, revenons au camp.

Ce disant, il l'entrana vers la hutte.

--Pas serrer si fort! exclama le pauvre Joe.

--Bon, bon, tu n'en mourras pas. Je ne veux pas te faire de la peine,
mais seulement t'empcher de lever le pied.

--Joe pas vouloir s'en aller; pas aller  la valle du Trappeur.

--Oh! je sais bien, oui je sais bien. Si tu te sauvais aprs que je
t'aurai attach les pieds et les poings, a ne serait plus dans la
nature des choses,  Dieu, non!

Nick jeta les yeux sur son captif et remarqua que deux grosses larmes
tremblotaient aux coins de ses paupires.

--C'est heureux, dit-il, qu'il n'y ait personne de ta race ici pour voir
a. Chez vous il n'y a que les femmes qui aient le droit de pleurnicher.
Les guerriers ne laissent pas leurs yeux trahir leurs motions.

A ce moment Pathaway arriva prs d'eux. Il engagea Nick  traiter
moins rigoureusement le jeune Indien. Mais ses reprsentations furent
inutiles. Nick comptait l'obstination parmi ses dfauts, et, quand il
s'tait mis quelque chose dans la tte, il n'tait gure possible de le
faire changer.

Il garrotta l'Indien, l'attacha  l'un des pieux qui supportaient le
toit de la cabane et quitta le camp, aprs avoir recommand au Canadien
de faire sentinelle.

Ds qu'il fut parti, le chasseur noir s'approcha de Joe et lui dit d'un
ton affectueux:

--Ne t'afflige pas, mon garon. Il ne te sera fait aucun mal. Soumets-toi
patiemment aux caprices de Nick Whiffles. Je suis assur qu'il n'a pas
de mauvaises intentions.

Ensuite, il examina la corde qui liait les poignets de Joe et, la
trouvant trop roide, il en desserra le noeud.

L'Indien ne dit pas un mot.

Il se tenait les yeux baisss, le front couvert de nuages.




                                 XX

                    NICK APPREND A SE CONNATRE


Nicolas revint au bout d'une heure. Il semblait fort proccup. Appelant
Pathaway, il sortit de nouveau avec lui, et tous deux passrent le reste
de la journe  faire le guet autour du camp. On les vit escalader les
montagnes, puis explorer les valles environnantes. Ils cherchaient
 s'assurer que des ennemis n'taient point dj cachs prs de leur
retraite. Au coucher du soleil, le trappeur revint avec Pathaway. Le
souper fut servi froid, sur l'ordre de Whiffles, qui craignait que la
fume d'un feu ne les traht.

Ensuite, Nick amena les chevaux  la porte de la hutte et couvrit
leurs sabots avec de larges bandes de peau de buffles et de daims, en
apportant un soin extrme  cette opration.

L'homme qui n'a pas, disait-il, t dou de l'instinct des animaux
infrieurs, a la raison pour y suppler. Tu vois, Sbastien, que je
place ces fourrures le poil en dehors. a forme un bon coussin pour le
pied et ne laisse pas de trace. De cette manire, on fait la nique aux
Indiens, ces rengats de Peaux-rouges que la nature a marqus exprs
pour en faire le point de mire d'une honnte carabine.

--Indien meilleur que visage ple! exclama Joe.

--Oh! qu'est-ce que c'est que a? reprit Nick laissant tomber le pied de
l'Hriss qu'il avait achev de matelasser.

--De grce, laissez-le! s'interposa Pathaway.

Whiffles grommela quelques paroles de mauvaise humeur, mais se tut
jusqu' ce que sa besogne fut termine.

Les animaux une fois chausss, Nick plaa Sbastien sur le sien.

--Il faut, dit-il, que cet enfant aille  cheval  cause de sa blessure,
 Dieu, oui!

Et se tournant vers l'Indien que le chasseur noir avait dlivr de ses
liens:

--Allons, saute-moi l-dessus! visage de cuivre.

Joe obit avec une rpugnance marque, et, malgr les remontrances de
Pathaway, Nick l'attacha sur sa selle, comme si c'et t un captif
lgitime.

--En avant, Canadien! dit-il  Portneuf, et vous, Pathaway, ayez l'oeil
sur les enfants, tandis que j'aurai les yeux sur tout le monde.

La petite troupe se mit en marche,  l'exception de Nick, qui demeura
prs de la cabane, accoud sur sa carabine, avec ses deux chiens  ses
ctes.

Le pas assourdi des chevaux cessa bientt de se faire entendre et un
silence complet rgna dans le dsert.

Pas un rayon de lune n'argentait le ciel; pas une toile ne scintillait
au firmament. L'obscurit tait profonde. La brise n'agitait point
la cime des arbres. On eut dit que tout tait plong dans un sommeil
lthargique. Mais, tout  coup, le feuillage d'un gros buisson, plac 
gauche de la cabane, ondula; la tte d'un Indien sortit des branches et
deux yeux brillants comme des charbons tudirent le terrain. Infortune
et Maraudeur bondirent sur leurs pieds. Mais un regard de Nick Whiffles
arrta la dmonstration qu'ils se disposaient sans doute  faire. La
chevelure du sauvage, fixe droite sur son crne, tait orne de sept
plumes. Quelques secondes aprs, une seconde tte se montra. Elle tait
hrisse d'une abondante chevelure; malgr les tnbres, Nick Whiffles
reconnut tout de suite un blanc.

--Je m'y attendais, murmura-t-il. Les coquins se sont coaliss. Voil
bien Bill Brace. Il doit y avoir derrire eux quelque autre corbeau
d'Hendricks. Ils vont soulever les Pieds-Noirs contre nous. Ils les
achteront avec du whiskey, des bimbeloteries ou des couteaux de
pacotille, il y aura bien quelque maudite petite difficult, mais j'en
ai vu d'autres,  Dieu, oui!

Comme les gens qui mnent souvent une vie solitaire, Nick aimait 
exprimer sa pense par des paroles quand il tait seul. Maia il parlait
si bas, qu' peine le son s'chappait de ses lvres.

Un gros arbre l'empchait d'tre aperu par les deux arrivants.

L'Indien ne souponnant pas la prsence du trappeur acheva de se lever
et entra dans la cabane suivi de Bill Brace.

Un moment aprs ils en sortirent, et le dernier s'cria du ton d'un
homme vivement dsappoint:

--Partis! ils sont partis! C'est encore l l'ouvrage de ce damn Nick
Whiffles. Qu'on penses-tu, Peau-rouge?

--Tnbreux bien noir; aller et venir comme renard; bon oeil pour longue
carabine; tirer, tuer, courir, pas prendre lui. Sept Plumes essayer
souvent enlever sa chevelure; pas pouvoir.

