The Project Gutenberg EBook of Les Portes de l'Enfer, by Maurice Level

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Title: Les Portes de l'Enfer

Author: Maurice Level

Release Date: November 17, 2004 [EBook #14071]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PORTES DE L'ENFER ***




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  DITION DU MONDE ILLUSTRɻ
  13, QUAI VOLTAIRE, 13.
  PARIS

  MAURICE LEVEL

  Les Portes De l'Enfer

  1910


  DU MME AUTEUR:
  L'pouvante (Roman) 1 vol.
  L'Ombre (Roman) 1 vol.


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  MAURICE LEVEL


  LES PORTES DE L'ENFER



Sous la lumire rouge

Assis dans un large fauteuil prs de la chemine, les coudes aux genoux,
les mains tendues au feu, il parlait d'une voix lente, s'arrtant
brusquement pour murmurer: Oui... oui..., comme s'il avait eu besoin
de reconnatre ses souvenirs et d'approuver sa mmoire fatigue, puis
reprenait la phrase interrompue.

Sur la table tranaient des papiers, des chiffons, des livres. La lampe
clairait mal; je ne voyais de lui que sa face un peu grise, et ses
mains qui, sous la flamme du foyer, faisaient deux longues taches.

Le ronron du chat roul devant le feu, et le crpitement des bches o
dansaient d'tranges lueurs, troublaient seuls le silence. Il semblait
parler de trs loin, comme dans un rve:

--Oui... oui... Ce fut le grand, le plus grand malheur de ma vie.
J'aurais pu supporter d'tre rduit  la misre, de devenir infirme...
tout... mais a! Avoir vcu dix ans auprs d'une femme adore, la voir
disparatre, et rester seul, tout seul, devant l'avenir solitaire...
C'est dur!... Il y aura six mois bientt qu'elle est partie!... Que
c'est long! et comme c'tait court autrefois!... Encore, si je l'avais
eue malade quelque temps, si l'on m'avait laiss comprendre!... C'est
horrible  dire, mais quand on sait, n'est-ce pas, la raison se
prpare... le coeur se vide peu  peu, et l'on s'habitue... tandis que
l!...

--Je croyais, lui dis-je, qu'elle avait t souffrante quelque temps?

Il hocha la tte:

--Du tout, du tout... Jamais les mdecins ne purent me dire ce qu'elle
avait eu... Elle a t emporte en deux jours. Depuis, je ne sais ni
comment, ni pourquoi je vis. Tout le jour, je rde dans les chambres,
poursuivant un souvenir qui s'enfuit, m'imaginant qu'elle va
m'apparatre derrire une tenture, qu'un peu de son odeur flotte encore
parmi ces pices inhabites...

Il tendit la main vers la table:

--Hier, tiens, j'ai retrouv cela... cette voilette, dans une de mes
poches. Elle me l'avait confie un soir, nous allions au thtre, et
il me semble qu'elle sent son parfum, qu'elle est encore tide d'avoir
effleur son visage... Mais non! Tout s'en va: seul le chagrin
demeure... _Il y a bien quelque chose_, mais a!...

Dans le premier moment de douleur, il vous vient parfois des ides
extraordinaires... Croirais-tu que je l'ai photographie sur son lit
de mort! Dans cette pauvre chambre d'o son me venait de partir,
j'ai install mon appareil, j'ai allum du magnsium; enfin, 
cette effroyable minute, j'ai fait avec un soin et des prcautions
mticuleuses, des choses qui me rvoltent aujourd'hui... Malgr tout,
quand j'y pense, je me dis qu'elle est l, que je pourrais la voir telle
que je la vis pour la dernire fois!

--Et, o as-tu ce portrait? demandai-je.

Il s'avana un peu, et me rpondit  mi-voix:

--Je ne l'ai pas, ou plutt, si... je l'ai... J'ai le clich. Mais je ne
me suis jamais senti le courage de le dvelopper... Il est rest dans
l'appareil... j'ai peur d'y toucher... Et pourtant! comme je voudrais,
comme je voudrais!...

Il posa sa main sur mon bras:

--Ecoute: ce soir... ta prsence... d'avoir parl d'elle... je me
sens mieux... je me sens fort... Veux-tu, viens avec moi dans mon
laboratoire... Nous allons dvelopper ce clich?...

Il interrogeait mon visage d'un regard anxieux d'enfant qui tremble
qu'on lui refuse le jouet souhait.

--Soit, lui dis-je.

Il se leva vivement.

--Oui... avec toi, ce ne sera pas la mme chose... avec toi, je serai
plus calme... et cela me fera du bien... beaucoup de bien... tu
verras...

Nous entrmes dans son laboratoire: un cabinet trs sombre o des
flacons taient aligns sur des tagres. Une tablette charge de
cuvettes, de fioles et de livres, s'tendait d'un mur  l'autre.

Il ne parlait pas, vrifiant les tiquettes des bouteilles, essuyant les
cuvettes, et la lueur de la bougie qui tremblait faisait danser autour
de lui des ombres.

Il alluma une lanterne  verre rouge, teignit sa bougie, et me dit:

--Ferme la porte.

Cette nuit dchire par la lumire sanglante, avait quelque chose
de dramatique. Des reflets inattendus s'accrochaient aux flancs des
bouteilles,  ses joues sabres de rides,  ses tempes creuses.

Il dit:

--La porte est bien ferme? Alors, je commence.

Il ouvrit un chssis, et en tira le clich. Il le prit avec soin, les
doigts carts, les pouces et les index poss aux angles, et le regarda
longuement, comme si ses yeux avaient pu voir l'image endormie qui tout
 l'heure allait s'veiller.

Il murmura:

--Elle est l! C'est horrible!...

Ensuite, lentement, il le laissa glisser dans le bain, et se mit 
remuer la cuvette.

Je ne sais pourquoi, mais il me sembla que la porcelaine frappant
 intervalles rguliers la planchette, rendait un son bizarre et
douloureux. Sous la lumire rouge, le liquide caressait la plaque dans
un va-et-vient monotone: le bruit lger qu'il faisait le long des parois
voquait un bruit de sanglots, et je ne pouvais dtacher mes yeux de
ce carr de verre  la couleur laiteuse qui, peu  peu, se teintait de
noir, vers les bords.

Le bain, d'abord trs clair, fona insensiblement; bientt, une tache
apparut au milieu de la plaque, une tache qui, peu  peu, s'largit,
adoucie par endroits de nuances plus claires.

Je regardai mon ami. Ses lvres, agites d'un tremblement, murmuraient
d'inintelligibles paroles.

Il retira le clich, l'leva  la hauteur de ses yeux, et, comme je me
penchais sur son paule, il parla:

--Cela vient... doucement... Mon bain est trop faible... Mais ce n'est
rien... Voici que les blancs apparaissent... Attends... tu vas voir...

Il replaa la plaque, qui s'enfona dans le liquide avec un bruit de
ventouse qu'on tire.

Elle avait pris une couleur presque uniformment grise. Il baissa la
tte, et dit simplement:

--Ce rectangle noir, c'est le lit... Plus haut, ce carr que tu aperois
(il me l'indiqua d'un mouvement du menton), l'oreiller; et, au milieu,
cette zone plus claire avec une raie ple qui tranche sur le fond
noir... c'est Elle... avec le crucifix que j'avais mis entre ses doigts.

Sa voix s'trangla un peu:

--Ma pauvre petite... ma chrie!...

Des larmes coulaient sur ses joues, de grands hoquets soulevaient sa
poitrine... Et il pleura, sans effort, comme savent pleurer ceux qui ont
l'habitude du chagrin, et  qui les sanglots sont devenus plus familiers
que le sourire.

Parmi ses larmes, il disait:

--Les dtails se prcisent... Voici prs d'Elle les cierges allums et
le rameau de buis bnit... ses cheveux que j'aimais tant... ses mains
dont elle tait si fire... et le petit chapelet blanc, retrouv dans un
livre de messe... Mon Dieu!... Cela me fait mal de revoir tout cela, et
cependant, je suis heureux... trs heureux... Il me semble que je la
regarde, ma pauvre petite...

Sentant que l'motion le gagnait, je voulus abrger, et lui dis:

--Ne crois-tu pas que le clich soit assez venu...?

Il prit la plaque, l'approcha de la lanterne, l'examina de prs, la
remit dans le bain, la retira de nouveau, l'examina encore, la replaa,
et murmura:

--Non... non...

Je me souviens que le son de sa voix et la brusquerie de son geste me
frapprent. Mais je n'eus pas le temps de rflchir, car il se remit 
parler.

--Il y a des choses qui vont venir, encore... C'est un peu long, mais,
je t'ai dit... mon bain est faible... Alors, les dtails n'apparaissent
que progressivement.

Il compta: Un... deux... trois... quatre... cinq...

--Cette fois, c'est suffisant. A trop vouloir pousser, j'abmerais....

Il prit le clich, le secoua verticalement, le passa dans l'eau, et me
le tendit:

--Regarde.

Mais soudain, comme j'allongeais la main, je le vis reculer vivement, se
courber, approcher la plaque de la lanterne et, dans cette seconde,
son visage clair par la lumire rouge m'apparut si effrayant que je
m'criai:

--Qu'est-ce que tu as?

Ses yeux taient dmesurment ouverts, ses lvres releves dcouvraient
ses dents, ses mchoires s'entrechoquaient; j'entendais son coeur bondir
dans sa poitrine, et je voyais son grand corps osciller d'avant en
arrire.

Je mis la main sur son paule, et, cherchant  me rendre compte de ce
qui faisait natre en lui cette effroyable angoisse, je lui criai pour
la seconde fois:

--Voyons... Rponds... Qu'est-ce que tu as?

Alors, tournant vers moi une face qui n'avait plus rien d'humain,
plongeant ses yeux sanglants dans mes yeux, il me saisit le poignet d'un
mouvement si brutal que ses ongles entrrent dans ma chair.

Par trois fois, il ouvrit la bouche, essayant de parler, et, tout 
coup, brandissant le clich au-dessus de sa tte, il hurla dans la nuit
clabousse de rouge:

--J'ai!... J'ai!... Misrable! Bandit! Assassin que je suis! J'ai...
qu'elle n'tait pas morte!... J'ai... Que les yeux ont boug!...



Soleil

Comme il avait t ramass un soir d'hiver, petite chose vagissante,
prs d'une borne; comme rien dans ses pauvres langes n'indiquait mme
l'initiale d'un nom qui pt tre le sien, et que les enfants douloureux
sont ceux que le Seigneur prfre et qu'il rclame, on l'avait appel
_Paradieu_.

Jusqu' douze ans, il tait rest aux Enfants-Assists, puis, un beau
jour, s'tait enfui, et avait pris la route, la besace au dos, la trique
au poing.

Depuis, il avait vcu au hasard, un peu de charit, un peu en
s'employant aux travaux des campagnes. Jamais, il ne restait longtemps
au mme endroit, craignant peut-tre qu'on ne dcouvrt sa trace,
peut-tre seulement guid par un obscur instinct qui le poussait vers le
large horizon, vers les champs que l't soulve, et les grands bois qui
chantent d'ternelles chansons, avec des airs et des paroles que seuls
ceux qui s'endorment dans leur ombre comprennent.

Il devint un homme. Un matin, les gendarmes l'veillrent au bord d'un
foss, et l'arrtrent pour vagabondage. On fit sur lui une enqute
rapide; on apprit qu'il appartenait au contingent qui partait et que,
dclar _bon absent_, il devait tre rendu quelques jours plus tard  la
caserne. On lui dit:

--Tu as de la chance d'avoir t rencontr ainsi!... Une semaine de
plus, tu tais insoumis.

Il ne saisit pas trs exactement quelle tait cette chance, ce que
signifiait ce mot: insoumis; mais, comme il tait doux et timide, il
sourit:

--Oui, j'ai de la chance!

Il se laissa conduire au rgiment sans rvolte ni regret.

D'abord, la vie lui sembla facile et douce. Habitu  coucher le plus
souvent  la belle toile,  manger  la fortune du chemin,  grelotter,
l'hiver, sous des haillons trous,  marcher tout le jour, le ventre
creux, les jambes molles, il pensa, regardant le ciel d'automne, la
terre nue, les arbres dfeuills et luisants, qu'en parlant de sa
chance, on faisait allusion  son pass de misre,  ce prsent de
repos... Il s'tonnait d'entendre ses camarades se plaindre, et parlait
peu, sachant trs peu de mots.

L'hiver fut rude. L'exercice achev, il contemplait les toits ouats de
neige, les oiseaux qui, dans les gouttires, piquaient la glace pour
se dsaltrer, les chemines d'o la fume montait, droite et lgre,
songeant:

--Je suis  l'abri, moi!... j'ai un lit!... Dans la chambre, le pole
ronfle... je suis bien!...

Mais lorsque, avec le printemps revenu, les premiers bourgeons
pointrent au bout des branches, lorsqu'il revit le soleil, le ciel
clair et les matines lumineuses, un trange malaise s'empara de lui.

Accoud  la fentre, les poings au menton, les oreilles remplies d'un
bruissement confus, les yeux mi-clos, il oublia l'abri des mauvais
jours, les vtements chauds; la bouche grande ouverte, il aspirait 
pleins poumons la brise, qui lui portait, avec le parfum des campagnes,
le souffle immense des espaces sans fin, et le ressouvenir de sa libert
en haillons...

Il devint triste, proccup, nerveux. Le soir, aprs la soupe, il
s'enfuyait  travers champs. Mais, si loin qu'il court, il humait
encore l'haleine de la ville, il voyait les toits bleus des maisons, les
longues chemines des usines; il entendait les sonneries de la caserne,
et cela l'empchait de regarder les vastes horizons, d'couter la
musique des plaines... Il se parlait  lui-mme:

--Tu n'es point fait pour cette existence-l!... Il faut reprendre ton
bton, ta besace!... Oui... mais... et la prison?...

Il rsista de toutes ses forces deux semaines. Il tait si triste, si
las, que des camarades lui dirent:

--Faut te faire porter malade, Paradieu!

Mais il hocha la tte, et un beau soir, n'y tenant plus, il sortit comme
de coutume,  cinq heures, droba chez un fripier un vieux pantalon, une
blouse, jeta par-dessus le pont son uniforme, sa baonnette... et ne
rentra plus au quartier.

Il marcha toute la nuit et tout le jour. Une ivresse le tenait. Il
allait sous le ciel profond, libre, joyeux,  l'aventure. A l'ombre des
saules, assis prs d'un ruisseau, il riait et pleurait  la fois, les
mains jointes, en extase, devant l'eau transparente, suivant le vol des
libellules, l'ondulation des herbes et la nappe verte des champs, o les
btes, le genou flchi, broutaient avec un bruit gras et cadenc.

Pourtant, ce n'tait plus en lui l'insouciance d'autrefois. Du contact
rapide pris avec les hommes rguliers, il avait conserv, obscure et
menaante, la notion du chtiment.

Certes, il aimait toujours les bois et les grands prs, les arbres qui
pleurent et les sources qui chantent; il les aimait peut-tre plus qu'il
ne les avait jamais aims, et le soleil aussi, le compagnon gant qui
fait les jours tincelants et permet les nuits tides; il les aimait...
mais avec la terreur de leur tre arrach. Il n'osait plus traverser
les villages; il craignait les hommes, les fuyait, et, brusquement, au
dtour d'un chemin, des gendarmes lui mirent la main au collet.

Traduit devant un conseil de guerre, il fut condamn, pour dsertion et
destruction d'effets militaires,  cinq ans de prison.

Il ne comprit vraiment l'horreur--non de sa faute, mais de sa
peine,--que lorsqu'il descendit de la voiture cellulaire, et pntra
dans le pnitencier.

Il endossa le pantalon et la vareuse bruns, le kpi  longue visire,
et,  la vue de la cour toute petite entoure de murs blancs, si hauts
qu'il lui fallait jeter la tte en arrire pour voir le ciel; devant les
casemates sombres et les arbres tiques, un froid mortel coula sur sa
nuque. Il essaya de se raisonner un peu:

--Je ne suis pas perdu tout  fait, puisque je vois encore le ciel...
Tant qu'on voit le soleil et le ciel, il y a de l'espoir... Autrement,
ce serait la mort...

Mais au bout de vingt-quatre heures, il se mit  souffrir atrocement. A
la caserne, c'tait presque la libert. Il pouvait, la journe acheve,
galoper dans les champs. A l'exercice mme (on les menait sur les
remparts), ses pieds foulaient l'herbe verte et, devant lui, il
regardait ce qui, jadis, tait son bien: l'espace!...

Tandis qu'ici, il fallait demeurer tout le jour  l'atelier, sous l'oeil
mauvais du sergent...

Il devint hargneux et sournois. Comprenant enfin son impuissance, il
opposait  tout la force d'inertie, touffant mal la rvolte de son
coeur.

Il devait rester apprenti trois mois. Au bout de ce temps, on le mit 
l'ouvrage. Il dit:

--Je ne sais pas...

--Si votre tche n'est pas faite, et bien faite, demain, vous aurez
quatre jours de cellule...

Il rpondit avec calme:

--Il est probable qu'elle ne le sera pas.

--Eh bien, vous allez y aller tout de suite!

On le poussa jusqu'aux cellules. Il entendit la porte se refermer sur
lui, les cls grincer dans les serrures, et resta seul dans l'obscurit
complte. Il s'arracha les cheveux.

Ah! les bandits! Comme du premier coup ils avaient bien trouv le pire
supplice! Lui, pour qui la lumire c'tait la vie, ils l'avaient jet
dans le noir! On lui avait arrach le soleil par lambeaux... D'abord, un
peu  la caserne... puis,  la prison... puis, dans les casemates... et
puis, enfin, comme il lui en restait un peu, un tout petit peu, juste de
quoi ne pas mourir... ils lui avaient tout enlev...

Pourtant,  force d'carquiller les yeux, il remarqua qu'un peu de jour
glissait entre les barreaux scells au-dessus de la porte. Il suivit
le rayon. Il semblait venir du fond du couloir... puis se perdait. Il
marcha dans sa cellule, cherchant  s'orienter, rflchissant:

--Si la lumire vient jusqu'ici, c'est que le ciel n'est pas bien loin.
Oui... Mais, le voir!... Voir le ciel... un tout petit peu... un petit
coin... si petit, si petit...

Il mit les mains dans ses poches, et sentit quelque chose de lisse, un
bout de glace que, peu de temps avant, il avait ramass dans la cour. Il
le prit dans la main, et la glace lui parut lumineuse. Il pensa:

--Tiens?... Que veut dire cela?...

Il se rendit compte qu'il tait juste sur le trajet de la flche de
lumire. Et, soudain, comme, assis sur sa couchette, il fixait toujours
le miroir, il poussa un cri.

Au fond de sa main, sur ce carr de verre, une miette de ciel se mirait;
une miette, mais bleue, limpide, et si brillante, qu'on et dit une
toile dansant au fond d'un puits.