--O Dieu, non! pensa tranquillement Nick.

--Cacher dans les bois, pour tuer lui, quand lui aller dans les bois;
lui pas aller dans les bois; aller dans la prairie, un, deux, trois,
quatre milles plus loin. Pas tuer lui!

--Pas une miette! dit mentalement le trappeur.

--Suivre sa trace trois jours, continua Sept Plumes avec amertume, trois
jours pour le surprendre endormi. Arriver  son camp, la nuit; chiens
aboyer comme diables. Pas trouver lui endormi.

--C'est, fit Nick, grce  Dieu, qui m'a donn assez de sagesse pour
viter les griffes des paens de cette espce.

--Une fois, entourer sa loge avec guerriers et tirer dix, quinze,
vingt-cinq coups fusil. Lui tirer aussi avec longue carabine. Tuer
Indien  chaque coup. Pas bon a! Une autre fois  moi faire visage ple
prisonnier; emmener lui, mais Tnbreux cacher lui dans valles, voler
prisonnier et prendre avec lui. Tnbreux difficile  attraper.

--Pour a, je ne puis dire que j'en sois fch, Pied-Noir, repartit Bill
Brace. Cet homme dont tu parles est Jack Wiley, et il appartient aux
compagnons du capitaine Dick. Si vous aviez fait du mal  Jack, il n'y
aurait pas eu d'amiti entre nous.

Nick souleva la crosse de sa carabine et ses doigts se portrent  la
platine. Mais, soit par politique, soit par humanit, il se contenta de
rester sur la dfensive.

--Sept Plumes aura Tnbreux et le tranera  son village, continua
Brace avec dtermination. Sa chevelure ornera son wigwam, aprs que
sa femme et ses enfants auront jou avec elle, l'auront porte
triomphalement au bout d'une perche. Ce sera beau de la montrer et de
dire:--Voici la chevelure de Nick Whiffles.

--Lui grand guerrier, grand chasseur, grand trappeur, grand pour tout,
rpliqua Sept Plumes d'un accent pensif.

--Si grand qu'il soit, il sera  toi.

L'Indien fit un signe de tte en s'exclamant:

--Ouah! avec un accent qui dcelait une profonde joie.

Bill Brace comprit qu'il avait frapp juste.

Aussi poursuivit-il sur le mme ton:

--Depuis bien longtemps le grand Nord-Ouest est fatigu de Whiffles ou
Tnbreux, comme on l'a appel. Il a bien  lui seul enlev plus de cent
chevelures  vos Indiens.

--Non, Tnbreux pas scalper guerriers tus par lui... jamais, intervint
gravement Sept Plumes.

--a ne fait rien, se hta de reprendre Brace; non, a ne fait rien. Il
a couch  terre des Peaux-Rouges tant et plus. On ne peut maintenant
faire un pas sans entendre parler de lui.

--Vrai; mon frre dit vrai?

--Allez au Grand Rouge et  mille milles dans l'intrieur, tous ceux que
vous rencontrerez vous demanderont si vous l'avez vu.

--Vrai, a; vrai.

--Descendez  la Colombie, c'est encore la mme chose.

--Oui, trs-vrai; Tnbreux grand chasseur.

--Traversez les lacs jusqu' Montral; rendez-vous mme  Gasp, et les
Canadiens-Franais vous demanderont si vous connaissez Nick Whiffles?

--Indien pas savoir, jamais marcher dans cette direction.

--Sur le flanc mridional des montagnes rocheuses, poursuivit Bill Brace
en s'animant, on veut savoir ce que fait ce damn Nick Whiffles et s'il
se propose de venir bientt. Je sais que c'est comme a, tant par ma
propre exprience que par ce que j'ai appris des autres.

--Lui grand guerrier, grand chasseur, grand trappeur, grand pour tout,
recommena Sept Plumes sans dguiser son admiration.

--Oui, mais je le rpte, si tu veux, il sera  toi Le capitaine
Hendricks dit que tu l'auras, s'il a assez de monde pour s'emparer de
lui, quoiqu'il ne semble pas trop avoir l'air de s'tre ml de cette
affaire, car tout ce qui se passe ici finit par tre rapport dans les
tablissements, et le capitaine n'aimerait pas qu'on y dt du mal de
lui. Il a une grande provision de couteaux, de couvertes et de rassades
pour ses frres, les Pieds-Noirs.

--Mon frre dit-il vrai?

--Oui, le capitaine a aussi de longues carabines pour le grand chef Sept
Plumes.

--Longues carabines bonnes. Tnbreux avoir une.

--Amne donc tes braves et tu auras ces armes. Mais souviens-toi qu'il y
a avec Nick un homme et un enfant qui m'appartiennent. a entre dans les
conditions de notre march, n'est-ce pas?

--Moi voir, dit l'Indien. Vous combattre comme des squaws. Tnbreux
frapper dur, avoir aussi un jour abattu Bill Brace comme une branche
morte. Et Bill Brace avoir visage de femme quand elle battue par Indien
enflamm par eau-de-feu, ouah! ouah!

Et Sept Plumes dtourna la tte en signe de mpris.

Bill Brace profra un juron pouvantable, qui exprimait
trs-nergiquement son dpit.

L'Indien partit d'un clat de rire, lequel acheva d'exasprer Brace.

--Mon frre, continue, dit ensuite le premier avec le flegme particulier
aux individus de sa race.

Et comme Bill ne l'coutait pas:

--Sept Plumes pas temps  perdre; partir maintenant.

Ces mots rappelrent  l'agent d'Hendricks qu'il lui fallait, avant
tout, s'acquitter du message qu'on lui avait confi.

--Tu auras douze longues carabines pour ta part, dit-il.

--Douze, pas connatre.

Bill rompit un rameau et le divisa en douze parties qu'il montra 
l'Indien.

--Bien connatre  prsent, dit celui-ci.

--Oui, mais pour avoir ces douze longues carabines pour toi et les
autres choses pour tes guerriers, tu devras te soumettre  la volont du
capitaine.

--Faire quoi?

--Prendre aussi l'enfant. Le capitaine le veut.

--Ouah! ouah!

--Puis il y a un Canadien, nomm Portneuf, que tu devras mettre de ct
avant qu'il ne respire l'air des tablissements. Pas de crmonie avec
lui, chef! Enlve sa chevelure aussi vite que possible.

--Mais celle du petit.

--Oh! celle-l, elle appartient au capitaine. Dfense formelle  toi ou
aux tiens d'y toucher.

--Ouah! ouah!

--Je n'ai pas fini.

--Bill Brace trop long, trop, fit Sept plumes en regardant la lune qui
commenait  percer les nuages.

--Comme a, l'affaire est rgle? demanda le bandit.

L'autre ne rpondit pas.

--Est-ce que tu m'entends, Pied-Noir?

--Indien est-il arbre ou pierre?

--Qu'il parle donc alors, s'il a compris.

--Tu seras bien fin si tu le fais parler, en l'interrogeant de cette
faon,  Dieu, oui! murmura Nick dans sa cachette, ou il se tenait
toujours aux aguets.

--Si Bill Brace connat la piste de Tnbreux, qu'il la montre, reprit
Sept Plumes ludant ainsi la question.

--a n'est pas difficile, dit Brace.

--Pas difficile! pas difficile, comme il y va ce brigand de menteur!
pensa Nick. Ah! je te fourrerai encore dans une maudite petite
difficult, avant que tu ne trouves ma piste.

Brace se prit  examiner le sol,  la faveur d'un rayon de lune, et,
tandis qu'il se livrait  ce travail, Nick dcampa silencieusement et
reprit la route qu'avait suivie la petite troupe  laquelle il portait
un si vif intrt.

Nanmoins, en se rapprochant, il eut soin de cacher sa trace, soit
en faisant de longs dtours, soit en brisant des branchages dans des
clairires loignes, pour tromper les yeux de ses ennemis.




                                XXI

                     UNE MOUVANTE DCLARATION


Pathaway et le reste des aventuriers taient dj loin.

En chemin, suivant sa promesse, le chasseur noir s'tait tenu auprs de
Sbastien pour le protger, avant tout, en cas de ncessit.

L'adolescent recevait ses attentions avec un singulier mlange de
gratitude et de timidit, et s'il et fait plus clair on l'et vu rougir
plus d'une fois. Souvent aussi on et vu s'arrter sur eux les yeux de
Joe, pleins d'une sombre expression.

Cependant, l'Indien s'tant rapproch, Pathaway appuya un peu sur la
droite pour lui parler.

--Je regrette fort, dit-il amicalement, qu'un garon qui m'a rendu un si
grand service soit trait de la sorte. Mais, nous sommes placs dans une
position si prilleuse que nous devons user de toutes les prcautions
raisonnables, quoique j'avoue que si ce n'tait pas notre ami, le
trappeur, je ne consentirais pas  cette mesure.

--Indien pas s'en occuper; avoir guid visage ple, mauvaise rcompense.
Chasseur blanc pas de mmoire. Attacher Joe comme chien--mais Joe pas
sentir--pas mal aux chairs.

Il pronona ces phrases saccades d'un ton si afflig que Pathaway
n'aurait pas t surpris que des larmes coulassent sur ses joues.
Mais le chagrin de l'Indien--chagrin il y avait--tait empreint d'un
ressentiment qui semblait aussi tout prs d'clater. Ne sachant comment
adoucir un caractre de cette trempe, Pathaway continua de se tenir 
son ct, en cherchant l'occasion de renouer l'entretien.

Sbastien trottait  une faible distance, qui ne lui permettait
cependant, pas d'entendre les paroles du chasseur noir et de Joe.

--Pourquoi toi marcher prs de moi? dit ce dernier au bout d'un moment.
Joe pas blanc. Va vers ta _squaw_!

-Ces mots furent accompagns d'un ddaigneux regard  l'adresse de
Sbastien.

--Que dis-tu, Joe? demanda le chasseur noir n'en croyant pas ses
oreilles.

--Joe dire  toi d'aller avec squaw.

--Une squaw! o?

--Celle-l! rpliqua l'Indien montrant Sbastien par un mouvement de
tte.

--Lui une squaw! non. Il ne mrite pas ce reproche. C'est au contraire
un garon courageux. La blessure qu'il porte au bras l'atteste.

--Quoi? comment a? demanda vivement Joe, comme s'il et t mis hors de
garde.

--Il m'a sauv la vie, en jetant son bras entre moi et le couteau d'un
assassin,--un brigand fieff, nomm Bill Brace..

--Bill Brace! rpta l'Indien d'une voix mue.

--Oui, Bill Brace, une de ces cratures d'Hendricks. Et sans Sbastien
Delaunay je dormirais, pour ne plus me rveiller, sous le vert gazon des
solitudes. Je dois donc  cet enfant plus qu' tout autre.

--Personne autre n'a-t-il sauv la vie du chasseur au visage pale?
demanda schement Joe.

--Oui, Carlota,--une femme bien mystrieuse, rpondit Pathaway en
soupirant. Elle aurait pu tre aussi recommandable par l'esprit que par
le physique; mais maintenant, hlas! c'est une beaut perdue.

--Elle a sauv vie  toi et toi pas aimer elle. Pas ainsi fait Indien.
Lui pas oublier, quand rencontrai un ami, prendre lui par la main et
dire: Toi libre. Voici cheval, selle, avec bride et garon indien qui
trahira pas toi.

--Ces liens te blessent-ils? demanda Pathaway, aprs une pause
embarrassante.

--Joe pas se plaindre. Lui pas pleurer comme squaw.

Cependant ses poignets taient dj fort gonfls. Le chasseur noir s'en
aperut.

--Je vais te dgager les mains, s'cria-t-il touch de remords.

Et aussitt il trancha la corde en ajoutant:

--Je me fie  toi, j'espre que tu n'abuseras pas de ma bienveillance.

--Joe pas faire promesse; faire ce qui plat  lui, mais pas promesse.
Lui dire  visage ple que ce _garon pas garon, lui squaw, lui femme_!

--Mais qui?

L'index de l'Indien dsigna clairement Sbastien.

--Comment, lui? fit Pathaway, rptant avec l'Indien le geste du doigt
qu'avait fait Joe.

--Lui!

Un nuage monta au cerveau du chasseur noir.

--Joe dire vrit; lui pas mentir; ce garon, _femme_!

Pathaway ne rpondit pas immdiatement.

Peut-tre comparait-il l'assertion du jeune indien avec des soupons
vagues qui taient dj entrs dans son esprit. Peut-tre cette
dclaration si prcise soulevait-elle en lui un monde d'ides.

Quoi qu'il en soit, il demeura proccup pendant plusieurs minutes.

A la fin, relevant sa tte, qui s'tait penche sur sa poitrine, il dit,
de ce ton de rflexion que prennent certaines personnes, en rpondant
plutt  leurs propres penses qu' leurs interlocuteurs:

--C'est une plante dlicate que Sbastien, un bois-brl d'une
faible, mais charmante complexion; nanmoins cette conjecture est bien
improbable.

--Visage ple sage, mais Joe savoir, savoir ce garon femme, Coeur
d'homme blanc dire  lui, garon, femme; mais homme blanc pas croire
coeur; marcher comme homme qui rve, maintenant satisfait, maintenant
pas; maintenant pas souci, maintenant beaucoup souci.