Sa dtresse fondit en une joie immense. Il n'osait faire un mouvement,
craignant de voir s'enfuir la chre image, et, peu  peu, une bizarre
pense le pntra:

--Il tait mieux ici qu' l'atelier: il faisait froid?... Il faisait
noir?... H non! puisqu'il y avait du ciel!... Il tait seul, du
moins... Il pouvait penser, pleurer ou rire  sa guise, sans que pest
sur lui le regard froce de l'adjudant. Prison pour prison, il prfrait
celle-l. Il n'y avait donc qu'une chose  faire: Y rester.

Ds lors, pour tre puni de cellule, il apprit  ruser, supputant, au
plus juste, le prix des fautes, se frottant les mains sitt qu'on lui
annonait une augmentation, se faisant porter malade, sr de n'tre pas
reconnu.

Quand il se vit 120 jours en perspective--car, dans les pnitenciers, la
dure du temps de cellule n'a d'autre limite que celle de la rsistance
de l'homme--il respira.

Son coin de ciel dans le creux de sa main suffisait  son rve. En
s'veillant, il se htait de le regarder, et disait:

--Il fait beau aujourd'hui.

Ou bien:

--Mauvais temps!... Nous aurons de la pluie...

Son imagination devenait de jour en jour plus aigu; il vivait pour lui
seul,  lui seul, une vie intense et profonde, et si, par aventure,
l'aile d'un oiseau rayait son ciel d'une flche brune, il croyait voir
tous les nids des forts, entendre les trilles des milliers de becs qui
font vibrer les branches.

Or, un matin qu'il tait plong dans sa contemplation, l'adjudant ouvrit
sa cellule et l'appela:

--Ici, Paradieu!

Perdu dans son rve, Paradieu ne rpondit pas.

--Eh bien! Vous tes sourd?... Allons! Dehors!

Il ne bougea pas. L'adjudant le secoua par la manche:

--Faut-il que je vienne vous chercher?

Comme il tait trs faible, il se laissa aller sans rsistance, mais la
lumire l'blouit, et il se mit  trembler.

--Vous ne savez plus rectifier la position?...

Il s'appuya au mur pour ne pas tomber, essayant de dissimuler son bout
de miroir.

--Qu'est-ce que vous cachez l?

Il balbutia:

--Rien... Rien...

L'adjudant lui ouvrit les doigts et, apercevant la minuscule glace,
ricana:

--Qu'est-ce que c'est que a?

Il le regarda bien dans les yeux et rpondit:

--Mon soleil!

--Voulez-vous me flanquer votre soleil en l'air!...

Paradieu referma vivement la main et s'adossa au mur.

--Allons, allons, grogna l'adjudant, au trot!

D'un revers de main, il lui frappa le poignet d'un coup si sec, que la
glace tomba  terre et se brisa.

Une chose effrayante traversa le regard du prisonnier. Ses paupires
s'ouvrirent, dmesures; il ne dit pas une parole, avana d'un pas;
brusquement, ses mains s'abattirent sur le cou du sous-officier, s'y
cramponnrent si fort que la peau saigna sous ses ongles, que le corps
flchit, et roula inerte. Alors, pench sur la face violette,  bout de
souffle, l'cume aux dents, il rla:

--Tu m'as vol mon soleil!... Tu me l'as vol... vol...

Puis, il s'agenouilla, ramassa d'une main tremblante les dbris de son
dbris de glace, et se mit  pleurer  grands sanglots silencieux, comme
pleurent les vieillards et les petits enfants...



Le droit au Couteau

--Asseyez-vous, docteur, je vous prie, et pardonnez-moi de vous avoir
fait attendre...

D'un hochement de tte, le docteur refusa le sige qu'on lui offrait.

C'tait un tout petit homme mince, aux membres grles. Il avait une
figure trs ple avec de grands yeux fatigus, une barbe d'un blond
indcis qui, par places, laissait voir ses joues maigres, barbe triste
d'adolescent ou de malade. Il tait vtu tout de noir, de ce noir mat
qui, lorsqu'il s'use, blanchit aux coudes et le long des coutures.
Dans ses habits trop larges, il paraissait encore plus menu, plus
souffreteux, et ses mains,  demi recouvertes par le bas des manches,
semblaient fluettes et dbiles, des mains d'enfant, de fillette
malingre.

--Qu'y a-t-il pour votre service?

D'une voix qui tremblait, et si basse qu'on l'entendit  peine, il
rpondit:

--Je viens vous demander de m'arrter, monsieur le commissaire...

Le magistrat ouvrait la bouche pour se rcrier, il reprit:

--Oui, j'ai bien dit: je viens vous demander de m'arrter.

Et, comme si ces mots avaient soudain fouett son courage prt 
dfaillir, le geste plus souple, et la voix raffermie, il parla:

--Vous savez que depuis deux ans, je suis install dans le quartier. Je
crois y avoir, en toutes circonstances, fait acte d'homme honnte
et bon. Chaque fois que ce fut ncessaire, j'ai visit, soign les
indigents. Je n'ai jamais marchand ni mon temps, ni ma peine. Mais, ce
que vous ignorez peut-tre, c'est la situation exacte dans laquelle je
me trouve. J'ai besoin de vous dire cela aprs la dmarche que j'ai
faite auprs de vous, avant l'aveu que je vais faire.

J'avais quatorze ans quand mon pre mourut. Je restais seul avec ma
mre, sans autre ressource que les quelques billets de cent francs qui
se trouvaient  la maison. J'aurais pu, j'aurais d entrer dans le
commerce, essayer tout de suite d'apprendre un mtier, de gagner ma vie.
Ma mre ne voulut point consentir  me retirer du collge. J'achevai
donc mes tudes, et mcaniquement, sans consulter mes aptitudes ni mes
gots, on dcida que je ferais ma Mdecine... parce que j'tais fils
de mdecin. Je me trouvai donc,  vingt-cinq ans, un diplme entre
les mains, mais sans un centime en poche. C'est trs beau d'avoir un
titre... encore faut-il possder le moyen de s'en servir!

Pourtant, je ne me dcourageai pas. En qumandant de droite et de gauche
je parvins  m'acheter quelques meubles,  runir de quoi payer un terme
ou deux. Je m'installai dans votre quartier.

J'tais rempli d'illusions. Au bout de six mois, il m'en fallut
rabattre: j'avais mang les quelques sous durement rcolts, et ce que
j'avais gagn ou rien!...

Alors commena pour ma pauvre mre et pour moi l'existence horrible de
ceux qui n'osent pas crier leur misre. Il y a des mtiers o l'on n'a
pas le droit d'tre besogneux. Je perdis deux ou trois malades, parce
que j'envoyais trop tt la note de mes honoraires. Que voulez-vous?
Quand depuis deux jours nous n'avions mang que du pain, quand je
tremblais  l'approche du terme, et que je songeais: on te doit cent
francs... Je les demandais. D'abord, je m'tais dit:

--Prends courage. Des jours meilleurs viendront.

Ah oui! Plus a allait, moins je voyais de malades. Quelquefois, pour
donner  ma mre un bout de pain plus gros, je rentrais vers deux ou
trois heures de l'aprs-midi, affirmant que j'avais djeun avec un
camarade. Et les dettes montaient... montaient!... Des ides de suicide
me traversaient par instants la cervelle. Mais, mme a, c'tait trop
cher pour moi. Il y avait des matins o je n'aurais pas eu de quoi
m'acheter six sous de charbon pour me tuer.

Le courage, la force, ont des limites, et je les avais dpasses quand,
une nuit, on sonna  ma porte. Il faut avoir t mdecin dbutant pour
comprendre la joie du coup de sonnette qui vous fait sauter  bas du
lit.

Je m'habillai en hte, et me rendis au chevet du malade. Auprs de lui,
il y avait sa femme, ses deux enfants, une bonne. Tous ces gens taient
affols. Il avait t pris brusquement de douleurs, de vomissements,
de hoquets. Je n'eus pas besoin d'un bien long examen pour tablir mon
diagnostic: c'tait une appendicite. Je le dis  sa femme. Elle me
demanda:

--Faut-il l'oprer?

Le cas me parut si foudroyant, si grave, que, contrairement  la rgle
qu'on suit en gnral, et qui conseille d'attendre que la crise soit
passe, je rpondis:

--Oui.

Elle supplia. Quand?

--Au plus tt. Demain,  la premire heure.

Jusqu'ici, rien que de trs licite dans ma conduite. Mais, je n'eus pas
plutt prononc le mot opration qu'une ide sauta devant mes yeux et
ne s'en loigna plus.

Je regardai autour de moi. La chambre  laquelle je n'avais pas prt
attention jusque-l, me parut lgante, presque luxueuse.

C'tait la premire fois que j'tais appel dans un milieu riche depuis
mon installation. Mon premier mouvement avait t pour dire:

--Faites appeler un chirurgien.

Mais la phrase ne sortit pas de ma bouche, car aussitt je me rpondis:

--Imbcile! Tu vas faire profiter un autre de cette aubaine. Tu vas
faire gagner cinquante ou cent louis  un monsieur que tu ne connais
pas! qui n'en a pas besoin, et toi, pauvre diable, tu auras dix francs
pour ta visite de nuit, un point, c'est tout! Opre donc toi-mme!

Je me dbattais bien un peu contre cette voix imprieuse.

--Mais je ne saurai pas... Je le tuerai... Je n'ai pas le droit...

La voix ricanait:

Pas le droit? On t'a dlivr un diplme,  quoi te sert-il donc? Il ne
te dit pas: Je te permets de faire ceci et non cela. Il te laisse carte
blanche. Tu n'as que ta conscience pour arbitre, et c'est moi qui suis
ta conscience et qui te crie: Va! va! c'est du pain! Depuis deux jours,
tu n'as pas mang. Ta vieille mre meurt de faim. Dans quinze jours, ton
propritaire va vous jeter tous les deux  la rue... Et ce fut cette
voix abominable qui parla par ma bouche lorsque je dis:

--J'oprerai le malade demain matin.

Je dus trembler en prononant ces mots. Si la famille avait lev la
moindre objection, je me serais rcus. Je vous dirai plus encore:
je souhaitai qu'on me propost un matre: on ne me dit rien. J'avais
inspir confiance  ces gens... ils se livraient  moi... De retour dans
mon cabinet, je me pris la tte  deux mains, me disant: C'est de la
folie! C'est un crime! A peine si tu sais dissquer, et tu t'arroges le
droit de prendre un couteau et d'oprer sur le vivant!... Non... Non...
Pour de l'argent, tu ne feras pas a!...

Mais la canaille qui s'tait dj penche sur moi tout  l'heure, me
nargua encore:

--Sot! timide! lche!

Elle siffla ainsi toute la nuit, et quand le jour parut, elle avait
retourn ma raison.

--Eh! parbleu! Je serais trop bte, vraiment! J'ai le droit! Il n'y a
dans le parchemin qui me confre le titre de docteur en mdecine, rien
qui m'interdise d'oprer! J'ai le droit! J'ai le droit!...

Alors, fivreux, je me mis  feuilleter des livres, comme un candidat
paresseux qui se hte, une heure avant un examen. Je lus des pages et
des pages. Les mots filaient devant mes yeux sans y laisser de trace...
Les dessins, les titres couraient... couraient...

A huit heures je pris les rares instruments que je n'avais pas encore
engags ou vendus: quelques pinces, deux bistouris, des carteurs, et
me voil en route. Je priai, en passant, un camarade encore tudiant de
venir donner le chloroforme, et j'arrivai ainsi chez mes clients.

Je repris un peu de sang-froid pendant les prparatifs. Je fis tendre
la chambre avec des draps, je mis une toile cire sur la table. Je
strilisai tant bien que mal mes instruments. Mais je me rendais compte
que je faisais traner tout cela en longueur, pour retarder la minute
dcisive de l'acte opratoire. Enfin, je commenai.

Ds la premire incision, tout se mit  tourner autour de moi. Je
m'nervai pour une artriole qui donnait un peu et que je ne pus saisir
dans ma pince. Toutes ces choses qui paraissent si simples quand on
les voit faire par un autre me semblaient terriblement difficiles. Je
coupais. Je pinais. Je liais, sans voir ni savoir au juste ce que je
faisais. Quand ma main entra dans la plaie, j'avais totalement perdu la
tte. Je suis persuad  prsent qu'avec du sang-froid, j'aurais pu
en venir  bout... Mais le remords, l'effroi devant la responsabilit
morale, la peur, l'affreuse peur, m'avaient pris, et, aprs une heure
d'efforts dsordonns, la raison  la drive, avec la seule hte de me
sauver, d'tre seul, la tte en feu, les reins broys, sans avoir rien
fait, rien, qu'une plaie bante, je fermai, multipliant les points de
suture, comme s'ils avaient mieux pu cacher mon crime.

Une fois le patient tendu dans son lit, sa femme me remit une
enveloppe. Elle contenait dix billets de cent francs. J'eus une seconde
de joie.--Oh! une seconde, une seule!--Car aussitt, la ralit se mit
en travers de ma route, tranant le remords avec elle. La voix qui
m'avait parl dans la nuit se taisait. Je sais,  prsent, quelle tait
cette voix! Ce n'tait pas ma conscience, comme elle disait: c'tait une
voleuse, une criminelle qui, pour mieux se glisser jusqu' moi, en
avait pris le nom et l'allure, c'tait la Misre, la Misre hideuse!
Maintenant qu'elle avait fait le mal, elle avait saut hors de moi comme
un chat qui s'chappe, et me laissait tout seul.

Mon opr vcut encore deux jours, qui furent pour moi deux jours de
torture et d'effroi. D'heure en heure, je dus suivre les progrs de mon
crime. Oui, de mon crime, car ayant vu la rsistance dsespre que cet
homme opposa  la mort, j'ai la certitude que, bien opr, il tait
sauv.

Quand tout fut fini, ces pauvres gens n'eurent pas une parole de
reproche.

S'ils avaient su!...

Mais moi, je n'y puis plus tenir. Ces mille francs auxquels je n'ai pas
touch, me brlent les doigts. Je n'en veux plus... Vous comprenez...
Tenez... les voil...

J'ai beau me dire que la Loi ne peut rien contre moi, que j'avais le
droit d'oprer, je ne m'en regarde pas moins comme un criminel. Et ceux
qui n'ayant fait de moi, en cinq ans d'tudes, qu'un gurisseur, un
rebouteux, m'ont donn le droit de m'abriter derrire un diplme qui
ment, sont des criminels, eux aussi... S'il n'y a pas de loi contre
moi et contre eux, il faut en faire... il faut m'arrter... J'ai tu
froidement, sciemment... Je ne peux plus vivre libre avec cette peine
dans le coeur... Arrtez-moi, monsieur...



Le coq chanta

--En voil une surprise! fit la vieille en m'apercevant. C'est gentil de
nous revenir, c'est gentil!

Tout en grimpant le raidillon bord de haies fleuries, elle me
regardait, curieuse:

--Quand je pense qu'il y a quatre ans dj que vous tes parti! Oh! vous
n'avez pas chang; je vous ai remis tout de suite... C'est les autres
qui seront tonns!

Comme nous arrivions prs de l'enclos, je lui demandai:

--Et le pre, toujours solide?

--Le pre?...

Sa voix tomba.

--Le pre... vous ne savez pas, c'est vrai. Voil deux ans tantt qu'il
est aveugle.

Aveugle! Dans la splendeur de ce matin d'aot, sous la lumire
blouissante qui descendait du ciel tranquille, et, passant entre les
arbres aux lourdes branches, tigrait de feu les champs dors, le mot
aveugle me causa une impression trange.

La barrire pousse, nous fmes dans le jardin.

--Hol! mon homme, cria la vieille, dis au petiot de t'aider 
descendre. Voici une visite qui te fera plaisir.

De la maison, une voix triste rpondit:

--Qui donc a?

--M. Jean!

Le vieux parut sur le perron. Sa haute taille s'tait vote; ses
cheveux noirs taient devenus blancs, et ses mains calleuses hsitaient
sur l'paule du gamin qui lui servait de guide. J'allai  lui. Il tait
trs mu, et ses lvres tremblaient.

--Vous djeunez avec nous, n'est-ce pas?

--Volontiers.

--Dis donc, la mre, qu'est-ce qu'on lui donnera de bon, au Parisien?

--Ah! fit-elle, si seulement vous tiez venu samedi, on aurait eu le
choix. A prsent, faudra se contenter de ce qu'on aura. On vous fera
d'abord une omelette au lard, puis on tordra le cou  un poulet, on
cueillera de beaux artichauts. Comme dessert, de la crme et des fruits.
a vous va?

--Parbleu! C'est excellent!

Mais le vieux, qui avait cout sans rien dire, intervint:

--Auquel poulet que tu tordras le cou?

--N'y a pas de choix; ils sont tous vieux, et les poules sont  couver.
On prendra le petit coq rouge...

--Ah! non, dit le vieux, faisant de la main un geste violent de refus.
Ah! non! Faut point faire a! faut point dfaire des paires. Il a sa
poule, laisse-le.

En parlant, il avait gard cette pose fige des aveugles qui conversent
sans se dtourner jamais, n'ayant plus  chercher les visages. Et, comme
la vieille et moi nous nous taisions, il reprit:

--coutez-moi bien, monsieur Jean, et vous comprendrez pourquoi, mme
pour vous, je ne veux pas qu'on tue le petit coq.

Quand vous m'avez connu, malgr mes soixante ans sonns, j'avais bon
pied, bon oeil, et ne me doutais gure que, vivant, il m'arriverait de
ne plus voir la lumire du bon Dieu. Le mal m'a pris, un jour que
nous venions de recevoir des amis de la ville. Ils taient arrivs 
l'improviste, et, les provisions tant puises, pour djeuner, on
dcida de faire sauter une petite poule blanche qu'on avait achete
pour gayer le poulailler. J'allai la chercher moi-mme; mais quand je
l'emportai, _son_ coq--on aurait dit qu'elle comprenait, cette bte--me
sauta dans les jambes, vola jusqu' mes mains, criant, griffant, battant
des ailes. a me fit drle, je l'avoue; mais, cinq minutes aprs, je n'y
pensais plus. Le soir, en rentrant au logis, je m'aperus que j'avais
comme des mouches qui dansaient sur mes yeux. Je crus que c'tait la
fatigue. Pourtant, la nuit, la tte me fit mal, et le matin,  l'heure
de partir aux champs, j'avais comme un brouillard devant moi. Cela dura
ainsi prs d'une semaine. Croyant que le soleil me faisait mal, je
restai  la maison. La chaleur tombe, je sortais dans l'enclos,
j'allais causer aux btes. Elles me connaissaient bien, allez, et quand
j'entrais  la basse-cour, les poulets venaient picorer dans ma main.
Mais le petit coq blanc se sauvait de moi. Ds que j'arrivais, il
courait en battant des ailes, et se cachait prs des couveuses. Si bien
qu'une fois, je dis  ma femme:

--Regarde donc le petit coq. On dirait qu'il a peur, et que quelqu'un
lui a fait des misres.

Aujourd'hui, je me souviens de a; mais,  l'poque, je n'y prtai pas
grande attention. D'autant que mes yeux ne gurissaient pas. Cela durait
depuis deux mois, quand je me dcidai  consulter un docteur de la
ville. Tout de suite, il me dit que c'tait trs grave. J'eus peur,
n'est-ce pas; mettez-vous  ma place...

--C'est-il que vous croyez que je perdrai la vue?

Il ne me dit pas oui, il ne me dit pas non; mais il m'ordonna de rester
couch sur le dos,  plat, sans bouger, mme pour manger, pendant deux
ou trois mois.

--Au moins, que je lui dis, je gurirai?

--Peut-tre...

De retour chez nous, je pleurai tout mon saoul. Je me doutais bien qu'il
ne voulait pas tout me dire, que j'allais devenir aveugle. Je me mis
 marcher par la maison, par le jardin, regardant de mes yeux grands
ouverts o les mouches dansaient toujours, comme si j'avais pu enfermer
l-dedans tout ce que, bientt, je ne verrais plus: les meubles, le bon
lit, et la pendule qui tic-taque dans sa gaine, et le vieux chien qui
dort auprs de la broche qui tourne, les arbres du jardin et les fleurs
des massifs; le puits, d'o la fracheur monte pendant l't, le gai
poulailler o les btes tapent du bec entre les cailloux gris, et le
petit coq blanc qui se cacha quand il me vit paratre, le petit coq si
triste, avec ses plumes ternes et sa crte plie...

... Le lendemain, je commenai le traitement. Je me couchai; on ferma
les volets, et, afin qu'on puisse se guider dans la pice pour me
servir, on alluma sur la chemine une veilleuse: c'est tout ce qu'on
m'avait permis comme lumire. Ah! ces journes! en ai-je fait des
rflexions, et tristes! me suis-je creus la tte, pour savoir d'o le
mal pouvait venir!

Un matin, des voisins m'amenrent un rebouteux du pays. Il me posa
d'abord des questions  n'en plus finir, puis fit des tas de signes sur
moi, et me dit brusquement:

--Est-ce que vous n'avez jamais fait de mal aux btes?

Du coup, le petit coq revint  mon esprit. A lui, non certes, je n'en
avais pas fait; mais j'avais pris sa poule, et il l'avait bien dfendue,
et il dprissait depuis!...

A partir de ce moment-l, ce fut une ide fixe. Tous les matins, je
demandais des nouvelles de la bte; on me rpondait en haussant les
paules:

--Mais il va bien! Qu'est-ce que tu as donc  t'en soucier si fort?

Je n'osais point le dire, monsieur, ce que j'avais. Mais ce qui est bien
sr, c'est que le petit coq ne chantait plus, et que mon mal ne faisait
qu'empirer. Je voyais moins distinctement la flamme de la veilleuse
qu'aux premiers jours.

Une nuit, ma femme tait tendue prs de moi; je m'assoupis. Au bout
d'un moment, je m'veillai. Je ne vis rien. Pas de veilleuse, pas une
lueur. Au bruit que je fis en me retournant, ma femme s'veilla  son
tour:

--Qu'est-ce que tu veux? qu'elle me dit. Tu as besoin de quelque chose?

--Non.

--Alors, rendors-toi, mon homme.

--Je n'ai plus sommeil. Quelle heure peut-il tre?

--Je ne sais pas.

Vous savez, on est mchant quand on est malade. Je lui dis un peu
durement:

--Vois comme tu prends mal soin de moi! Tu n'as mme pas prpar la
veilleuse!...

--Comment cela?

--Mais non. Elle est teinte!

Elle se tut un instant, et fit avec un drle d'air: C'est vrai... Je te
demande pardon... Veux-tu que je me lve?

J'eus regret de l'avoir brusque, et je lui dis: Non, ce n'est pas la
peine, je n'en ai pas besoin, dors...

Je demeurai veill. J'coutais l'horloge battre. Ce que a dure, une
nuit sans sommeil! et puis cette faible lumire de la veilleuse 
laquelle j'tais habitu, me manquait.

Et, peu  peu, une pense me vint: comment ma femme, si soigneuse  sa
coutume, n'a-t-elle pas song  la lumire?... Quelle drle de voix elle
avait en me rpondant; elle tait peut-tre mal veille?... Mais non;
elle m'avait caus avant... Alors?...

Est-ce que la veilleuse serait allume et que je ne la verrais pas?...
Mais... si c'est a... c'est fini... Je suis aveugle...

J'appelai: H, la mre!

Je n'avais pas achev qu'elle me dit d'une voix bien claire, comme
quelqu'un qui ne dormait pas:

--Quoi donc, mon homme?

--Tu es sre que la veilleuse est teinte?

Elle hsita:

--Oui... Mais oui...

--a n'est pas vrai! Je suis aveugle!

--Mon pauvre homme... Mon pauvre homme...

--Lve-toi, criai-je... Ouvre les volets... que je voie.

--Mais ce n'est pas la peine; il n'est pas jour encore...

--Si! si! Lve-toi! Ouvre!

J'entendis la fentre grincer et les persiennes battre.

--Tu vois bien, murmura-t-elle, qu'il fait nuit.

--Ah! bon Dieu! Je respirai! Elle m'avait dit vrai! J'avais cru, tant
les heures m'avaient paru longues, qu'il faisait jour, que la veilleuse
brlait et que je ne la voyais plus... Il faisait encore nuit, bien
nuit!...

Alors, monsieur, dans le silence et dans _ma nuit_, le petit coq, muet
depuis des jours, chanta! Il chanta, d'une voix triomphante qui dut
gonfler son cou et le dresser sur ses petites pattes.

Il chanta, et je compris que le jour que je ne verrais plus jamais tait
l, que la veilleuse clairait la pice, et que ma femme, depuis des
heures, me mentait pieusement, pour retarder l'instant o j'aurais tout
appris!...

Le coq chanta encore, joyeux, peut-tre parce qu'il savait que j'tais
aveugle, et j'entendis ma pauvre vieille qui pleurait.



L'Horloge

Presque cache au fond d'un jardin inculte, avec ses volets toujours
clos, ses murs qui s'effritaient, rtis par le soleil, lavs par les
averses, son toit de briques d'o jamais une fume ne s'levait, elle
tait vraiment bizarre cette petite maison que, dans le pays, on nommait
la Maison du Crime.

J'avais toujours eu le dsir de la visiter sans jamais en trouver le
moyen, lorsqu'un jour je vis se balancer contre la porte un criteau
avec ces mots: A louer.

Je crus d'abord  une plaisanterie. Pourtant, je ne sais quelle
curiosit me poussant, je sonnai. Grle, avec un son fl, une cloche
tinta. J'attendis... Enfin il me sembla qu'un bruit venait du fond de la
maison. Je prtai l'oreille... J'entendis un frlement de pas tranants,
des tintements de clefs... des grincements de serrures... et la porte,
ayant cri sur ses gonds, s'ouvrit. Un grand vieillard s'avana vers
moi. Sa mise tait svre, son allure crmonieuse et digne, son visage
impassible et sa dmarche lente: c'tait bien l'trange habitant qu'il
fallait  cette trange demeure.

Il traversa l'alle, ouvrit la grille, et, s'effaant pour me laisser
passer, me dit d'une voix sans timbre:

--C'est pour louer, monsieur?

A tout hasard, je rpondis: Oui.

Dans ses yeux, un tonnement passa. Il s'inclina, puis, ayant avec soin
referm la grille, murmura:

--Fort bien. S'il vous plat de me suivre...

La maison n'offrait par elle-mme rien de particulirement intressant.
Tout y tait vieux, triste, dlabr. Le long des murs, les papiers,
par endroits, s'taient dchirs et pendaient, laissant voir le pltre
jauni. Des cadres  la vitre embue recouvraient des gravures passes;
les meubles, d'une forme antique, taient couverts d'une couche paisse
de poussire, et les feuillages du jardin tamisaient si troitement la
lumire que les pices s'clairaient  peine d'une lueur indcise, quand
on poussait les volets.

Le matre du logis me guidait dans l'appartement, refermant les portes
avec un soin silencieux, me renseignant en quelques mots brefs:

--Ici, une chambre  coucher. Un cabinet de toilette. L, une autre
chambre. La lingerie communiquant avec une chambre d'amis. A l'tage
suprieur, les communs, le grenier.

La visite acheve, je dis machinalement--pour dire quelque chose:

--C'est tout?

Il s'arrta, me fixa longuement, comme si ma question avait eu quelque
chose d'insolite, puis, ayant choisi dans son trousseau une clef, il
l'enfona dans une serrure qu'il fit jouer, et me rpondit d'une voix
bizarre:

--Non. Il y a encore cette pice.

J'entrai. Il y faisait trs sombre, trs humide. Je distinguai une
fentre munie d'pais barreaux, deux escabeaux, une table carre pousse
le long d'un mur. Il entre-billa les volets, et, dans le demi-jour
revenu, j'aperus, pendant  un crochet du plafond, une corde avec
un noeud coulant, et, dans un coin, une horloge de campagne, si
poussireuse qu'elle n'avait plus de couleur, et qui, malgr qu'elle
semblt, ainsi que tous les objets de cette maison, n'avoir pas t
touche depuis des annes, battait l'heure d'un tic-tac lugubre et
rgulier.

De suite, cette simple horloge retint mes regards et ma pense avec une
force si extraordinaire que la parole de l'inconnu rsonnant dans cette
salle basse, me fit  peine tressaillir.

--C'est ici la chambre du crime.

Je me tournai vers lui. Il tait immobile; pas un muscle de son visage
n'avait boug. Il ajouta--et je crus discerner une sorte d'ironie dans
sa voix:

--... Puisque cette maison est la maison du crime!...

Je le regardai, stupfait, j'entendais derrire moi le tic-tac de
l'horloge. Il n'eut l'air de remarquer ni ma surprise, ni ma pleur, et,
m'ayant dsign un des escabeaux, il s'assit sur l'autre, et poursuivit:

--Je vous dis cela, monsieur, car je n'ai pas cru un seul instant que
vous fussiez venu ici pour louer... Ne protestez pas!... Vous tes venu
ici pour voir... Vous avez vu... Vous tes venu ici pour savoir... Eh
bien! vous allez savoir...

Cela semble toujours ridicule lorsqu'un homme de mon ge--j'ai bien
prs de quatre-vingts ans, parle d'amour. Cependant, c'est une histoire
d'amour que je vais vous conter. Elle remonte  plus d'un demi-sicle.
La voici: je me suis mari trs jeune--je n'avais pas vingt-trois
ans--avec une femme que j'aimais  la folie, et qui m'aimait aussi--je
le croyais du moins. Afin d'viter les importuns, de jouir en paix de
mon bonheur, j'avais achet cette petite maison, et nous tions venus
l'habiter. Pour tre tout  fait sincre, je vous dirai qu'il y avait
peut-tre dans cette sorte d'exil autre chose que le souci d'abriter ma
lune de miel. Il y avait surtout un vague besoin de soustraire ma femme
aux tentations du monde, car j'tais d'une jalousie farouche. Nous
vivions l depuis quelques mois, lorsqu'un jour je fus appel auprs
d'un parent malade.

Ici, c'est l'ternelle histoire de l'adultre. Je revins plus tt que
je ne le pensais, qu'elle ne le pensait surtout. J'ouvris la porte sans
mfiance, j'entendis un murmure confus de voix; comme par enchantement,
toutes les lumires s'teignirent... Je m'lanai dans l'escalier... une
forme fuyait... Je me jetai  sa poursuite, et l, devant la porte de
cette pice, je saisis le fuyard au collet. Tout en le maintenant du
poing contre le mur, je fouillai dans ma poche, je pris une allumette,
et, devant moi, je vis un homme  demi vtu, pieds nus, livide, qui
essayait de se dbattre sous mon treinte.

Sur le premier moment, je crus avoir affaire  un voleur, mais, le
dsordre de sa mise fit natre en moi un terrible soupon... J'appelai:

--Louise! Louise!

Rien... Tranant l'homme par la gorge, j'allai jusqu'au fond du
corridor, et, dans le retrait de l'escalier, j'aperus ma femme, en
chemise, chevele, qui, ds qu'elle me vit, se mit  hurler: Piti!
Piti!...

... Un tre ombrageux et jaloux comme moi, n'a pas t sans rflchir,
dans les heures les plus calmes,  ce que serait son attitude s'il
surprenait sa femme aux bras d'un amant. Je m'tais toujours dit: Ce
serait plus fort que moi... Je les tuerais  coups de pied,  coups de
poing!...

Eh bien..., pas du tout!... Au lieu du geste impulsif et sauvage que je
m'attendais  avoir, un calme effrayant terrassa mon instinct. Une haine
froide, raisonne, glaa ma fureur, et mon esprit fut assez lucide pour
comprendre qu'en les tuant sur la seconde, je me vengerais mal, que,
dans leur pouvante, ils ne sentiraient pas mes coups, et, dcid au
crime,--mais au crime savant, raffin,--je les pris tous deux comme des
loques, je les poussai dans cette pice, et, une fois que je les vis
 terre, pantelants, je me penchai sur eux, et, sans un cri, sans un
geste, je leur dis:

Vous avez voulu tre en tte--tte? Soyez heureux! Je vous y laisse.
Mais prenez bien votre compte d'amour! Il est minuit. Lorsqu'il sera
quatre heures  cette horloge, je vous tuerai comme des chiens!...

Puis je sortis, fermant la porte  double tour. Je montai dans mon
cabinet, et l, tout seul, j'eus une explosion de douleur, et sanglotai
longtemps, la tte dans mes mains.

Soudain, la petite pendule de la chemine sonna... Un... deux...
trois... je tressaillis... trois heures!... Je regardai le cadran. Mais
non! C'taient quatre heures moins un quart qui venaient de sonner... Je
passai ma main sur mes yeux, comme au sortir d'un rve, et tout haut,
pour tre sr de moi, je prononai:

--Allons! Il faut punir maintenant!...

Dans le tiroir de mon bureau, je saisis mon revolver, j'y glissai six
cartouches. Je pris un candlabre, et je descendis...

Je devais tre effrayant  voir, mais je ne tremblais pas. Dans
l'escalier, je prtai l'oreille... Un tel silence planait sur toute la
maison, que je me demandai une seconde: Se seraient-ils enfuis?...

Je m'engageai dans le corridor. Je n'entendais toujours rien, si ce
n'est le tic-tac profond de l'horloge qui, dans la salle basse, allait
marquer l'heure des misrables. Je posai le candlabre  terre, et
regardai ma montre: quatre heures!... D'un geste dcid, je saisis
la clef... quand un clat de rire... un clat de rire effroyable,
surhumain, me traversa les oreilles... Je restai, une seconde,
trangl de frayeur... Un silence... Je me crus le jouet de quelque
hallucination, et j'ouvris violemment la porte.

Alors, monsieur, je vis une effrayante chose:

Attach par le cou  cette corde, l'homme se balanait dans le vide, et,
dans un coin, tapie comme une bte, les yeux hagards et les ongles aux
dents, ma femme me dvisageait. Tout d'un coup, elle se mit  rire,
de ce terrible rire qui m'avait glac tout  l'heure. Elle riait aux
clats, puis se taisait. Sa figure prenait soudain une expression
indicible d'angoisse, et, la face tourne vers un coin de la salle,
fixant une chose que je ne voyais pas, elle disait des mots sans suite,
parmi lesquels, un seul, toujours le mme, revenait sans cesse:

--L'horloge!... L'horloge!...

Moi, venu en justicier, je restais effar, entre ce pendu et cette folle
qui geignait sans rpit: L'horloge... L'horloge!... Je demeurais
stupide devant cet inexplicable dnouement. Fallait-il croire que
l'homme et t assez lche pour se suicider, n'osant affronter ma
vengeance, et laisser sa complice seule en face de moi?...

... La lueur sale de l'aube naissante glissait doucement dans la pice.
Brusquement, ma femme poussa un cri en tendant les bras:

--L! L!...

Mon regard, machinalement, suivit son geste, et, devant moi je ne vis
rien que l'horloge.

D'abord, je ne compris pas; puis, une chose d'apparence trs simple me
frappa: l'horloge battait. Dans la haute gaine, son tic-tac rsonnait
comme un coeur dans une poitrine. Son large cadran faisait tache dans le
coin d'ombre; on y pouvait lire les chiffres...

Mais ce cadran n'avait pas d'aiguilles!...

Et soudain, la vrit se fit jour en moi, l'effroyable agonie des deux
misrables m'apparut. Je la suivis, je la vcus avec eux par la pense,
et, aujourd'hui, je peux, d'une faon certaine, expliquer comment les
choses se passrent. Je leur avais dit: Quand il sera quatre heures 
cette horloge, je vous tuerai. La porte ferme, ils avaient essay de
fuir; mais quand ils s'taient rendu compte que c'tait impossible, que
tous leurs efforts seraient vains, dans leur cerveau vid par la peur,
ils n'avaient plus entendu que ce tic-tac dont chaque note tirait une
goutte de leur sang. Ensuite, perdant la tte, par ce reste d'instinct
qui fait que le condamn se cramponne  l'existence au pied mme de
l'chafaud, ils avaient voulu se rendre compte de ce qui leur restait
 vivre et s'taient rus vers l'horloge... Mais, l'horloge sans
aiguilles, l'horloge qui savait le temps, le martelait de son
va-et-vient implacable, ne voulait plus dire son secret: elle l'avait
dans le ventre, et le gardait bien!... Et ils eurent beau pier son
souffle, compter ses battements, ils entendirent sa chanson lugubre, et
ne la comprirent pas.

Alors, les secondes devinrent pour eux des heures, des nuits, des
sicles! Chaque bruit tait peut-tre le dernier?... Autant de fois le
balancier buta, autant de fois ils eurent l'angoisse du massacre.
A chaque oscillation, ils crurent voir cette porte s'ouvrir... Ils
moururent ainsi cent fois, mille fois, dchiquets, par bribes!... Ah!
je n'avais pas prvu ce supplice-l, ce supplice grand comme le Destin
qui leur treignit lentement, d'une main pesante, impitoyable, le coeur,
la peau, la raison.

Les hommes ne savent pas punir comme cela, monsieur, et dans cette
minute, j'ai bni le ciel.

Bien entendu, je fus arrt, et jug. Devant le tribunal, j'ai cru
inutile d'expliquer les vnements... Je tenais si peu  la vie...
Pourtant, il faut penser que mon heure n'tait pas arrive, puisque,
accus--et convaincu--d'assassinat, je bnficiai de circonstances
attnuantes, et fus condamn  cinq ans de prison seulement!

Aprs, je suis revenu ici. J'ai laiss toutes choses en place. Rien ne
vit plus autour de moi que cette horloge, et je la remonte pieusement.
Je reste parfois des heures  contempler son cadran vide... Je lui
parle... Je crois, en vrit, que les choses ont une me, car, par
moments, il semble me regarder, ce cadran.--Mais, maintenant, c'est
fini. L'horloge peut se taire: ma femme s'est teinte, il y a deux
jours, dans une maison de fous.

D'autres gens habiteront entre ces murs... Ils y auront des
tristesses... des joies... Nul n'y gotera plus les pres volupts de la
vengeance que j'y connus...

Il parla encore longtemps... La nuit tombait... Des ombres s'talaient
aux murs gris de poussire. L'horloge avec son cadran vide, l'horloge
qui avait vu tant d'effrayantes choses, l'horloge pleurait dans sa gaine
de bois...



Le mauvais Guide

Combien s'tait-il coul de jours, de semaines ou de mois, depuis qu'il
pourrissait au fond de ce cul de basse fosse?... L'homme n'aurait pu le
dire.