Les yeux pntrants de l'Indien taient fixs sur le chasseur noir comme
pour lire au plus profond de son me.

Dfait, ce dernier tait grandement mu; et il ne songeait plus ni 
Carlota, ni aux bandits de la valle du Trappeur.

Joe avait-il vraiment fait une dcouverte? Ce joli garon tait-il une
femme? Si c'tait rel, comment se trouvait-elle en ces lieux? Pourquoi
portait-elle ces vtements masculins? Quel intrt Nick, ce brave
trappeur, fait pour la chasse et les maudites petites difficults,
avait-il  la garder ainsi avec lui? Quelle tait donc son histoire?
et dans quel but errait-elle comme une fe nomade des dserts du
Nord-Ouest?

     Ses grands yeux bleus brillaient vers le soir
     Comme turquoise sur velours noir,
     Et de sa voix, si douce et charmante,
     Elle disait ses soupirs d'amante.
     O belle tait la fille du trappeur,
     O belle tait la fille du trappeur!

La nave complainte, chappe tout  coup aux lvres de Jeanjean, rompit
mlancoliquement le calme de la nuit.

Mais au moment o le pauvre fou disait son refrain, une voix bien connue
retentit aux oreilles de la troupe.

--C'est joli, bonne musique,  Dieu, oui; un moment toutefois! Cette
musique-l n'aurait pas le pouvoir d'adoucir les animaux  deux pattes
qui nous entourent. Aussi, Andr, mon garon, cesse de chanter, quoique
tu chantes aussi bien que mon oncle Whiffles, le grand explorateur de
l'Afrique centrale. Ce que tu ne sais pas, ignorant! c'est qu'un jour,
pour avoir trop bien chant, il s'est fait scalper par les ngres noirs
de l-bas. Si tu continues, les ngres rouges d'ici pourront bien
se passer une pareille fantaisie...... oui bien, je le jure, votre
serviteur!...

--S'adressant ensuite  Sbastien, Nick Whiffles ajouta:

--Tiens, est-ce que tu dors? petiot? Et comment va notre bobo? Pas trop
bien, n'est-ce pas? La nuit est frache et la fracheur n'est pas bonne
pour les clops,  Dieu, non! J'ai connu, une fois, une femme qui
s'tait coup le bras...--mais non, ce n'tait pas une femme, qu'est-ce
que je dis l, moi? C'tait ma soeur Maggy Whiffles, une belle crature,
s'il vous plat. Mais tu ne te sens pas plus mal, hein, Sbastien?

Pathaway se tourna du ct de Whiffles, comme un homme qui sort d'un
rve.

Le jour venait enfin de dissiper les brumes qui voltigeaient sur le
cerveau du chasseur noir.

Il comprenait les soins exquis, malgr leur rude simplicit, dont
Nick entourait Sbastien, sa tendresse vraiment fminine, sa constante
sollicitude et les mille attentions qu'il avait pour l'enfant.

Mais il restait un mystre  approfondir, et notre hros se plongea tout
entier dans ce mystre. Dj il n'tait plus indiffrent aux prils qui
les environnaient... Il avait  sa charge un tre frle et gracieux, qui
prtait un immense intrt  la fuite ou  la dfense.

Un roman de femme venait colorer les vastes rgions du Nord-Ouest.

Le charme de son innocence, de son infortune, de sa beaut remuait
puissamment le coeur du jeune homme.

Il sentait ses forces grandir et dsirait presque qu'un incident lui
fournt l'occasion de dployer sa valeur et son adresse sous les yeux
de l'attrayante inconnue. Car ainsi sommes-nous faits qu'il se mle
toujours un petit grain d'amour-propre au calice de nos plus gnreuses
motions.

Cependant, aprs l'change de quelques poignes de main, Nick Whiffles
reprit, avec ses amis, la marche un instant suspendue.

Ils ne tardrent pas  arriver au cul-de-sac conduisant au petit bassin
qui avait reu le nom de Rocher Noir,  cause des masses de granit
sourcilleuses qui le surplombaient.

Nick Whiffles avait de justes raisons pour se rappeler cette localit,
car, non-seulement il y avait perdu nombre d'attrapes, mais il y avait
t tmoin de ce terrible drame dcrit dans le premier chapitre de notre
rcit.

Pathaway remarqua que Sbastien frissonnait de tous ses membres et que
Nick, plac  ct de lui, semblait l'encourager par d'affectueuses
paroles.

--Dans des circonstances ordinaires, dit le trappeur, d'un ton assez
dgag, ce lieu serait sr; mais au point o nous en sommes, il serait
difficile de lui accorder toute confiance, car il est  croire que les
paens rouges sont ligus avec nos ennemis; et peut-tre bien qu'ils
nous donneront de leurs nouvelles avant que le monde ne soit beaucoup
plus vieux, mais, aprs tout, trois bonnes carabines dans des mains
exerces parlent honntement aux oreilles et au coeur d'une troupe de
ces vermines!... oui bien, je le jure, votre serviteur! Et puis une
petite difficult, si petite qu'elle ft, me ragaillardirait. Il y a
longtemps que je n'en ai eu une. Elles deviennent rares les difficults,
a s'use, comme toute chose,  Dieu, oui! Mais n'aie pas peur,
Sbastien, on se tirera de celle-l comme des vieilles.

--Je n'ai pas peur, pre Nicolas, rpondit Sbastien.

--Pas un petit brin? pas un petit brin? vrai? Ah? je savais bien, moi,
que tu n'tais pas poltron.

L'Indien fit un haussement d'paules qui attira l'attention de Nick,
car, lui lanant un regard aigu comme une flche, il dit avec vivacit:

--Ces polissons de Peaux-Rouges sont dj de taille  vous scalper quand
ils ont fait leurs dents de lait. Mais je connais un moyen excellent
pour leur rogner dents et griffes.

Joe pensa-t-il que cette remarque s'appliquait  lui? voil qui est
problmatique.

Un sourire s'panouit sur les lvres plies de Sbastien, mais pour
s'effacer tout de suite.

Les voyageurs dbouchaient alors de la passe dans le bassin du Rocher
Noir.




                                XXII

                            LES ENNEMIS


Le rempart irrgulier de rochers qui prte son nom  cette place,
dressant  perte de vue ses sombres crtes, ressemblait  une muraille
btie par quelque race de gants teinte. On et dit que la main active
et dvastatrice du temps, seule, en avait altr l'uniformit. Le cours
d'eau, auquel Nick avait donn l'appellation de coule Noire, marquetait
comme une plaque d'bne l'espace enferm par les rochers.