Dans son cachot tout rempli d'ombre, nulle lueur ne passait. En s'aidant
des genoux et des mains, il avait, dress sur sa couchette scelle au
mur, tt le plafond de sa prison. Mais, pas plus l qu'aux parois
lisses, ni qu'aux dalles humides, ni qu' la porte aux fers rouills,
ses doigts n'avaient trouv le moindre trou, la moindre fente.

D'abord, il avait pens que ses yeux s'habituant  la nuit cruelle
finiraient par y distinguer les objets; que, sa raison aidant ses sens
exasprs, il pourrait deviner, parmi ces tnbres, un peu de l'me
impalpable du jour qui ne disparat jamais tout  fait pour les vivants.

Mais ses yeux grands ouverts avaient en vain pleur dans la nuit, ses
paupires avaient saign sous l'effort inutile: tout tait noir, tout
restait noir.

Il n'entendait, dans ce tombeau o tranait sa trop lente agonie, que,
de temps en temps, le pas du gelier qui lui apportait sa pitance.
Pendant une seconde, la porte de son cachot s'entr'ouvrait. Ses yeux
clignotants pouvaient voir la tache rousse d'une lanterne, et la tache
plus ple d'une face penche ou d'une main tendue, car l'ombre des
couloirs se mlangeait  l'ombre impntrable de sa cellule. Puis, la
porte se refermait. Le bruit de pas dans les corridors allait diminuant,
et, de nouveau, le grand silence paississait sa nuit.

Parfois aussi, il entendait le vent gmir, et le clapotis monotone de
l'eau qui, dans les fosss, venait battre les murs du donjon. Des rves
fous de ciel, de libert et de lumire avaient d'abord hant son sommeil
agit. Puis, de ses songes mmes, la lumire dsapprise s'en alla. Il ne
lui resta plus que la seule obsession de s'chapper de ce spulcre; des
plans s'enchevtrrent dans sa tte gare, tous et toujours aboutissant
au mme but: la fuite!

Un jour--ou une nuit, il n'aurait su le dire--comme il songeait, assis
sur sa couchette, le bruit des pas du gelier le tira de sa torpeur.
Bien que, depuis longtemps, il et cess d'prouver,  l'approche de ce
vivant, le moindre moi, comme son estomac criait la faim, et que ses
lvres dessches avaient besoin de se dsaltrer, il se leva et se mit
 marcher  ttons.

Une bouffe d'air froid jeta autour de lui une odeur aigre de pierre
humide. A la lueur du falot, il vit  terre sa cruche et son cuelle.
L'huis entr'ouvert se referma. Il tendit la main vers la cruche de
grs, mais, au moment de la saisir, il s'arrta: un cri trange avait
travers le silence. Il attendit, croyant avoir mal entendu. Il fit un
pas: le mme cri monta du sol. Il s'agenouilla, modulant doucement un
claquement de lvres, comme pour appeler un chien. Rien ne rpondit.
Rampant,  quatre pattes, il ttait les dalles autour de lui. Ayant
trouv la cruche, il la prit et se mit  boire  grands coups, puis, la
reposa dans un angle.

Soudain, un contact visqueux et froid le fit tressaillir. Sous sa main,
une chose sembla fuir, et le cri qui l'avait tonn, tout  l'heure,
s'leva, flut, trange. Il resta, sans bouger, le poing ferm sur la
masse gluante qui semblait palpiter, battre  coups rapides et rythms
entra ses doigts. Le cri, une nouvelle fois, vibra dans ses oreilles. La
chose se ramassa sous son treinte, pour s'chapper. Alors, au milieu de
son dgot et de son angoisse, une lueur se fit, et malgr lui, il dit,
presque  voix haute:

--C'est une bte!...

Le son de sa propre voix lui fit peur.

Il rpta:

--C'est une bte... une bte...

Et, tout  coup, il frissonna de tous ses membres; la sueur perla sur
son front. Plus de doute: le cri trange, le corps visqueux... c'tait
le cri, c'tait le corps d'un crapaud. Un crapaud!... Il s'imagina voir
la bte horrible, la bte impure, avec son dos zbr, son ventre blanc,
et ses gros yeux dors.

Ses doigts se dtendirent. Le crapaud retomba avec un bruit mou.

Alors, l'instinct craintif,  la fois, et mchant de l'homme s'veilla,
et, d'un coup de talon, il voulut l'craser. Son pied heurta la bte
flasque. Il crut l'avoir tue. Mais le crapaud, mutil sans tre mort,
se remit  pousser son cri. L'homme le poursuivit, tapant le sol de ses
mains ouvertes.

A son dgot insurmontable se mlait un obscur remords de bourreau. Il
voulait tuer la bte, non plus seulement pour ne plus risquer de la
frler, mais encore pour touffer sa plainte. Peine inutile. Le cri
partait, d'ici... de l... et chaque fois que ses doigts croyaient
atteindre la bte douloureuse, ils ne rencontraient que la dalle glace
ou le mur rche.

puis, les genoux tumfis et les paumes sanglantes, il s'tendit sur
sa couchette, et s'endormit.

Ds qu'il fut veill, il songea:

--La bte doit tre morte.

Il prta l'oreille. Pendant un moment, il n'entendit que la plainte
lointaine du vent. Il respira plus largement, soulag. Il se leva, et,
toujours ttonnant, gagna la porte. Depuis longtemps,  l'aide d'un
vieux bout de fer oubli dans un coin, il essayait d'en user les gonds.
Il reprit son patient travail, raclant sans bruit.

Soudain, le cri du crapaud s'leva:

--Ah! bte immonde, gronda le prisonnier, je te ferai bien taire! Il
recommena sa chasse, mais en vain. Lorsqu'il croyait tenir la bte,
elle glissait entre ses doigts.

Cela dura des jours et des jours. S'il ne travaillait pas  dchirer sa
porte, il rampait pour atteindre l'invisible crapaud. L'appel de la bte
blesse rsonnait  intervalles rguliers. Et le captif, exaspr, suant
de peur, sentait par moments sa raison se troubler. Ah! quelle volupt
c'et t d'craser le monstre, de le voir clater sous sa botte!...

Presque dment, il l'insultait, le provoquait:

--Viens donc! viens donc!... Montre-toi!... ose te montrer!...

... Or, il advint qu' force de limer les gonds de la porte, ils
cdrent et que le battant, ayant pivot lourdement, s'ouvrit.

Une porte!... Qu'tait-ce auprs de ces barrires effrayantes qu'il lui
faudrait franchir, sans doute, avant que de revoir le jour!... Pourtant,
une joie infinie rchauffa son courage. Il pensa:

--Puisque Dieu a permis qu'avec mes mains je puisse dtruire la
premire, c'est peut-tre qu'il veut que les autres s'croulent devant
moi.

Le couloir qui fuyait entre les murailles paisses tait  peu prs
aussi sombre que son oubliette. Ses yeux distingurent cependant une
vague lueur venue, il ne savait pas d'o, mais qui adoucissait la nuit.
Le coeur battant  faire clater sa poitrine, il prta l'oreille. Pas un
bruit. Il se dit:

--Le gelier dort... Les gardes fatigus sont, sans doute, assoupis...
En route!

Il fit un pas:

--Par o?... A droite?... A gauche?... Les minutes valent des sicles...
une seconde, c'est une fortune... je ne puis en perdre une seule... De
quel ct sont les issues? De quel ct me dirigeant, fuirai-je vers la
campagne claire?

Il comprit qu'il allait se perdre, qu'il ne trouverait pas d'issue et
qu'il se jetterait dans les bras des bourreaux. Une rage impuissante
versa des larmes dans ses yeux. Il rugit:

Oh! toute ma raison inutile pour un clair d'instinct! Il crispait ses
doigts dans ses cheveux, ses ongles labourant sa peau.

Et voici que, dans le mme instant, retentit le cri lugubre du crapaud.
A la lueur mourante qui tout  l'heure, avait ravi ses yeux, il vit
luire son corps gluant. Un attendrissement l'envahit, il regarda
l'animal dtest comme un sauveur. Il se mit sur la pointe des pieds
pour ne pas le gner dans sa route, devinant que la bte allait
d'instinct vers la lumire, et, qu'en suivant sur les dalles sonores la
trace immonde de sa course, il marcherait, lui, vers le jour radieux.

La bte, estropie jadis, avanait par sauts maladroits. Il ne la
quittait plus des yeux, guettant sa piste. Derrire elle il rampa dans
des corridors, montant et descendant des marches, murmurant avec un
accent de prire:

--Va... va... Emmne-moi...

Tout  coup, un vent frais caressa son visage, et, devant lui, se
dtacha un pan de ciel, o des toiles achevaient de briller. Au loin,
un rais de lumire neigeuse frang de nuages, lui apparut. Les deux
mains jointes, il pleura.

Ensuite, secouant son motion, il avana une jambe: son pied glissa. Il
posa l'autre: l'autre glissa aussi. Le sol semblait se drober sous
lui, il enfona jusqu'aux chevilles. Il essaya de dgager ses jambes
prisonnires: il enfona plus vite. Il tait enlis maintenant jusqu'aux
genoux. Il tendit les mains, et, ses mains, qu'il croyait appuyer sur
la terre solide, enfoncrent dans une boue paisse... Il descendait,
descendait... Il voulut appeler: sa voix s'teignit dans sa gorge.
La boue montait. Il en avait jusqu'aux hanches... Elle treignit son
ventre, glissa jusqu'aux aisselles, effleura son menton et vint frler
ses lvres...

Alors, comme dans un suprme effort, il ouvrait toute grande la bouche
pour hurler, il entendit le cri qui avait obsd ses veilles; il sentit
un corps mou contre sa face blme, et devant lui, ventre gonfl, pattes
tendues, il vit passer le gros crapaud qui s'tala dans l'eau ftide.

L'homme gmit:

--Ah! tu te venges!...

Puis, il ferma les yeux, rla: _Mea culpa_ et disparut.

... De l'tang, soudain veill, s'levrent des coassements joyeux...
La nuit mourait au bord du ciel changeant. Les rides du marais
s'largissaient dans l'ombre... L'eau se tut.

Un oiseau de tnbres, fuyant le jour  tire d'ailes, effleura de son
vol la moire sombre de l'tang, et l'aube lente,  travers la pluie
grise, se hissa tout  fait sur l'horizon.



Fascination

Il y a une heure, j'tais un prisonnier. Et quel prisonnier! Ce n'tait
pas ma libert ou mon honneur que je jouais: c'tait ma tte.

J'ai connu les sommeils terrifis avec les cauchemars de guillotine.
J'ai pass avec pouvante mes mains moites sur mon cou glac, pour
deviner la route troite qu'allait y tracer le couteau. J'ai frmi aux
murmures hostiles de la foule. A mes oreilles, j'ai entendu hurler: A
mort!

Tout cela, d'un seul mot, vient de s'vanouir. Je suis libre. J'ai
retrouv la rue bruyante et les lumires des magasins. Tout  l'heure,
je vais dner, bien  mon aise. Assis auprs du feu, je fumerai ma pipe,
et, cette nuit, je m'endormirai calme, repos, dans le lit tide qui
m'attend.

Et pourtant, je ne me suis jamais senti criminel autant qu' cette heure
o des juges viennent de m'absoudre. Je me demande par quelle aberration
ils n'ont pas su voir l'tre que je suis en ralit. Je demeure interdit
devant la puissance de la dngation, et j'ai besoin, pour bien
reprendre mes esprits, d'crire la vrit masque depuis trois mois avec
tant de cynisme, que j'en arrive, par instants,  me prendre moi-mme 
mes mensonges.

Car, en vrit, je suis un assassin: j'ai tu une femme.

Pourquoi?... Je ne l'ai jamais su exactement.

Pas par jalousie, en tous cas: je ne l'aimais pas. Pas pour la voler: je
suis riche, et les quelques francs qu'on a trouvs sur elle n'auraient
pu me tenter. Pas par colre, non plus...

Nous tions dans cette chambre. Elle, debout auprs de cette glace; moi,
assis, comme je le suis  prsent. Je lisais. Elle me dit:

--Descendons... Nous irons faire un tour au Bois.

Sans lever les yeux, je rpondis:

--Non, je suis fatigu. Restons.

Elle insista. Je m'obstinai dans mon refus. Elle insista encore, et sa
voix m'nerva. Elle parlait d'un ton rageur, coupant ses phrases de
petits ricanements, de haussements d'paules. A plusieurs reprises, je
tchai de l'interrompre:

--Tais-toi, veux-tu?... Tais-toi, je t'en prie...

Elle continuait. Je me levai, et me mis  marcher par la chambre, et,
tout en marchant, j'aperus sur la chemine un petit revolver que j'ai
coutume de porter sur moi, le soir. Machinalement, je le pris. Ds la
seconde o je l'eus entre les mains, une chose bizarre se passa en moi.
La voix de ma matresse, qui m'agaait seulement, au dbut, m'horripila
 un point tel que je ne saurais le dire. Ce n'taient pas les paroles
qu'elle prononait qui m'exaspraient, c'tait sa voix, sa voix seule.
Elle aurait dit des mots sans suite ou des vers admirables, que j'en
aurais prouv la mme crispation. Un besoin me venait de repos,
de calme absolu. Comment, pourquoi s'tablit-il dans ma tte un
rapprochement entre le revolver que je maniais, et le silence que je ne
pouvais obtenir?... Toujours est-il que ce rapprochement, ce rapport, se
prcisrent. Je me vis, braquant l'arme, appuyant sur la gchette, et je
vis aussi la femme tombant, sans un cri.

En gnral, ce sont l de ces hallucinations vertigineuses qui
traversent le cerveau sans que la pense s'y arrte. Mais, cette fois,
on et dit qu'en passant, cette vision s'tait brusquement accroche 
ma raison, comme un ongle s'accroche dans de la soie, et qu'elle s'y
emmlait d'autant plus que j'essayais plus violemment de l'en arracher.
Je posai le revolver sur la table. Je n'en pouvais dtacher mes regards.
Je voulus dtourner la tte: mes yeux me rappelaient vers lui.

Il tait l, devant moi, petite chose inanime, avec sa crosse d'ivoire,
son barillet et son canon brillants. Deux, trois fois, j'avanai, puis
je retirai la main. C'tait plus fort que moi. Un besoin me venait de le
saisir, de le toucher.

On a parfois, pench sur le danger, de ces tentations inexplicables.
Je me souviens qu'un jour, au parc des Buttes-Chaumont, je dus me
cramponner au parapet, en cet endroit qu'on nomme le Pont des Suicids,
pour ne pas me jeter dans le vide. D'autres fois aussi, et souvent,
me trouvant seul, en wagon, j'ai prouv le dsir maladif de tirer le
signal d'alarme. Cette poigne de nickel me sollicitait, m'attirait.
J'avais beau me dire que l'acte que j'allais commettre tait absurde,
qu'on m'infligerait une peine svre; si le hasard d'un arrt brusque,
ou le passage d'un train, n'avaient dtourn violemment ma pense, je
suis persuad que j'aurais succomb  la tentation.

Eh bien! dans ce moment, j'prouvais le mme vertige. Mes yeux et mes
mains n'obissaient plus  ma volont. Je me regardais, comme s'il se
ft agi d'un autre, et que j'eusse suivi ses gestes, sans comprendre o
ils allaient aboutir.

Parlait-elle?... Se taisait-elle?... Je l'ignore. La seule chose dont je
conserve la perception et le souvenir assez nets, c'est que, l'arme  la
main, je marchai vers elle, que mon poing s'leva, et que, lorsqu'il fut
 la hauteur de son front, j'appuyai sur la dtente. Cela fit un bruit
sec comme un claquement de fouet. Je vis une tache rouge, toute petite,
sous la paupire droite, et la femme tomba, molle, comme un jupon qu'on
lche et qui s'tale sur les tapis.

Alors, instantanment, la raison me revint. Une terreur folle s'empara
de moi. Je jetai le revolver. Je courus comme un insens dans tous les
coins de la chambre, sans songer mme  me pencher sur ma victime, et,
je ne sais quel instinct de basse lchet me poussant, j'ouvris la
porte, et, galopant dans l'escalier, je criai:

--Au secours!... Elle s'est tue!...

Tout d'abord, on crut au suicide. Puis, des experts le trouvrent bien
improbable. Je fus arrt. L'instruction fut longue. J'aurais pu, d'un
seul mot, tout lucider. Je n'avais qu' dire:

--Voil comment les choses se passrent.

Je persistai  nier, opinitre. Et comme en fin de compte, il faut
toujours assigner un mobile  un acte criminel, et qu'aucun n'avait pu
tre retenu contre moi, je fus acquitt.

J'envisage tout cela de sang-froid, maintenant et je me demande si je
n'eus pas tort de mentir. Si j'avais cont aux jurs ce que j'cris ici,
m'auraient-ils cru? m'auraient-ils absous? Je crois que j'ai bien fait
de nier. Il y a de ces vrits qui ressemblent,  s'y mprendre, au
mensonge...

... Mon Dieu, que c'est donc bon d'tre libre, de pouvoir aller et venir
 sa guise!

De ma fentre, je vois la rue, les maisons et les arbres... C'est
ici mme que le drame s'est pass. On ne voulait pas me donner cette
chambre. J'ai tenu, moi,  m'y retrouver. Je ne crains pas les spectres.
Enfin, pour consigner ces notes, il valait mieux que je fusse l. Il
semble que les souvenirs s'veillent plus volontiers dans les endroits
o ils naquirent.

... Vraiment, cette confession m'a tout  fait remis. J'ai l'me claire,
nette, comme lave.

Je vais tcher d'oublier ce mauvais rve. J'irai vivre  la campagne,
loin de Paris. On aura vite fait de ne plus se souvenir de mon nom.
Je serai un autre homme, avec une existence nouvelle, des habits de
paysan... Je ne me reconnatrai plus moi-mme.

Il est une chose surtout que je ne veux pas conserver: c'est ce
revolver que tout  l'heure on m'a rendu au greffe du tribunal. Il me
rappellerait des heures trop pnibles. Si j'ai besoin d'une arme, j'en
achterai un autre.

Il est devant moi, tandis que j'cris, et sa vue me fait mal. Pourtant,
c'est peu de chose!... Il est joli... on dirait d'un bijou, d'un bibelot
coquet... Vu ainsi, a n'a pas l'air mchant.

... Je viens de le prendre dans la main. Il est trs lger et trs doux.
Il est aussi trs froid... Il m'effraie un peu... C'est mystrieux,
cette arme qui dort... Un couteau, on voit le danger; on suit la pointe
aigu et la lame tranchante... a, rien: Il faut savoir... Je ne veux
pas le conserver... Je le vendrai, ds demain... Oh! le vendre?... Je le
donnerai... Eh bien! non! Je le jetterai...

Au fond, pourquoi? En tous cas, je ne veux plus le voir de quelque
temps. Je le regarde trop... C'est bien naturel, n'est-ce pas?... Il est
l, comme un tmoin muet... Dcidment, je ne le conserverai pas une
heure de plus.

... J'cris toujours, avec cette arme devant moi.

--Les gens qui se suicident doivent tracer ainsi leurs volonts
dernires. Quelles sensations peuvent-ils bien prouver?... Je les
imagine fort justement. Ils n'osent pas regarder... d'abord, puis, leur
rsolution prise, qui sait si, au contraire, ils peuvent dtacher
leurs yeux du pistolet?... s'ils ne sont pas invinciblement attirs,
fascins?...

Vraiment, faut-il tant de courage pour se tuer?--Le plus dur, ce doit
tre le simple geste d'tendre la main, de prendre l'arme, et d'en
sentir le froid...

... Eh bien non! Je le tiens dans ma main gauche... j'appuie le canon
contre ma tempe... Ce n'est pas une sensation autrement dsagrable...
Un tout petit frisson... ensuite, l'acier s'chauffe au contact de la
chair...

Non, ce n'est pas cela qui doit tre le plus horrible... C'est la
seconde o l'on presse la dtente... le dernier ordre que l'me va
donner  la machine...

... Qui sait?... Cela non plus n'est rien, peut-tre?... Quand le
vertige vous a pris, on se sent attir irrsistiblement.

  Je sens trs bien cela...
  ... On n'est plus rien...
  ... On ne sent plus rien...
  ... L'inconnu vous appelle,
  ... vous tire... vous happe...
  ... Et on appuie sur la dten...



Circonstances attnuantes

Ce fut par le journal que la Franoise apprit l'arrestation de son gars.

La chose lui sembla d'abord si monstrueuse qu'elle n'y voulut point
croire.

Son gars, son petit gars, si poli, si timide, qui tait venu un mois
auparavant passer les congs de Pques auprs d'elle; son gars, un
voleur et un assassin?... Elle le revoyait! dans son uniforme de
fantassin, avec sa bonne figure; elle sentait encore sur ses joues
rides la caresse de son gros baiser d'au revoir, et, remuant ces
souvenirs doux et tranquilles, haussait les paules, se rptant:

--Sr, ils se sont tromps. Ce n'est pas lui.

Pourtant, c'tait bien crit, en grands caractres: Un soldat
criminel. a se passait dans la garnison du petit, et l'on disait son
nom, en toutes lettres.

Elle demeurait atterre, les lunettes leves sur le front, les mains
jointes, la bouche tremblante, parlant toute seule, dans le silence
tide de la cuisine, regardant sans les voir le vieux chien assoupi prs
de la porte ouverte, et l'horloge qui, dans sa gaine, coupait le temps
de son tic-tac grave et tranant...

Quelqu'un entra. Elle sursauta:

--Qui est l?

Ayant reconnu une voisine, et ne voulant pas laisser deviner son
trouble, elle ajouta:

--Je dormais... Il fait si chaud...

Elle, d'habitude un peu silencieuse, rserve, parlait, parlait...
posant les questions et faisant les rponses, de crainte qu'on ne
l'interroget, se demandant, tandis qu'elle dbitait ses phrases
dcousues:

--Sait-elle?...

Elle se tut, ne trouvant plus de mots. Avec un drle d'air, la voisine
lui dit:

--Y a-t-il longtemps que vous n'avez eu des nouvelles du fils?

--Non... Ce matin.

Elle n'ajouta pas comment! Tout aussitt, un grand besoin lui vint
d'tre console, rassure, d'entendre une autre voix que la sienne se
rvolter, proclamer: C'est une erreur! Ce n'est pas lui, voyons!...

Elle montra le journal, et, d'un ton qu'elle s'efforait de rendre
plaisant:

--Vous avez lu?... Est-ce drle, hein?

La gorge sche, avec des larmes au bord des paupires, elle ajouta:

--On est bte, tout de mme... Sur le premier moment, a m'a donn un
coup!... Faut-il!...

La voisine se taisait toujours. Elle rpta:

--C'est drle, hein!... C'est drle!...

--Oui, c'est drle qu'ils soient deux  porter le mme nom dans le mme
rgiment.

Avec un grand soupir, la vieille s'cria:

--Je me disais bien, aussi!... Voil... Ils sont deux... Ce n'est pas le
mien!...

--Mais, je ne sais point, fit la commre. Je vous demande... Ce serait
 souhaiter... parce que, une supposition que ce soit lui... On raconte
dj que c'est lui qui avait fait le coup chez le tonnelier... Oui, les
300 francs qu'on a vols, juste comme il tait en permission.

La mre s'tait dresse, toute ple, les poings ferms:

--Peut-on dire!... a n'est pas lui, non, a n'est pas lui... Vous
n'avez pas honte!... Qu'est-ce qu'on vous a fait, pour que vous vous
mettiez tous aprs nous?... Pauvre petiot!... On va bien voir!...

Et, sans fermer la porte derrire elle, sans mme prendre ses sabots,
elle courut jusqu' la gare.

Elle arriva  la ville sur le coup de sept heures. Durant le voyage,
sa terreur n'avait fait que crotre. Elle ne disait plus: C'est
impossible! mais: Si c'tait vrai!... La route lui avait paru
interminable, tandis que, devant elle, filaient la campagne, les champs,
les poteaux tlgraphiques et les fils qui montent et descendent dans
un balancement vertigineux. Lorsque le train stoppa, elle se mit 
trembler, trouvant presque que l'instant o elle allait savoir enfin
tait trop vite arriv.

Elle murmurait des _Pater_ et des _Ave_, ajoutant des supplications aux
prires qui, machinalement, venaient  ses lvres:

--Oh! bonne Vierge, vous n'avez pas voulu a, n'est-ce pas?... Les
belles prires que je vous ferai tout  l'heure!...

Derrire la grille, la cour de la caserne s'allongeait toute blanche,
avec ses btiments carrs. Des soldats taient assis sur le pas de la
porte, causant, dans le calme du soir. Son petit lui avait appris 
connatre les grades. Trs humble, elle s'arrta:

--Pardon, monsieur le sergent, je voudrais vous demander un petit mot.
Voil...

Elle hsita, n'osant dire tout de suite sa vraie peur.

--Voil... C'est rapport  mon fils... Michon, Jules, de la 3e
compagnie... Je voudrais savoir si... je pourrais le voir...

Elle essaya de sourire:

--Je suis sa mre... sa maman... Non? Eh bien!... o est-il donc?...
il n'est pas malade, je pense?... Alors?... Si, je sais?... Non, mais
non... je ne sais pas... Il est puni?... A la salle de police?...
non?... En... en prison... vous dites?... Il va passer en conseil de
guerre?...

Elle cacha sa tte dans ses mains:

--Bonne Dame, c'tait donc vrai! Bonne Dame!...

Elle s'loigna, titubant presque. A la prison militaire, on lui dit
que le petit tait au secret, et ce mot de secret grandit encore son
pouvante. Elle le vit seul,  jamais spar du monde, enferm. On lui
dit d'aller voir son avocat, et, du mme pas heurt, elle s'en fut chez
l'avocat. Par lui, elle sut toute la vrit. Le doute n'tait
plus possible. Le petit avait tu pour voler; on avait retrouv
l'argent--prs de six cents francs--dans sa paillasse... Enfin, il avait
avou.

Quand elle eut vainement pleur, suppli pour qu'on le lui laisst voir,
elle rentra au village. Chacun savait. Craignant les paroles et les
regards, elle revint chez elle,  la nuit. Comme une pauvre bte qui
redoute les coups et qui se cache, elle n'osait plus sortir, gardant
ses persiennes fermes, prenant chaque matin, en tremblant, le journal
gliss sous sa porte.

Ainsi, elle lut tous les dtails du crime et tout ce dont on accusait
son enfant. Des gens avaient dpos devant le juge, et tous laissaient
entendre que c'tait le fils Michon qui avait vol le tonnelier. a,
a n'tait pas vrai! Elle en jurerait... Puis de cela aussi, elle se
prenait  douter.

Au bout d'un mois, elle retourna chez l'avocat. Maintenant, elle ne
demandait plus  voir son fils, non qu'elle et cess de l'aimer, grand
Dieu!... Elle avait honte...

--Qu'est-ce qu'ils vont lui faire, mon bon monsieur? Vous n'allez pas me
le laisser prendre...

--Ma pauvre femme, j'ai bien peur... Si seulement je trouvais une
circonstance attnuante...

--Comment dites-vous a? Une circonstance... qu'est-ce que a
signifie?...

--a signifie quelque chose qui diminuerait sa faute aux yeux des juges.
Tenez, par exemple: un homme vole; si on peut prouver que la misre
l'a pouss, qu'il a vol, c'est vrai, mais pour donner du pain  ses
enfants, eh bien! c'est une circonstance attnuante. Tandis que lui! Il
n'en est mme pas  son coup d'essai. Cet autre vol--qu'il nie--mais...
Enfin, je tenterai tout ce qu'il sera humainement possible de tenter.

La Franoise s'en retourna, plus lasse et plus douloureuse que jamais,
l'esprit tortur par ces mots nouveaux: Circonstances attnuantes.
Comme elle aurait voulu la trouver, cette excuse,  quoi s'accrocherait
peut-tre un peu de pardon!... Mais rien. Le crime seul restait vident,
monstrueux, sans rien qui pt en amoindrir l'horreur...

Le jour du jugement arriva. Elle repartit, achevant de gravir son
calvaire. Dans le train, elle priait, invoquant tous les saints,
et, dans sa tte vide, ces mots, si souvent rpts, rsonnaient:
Circonstances attnuantes... Circonstances attnuantes...

Elle attendit dans une pice triste, avec les tmoins qui parlaient tout
bas devant elle. Quand vint son tour, elle entra d'un pas incertain,
clignant des paupires sous la lumire trop blanche, et, tout de suite,
son regard fut sur le gars qui, la tte baisse, un mouchoir  grands
carreaux bleus dans les doigts, pleurait  courts sanglots... Ensuite,
elle se raidit devant les juges.

Elle avait voulu comparatre. A cette heure, elle se demandait
pourquoi... Elle ne savait rien, la pauvre vieille; elle n'avait rien
 dire!... Qu'est-ce qu'elle tait l?... Rien. La mre de ce petit,
simplement. Elle l'avait fait, oui... caress, oui... lev, oui... Il
tait  elle, pourtant... Mais non, il n'tait plus  elle aujourd'hui.

A toutes les questions, elle rpondait par des signes ou
d'inintelligibles paroles. Un grand silence pesait sur la salle. Une
infinie piti descendait sur cette paysanne en deuil, tasse par le
chagrin.

--C'est votre seul enfant? dit le prsident.

--Oui, monsieur.

--Tant qu'il a t chez vous, avez-vous eu  vous plaindre de lui?

--Oh non! monsieur!...

--Lui connaissiez-vous de mauvaises frquentations?

--Jamais. Ni son pre, que tout le monde aimait et respectait, ni moi,
n'aurions permis... On peut dire que nous tions bien estims, allez!...

--Nous savons, nous savons...

Puis se tournant vers l'accus:

--Vous le saviez aussi, et c'est bien pour cela que, vous sentant 
l'abri derrire l'honorabilit de vos parents, vous profitiez de votre
sjour chez votre mre pour voler... Comment souponner le fils de
si braves gens?... D'aucuns peuvent dire: Je ne suis qu' demi
responsable. Les mauvais exemples que j'eus sous les yeux m'ont perdu.
Vous, vous n'avez mme pas cette excuse.

Alors, la vieille parut faire un puissant effort sur elle-mme. Dans
ses yeux tout petits, o les larmes avaient mang les cils, une lueur
trange passa, et, le front baiss, sans un geste, d'une voix qui ne
tremblait presque plus, elle parla.

--Pardonnez-moi, monsieur. Il faut que je vous dise la vrit. Le petit
est coupable, bien coupable, c'est vrai... Mais il n'est pas le
seul... Tout  l'heure, je vous ai dit que je n'ai jamais rien eu  me
reprocher... J'ai menti. Les trois cents francs du tonnelier, c'est moi
qui les ai vols, moi... Quand le petit est venu en permission, je lui
ai avou... Alors, cet enfant, il a pris peur... il s'est dit que sa
mre allait tre perdue d'honneur et de rputation... et c'est pour les
rendre, pour que personne ne porte plainte, qu'il a vol  son tour...
Enfin, il s'est affol... il a t surpris... et le malheur s'est fait.

Elle se tut un instant, oppresse; puis, d'un ton plus bas:

--J'ai menti... Je suis une mauvaise femme. C'est moi qui ai t
le mauvais exemple... Il faut m'arrter... C'est une circonstance
attnuante pour lui, n'est-ce pas?... Pardon, monsieur...

Plus courbe, les paules plus humbles et la tte plus basse, elle
semblait petite, petite...

... Le fils ne fut condamn qu'aux travaux forcs  perptuit. Elle,
mourut peu aprs, rprouve par tout le village. On dit pour elle une
rapide messe, et l'on mit son corps en pleine terre, tout au bout du
cimetire, en un coin o, dans les plus beaux jours, l'glise et son
clocher n'tendaient mme pas leur ombre.

Cette histoire me fut conte prs de sa tombe qu'ornaient seules une
croix de bois noir, abme par le temps, et une couronne de perles
rouille, tordue, casse, o, cependant, je pus lire ces mots:

_A Franoise Michon.--Les juges de son fils._



Le Puits

Assis au seuil de sa maison, les jambes cartes, les deux mains
appuyes au pommeau de sa canne, le vieux gardait le silence, ce silence
des paysans dont on ne saurait dire s'il est peupl de souvenirs ou s'il
est morne et sans pense.

La journe s'achevait. Dans le ciel amolli montait l'appel lointain des
btes  l'table. Un vieux cheval passa, rentrant tout seul  l'curie,
tirant derrire lui ses traits qui tranaient sur la route.

Le vieux le suivit des yeux, hocha la tte, et soupira:

--Quand j'aurai ton ge, on ne me verra plus sur les chemins!...

--Il est donc si g que cela? demandai-je.

--Vingt ans au moins. a fait quatre-vingts ans pour un homme.

--Et pourquoi ne vivriez-vous pas jusque-l?

--Pourquoi?... Regardez-moi. Je n'en ai seulement point cinquante...
Vous m'auriez donn davantage?... Eh oui! Cinquante ans, et je ne peux
plus travailler... C'est  peine si je tiens sur mes jambes.

--Vous avez fait une grave maladie?...

--Non. Autant dire mme, je ne me suis jamais purg. Seulement!--il
heurta du poing son front rid--seulement, c'est l que a travaille...
et on ne fait point des noces d'or avec certains souvenirs. Il y a des
heures qui comptent plus que des annes. Tenez, je vais vous conter mon
histoire: vous jugerez vous-mme.

Il y a de cela bien prs de vingt-cinq ans. J'avais connu en allant 
la ville la femme d'un cultivateur d'un village voisin. Le mari tait
vieux--il avait bien une couple de dix ans de plus que moi. La
femme avait mon ge. Quand on est jeune, on ne rflchit gure aux
consquences... Et puis, j'aurais rflchi, voyez-vous, que cela
n'aurait rien chang, vu que, quand l'amour parle, c'est que la raison
est en courses.

Une nuit, j'tais auprs d'elle, son mari tant parti le matin pour
mener des boeufs  la foire, quand j'entendis du bruit dans la maison...
Je saute sur mes pieds... je passe mes souliers, ma veste; je descends
l'escalier  pas de loup, je traverse la salle du bas, l'enclos.... Je
n'y avais pas fait dix pas, que deux coups de fusil me partent dans le
dos.

Instinctivement, je me jette  plat ventre. Je n'avais rien... Pas une
gratignure. Mais, comme je me relevais, je vis, sur moi, le mari qui
brandissait son fusil pour m'assommer. Je me mis  courir de toutes mes
forces. Il se lana  ma poursuite. Je l'entendais qui hurlait:

--Gredin!... Canaille!... Voleur!... Arrtez-le!...

En rase campagne, j'aurais eu vite fait de le dpasser, car mes jambes
valaient mieux que les siennes, et pour galoper, on a plus de vent 
vingt ans qu' quarante. Mais, dans ce jardin que je ne connaissais pas,
il avait l'avantage. Je butais dans les fils de fer, je heurtais les
cloches  melons, et, chaque fois que je me relevais, j'entendais sa
voix plus proche qui criait toujours:

--Arrtez-le!... Arrtez-le!...

J'arrivai enfin  la haie. M'arrachant la figure et les mains, je la
franchis. De toute la vitesse de mes jambes je dvalai le coteau. Mais
lui avait coup au court, et me barrait la route, juste comme j'entrais
dans une ferme abandonne o je comptais bien l'garer. Il se prcipita
sur moi  coups de pied,  coups de poing. Je tapais, moi aussi, comme
un furieux. Je le pris  la gorge. Il cessa de cogner, et me saisit 
bras-le-corps. Il me serrait  m'touffer. Je voyais ses yeux qui lui
sortaient de la tte. Mes jambes s'enchevtraient dans les siennes. Il
essayait de me mordre...

Mais, tout  coup, le terrain manqua sous nos pas. Il ouvrit les bras...
je le lchai... j'entendis  la fois son hurlement d'pouvante et le
mien... Je me sentis tomber... tomber... et soudain, sous ce bras, sous
l'aisselle, j'prouvai une douleur terrible.

Il me sembla que j'avais t agripp au vol... Quand je revins  moi, je
ne compris d'abord ni o j'tais, ni comment j'tais retenu... Quelque
chose m'arrachait les chairs de l'paule et du bras. Mes deux pieds
pendaient dans le vide... j'ouvris les yeux. Au-dessous de moi, quelque
chose luisait, quelque chose de noir qui tremblait, o je voyais danser
de petites lumires. J'essayai d'carter les bras. Mais le mouvement que
je tentai  gauche, me fit hurler de douleur.--J'tendis la main droite,
et de ma paume ouverte, je cognai un mur froid, humide et gluant. Mes
talons battaient aussi un mur, et,  chaque coup, cela faisait un bruit
profond, comme un coup de pierre sur un tonneau vide.

Et voil que, mes yeux s'tant habitus  l'obscurit, je vis devant
moi, tellement prs que si j'avais pu allonger la main, je l'aurais
frle, une masse noire qui pendait  la paroi et tressaillait...

Petit  petit, dans cette masse d'abord confuse, je distinguai des
bras... des jambes... et une tte... une effrayante tte aux yeux
chavirs,  la bouche tordue... la tte de l'homme qui, tout  l'heure,
avait roul avec moi!...

Alors, seulement, je compris. En nous dbattant, nous nous tions
appuys sur des planches qui recouvraient l'orifice d'un puits depuis
longtemps abandonn. Les planches, pourries sans doute, avaient cd
sous notre poids, et, dans notre chute, nous avions t agrafs par deux
crochets, vous savez, ces crochets qu'on mettait autrefois dans les
puits pour y suspendre dans des paniers les bouteilles  rafrachir,
histoire d'viter de drouler la corde jusqu'en bas.

Nous tions pris, embrochs, comme des moutons  l'tal: moi, par
l'aisselle, lui--je le voyais maintenant--par le flanc, le ventre
dchir, le corps pendant: d'un ct, les jambes, les cuisses--de
l'autre, le tronc, la tte et les bras...