Sbastien se serra prs de Whiffles et le chasseur noir se rapprocha
d'eux.

--Notre jeune ami a encore le frisson? dit-il doucement.

--Pas le frisson, du tout, rpliqua Nick; ce n'est que l'animosit de sa
blessure. a lui donne de fires douleurs, voyez-vous? mais comme il
est de sang indien, en partie au moins, il ne bronche pas. La vanit
l'empche de se plaindre. Je connais a, moi! Vous n'avez pas ide de
la quantit de tourments qu'il peut endurer. Je crois rellement qu'il
pourrait se laisser arracher une double dent par un docteur de Selkirk,
sans brailler, ce qui prouve pas mal en faveur de son courage, car les
dents de Whiffles poussent joliment dures. On a bien essay une fois de
m'en tirer une,  moi--les docteurs s'entend: mais a n'a pas pay, 
Dieu, non! Aprs qu'ils eurent cass un tas d'instruments  n'en plus
finir et aprs m'avoir mis la bouche tout on sang, je leur dis:

Arrtez!--et je vous prie de croire qu'ils s'arrtrent  coeur joie.

Apportez une lanire, que je dis ensuite. La lanire fut apporte.

Passez un noeud coulant autour du marteau. et ils le passrent.

Attachez l'autre bout  un arbre, que je leur dis.

Ils ne demandaient pas mieux que d'obir. Quand a fut fait, prenant
un pistolet dans chaque main, je leur dis: Saisissez-moi par les
talons,--et par les talons ils me saisirent.

--Maintenant, tirez! que je dis, et le premier de vous qui lche
avant que le chicot--c'tait un chicot, je me rappelle--ne soit
dehors, je le tue!...

Aprs a, ils s'chauffrent, se dmenrent et tiraillrent pendant
bien quinze minutes ou mme plus, et la sueur dcoulait sur eux comme la
pluie du toit, d'une maison dans une averse.

a me faisait mal en diable, Dame! j'imaginais que tous les os de mon
systme allaient y sauter. Mais, faut vous dire que j'avais un coquin de
mal de dents qui me tarabustait depuis deux mois et que j'en tais tomb
dans le dsespoir.

A quoi bon, pensais-je, avoir des os si l'on doit en tout temps avoir
une maudite difficult avec eux aujourd'hui celui-ci, demain celui-l.
C'est aussi bien de n'avoir point d'os que d'en avoir des pourris?

Il y a des animaux, raisonnai-je, qui n'ont pas d'os. Il y a les
serpents, par exemple, qui n'en ont point pour les faire enrager, ce qui
ne les empche pas de courir comme le tonnerre. Je vaux bien un serpent,
il me semble? que je dis. Et l-dessus je menaai les docteurs de mes
armes, et le marteau, non, le chicot, ou plutt le chicot-marteau--car
c'tait le chicot d'un marteau--sortit de son trou avec un bruit de
tremblement de terre.

Nick fit une pause, et puis il ajouta en secouant la tte:

--Jamais ensuite on ne m'en tira d'autres, car mon _esquelette_ en fut
terriblement branl; et a m'emporta un bon morceau du systme nerveux,
car, vous le savez, les chicots-marteaux sont plants droit dans le
systme nerveux.

Pathaway ne manqua pas de remarquer le tact que dployait le trappeur
pour lui dtourner l'esprit de Sbastien; et pour porter les penses
de ce dernier vers un sujet plus agrable que celui qui le troublait
videmment.

--Votre blessure vous fait-elle donc beaucoup souffrir? demanda-t-il:
d'un ton caressant et respectueux  la fois; car depuis l'trange
dclaration de l'Indien Joe, il prouvait un violent dsir de causer
avec Sbastien, dont la voix, toujours claire, quoique basse, lui
semblait de plus en plus mlodieuse.

--Vous vous inquitez trop  cause de moi, rpondit Sbastien, en
faisant un violent effort pour tre gai. Ce bon Nicolas m'a trop gt.
S'il s'tait montr plus dur  mon gard et s'il avait voulu plus
soigner ma rputation comme chasseur, je serais aguerri aux fatigues de
la vie dans laquelle je suis n.

--Niaiserie! niaiserie! interrompit brusquement Nick. Je sais mieux que
toi ce dont tu es capable. Tu peux voyager et ptir de la faim aussi
bien que nous, et mieux que nous, oui, oui, monsieur l'entt, mieux que
nous, c'est--dire que moi qui te parle.

--Sait-il trapper? demanda machinalement Pathaway.

--Trapper! Je voudrais vous voir trapper comme lui, rpondit Nick avec
onction. Il vous pose son pied sur le ressort d'une trappe, comme vous
ne vous en douteriez jamais. Et crac! elle bille, et ses doigts vous
travaillent entre les mchoires de la trappe, attachent l'appt, que
c'est merveille!..... Il sait aussi o placer le pige, et le cacher
dans le gazon. Vous seriez tonn, si vous voyiez le paquet de
pelleteries que ce garon-l a dj ramasses,  Dieu, oui!

--C'est, sans doute, aussi un bon tireur? continua le chasseur noir,
qu'intressait le zle honnte de Nick.

--Il tire et frappe  toute distance. Un jour il a coup en deux une
plume place sur la tte d'un Pied-Noir  cent verges de lui, rien que
a! Il avait un petit fusil, qui m'avait bien cot cent dollars, mais
il lui fut vol eu mme temps que son cheval. Je vous ai racont comment
un coquin prit son animal, n'est-ce pas? C'tait une bonne bte, a m'a
fait diantrement de la peine, oui bien, je le jure, votre serviteur!

Sbastien, qui marchait au milieu d'eux, chancela tout  coup, et
il serait tomb si Pathaway ne l'et aussitt reu dans ses bras.
Malheureusement, dans sa prcipitation, le jeune homme saisit
l'adolescent par son bras bless. La douleur que ressentit Sbastien
lui rendit en partie l'usage des sens, car il rougit et une lgre
contraction plissa son visage mais il ne laissa pas chapper une
exclamation.

Tandis que le chasseur noir soutenait son protg, Nick courait  la
rivire et y remplissait d'eau son casque.

Aussitt revenu, le trappeur jeta quelques gouttelettes du frais liquide
au visage de Sbastien, ce qui acheva de lui rendre la connaissance.

En tenant dans sa main le bras de Sbastien, Pathaway sentit quelque
chose de tide qui tombait sur ses doigts. Il s'aperut avec effroi
qu'ils taient maculs de taches cramoisies.

La bande qui couvrait la blessure de l'adolescent s'tait drange et le
sang en sortait avec abondance, Nicolas le remarqua et parut embarrass.
Mais cet embarras dura  peine quelques secondes. Tirant vivement d'une
poche mystrieuse une sorte d'toffe jauntre, il lia le bras du bless
par dessus son capot.