Jusqu'ici je n'avais entendu d'autre bruit que celui que je faisais
moi-mme en essayant de me dbattre.--L'autre, en face, se mit  rler,
et, dans le puits, son rle ronflait et s'allongeait avec un accent
effroyable... En mme temps, j'entendais un petit clapotis... toc...
toc... toc... comme de l'eau qui tombe, goutte  goutte dans un vase...
L'homme saignait lentement dans l'eau par sa terrible blessure... Je ne
sais pas pourquoi, mais d'entendre ce gmissement, cela diminuait ma
peur... Vous comprenez, je sentais quelqu'un, quelque chose prs de
moi...

Cela dura ainsi longtemps, trs longtemps, puis l'obscurit commena de
se dissiper. Le matin venait doucement... L'obscurit diminua encore...
L'homme rlait plus court. Je vis, distinctement, dans ses moindres
dtails son effrayante tte... ses mains aux doigts crochus... les ronds
que sur l'eau morte du puits faisaient les gouttes de son sang. Puis, la
plainte se ralentit. Le corps eut une ou deux secousses. Il me sembla
que la tte se tournait violemment vers moi, que les yeux cherchaient
mes yeux, que la bouche s'ouvrait pour me crier encore: Gredin!...
Canaille!... Plus rien... mme plus le murmure des gouttes... le
silence...

Devant ce mort, la peur, une effroyable peur s'empara de moi. Je ne
sentais plus ma douleur. Je n'avais dans la tte qu'une pense: j'tais
l seul, perdu. Nul ne songerait  me chercher dans ce puits. J'y
mourrais de souffrance, de faim. Crier? Appeler au secours? A quoi bon!
Pas de chemin  proximit... Pourtant, je criai! j'appelai au secours...
Rien. Personne ne rpondit.

Le jour tait venu tout  fait. Le soleil devait tre haut sur
l'horizon. Le coin de ciel que je pouvais apercevoir tait d'un bleu
sans tache... Je grelottais d'angoisse et de froid. Je sentais, je
devinais cependant, que sur terre il faisait chaud, trs chaud, car nous
tions dans les premiers jours du mois d'aot.

Je n'osais plus regarder le corps inerte. Je n'osais plus risquer
un mouvement, un geste, tant le moindre tressaillement me causait
d'intolrables souffrances.

Alors, dans mes oreilles, j'entendis un bourdonnement lointain, puis
plus net et plus proche. Il me sembla que des brins d'herbe frlaient
ma figure. J'ouvris les yeux. Ah! ce n'tait pas un rve, un cauchemar!
J'avais bien entendu. Ce qui bourdonnait autour de moi, c'taient des
mouches, des centaines, des milliers de mouches qui volaient prs du
corps immobile... prs du mien!

Je ne sais plus combien de temps cela dura. Je sais seulement que je me
sentis devenir fou. Autant que je pus raisonner, je me rendis compte
que midi arrivait, ensuite que le soleil s'loignait... Puis, le corps
autour de qui dansaient les mouches me parut descendre insensiblement...
glisser... glisser. J'entendis un grincement d'toffe qu'on dchire...
Le corps descendit plus vite... un autre grincement... un craquement
comme quand on laisse traner une brique le long d'un mur en pierres mal
jointes... le bruit violent de quelque chose de lourd tombant dans l'eau
du puits... Des gouttes rejaillirent jusqu' moi. J'ouvris les yeux.

Le corps avait disparu. A sa place, un crochet tout rouge o se
balanait un chiffon de drap... Aprs, je ne me souviens de rien.

On m'a racont dans la suite qu'un gamin qui passait par l, s'tant
pench pour jeter des cailloux, avait appel au secours. D'aprs ce que
j'ai calcul, j'tais rest l prs de dix-huit heures.

Maintenant, je me demande si on n'aurait pas mieux fait de m'y laisser
mourir. J'ai guri, du corps, mais je peux dire qu'il ne s'coule pas
une heure sans que a me revienne dans les yeux. Voil vingt-cinq ans
que j'ai devant moi cet homme accroch par le flanc, vingt-cinq ans que
je vois sa figure, que je suis son corps dchir, que je sens sur ma
face les gouttes d'eau du puits...

--Et la femme? demandai-je.

Il me dit  mi-voix:

--Folle.

Il poussa un long soupir:

--Ah! je suis vieux, monsieur, bien vieux!

... La nuit tait venue presque insensiblement. Une vapeur flottait sur
la campagne. Au loin, un son de cloche s'leva...

L'homme ta son chapeau, s'agenouilla, fit un signe de croix, et me dit
presque bas:

--C'est  cette heure qu'il est tomb...

Tout se tut. Un murmure tremblait encore dans le ciel. Au bout du
chemin, un couple d'amoureux s'en allait  pas lents.--Le vieux priait
en se frappant la poitrine...



Le Miracle

C'tait venu tout doucement. D'abord, il avait senti devant ses yeux
comme un voile, puis des ombres qui, par instants, obscurcissaient
tous les objets. Les premiers temps, il se passait les mains sur
les paupires, et n'y prenait point garde, se disant: C'est de
trop travailler  la lumire. Il se reposa un peu. Mais le voile,
insensiblement, s'paissit; les ombres s'allongrent, plus grandes et,
sans oser se l'avouer, il eut peur.

Un soir, aprs dner, tout lui paraissant sombre dans la pice, malgr
le grand feu de sarments et la lampe allume, il dit  sa femme:

--Lve donc la mche; on n'y voit goutte, ici...

--Comment! on n'y voit goutte? Mais la lampe claire fort bien!

Il fit: Ah!... et se mit  pleurer.

Stupfaite, elle lui demanda:

--Qu'as-tu?

Il sanglota:

--Je deviens aveugle!...

Et parmi ses larmes, il lui conta en phrases dcousues tout ce
qu'il avait ressenti depuis des mois, son insouciance du dbut, ses
inquitudes, ses angoisses, l'horreur de songer que, bientt, tout
allait disparatre pour lui, et qu'il n'y verrait plus, jamais...
jamais!

Alors, commena le dfil des mdecins. Aucun ne sut arrter les progrs
du mal, et bientt il devint tout  fait aveugle.

Sa femme, ses amis, l'entouraient d'attentions et de soins. Il parut se
faire  son existence nouvelle,  cette vie intrieure et profonde des
aveugles. Sa face impassible s'claira parfois d'un sourire; on et dit
qu'il se rsignait.

On lui fit quitter Paris pour habiter la campagne. Il s'y trouva bien,
se plaisant, durant des heures,  rver, tendu sur une chaise longue,
tandis que, prs de lui, sa femme faisait de la musique ou lui lisait
des vers. Il lui disait parfois:

--Je suis heureux... trs heureux...

Et lorsque, par hasard, il l'entendait soupirer, il cherchait sa main,
et lui murmurait doucement:

--Tu es l, prs de moi... Les seuls qui m'aiment vraiment ne m'ont pas
abandonn... Je ne regrette rien...

Mais, au fond de son coeur, une infinie tristesse sommeillait. Il se
souvenait des soleils d'autrefois, de la lumire que, jadis, il aimait
tant, rvant, malgr lui, d'un miracle qui lui rendrait ses yeux
teints.

Un jour qu'il tait assis devant sa porte, une vieille femme s'arrta
prs de lui:

--Eh bien! mon bon monsieur, a ne va toujours pas mieux?

--Non... Maintenant, c'est fini!... Il n'y a plus d'espoir...

--Et les docteurs, que disent-ils?

--Rien... Des btises...

--Ah! fit la vieille, j'en ai connu un, moi, un savant, celui-l, qui
saurait vous gurir! Quand mon dfunt mari est tomb aveugle, il est
all le consulter, vu qu'il avait grande renomme dans le pays, et il
lui dit comme a: Je ne vous promets rien, mon brave... Pourtant...
on peut toujours essayer!--Ah! que mon homme lui rplique, si vous m'y
faites voir, je vous donne la moiti de mon bien!--Je ne vous demande
rien, qu'il lui rpond. Entrez  mon hpital. Au bout de deux mois,
oui, monsieur, il commenait  voir. Il s'est teint brusquement d'une
congestion, sans a!... Aussi, je ne serais que de vous...

Le soir mme, sur la foi de ce conseil de paysanne, il partit, envahi
d'un immense espoir sr, certain que le sauveur tait l.

Le docteur l'examina longuement, puis lui dit, comme  l'autre:

--Je ne promets rien... mais j'espre. Par exemple, ce sera long, trs
long...

Il se rcria:

--Qu'est-ce que cela fait, pourvu que je gurisse!...

Quand il fut install dans la maison de sant, il demanda:

Puis-je garder ma femme avec moi?

--Non... D'ailleurs, comme vous allez rester deux mois, peut-tre plus,
dans l'obscurit, votre femme ne pourrait vous tenir compagnie. En
outre, il vous faut du calme, un repos moral absolu. Votre femme vous
rendra visite chaque semaine, et, si vous le dsirez, on la tiendra,
jour par jour, au courant de votre tat.

Il fit: Bien, devenu soudain d'un gosme froce, oubliant tout,  la
seule pense de sa vue reconquise.

... Lorsqu'au bout de trois mois, on lui fit quitter la chambre close,
il demeura quelques instants sans oser lever les paupires, retardant la
seconde dcisive, dans la terreur de n'tre pas guri. Mais, tout d'un
coup, ayant ouvert les yeux, il poussa un grand cri:

--J'ai vu!... J'y vois!...

Riant et pleurant  la fois, il happait d'un regard vorace le jour bni.
Il ne distinguait pas encore autre chose qu'une vague lueur. C'tait 
peine, dans sa nuit, un reflet ple et incertain; pourtant, il criait:

--J'y vois!... Je veux sortir!... Emmenez-moi!...

--Oh! lui dit le docteur, en le calmant d'une petite tape sur l'paule,
pas si vite! C'est maintenant qu'il faut redoubler de soins! Ne nous
fatiguons pas... Pour aujourd'hui, cela suffit.

Il se laissa emmener, docile. Il resta veill toute la nuit, ouvrant et
refermant les yeux trs vite, juste assez pour apercevoir la lumire de
la veilleuse.

Quand il fut un peu remis de sa joie, sa premire pense fut de faire
crire  sa femme. Comme elle serait contente! Comme ils allaient tre
heureux  prsent!...

Ensuite, l'ide lui vint d'une chose autrement exquise! Puisqu'il devait
rester ici encore plusieurs semaines, il ne lui annoncerait rien, et,
un beau jour, comme si le miracle s'tait produit brusquement, il lui
dirait, d'un air trs naturel:

--Tiens! cette robe te va bien! ou: Tu as l un joli chapeau!...

Elle le croirait fou; alors, il lui jetterait dans un baiser:

--Non! Je ne suis pas fou! J'y vois!

Il demanda le mdecin, les infirmiers, tous ceux qui le soignaient, et,
avec une joie d'enfant, leur fit la leon:

--C'est bien entendu? Pas un sourire, pas un mot...

On lui promit. Peu  peu, il rapprit  connatre les objets, 
distinguer les tres, les visages. Il ne ttonnait plus; ses gestes
devenaient prcis. Mais, peu  peu aussi, une grande impatience s'empara
de lui. Il ne tenait plus en place.

--Docteur, je vais tout  fait bien... Laissez-moi m'en aller...

--Non... Pas encore...

--Quand?

--Bientt. Il ne faut pas, pour quelques jours, risquer de tout
compromettre.

Comme l'attente le rendait fivreux, motif  l'excs, on le laissa
sortir. Il avait exig qu'on ne prvnt personne. Il prendrait une
voiture, et, tout seul, irait jusque chez lui.

Sur le pas de la porte, le mdecin lui adressa ses dernires
recommandations:

--Ne manquez pas de revenir chaque semaine, et surtout ne quittez pas
vos verres fums tant qu'il y aura du soleil. Le soleil, voil votre
grand ennemi. Si vous aviez une rechute...

--Oh! soyez sans crainte!

Il partit.

C'tait une admirable matine de juin. Il avait rabattu les bords de
son chapeau pour se garantir de la lumire. La route lui sembla
interminable. Enfin, les premires maisons du village apparurent. La
voiture traversa la Grande-Rue, la place du March. En bas de la cte,
il dit au cocher d'arrter.

--C'est bien l?

--Oui, monsieur, voyez, droit devant vous.

Au bout du raidillon, la petite maison se dressait, toute blanche,
baigne de lumire, dans le jardin dj brl. L'ombre mme tait dore,
tant le soleil coulait gaiement le long des murs. Comme il tait
trs mu, ses jambes tremblaient un peu sous lui. La chaleur de midi
approchant l'tourdissait aussi. Il gravit la pente lentement. Passant
la main entre les barreaux de la grille, il leva la targette, et, sur
la pointe des pieds, de crainte que son pas ft crier les graviers du
jardin, il avana. Il faisait si chaud que le chien endormi dans la
niche ne l'entendit pas. Les volets taient clos. Il voyait tout cela
pour la premire fois, et pourtant il se sentait chez lui. Il se disait:

--Oh! la jolie, la joyeuse petite maison!

Il en imaginait l'intrieur, les chambres confortables et fraches. Il
murmurait:

--Mon Dieu, que c'est bon! que c'est bon!

Il fut sur le point d'appeler: Jeanne! C'est moi! Viens! Mais il se
contint. Pour que la surprise ft complte, il heurterait  la porte,
et, quand elle ouvrirait, il lui tendrait les bras. Il avait si souvent
rv cette minute qu'il aurait pu la raconter dans ses moindres dtails.
Et voici que le rve tait une ralit, une ralit baigne de lumire
et de joie... pareille au rve...!

Un banc tait adoss contre la maison, juste sous une fentre. La
marche, l'motion l'ayant un peu oppress, il s'assit pour reprendre
haleine. Un murmure de voix vint frapper son oreille. On causait, on
riait, derrire les volets... Il couta... Des mots sans suite... deux
voix.

--Tiens!... Avec qui ma femme parle-t-elle? Ah! c'est mon ami
Sournize... Que disent-ils? Ils semblent bien gais... Sauraient-ils?...

Il se leva, et, les yeux  la fente des persiennes, regarda dans la
pice. Les voix se turent, puis reprirent. Sa femme disait:

--Voyons, veux-tu tre sage et me laisser mettre le couvert?

Soudain, il les vit tous les deux dans un rayon de lumire. Elle, la
tte renverse, les bras chargs de linge, s'abandonnait en riant aux
bras de son ami qui l'embrassait dans la nuque, sur les yeux, sur les
lvres, avec de longs baisers qui la secouaient toute.

Il recula, d'un bond, la bouche ouverte pour hurler. Tout se mit 
tourner autour de lui. De la main, il chercha le banc, et s'y laissa
choir...

Ah! l'horrible, l'pouvantable chose! Ainsi, c'tait l ce que lui
rservait son retour! Tandis que lui endurait le supplice de devenir
aveugle, voil ce que faisaient sa femme et son meilleur ami! Les
misrables!... Avaient-ils bien su mentir  sa face, narguer ses yeux
vides!

Il se dressa, terrible, les poings levs, prt au meurtre. Mais, comme
il allait se jeter sur la porte, il sentit ses jambes flchir. La vision
des deux annes d'ombre, si tranquilles, confiantes et douces qu'il
venait de vivre, passa devant lui. Et sa faiblesse aussi lui apparut,
son usure physique et morale, le sentiment qu'il n'tait pas guri,
qu'un peu plus tt, un peu plus tard, il les perdrait, ses yeux, et pour
toujours! Il lui faudrait alors vivre seul, farouche, comme une bte
qui se cache pour mourir! Cette effrayante pense le glaa... Non! Non!
Tout, mais pas cela!... Il devrait voir ces regards qui n'taient pas
pour lui? ces baisers que les tratres s'enverraient par-dessus son
paule?... Jamais!

Qu'est-ce qui l'empchait maintenant d'entrer, en feignant de n'avoir
rien entendu, rien vu?... Il se cogna la tte: Je ne veux pas! Je ne
saurais pas dissimuler. Alors?...

... Alors, comme, du village, montaient lentement les douze coups de
midi, comme le soleil, tout en haut de sa course, coulait une lumire
ardente, une chaleur de fournaise, il s'assit.

D'un geste lent, il jeta son chapeau, enleva ses lunettes, et, les
paupires grandes ouvertes, la face tendue vers le ciel, il donna ses
yeux  manger au soleil.

D'abord, ce fut un blouissement, puis un grand disque rouge s'aplatit
sur sa face... Il lui sembla que quelque chose flambait, tout contre
lui. Il eut une seconde de rvolte. Il tendit la main vers ses
lunettes... Il ne les voyait dj plus...

La bonne nuit tranquille et calme, au bord de qui meurent les haines,
s'tait couche sur lui, comme ces vagues fatigues  la croupe alourdie
qui, le soir, meurent  mare basse, sur le sable dor des grves...



Le Disparu

Depuis huit jours, Gaspard, homme de peine, avait disparu. Son
signalement avait t fourni  tous les Parquets. Vainement on avait
explor les berges de la Seine, les terrains vagues o, la nuit, passent
sinistres et stridents les coups de sifflet des rdeurs, les bouges o
les escarpes et les filles se runissent pour prparer leurs crimes...
Tout ce qu'on avait pu savoir, c'est que Gaspard tait rest deux mois
en traitement  l'hpital, qu'il en tait sorti le lundi vers midi,
qu'on l'avait vu quelques heures plus tard avec un inconnu, dans un
cabaret du quartier. Mais,  partir de ce moment, on perdait sa trace et
celle de son compagnon. Comme il n'avait sur lui ni argent, ni bijoux,
comme il tait brave ouvrier, bon poux et bon pre de famille, les
recherches devenaient presque impossibles et l'affaire allait tre
classe, quand, un matin, un homme se prsenta dans un bureau de police
et demanda  parler au commissaire.

--Monsieur, dclara-t-il, vous cherchez un nomm Gaspard qui, depuis
huit jours, n'a pas reparu  son domicile. Je puis vous dire, si vous
voulez bien m'accorder quelques minutes d'attention, ce qu'il est
devenu. Il me faudra d'abord vous exposer certaines choses qui vous
sembleront inutiles, mais que j'estime, moi, indispensables.

Tel que vous me voyez, mal habill, le linge macul, la barbe inculte,
je ne suis ni un inventeur famlique, ni un ouvrier sans travail qui
dsire, pour s'abriter durant l'hiver, se faire mettre en prison.

Je suis tout simplement un tudiant en mdecine que le parti pris, la
mchancet, ou la sottise d'un examinateur malveillant ont rduit  la
misre.

Lorsque j'ai commenc mes tudes, mes parents taient, sinon riches, du
moins assez  leur aise pour subvenir  mes besoins. Coup sur coup, je
perdis mon pre et ma mre. Tous mes comptes rgls, je me trouvai seul,
sans un ami,  la tte de quelques billets de banque qui, en calculant
au plus juste, me permettaient de prendre mon diplme  la condition,
toutefois, de faire vite, et de ne pas manquer un seul examen. Une fois
en possession de mon titre de docteur, j'aurais trouv dans quelque coin
perdu, un poste qui m'et assur la vie provisoirement. Tout tait donc
bien et sagement calcul.

Il y a un mois, je me prsentai  mon dernier examen. C'est un examen
clinique, un de ceux que l'on considre comme une simple formalit.
Lorsqu'on a pass des annes  l'hpital, il faut tre bien maladroit
pour ne pas s'en tirer. Contre toutes les prvisions, je fus refus.
D'aprs mon examinateur, j'avais fait une erreur grave de diagnostic.
J'eus beau discuter, essayer en faisant appel  mes souvenirs, en
mettant en valeur tous les symptmes, tous les signes, de dfendre mon
opinion: ce fut inutile, je fus refus. Pour tout autre, pour moi-mme,
quelques mois auparavant, un chec n'et t qu'un petit froissement
d'amour-propre, qu'un retard de quelques semaines. Dans ma situation, il
prenait les proportions d'un dsastre. Il me restait quinze francs en
poche: toute ma fortune. A moins de compter sur une pluie d'or, je ne
pouvais plus rien attendre. Les amis de tous les jours m'avaient depuis
longtemps quitt: c'tait la dtresse absolue, complte, irrmissible.

Or, je quittai la salle d'examen avec la conviction que mon malade avait
bien ce que j'avais dit, que le professeur se trompait lourdement, que
moi, le refus, j'avais raison! Je m'enfermai dans ma chambre. Toute la
nuit, je compulsai mes notes, mes traits de mdecine, et ma certitude
se prcisa encore.

Le lendemain, je retournai  l'hpital. Salle Ambroise-Par, lit 27, je
vis mon homme. Il tait tendu, maigre, hve, dcharn. Sa tte o les
pommettes saillaient, s'enfonait sur l'oreiller blanc. Sur son front
moite, les cheveux pendaient rares, ternes, humides. Les lvres
entr'ouvertes laissaient voir les gencives blmes et les dents qui
s'entre-choquaient dans un tremblement continu, tandis que les narines
aux ailes dilates battaient  petits coups presss, pour aspirer l'air
qui fuyait.

Le malade me reconnut et sourit. Pour la seconde fois, je l'interrogeai.
Il me rpondit de la mme voix entrecoupe que j'avais entendue la
veille. Pour la seconde fois, je l'examinai: je trouvai les mmes
symptmes et ma conviction se raffermit encore.

Je songeai: c'est l'autre qui se trompe. Cependant, je suis refus.
Rclamer? A quoi bon! Depuis quand donne-t-on raison  un candidat
contre son juge?...

Deux, trois jours de suite je revins, et, chaque fois, je sortis avec
une conviction plus absolue. En admettant que les symptmes observs
pussent tre interprts de diffrentes manires, la marche mme de
l'affection venait donner  mon diagnostic une valeur plus probante
encore. Si j'avais dit vrai, il tait dans la ncessit des vnements
que mon malade mourt. Un miracle seul pouvait--je ne dis pas mme
le gurir, mais le prolonger. Et, visiblement, mon malade dclinait,
perdait ses forces: ce n'tait plus qu'une question de jours.

Je ne suis pas mchant, je vous l'assure. J'ai pleur mes parents, je ne
me suis jamais consol de leur mort. Mais l, en vrit, je puis dire
que j'ai guett avec une joie sauvage les progrs du mal, que je me suis
pench sur cette agonie avec une jouissance vritable.

Pourquoi?... Ce n'tait mme plus dans le but de faire revenir sur une
sentence qui arrtait mes tudes, sentence dsormais sans appel. J'tais
sollicit, pouss par une curiosit affreuse, par une curiosit froce.
Il n'y a qu'un enfant, un assassin ou un savant pour avoir de ces
curiosits-l: et j'tais devenu les trois choses  la fois.

Depuis deux jours, l'homme rlait. Des sons rauques sortaient de sa
bouche; dans sa poitrine, l'air passait en ronflant; ses doigts,
d'un geste lent, tiraient les draps jusqu'au menton--on dit dans les
campagnes que c'est signe de mort. On lui avait donn les derniers
sacrements. Ses voisins courbs sur leur lit piaient son hoquet: je
triomphais!...

Or, un matin, comme je demandais ainsi que chaque jour  la
surveillante:

--Eh bien! notre 27?

Elle me rpondit:

--Mais on dirait qu'il remonte!

Je haussai les paules. Dans son lit, la face moins creuse, le regard
plus prcis, la respiration moins oppresse, l'homme me sourit presque.
Pour la premire fois, j'eus une hsitation.

--Est-ce que, par hasard, l'autre aurait dit vrai?... Mais non! C'tait
impossible!... Pourtant, le lendemain, les jours suivants, le mieux
s'accentua. La fivre tomba, l'apptit revint, le miracle s'accomplit:
et ce fut la rsurrection.

Une fureur s'empara de moi. Malgr la clart apparente des faits, mes
doutes du dbut s'taient vanouis. Contre l'vidence mme, je demeurais
certain d'avoir raison: il allait mourir, il tait impossible qu'il ne
mourt pas!

Je me dbattais comme un furieux entre les faits et ma conviction. Je
sentais, par instants, ma tte s'garer. A ma fentre, je croyais voir
les faces grimaantes, ironiques, de l'examinateur et du moribond,
colles aux vitres pour me narguer. Le jour venu, je courais 
l'hpital.

--Le no 27?

--Sortant, ce matin.

Je faillis tomber  la renverse.

Debout dans ses vtements frips, encore maigre et dbile, mais vivant,
enfin, l'homme tait devant moi! Il me dit:

--Ah! je reviens de loin! N'est-ce pas, monsieur? Je n'oublierai pas les
soins que vous avez eus pour moi pendant ces dernires semaines.

Je dus me faire violence pour ne pas laisser voir l'clair de mes yeux.

Cet tre ressuscit tait pour moi une sorte de problme insoluble,
l'nigme vivante qui hanterait dsormais mes nuits et mes jours. Depuis
une semaine, je n'avais presque rien mang. L'excitation crbrale seule
me soutenait, me faisait avancer.

Devant la porte de l'hospice, je l'attendis:

--Allons, mon brave, venez prendre un verre avec moi, lui dis-je.

Il me suivit, mais ne voulut point me laisser payer; du reste, cela
m'et t impossible, je n'avais plus un sou.

--Venez chez moi, lui dis-je encore, voulez-vous? Je vous examinerai 
loisir.

--Certainement, monsieur!

A peine fus-je dans ma chambre, qu'une pense horrible s'empara de moi.
L, sous l'paisseur de quelques millimtres de peau, d'os et de muscle,
dans les poumons de cet tre, tait cache la cl du mystre qui me
hantait. Savoir! Je voulais savoir! Je le pouvais!...

Tandis que j'appuyais l'oreille contre lui, j'entendais les battements
de son coeur, les crpitements de sa respiration courte, et tout en
haut des paules, un souffle dur comme celui que fait la bouche sur les
larges coquilles marines. Derrire mes paupires closes, je devinais par
le regard, ce que percevaient mes oreilles: le poumon affaiss, d'un
gris bleut, trou comme une ruche, tachet par endroits de points
nacrs ou blancs, et, par endroits, rugueux comme une nappe sous
laquelle tranent des miettes de pain durci...

Je me redressai. D'un bond, je fus prs de l'homme. Sur ma table, je
saisis un scalpel, et d'un seul coup, je lui coupai la gorge.

Il tomba, sans un cri.

Alors, je l'tendis sur le plancher, et je fis l'autopsie sur le corps
pantelant.

... Eh bien! monsieur, j'avais raison! Cet homme tait tuberculeux! Par
quel miracle avait-il survcu?... Je l'ignore. Mais, en fin de compte,
ce n'tait point cela qu'on me demandait. Je ne m'tais pas tromp.

Je travaillai tout le jour, toute la nuit, et ainsi, pendant une
semaine. Ce matin, j'ai mis le corps dans une malle. Je l'ai descendu
avec l'aide de mon concierge, et je l'ai fait charger sur la voiture qui
m'attend devant la porte. Vous le trouverez, proprement recousu. Il ne
lui manque que les poumons: je les garde.

Quant  l'homme, c'est Gaspard, le disparu que vous cherchez. Voici,
monsieur, son histoire et la mienne.



Le Baiser

--Oui, ma Soeur, c'est pour une femme qu'il s'est fait a, mon pauvre
petit! Depuis qu'il l'avait connue, il n'tait plus le mme. Lui
d'habitude doux, poli, il tait devenu mchant et brusque. Il me contait
des histoires pour ne pas me donner sa paye, le samedi. Des fois, je
l'attendais jusqu' des deux heures du matin, et, lorsque je l'avais
entendu fermer la porte, et que, tout doucement, pour qu'il ne se doute
pas que je le guettais, j'entrais  pas de loup dans sa chambre, je
voyais qu'il avait les yeux gonfls et qu'il pleurait, tout en dormant.

D'abord, j'ai cru qu'il avait des ennuis  l'atelier. J'allai chez son
patron, et son patron me dit: Mais non. Seulement, nous remarquons
aussi qu'il se drange, qu'il n'est plus  son travail comme avant. Il
doit avoir de mauvaises frquentations. Alors, en prenant bien garde
qu'il ne s'aperoive de rien, je l'ai surveill, et j'ai appris
qu'il tait avec une fille du quartier, une drlesse, une fille des
rues--excusez-moi--qui, le soir, se promenait sur le trottoir pour
chercher des hommes.

'aurait t une ouvrire comme lui, malgr que je sois vieille et que
j'aie besoin de ce qu'il gagnait pour vivre, je les aurais maris. Mais
a!... Pourtant, j'allai la trouver. Je lui dis de me le laisser, que
je n'avais que lui. Elle m'a mise  la porte, avec des mots... et, dans
l'escalier, je l'entendais qui me criait:

--Te le prendre? Eh bien! tu vas voir si je vais te le renvoyer...

Le lendemain, on me rapporta mon petit sur une civire. Il avait une
balle dans la poitrine. A ce que j'ai compris ou devin, il avait d se
disputer avec elle, rapport  moi, et puis  cause qu'il ne lui donnait
pas assez d'argent. Quand il a senti qu'elle s'tait assez amuse,
qu'elle ne voulait plus de lui, sans penser ni  son mal, ni  moi, ni 
rien, perdant la tte, quoi, il a tent de se suicider. Ah! c'est bien
de la peine,  mon ge!

Debout prs du lit du bless, la Religieuse avait cout sans mot dire.
Le malade, dans le coma, happait l'air par petits appels saccads. La
mre continua, toute tremblante:

--Et, qu'est-ce qu'a dit le mdecin?... Y a-t-il de l'espoir?

--C'est bien grave, ma pauvre femme, mais il ne faut pas dsesprer. Il
est jeune... Maintenant, rentrez chez vous. Il ne faut pas, lorsqu'il
ouvrira les yeux, qu'il ait l'motion de vous voir. Soyez sans crainte,
il sera bien soign. Vous pourrez venir un moment demain, tous les
jours.

Pleurant plus fort, mais se mordant les lvres pour que, des autres
lits, on n'entendt pas ses sanglots, la vieille s'en alla, se
retournant  chaque pas vers la range des lits blancs tous pareils.

Un grand silence planait sur la salle. Le soir tombait trs doucement.
Le bruit, les chuchotements qu'avait fait natre l'arrive d'un entrant
s'taient tus peu  peu. C'tait l'heure o les malades fatigus
s'assoupissent. La Soeur s'assit au chevet du bless.

Elle tait toute jeune. Ses yeux taient clairs, et son regard avait
l'tonnement des regards d'enfant. Sa bouche n'avait pas encore pris ce
pli que donnent aux lvres les prires chuchotes sans cesse. Son visage
tait rose et doux; les cheveux qui, parfois, glissaient de la cornette
sur son front, y mettaient un reflet d'or. Cependant, malgr son rire
de petite fille, elle savait les mots qui calment les douleurs. Sa voix
avait, pour parler aux malades, ces inflexions de tendresse qu'a la voix
d'une maman ou d'une soeur ane.

Vers le milieu de la nuit, le bless reprit connaissance. La Soeur ne
l'avait pas quitt. Il voulait questionner. Elle le fit taire. Il obit,
docile, et s'assoupit encore.

Durant les premiers jours, il la vit ainsi, presque sans cesse, assise
prs de lui. Il parlait peu, craintif, presque honteux, et demeurait
des heures entires immobile, les yeux clos, soulevant seulement les
paupires, quand la porte s'ouvrait, puis les refermant aussitt pour
retomber dans sa torpeur.

Dans ces trs courts instants, une ou deux fois il avait dit,
timidement:

--Ma Soeur...

Et quand la Soeur, penche vers lui, avait rpondu:

--Quoi donc, petit?

Soudain repli sur lui-mme, il avait murmur:

--Rien... Rien...

Un matin, il s'enhardit:

--Dites-moi, ma Soeur, depuis que je suis l, personne n'est venu
demander de mes nouvelles?

--Mais si, votre maman, vous savez bien?

--Oui... Mais, en dehors d'elle?

--Non, personne.

Il hocha la tte, et ses cils se mouillrent.

--Allons, petit, il ne faut pas pleurer.

Mais lui, pris  prsent, aprs son long mutisme, d'un grand besoin de
confier sa peine  quelqu'un:

--Ce n'est pas bien... Je peux vous dire tout, vous tes bonne avec
moi... et a me soulagera de vous causer... Maman ne sait pas, elle
croit que j'ai t bless par accident... Eh bien! ce n'est pas vrai.
J'ai voulu me tuer...

La Soeur l'arrta d'un geste:

--Elle sait...

--Ah!...

Il se tut, puis, hochant la tte:

--Ma pauvre vieille!... Je lui ai fait bien de la peine! Il faut me
pardonner... ce n'est pas de ma faute... J'tais si malheureux. Quand
cette femme m'a quitt, j'ai cru que je ne pourrais plus vivre. Je
l'aimais tant!... Elle aurait fait de moi ce qu'elle aurait voulu... Et
vous voyez, elle me sait malade, bien malade  cause d'elle... Elle ne
vient pas mme me voir. Quand j'piais, en entendant grincer la porte,
c'est elle que j'attendais... je l'esprais. A prsent, je suis bien sr
qu'elle ne viendra pas... Je prfre a... Je ne penserai plus  elle...
Je ne l'aimerai plus... Non, je ne l'aime plus...

Des larmes, coulant sur ses joues, dmentaient ses paroles.

Il rflchit, et reprit:

--C'est un grand pch, n'est-ce pas, ma Soeur, que de vouloir se
suicider?

--Un trs grand pch. Le plus grand.

--Quand on est trop malheureux, cependant... Vous qui avez toujours pri
le bon Dieu, vous ne connaissez pas a...

Elle baissa la tte, joignit les mains, ses paules parurent frissonner,
les ailes de sa coiffe battirent, et d'une voix si basse qu'on ne
pouvait savoir si des larmes n'y tremblaient pas:

--Chut... chut... Ne vous fatiguez pas... Reposez-vous, petit...

Le dbut de la nuit fut bon. Vers deux heures, le malade s'agita.

--Eh bien! dit la Soeur qu'on avait veille, qu'est-ce que c'est?... On
n'est pas sage?

Il rpondit des mots incohrents, la parole dure, saccade.

Elle avait pris une de ses mains dans la sienne, et de l'autre pongeait
son visage couvert de sueur, essayant de le calmer.

Lui,  ce contact, sous cette lente caresse, s'apaisait. Sa voix se
faisait moins tranchante, ses paroles moins heurtes, et leur sens
devenait plus clair. Il parlait avec, parfois, une intonation de colre.

--Ah! te voil?... Mais oui. Une autre fois, j'arriverai plus tt. Je
suis all un peu loin pour t'apporter des fleurs... Pas jolies?...
Dimanche, si tu veux, nous sortirons ensemble. On ira djeuner au bord
de l'eau, et le soir, on se couchera de bonne heure. On aura toute la
nuit pour s'aimer... Si tu savais comme je t'aime! J'aime tes yeux, tes
cheveux, ta peau qui sent bon.

Il disait tout cela d'une voix suppliante, comme une prire passionne.

Ensuite, il se remit  parler vite, brouillant les mots.

La Soeur, le regard perdu, laissait passer sans les interrompre toutes
ces phrases, et c'tait comme une musique d'amour, sur qui chantait la
prire que ses lvres machinalement, murmuraient.

Le malade geignait. Tout  coup, comme il semblait prs de s'assoupir,
il se dressa, d'un brusque coup de reins.

--Qu'est-ce que tu dis?... M'en aller?... Ne plus revenir?...

Il haletait, le souffle court, pnible, rauque, et cette sorte de rle
fit tressaillir la religieuse.

Elle prit une lumire, et l'approcha de lui.

Il tait blme, avec des yeux troubles et fous. De grandes ombres
descendaient de ses joues aux commissures de ses lvres. Ses tempes
semblaient s'tre aplaties. Ses cheveux, luisants de sueur, collaient
par mches  son front, et les ailes de son nez aminci battaient  coups
prcipits, tirant vers elles tout le visage.

Ah! qu'elle les connaissait, ces faces d'agonie tourmentes et
terribles, comme si l'me voulait en une seconde y revivre toute sa
vie...

A mi-voix, pour ne pas troubler le repos des autres malades, elle dit 
une infirmire:

--Vite... vite... allez chercher l'interne de garde, l'aumnier... le 6
est bien mal...

Elle s'tait agenouille prs du lit:

--Mon Dieu! que votre volont soit faite, mais pardonnez  cet enfant.

L'agonisant avait pris ses mains dans les siennes, et dlirait encore,
mais d'une voix lointaine, lointaine...

--Reste... Je te donnerai tout ce que tu voudras... Pourvu que tu ne me
quittes pas... Si tu me laisses, je mourrai... Viens...

D'un geste lent, il attirait la Soeur vers lui.

--Viens...

Arc-bout sur ses coudes, il se souleva:

--Viens... viens...

Sa tte effleurait le front de la religieuse. Le cou tendu, il se pencha
vers elle.

--Viens... Je t'adore...

Il frlait ses yeux et ses joues... Il descendit jusqu' ses lvres:

Elle eut un tressaillement, se raidit et voulut l'carter.

Mais lui, la saisit aux paules, et, tranant son rve jusqu'au seuil de
l'ternit, implora:

--Oh! reste... je t'aime...

... Elle ferma les yeux, et inclina la tte. Le mourant prit sa bouche
et la meurtrit d'un baiser silencieux, profond, un de ces grands baisers
o les tres se mlent, un baiser pareil  ceux qu'il avait appris entre
les bras de la prostitue.

Sous la caresse, les lvres de la Soeur s'taient disjointes et
tremblaient... d'une dernire prire ou d'un premier frisson?... ayant,
en souvenir peut-tre d'un amour dfunt, prt sa chair de vierge 
cette illusion d'adieu.



Le Rapide de 10 h. 50

--Comment a, vous nous quittez? me dit l'infirme...

--Il le faut. Je dois tre  Marseille lundi matin. Je prends ce soir, 
la gare de Lyon, le rapide de 10 heures 50. C'est un bon train... Mais,
vous devez le connatre, puisque, si je ne me trompe, avant votre
maladie, vous tiez employ au P.L.M.?

Il ferma les yeux, et, devenu soudain trs ple, murmura:

--Oui... je le connais... oh! oui!...

De grosses larmes coulaient sur ses joues. Il se tut un instant, et
reprit:

--Personne ne le connat mieux que moi!...