Pathaway, mcontent de ce pansement incomplet, voulut le refaire avec
plus de soin; mais Nick s'y opposa fermement en disant au chasseur noir:

--Oui bien, ce pansement est bon pour le moment, je le jure, votre
serviteur!

--Mais non, mais non, insista Pathaway, le sang coule en telle abondance
que dans quelques instants les forces feront dfaut au bless.

--Non, non, reprit l'opinitre Nick, les enfants ont toujours trop de
sang, disait mon frre le docteur Whiffles.

Et il finit d'enrouler la bande par-dessus la manche du capot de
Sbastien.

Joe s'tait gliss furtivement prs de Pathaway; il insinua, dans
l'oreille du chasseur noir, plutt qu'il ne pronona:

--Homme blanc pas croire Indien... homme blanc tient squaw par la
main...

L'oue subite de Nick Whiffles perut l'avis donn au chasseur noir bien
avant qu'il n'y rpondit.

--Te tairas-tu, vermine rouge!... ou sinon je t'crase! oui bien je le
jure, votre serviteur!...

L'Indien se refit muet et impassible; mais le jour, qui remplaait
le crpuscule, permit de lire dans ses grands yeux fixes, exempts de
cillements comme ceux des grands carnassiers, qu'une sourde colre
couvait en lui.

Toutefois Joe resta muet.

Un bruit lui tait parvenu, aussi vague que celui des branches murmurant
au loin entre elles ou que celui du cours d'eau rendu squameux par
la brise. Ce bruit quelque lger qu'il ft, veilla cependant la
susceptible attention de l'Indien et de Nick.

En mme temps, ils interrogrent du regard l'troit horizon qui les
encerclait.

--C'est du ct o le soleil se couche, dit sourdement Nick  l'Indien,
que tu les entends venir... Dieu, oui nous allons avoir une maudite
petite difficult; je vous le jure, votre serviteur.

Pathaway, Portneuf et Sbastien, s'taient rapprochs, tandis que
Jeanjean regardait tout et ne voyait rien.

--Qu'est-ce donc, pre Nicolas? demanda craintivement l'adolescent.

--Rien de bon, petiot, non, rien de bon!...

--O belle tait la fille du trappeur, fomenta inconsciemment Andr;
d'une voix froide, comme celle d'un cho.

--Mais tais-toi donc!... dit entre ses dents serres Nick Whiffles.

Et chacun d'eux retenait sa respiration pour mieux couter.

Dans le silence qui les entourait tout bruit et t perceptible; mais
ils n'entendaient que le souffle de l'air et le frlement de l'eau
contre les pierres de ses rives.

--Allons-nous rester ici?... demanda le chasseur noir.

Au lieu de rpondre, Nick ft un geste nergique pour de nouveau
commander le silence.

--O belle tait la fille du trappeur, jeta d'une voix clatante le
pauvre Jeanjean.

Portneuf, le plus rapproch de son ami, lui mettant une main sur la
bouche, comprima la voix du chanteur.

A ce moment, une pierre, dtache du haut des roches par un pas furtif,
celui d'un animal peut-tre, rebondit sur la tte de Joe. Par ce
heurt, tir de la contemplation de ses penses intimes, ses regards se
portrent en haut.

Rien d'insolite ne s'y montrait.

Mais, en observant autour de lui, le jeune Indien vit les yeux de
Sbastien contemplativement fixs sur le chasseur noir.

Quelque empire qu'exert sur lui sa volont, Joe eut un tremblement
visible et ses dents se serrrent  se briser.

Infortune et Maraudeur, pltrs dans les hautes herbes que broutaient
les chevaux, se levrent; chacun des veilleurs vigilants se plaa prs
de Sbastien, ventant au loin, inventoriant et de l'oue et de la vue.

Soudainement averti d'o s'approchait quelque chose ou quelqu'un,
Maraudeur, par une aspiration prolonge, sembla dire  son
matre--prends garde!...--Que tu sens mon vieux!... demanda Nick au
brave chien.

Ce fut un sourd grondement d'infortune qui rpondit. Pouss du ct d'o
le soleil dardait ses premiers feux, il indiqua aux aventuriers le point
de mire  leur suspicion.

Peut-tre n'tait-ce que le souffle de la brise matinale, qui agitait
les plantes et, les arbustes pousss au fate de la muraille
basaltique, on bien un oiseau inquiet pour sa couve du voisinage d'un
reptile?--Non... Qu'tait-ce donc?... Rien encore de visible!...

Mais le danger s'avanait... un rel danger, puisque Nick Whiffles, sans
mot dire, prit en mains sa longue carabine et l'arma, mit  la porte de
sa dextrit ses pistolets et le bowie-knife, qu'il portait, comme tous
les trappeurs.

Ce que voyant, Portneuf et le chasseur noir firent de mme.

Joe resta, lui,  la mme place, immobile, pensif et dsarm, tandis que
Sbastien se mit au centre du groupe et tout prs du Canadien. Malgr la
douloureuse blessure de son bras, l'adolescent prit une flche, la tint
entre ses dents, tandis qu'il bandait son grand arc.

La violente tension impose  son bras bless en fit jaillir le sang,
mais elle n'arracha pas une plainte  Sbastien.

Ainsi que les hommes, il attendait la venue du danger.

Une balle, partie de haut, une dtonation formidable, dirent de quel
point il tait redoutable.

--Personne n'est bless, oui bien, je le jure! dit le Tnbreux.

--Si, pre Nicolas.

Et Sbastien s'lana bravement vers Joe, pour le secourir en voyant son
sang couler abondamment de sa poitrine, travers par une balle.

--Paix donc! fit sourdement Portneuf, attention!

Un arbuste duquel les branches s'agitaient  peine, devint le but des
trois tireurs. L'oeil d'un sauvage ou d'un coureur des bois, seul, entre
les oscillations de la feuille, pouvait apprcier la prsence d'un tre
humain, parce que dans les rameaux une plume se mouvait.

Trois gchettes presses, trois tonnerres rpercutes par les chos
s'loignrent, tandis qu'un corps tombait mort et mutil sur l'herbe,
croissant au pied du rocher noir.

--Et d'un... je vous jure, votre serviteur, compta stoquement Nick
Whiffles, en voyant le chef des Pieds-Noirs, portant encore ses sept
plumes au crne.

--Garde  vous, insista tout bas Pathaway, en mettant en joue; vise 
gauche.

Et le canon de son fusil servit d'indicateur.

Joe tressaillit et plit sous son bistre: ses yeux de braise lancrent
des tincelles. Il avait vu flottant quelque chose de rouge au but
indiqu par le chasseur noir.

tait-ce la crainte, la colre ou sa blessure qui faisait trembler le
jeune Indien?... Qui le peut dire?... Sbastien peut-tre, dont toute
l'attention tait condense par lui. Il s'approcha cordialement de Joe,
qui le repoussa brutalement.

--Squaw, laisse Joe mourir?... le grand Manitou le veut!

Et les yeux de l'Indien, levs au ciel par cette impulsion commune 
tous les tres, eurent une si terrible vision qu'elle le terrassa, ce
que n'avait point fait le plomb meurtrier.

En mme temps, et de divers points, des coups de feu se croisrent, du
sommet du rocher noir, tirs sur ceux guettant  sa base; et ceux-ci
rpondant  ceux qui les assaillaient. C'tait terrible...

--Touch!... dit sourdement Portneuf en tombant  genoux.

La joie de la vengeance assouvie fit se dmasquer le capitaine Dick.

Dieu aveugle toujours le criminel qu'il veut perdre.

--A toi, bandit! cria le bless en tombant  genoux.

Et, frapp en plein front par la balle du Canadien, le chef des pirates
de la ville hante vint rouler  la place mme o bourreau, implacable,
il fit noyer la jeune femme qui le suppliait en vain!

--Justice de Dieu! s'cria Sbastien, c'est l qu'il vient mourir!...

Seul, Joe entendit l'adolescent.

--Visage ple, cria-t-il en faisant un suprme effort pour s'lancer
vers le chasseur noir, garde toi! garde toi!

C'tait Bill Brace qui se glissait comme un serpent, par une fente du
rocher, du ct oppos  celui d'o taient partis les premiers coups de
feu.

Bill Brace et pu tuer Pathaway  bout portant sans l'avertissement de
l'Indien.

Prompt et souple comme un flin, le chasseur noir se jette de ct,
esquive la balle du bandit, l'ajuste et lui brise l'paule droite.

La rage de l'impuissance au coeur, Bill Brace laisse choir sa carabine
de son bras droit mutil; mais de la main gauche, il dcharge son
pistolet sur celui qui l'a vaincu une premire fois, et qu'il ne sait
atteindre...

La vue du sang, les dtonations, ont rappel l'esprit gar d'Andr
Jeanjean. L'honnte trappeur regarde, tonn d'abord, autour de lui;
puis, se saisissant de l'arme du bandit, encore charge d'un ct il met
en joue, et la balle meurtrire atteint Bill Brace en plein corps... il
tombe, vocifrant, hurlant, et sans courage, attendant la mort...

Les yeux de Bill Brace rencontraient ceux de Joe, il cria:

--Grce!... grce!...

--Pourquoi le bandit demande-t-il grce  l'Indien?... Pourquoi!... La
vie des Outlaws a des mystres insondables...

--Achve cette cagne, ou je t'achve, oui bien je le jure, votre
serviteur! dit  Pathaway Nick Whiffles en tombant  ct de lui, comme
la pierre que lanait la baliste.

Le Tnbreux, agile et subtil comme le lynx, s'tait hiss au sommet
sourcilleux  la poursuite d'un Pied-Noir, et quatre plumes avait servi
de gaine  la lame altre du bowie-knife du Tnbreux.

Cela s'tait fait vite et sans bruit.

Point ne fut ncessaire que quelqu'un achevt Bill Brace... pris d'un
hoquet sanglant, durant quelques instants il se tordit dans d'horribles
convulsions, et puis, masse inerte, mais horrible, il resta les poings
crisps et menaants sur l'herbe ensanglante.

Quatre dos bandits taient l gisants... desquels le capitaine Dick et
le chef des Pieds-Noirs... C'tait un rsultat immense, non-seulement
pour ceux desquels nous avons suivi les luttes, mais pour tous les
trappeurs Nordouestiers.

Et le soleil radieux panchait ses chauds rayons sur ce sombre
tableau... lorsqu'un grognement d'impatience de Maraudeur fouetta de
nouveau la surveillance de Nick Whiffles, qui reprenait baleine.

--Encore une maudite petite difficult, oui bien je vous le jure! votre
serviteur! Maraudeur a l'oreille fine,  Dieu, oui!

--Non, c'est Bruin, rpliqua le chasseur noir; il vient sans doute
savoir si le ciel est dgag des nuages orageux que Multonomah y voyait
hier soir.

C'tait bien en effet l'Ours gris qui descendait lentement et sans bruit
par l'anfractuosit qu'avait dj suivie Tnbreux.

Un soupir, plutt une plainte qu'un soupir, arrach  Joe par la
souffrance, attira Sbastien prs de lui. L'Indien, puis par deux
blessures, s'affaissait sur lui-mme priv de sentiment. La main
droite convulsivement crispe sur sa poitrine semblait y comprimer un
douloureux secret.

Prenant le casque de Bill Brace, qu'il trouvait  porte de sa main,
Sbastien s'lana pour puiser de l'eau et secourir l'Indien Joe.

Mais, horrible! horrible vision!... il vit, rflchie par le miroir
liquide au-dessus duquel il se penchait, non point l'image de la ple
jeune femme noye par le capitaine Dick, mais la sinistre silhouette de
Jack Wiley.

Immobile et cach comme un carcajou, Wiley choisissait prudemment la
proie le mieux  sa porte... n'importe lequel des quatre hommes.

Se relever, sans hte, sans lever la tte, saisir le bras de Nick
Whiffles et lui dire sans voix, mais seulement des lvres:

--Au-dessus de nous, visez vite et bien... Wiley nous guette.

Prompt comme la pense, Nick ajuste un coup de roi, presse la gchette,
et Wiley tombe comme un bloc dtach du rocher noir.

En mme temps l'Ours gris s'approche de Nick Whiffles. Et reprenant son
contre-pied, Tnbreux le suit par le chemin des antilopes qui l'avait
amen...

Attaque et dfense avaient dur peut-tre le quart d'une heure; mais
c'tait suffisant pour ter la vie  cinq cratures de Dieu et pour
puiser les forces de deux blesss.

De ceux-l, Portneuf, adoss contre un rocher, perdait son sang 
flots par sa jambe brise, malgr les efforts de Jeanjean pour arrter
l'hmorrhagie.

Le Canadien restait inanim, le pouls teint, les yeux clos, la bouche
entr'ouverte et sans haleine.

Pathaway le crut mort.

--Pauvre diable! dit-il  Andr Jeanjean, pour peu de jours nous
l'avions sauv des terreurs de la ville hante!

--La mort revient toujours  la charge contre ceux qu'elle a une fois
flairs de prs, rpondit Andr, qui contemplait stoquement son ami.

--Je voudrais le secourir encore!... mais que faire?

Et, ce disant, le chasseur noir cherchait autour de lui Nick Whiffles,
l'homme au coeur d'or et d'imperturbable sang-froid.

Ce fut Multonomah qui rpondit, comme une apparition,  ce tacite appel.

--Le grand esprit a dit  Multonomah: Guris visage ple. Homme blanc,
viens.

Et le chasseur noir suivit docilement le Shoshon.

Lorsqu'ils revinrent, munis du dictame cueilli par le sauvage, Sbastien
tait agenouill prs du Canadien, tendu sur une civire improvise.

Portneuf, mourant, baisait avec amour le visage de l'adolescent.

Les sanglots de celui-ci branlaient sa poitrine  craindre qu'elle ne
se rompt.

--O pre! pre! vivez pour votre enfant!...

Et de nouveaux sanglots arrtrent l'ardente et suprme prire de
Sbastien...

Le Shoshon toujours froid et rflchi tandis qu'il lavait et sondait la
blessure du Canadien:

--Mon frre, le visage ple, marchera avant que trois fois les lunes
n'aient chang.

Et il retira la balle et les esquilles qu'elle avait faites. Les plantes
cueillies par Multonomah, broyes entre deux granits, le suc de ces
plantes rpandu sui la plaie, il la recouvrit ensuite avec la pulpe des
simples; enveloppant le tout d'un tissu fourni par Nick Whiffles, le
docteur de la nature consolida l'appareil  l'aide de filaments et de
terre blanchtre.

Portneuf n'eut pas une plainte, pas un mouvement qui pt exprimer sa
souffrance.

Ces aventuriers sont tremps dans l'hrosme comme les demi-dieux de la
Grce et de Rome.

Pathaway, durant l'opration du peau-rouge, assist par Whiffles et
Jeanjean, Pathaway pensait profondment, se demandant:

--Portneuf cherchait sa fille Nannette?... Elle serait donc
Sbastien?...

La voix de Nick Whiffles rappela le chasseur noir  l'actualit.

--Encore une nouvelle petite difficult dont on se tirera,  oui Dieu,
je le jure! Mon oncle le voyageur en a travers bien d'autres, votre
serviteur!...

Un bruit sourd, multiple et cadenc, rpercut par les chos des
rochers, frappa d'abord l'oreille subtile et toujours veille du
Shoshon, et puis simultanment celle des trois trappeurs.

Anxieux, ils s'interrogeaient mentalement.

--Frres, visages ples viennent en troupe, rpondit  tous le chef des
Shoshon.

L'attention de tous fut ensuite distraite par une plainte de l'Indien
Joe revenant  la vie.

Sbastien le premier s'lana vers lui.

Dis au chasseur noir et  Nick Whiffles de s'approcher.

Ils vinrent prs de Joe.

En change de votre vie que j'ai sauve, dit le mourant  Pathaway,
donnez au capitaine Dick cette eau pour spulture... Et sans chercher
 savoir qui il fut, avant de quitter le monde, ni pourquoi il le
quitta!... faites, je vous supplie!...

L'approche de la mort donne-t-elle la prescience?... peut-tre!... ou
les sens doublent-ils leur clairvoyance avant de s'anantir?... toujours
est-il que l'Indien reprit:

--Avant que les troupes envoyes par la Compagnie ne soient arrives,
rendez-vous  ma prire!... Elle est respectable... Je suis Carlota, la
fille du capitaine Dick. J'aimais le chasseur noir et j'tais jalouse...
Je vais mourir! faites aussi pour moi ce que je vous demande pour mon
pre!

--Je vous le jure! dit Tnbreux, la voix strangule par l'motion.

Et Carlota tendant sa main pour l'adieu suprme:

--Pathaway, gardez le souvenir de la ville hante!...

Sans effort et sans peur, l'trange femme rendit son me, calme et
sereine comme une vestale...

Par les trappeurs, sa dernire prire fut accomplie. La dpouille
mortelle du pre et de la fille fut confie  la garde du gouffre, et
la pierre entranant le corps dans ses profondeurs fut peut-tre la mme
que celle devant y garder morte la fille de Portneuf, qui leur tait
jete vivante.

Le Shoshon, grandement attentif, coutait au loin le bruit indfini
d'abord, et qui maintenant s'accusait.

Du point lev ou il tait, dans la masse noire, alors visible,
Multonomah reconnut les claireurs de la troupe justicire, marchant
contre les ennemis du Nord-Ouest.

N'ayant  attendre des agents de la Compagnie que bon accueil et
protection, les aventuriers allrent au-devant d'eux, Pathaway et
Andr Jeanjean portant la civire sur laquelle reposait Portneuf, Nick
Whiffles se demandant craintivement:

--Pourvu que mon nom ne tombe point encore au bout de la langue des gens
des tablissements, pour tre mis dans les papiers!...

--Que dites-vous donc, pre Nicolas?...

--Rien, rien, enfant. Une mauvaise difficult, je vous le jure! votre
serviteur, on s'en tirera,  Dieu oui!

Se retournant pour interroger Multonomah, le Tnbreux vit l'Ours gris
qui marchait au midi sur la crte des rochers basaltiques.

Ou allait-il?

Peut-tre  la valle du Trappeur perdu.

FIN



TABLE

   I.--Tragdie nocturne.
   II.--Le Trappeur captif.
   III.--La Porte du Diable.
   IV.--Chasseur noir.
   V.--La Hutte.
   VI.--La Valle du Trappeur.
   VII.--La sparation.
   VIII.--Bandits et Trappeurs.
   IX.--Le Bless.
   X.--Scne de la Valle du Trappeur perdu.
   XI.--Un Nouveau personnage.
   XII.--Le Remord de Nick.
   XIII.--Bill Brace.
   XIV.--Le Capitaine Dick.
   XV.--Le Duel.
   XVI.--La Piste du Trappeur.
   XVII.--L'vasion.
   XVIII.--Joe.
   XIX.--Encore Joe.
   XX.--Nick apprend  se connatre.
   XXI.--Une mouvante dclaration.
   XII.--Les Ennemis.


                        OUVRAGES
                    D'EMILE CHEVALIER

Publis dans la collection Michel Lvy

  LA CAPITAINE
  LE CHASSEUR NOIR
  LES DERNIERS IROQUOIS
  LA FILLE DES INDIENS ROUGES
  LA FILLE DU PIRATE
  LE GIBET
  LA HURONNE
  L'ILE DE SABLE
  LES NEZ-PERCS
  PEAUX-ROUGES ET PEAUX-BLANCHES
  LES PIEDS NOIRS
  POIGNET-D'ACIER
  LA TTE-PLATE.


  _______________________________________
  MILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY











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Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

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1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
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License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