Croyant que le seul souvenir de son ancienne profession l'avait
attendri, je lui dis:

--Ah! c'est un beau mtier! Un mtier intelligent!

Il tressaillit, et, son corps paralys tendu dans un effort violent, les
yeux secs, mais remplis d'angoisse, protesta:

--Oh! monsieur! Ne dites pas cela! Un beau mtier?... Vous voulez
dire un mtier de terreur et de mort... Un mtier d'pouvante et de
cauchemars... Tenez... Je ne vous suis rien, pourtant, faites-moi un
plaisir... Prenez le train que vous voudrez, mais pas celui de 10 heures
50...

--Pourquoi? fis-je en souriant. Seriez-vous superstitieux?

--Je ne suis pas superstitieux... Je suis simplement le mcanicien qui
conduisait le rapide 17 le jour de la catastrophe du 24 juillet 1894.
Et, c'est un tel souvenir dans ma vie, que rien ne pourra jamais
l'effacer de ma mmoire...

Nous tions partis de la gare de Lyon  l'heure rglementaire, et
nous roulions depuis deux heures environ.--Il avait fait une journe
touffante.--Sur la plate-forme de la machine, malgr la vitesse
considrable  laquelle nous marchions, l'air nous arrivait dans la
figure, lourd, coeurant. Un vrai temps d'orage, quoi...

Tout d'un coup, comme si l'on avait tourn le bouton d'une lampe
lectrique, tout s'teignit dans le ciel. Plus une toile. Plus de lune,
et de grands clairs qui rayaient la nuit d'une clart si violente et si
blanche, qu'aprs eux l'obscurit semblait aussi paisse que de l'encre.

Je dis  mon chauffeur:

--a y est! Il va pleuvoir!

--Il ne sera que temps! C'est  n'y plus tenir dans cette fournaise. Par
exemple, il faudra faire attention aux signaux.

--Pas peur! J'ouvre l'oeil!

Cela tonnait si fort que je n'entendais plus ni le fracas des roues, ni
le souffle de la locomotive.

La pluie ne venait toujours pas, et l'orage se rapprochait. Nous filions
dans sa direction. On aurait dit que nous courions aprs.

On a beau n'tre pas poltron, cela fait tout de mme quelque chose de se
sentir lanc dans la tourmente sur cette bte d'acier qui fonce comme
une folle.

Devant nous--oh! pas  cent mtres--un clair piqua droit au sol, et il
flambait encore devant moi, qu'une dtonation terrible retentit, puis
une autre, si dchirante, que je fermai les yeux, et m'abattis sur les
genoux.

Je demeurai ainsi quelques secondes, ahuri, assomm, dans cette espce
de torpeur o doivent se trouver les gens aprs un formidable coup de
poing sur la nuque.

Enfin, je revins  moi. J'tais toujours sur les genoux, le dos appuy 
la paroi de la plate-forme. Il me semblait que je revenais de centaines
de lieues. J'essayai de me relever. Impossible. Mes jambes restaient
sous moi, molles, impuissantes. Je crus m'tre cass quelque chose dans
ma chute. Pourtant, je n'prouvais aucune douleur, si lgre ft-elle.
Je voulus, m'aidant de mes mains, me redresser... Mes bras pendaient
inertes  mes cts!

J'tais l, affol, avec cette sensation vraiment extraordinaire que
mes bras ni mes jambes n'taient plus  moi; que je ne leur commandais
plus... ou qu'ils ne voulaient plus m'obir... que c'taient des choses
sans vie, tout comme mes vtements que le vent soulevait... Je ne sais
quel sentiment ou quelle force m'empchaient d'ouvrir les yeux.

Nous roulions  toute vitesse. L'orage grondait encore, mais moins rude,
plus loign. La pluie tombait. Je l'entendais crpiter sur l'acier, et
je sentais des gouttes tides sur ma figure.

Une grande dtente s'tait faite en moi. Je me sentais vraiment bien,
tout  fait bien, un peu las seulement. Le souvenir de mon mtier, de
mon travail, m'arracha cependant  ma somnolence, et, ne comprenant pas
encore par quel trange phnomne j'tais comme paralys, j'appelai mon
chauffeur pour qu'il m'aidt  me relever:

Pas de rponse!

Il y a un bruit tourdissant sur une machine en vitesse. Je le hlai
plus fort.

--Franois! H! Franois! Un coup de main!...

Rien! Alors, une angoisse me prit. J'eus peur. Peur de qui? de quoi?...
Je ne savais pas... J'ouvris les yeux et je poussai un hurlement: oui,
je dus hurler d'pouvante.

La plate-forme tait vide. Mon chauffeur avait disparu!

Dans cette seconde, avec une rapidit, une clart surprenantes, tout ce
qui s'tait pass depuis le coup de tonnerre m'apparut.

La foudre avait clat sur nous, tuant mon chauffeur qui avait roul sur
la voie. Moi, j'tais paralys!...

Non, monsieur, quand je serais savant et que je chercherais des mots et
des mots, nulle parole au monde ne saurait vous donner une ide de la
terreur qui s'empara de moi.

Au feu, les soldats voient tomber leurs camarades autour d'eux, et n'en
demeurent pas moins  leur poste, l'arme  la main. Mais ils savent d'o
vient le coup qui les frappe. Ils regardent les corps effondrs. Ils
redoutent la balle, et l'attendent pourtant. Mon compagnon  moi m'avait
t enlev comme par magie, arrach!... volatilis!...

Ceci n'est rien encore. A peine cette premire vision se ft-elle
prcise, qu'une autre monta, et celle-l si terrible que je ne puis
l'voquer sans frmir.

Derrire moi, dans leurs wagons, deux cents voyageurs dormaient ou
conversaient paisiblement; deux cents tres humains emports dans une
course vertigineuse; deux cents, qui galopaient vers la mort, car ils
n'avaient pour les conduire qu'une chose inerte et sans force, incapable
mme d'tendre un bras, un paralytique... un infirme... Moi!...

Et plus mon corps tait incapable d'agir, plus ma pense jonglait avec
les visions, les souvenirs.

D'abord, ce fut le profil mme de la ligne qui m'apparut. Devant moi,
je voyais les rails luire sous le reflet de la lune. Nous filions!
Nous filions!... Ah! je la retrouvais cette sensation de vitesse que
l'habitude vous fait oublier! Le train passa comme un clair dans une
petite gare. Si vertigineuse que ft sa course, j'eus cependant le temps
de distinguer dans un bureau, sur le quai, un employ qui sommeillait
prs de l'appareil tlgraphique. Une ou deux trpidations sur la plaque
tournante; le claquement des disques; la voie raye par les rails
entrecroiss, soudain plus large puis plus rtrcie... la tranche
profonde, et, de nouveau, la course dans la nuit...

Aprs, ce fut le tunnel o nous nous engouffrmes dans un galop
d'ouragan... Encore une fois la route libre. Maintenant, car je savais
o nous tions, je songeais:

--Cette fois, nous draillons. Dans deux minutes, nous arrivons  une
courbe si accentue qu' l'allure o je roule, nos roues vont chasser
hors du rail...

Le bon Dieu, sans doute, ne voulait pas que ce fut l encore. La
machine, tout le train pencha... les rails grincrent sous les roues
affoles... et nous passmes!...

Cette rampe avait t ma grande terreur. Je respirai. Les feux n'tant
plus aliments allaient s'teindre... La machine s'arrterait... Le
garde-freins accourrait en tte du train... Je lui dirais ce qui avait
eu lieu... Il poserait des ptards  l'avant et  l'arrire... Nous
tions sauvs!...

Mais mon calme ne dura pas longtemps! Nous venions de brler une gare,
quand je vis une chose qui fit se dresser mes cheveux: le disque tait
ferm. La voie sur laquelle je m'engageais n'tait pas libre...

Ds cet instant, comment je ne suis pas devenu fou, je ne sais pas.
Imaginez ce qui peut se passer dans le cerveau d'un homme qui, lanc sur
une locomotive  plus de cent  l'heure, est averti qu'un obstacle lui
barre la route!...

Rien n'existait plus en moi que cette pense:

--Si tu n'arrtes pas, tu vas aller t'craser avec tout ton train!--Pour
viter cette effrayante chose, il faudrait un geste! le simple geste de
saisir les leviers qui sont  cinquante centimtres de toi... Mais ce
geste, tu ne le feras pas. Tu ne peux pas le faire... et tu verras
tout... tu assisteras au drame... tu vivras cette agonie cent fois plus
effroyable que toutes les morts, d'apercevoir devant toi la chose sur
laquelle tu iras te broyer... de la regarder grandir... de courir sur
elle!...

Je voulais fermer les yeux... Je ne pouvais pas. C'tait plus fort que
moi, plus fort que tout. Il fallait... Et j'ai vu, oui, monsieur, j'ai
vu! Je devinai l'obstacle avant mme qu'il appart. Bientt, je n'eus
plus de doute... C'tait un train en dtresse qui obstruait la voie.
Je distinguai son ombre et ses feux d'arrire! a approchait... a
approchait. Est-ce que je sais pourquoi je hurlai: Au secours!
Arrtez!... Qui pouvait m'entendre? a approchait. Tout tait mort en
moi, sauf la tte. Et celle-l vivait de l'effroyable vie de mes yeux
qui voyaient dans la nuit, de mes oreilles qui percevaient tous les
bruits par-dessus le ronflement des roues; de ma volont qui me lanait
des ordres affols, telle un chef qui essaie de ramener ses soldats en
droute.

a approchait!... Plus que cinq cents mtres... Plus que trois cents...
Des ombres couraient sur la voie... plus que cent... Cent mtres, autant
dire un clair!... C'tait la fin!... La rencontre... Le charnier...
l'crasement!...

Ah! monsieur! celui qui n'a pas vu a!...

... Je suis revenu  moi sous un amas de dcombres. Des appels affreux
passaient dans la nuit. Je distinguai dans les champs des gens qui
couraient en portant des lanternes, d'autres qui, dans leurs bras,
soulevaient des blesss... et des cris... des pleurs...

Je voyais, j'entendais tout cela. Je ne souffrais pas. Je ne pensais
pas... Je n'appelais pas  mon secours...

Entre deux poutres qui se croisaient au-dessus de ma tte, si prs que
mes lvres les effleuraient, je regardais seulement un coin de ciel trs
doux, trs pur, o une toute petite toile tremblait, claire, jolie...
et qui m'amusait...



Illusion...

Blme de froid, serrant au fond des poches les quelques sous qu'il avait
rcolts depuis le matin  ouvrir et fermer les portires, la tte
incline sur l'paule, pour tenter d'chapper  la bise, le mendiant
rdait parmi la foule, trop las pour implorer les passants, trop glac
pour oser tendre sa main nue.

La neige descendait en tout petits flocons obliques, qui s'accrochaient
dans sa barbe, ou fondaient dans son cou. Il ne s'en apercevait point et
songeait:

--Si j'tais riche, une heure...--Je voudrais une voiture!...

Il s'arrta, rflchit un peu, hocha la tte, et se rpondit  lui-mme:

--Et puis aprs?...

Il reprit son rve. Et toujours,  peine l'avait-il formul, il haussait
les paules.

--Ce n'est pas cela! Est-il donc si difficile de trouver une minute de
vrai bonheur...

... Comme il allait ainsi, il vit, sous le porche d'une maison, un autre
mendiant qui grelottait, les traits tirs, la main tendue, demandant
d'une voix si triste et si faible, qu'elle se perdait dans le murmure de
la rue:

--La charit, s'il vous plat... La charit...

Auprs du mendiant, un chien tait assis, un pauvre chien au poil
mouill qui, transi, tremblant sur ses pattes, jappait trs doucement en
agitant la queue. Il s'arrta. Le chien, devant cet autre compagnon de
misre, jappa plus fort et le frla de son museau.

Lui, regardait le mendiant, ses haillons, ses souliers culs, ses
pauvres mains bleuies de froid, sa face impassible, sa face livide aux
yeux clos, et la pancarte grise qui s'talait sur sa poitrine avec ce
mot: Aveugle.

L'aveugle, sentant un homme arrt prs de lui, redit son refrain
lamentable:

--Ayez piti, monsieur... La charit...

Le mendiant demeurait immobile. Les passants pressaient le pas et
dtournaient la tte. Une femme emmitoufle de fourrures, suivie d'un
valet en livre qui l'abritait d'un parapluie, traversa la vote,
marchant vite, sur la pointe des pieds, garantissant sa bouche avec son
manchon, et s'engouffra dans sa voiture.

L'aveugle murmurait toujours de sa voix monotone:

--Charit... S'il vous plat...

Mais nul n'y faisait attention. Alors, le mendiant prit dans sa poche
quelques sous, et les lui tendit. Le chien, voyant son geste, aboya de
plaisir. L'aveugle referma ses doigts tremblants et dit:

--Merci, monsieur... Le bon Dieu vous le rende...

En s'entendant nommer monsieur, le mendiant fut sur le point de
s'crier:

--Non! Pas monsieur, mon pauvre vieux! C'est un misreux comme toi qui
t'a cout...

Mais il se tut, et sachant, lui, parler aux pauvres, rpondit:

--Il n'y a pas de quoi, mon brave homme...

--Vous tes bien bon, monsieur..., il fait si froid, d'avoir sorti la
main de votre poche pour me donner. La saison n'est pas tendre aux
infirmes!... Si vous saviez!...

Une immense piti descendit dans le coeur du mendiant qui balbutia:

--Je sais... je sais...

Puis, oubliant devant cette infortune son infortune  lui, il ajouta:

--Vous tes aveugle de naissance?

--Non... c'est avec l'ge, que c'est venu... Aux Quinze-Vingts, on
m'a dit que c'tait une maladie de vieillesse... la cataracte, qu'ils
appellent, je crois... Mais je sais bien, moi, que ce n'est pas la
vieillesse seulement qui m'a mis l!... C'est  force de souffrir, de
pleurer... J'ai trop pleur...

--Vous avez donc t bien malheureux?...

L'aveugle joignit les mains:

--Oh! monsieur!... Dans l'espace d'une anne, j'ai perdu ma femme, ma
fille, mes deux fils... tout ce que j'aimais... tout ce qui m'aimait...
J'ai failli mourir moi-mme, puis, j'ai guri... Mais, je ne pouvais
plus travailler... Alors, la misre est venue... la grande misre... Je
ne mange pas tous tes jours, allez!... Je n'ai rien pris depuis hier
qu'un bout de pain dont j'ai donn la moiti  mon chien... Avec ce que
vous m'avez donn, je m'en achterai un peu pour ce soir et demain.

Tout en l'coutant, le mendiant remuait les sous au fond de sa poche. Il
les ttait, les palpait, distinguant au toucher les gros des petits. Il
en compta vingt-trois. Alors, il dit:

--Venez avec moi. Il fait trop froid ici. Je vais vous emmener manger
quelque chose.

L'aveugle rougit de plaisir, et balbutia:

--Oh! monsieur... vous tes trop bon...

--Venez...

Il le prit par le bras, vitant de le frler de ses bandes, pour que
l'autre ne sentit point l'toffe humide et trop lgre: et ils se
mirent en route. Le chien, le nez au vent, l'oreille vive, attentif,
se faufilait entre les passants, tirant brusquement sur sa chane pour
traverser au milieu des voitures. Ils marchrent ainsi longtemps, puis
s'arrtrent devant un petit restaurant, dans une rue obscure.

Le mendiant ouvrit la porte, et dit  l'aveugle:

--Entrez...

Ensuite, ayant cherch une table prs du pole, il le fit asseoir, et
s'assit prs de lui.

Des ouvriers, silencieux, mangeaient dans de petites assiettes lourdes.
L'aveugle ayant dtach la laisse de son chien tendit les mains au feu,
et soupira:

--Il fait bon, ici...

Le mendiant appela la fille qui servait et lui dit:

--Une soupe et du bouilli.

La bonne demanda:

--Et pour vous?...

--Rien.

Quand la soupe qui sentait bon les lgumes et la viande fut devant
lui, l'aveugle se mit  manger, lentement, sans parler. Le mendiant le
contemplait, coupant de petits bouts de pain qu'il tendait au chien,
sous la table. La soupe et la viande finies, il dit:

--Buvez un verre, a vous donnera des jambes!

Ensuite, il hla la servante:

--Combien?

--Un franc cinq.

Il paya, laissa deux sous de pourboire, et fit lever son compagnon.
Quand ils furent de nouveau dans la rue, il demanda:

--Est-ce loin, l o vous logez?

--O sommes-nous?

--Prs de la gare Saint-Lazare.

--Encore assez... Je couche dans un hangar, de l'autre ct de l'eau.

--Eh bien! je vais vous faire un bout de conduite.

L'aveugle remerciait toujours. Lui rpliquait:

--Non... non... a ne vaut pas la peine...

Sans qu'il s'expliqut pourquoi, il se sentait heureux, profondment
heureux, plus heureux qu'il ne se souvenait d'avoir jamais t. Il
marchait, perdu dans un rve, ne songeant mme pas que, lui non plus,
n'avait pas mang depuis la veille, qu'il n'avait pas un abri o
coucher, oubliant sa misre, ses loques, et qu'il tait un mendiant. De
temps en temps, il disait doucement  l'aveugle:

--Je ne vais pas trop vite?... Vous n'tes pas fatigu?...

L'aveugle, humble et reconnaissant, rpondait:

--Non... oh! non, monsieur!...

Et lui, souriait de s'entendre appeler ainsi, berc par cette illusion
qu'il donnait  l'autre, et que l'autre lui rendait, d'tre un heureux,
un riche charitable...

Sur les quais, l'aveugle, sentant la fracheur de l'eau voisine, lui
dit:

--Maintenant, je trouverai bien mon chemin tout seul. J'ai mon chien.

--Oui, je vais vous laisser, fit le mendiant, d'une voix grave.

Car une trange pense venait de natre en lui: ce mirage qu'il avait
tant et si souvent souhait, ne venait-il pas de se produire? N'avait-il
pas eu quelques instants l'illusion du bonheur?... Ce que, dans son
imagination, ni le luxe entrevu, ni la bonne chre, ni l'amour,
n'avaient pu lui procurer, la route faite auprs de ce trs humble ne
venait-elle pas de le lui offrir?... Cet aveugle se douterait-il qu'il
s'tait appuy au bras d'un mendiant pareil  lui? Lui-mme n'avait-il
pas pu se croire riche, et retrouverait-il jamais la joie profonde, sans
mlange, de ce soir?...

Tandis qu'il songeait, son rve semblait se troubler. La ralit
revenait. Il dit une seconde fois:

--Oui... je vais vous laisser.

Ils taient parvenus au milieu du pont. Il s'arrta, fouillant encore
dans ses poches, pour voir s'il n'y retrouverait pas quelques sous...
Plus rien...

Alors, il prit la main de l'aveugle, la serra longuement, et, comme
l'autre lui disait:

--Merci, monsieur... Dites-moi votre nom, pour que je le rpte dans mes
prires...

Il lui murmura, presque bas:

--Ce n'est pas la peine... Rentrez maintenant... C'est moi qui suis trs
heureux... Au revoir...

Il fit quelques pas, s'arrta, regardant fixement l'eau qui frissonnait
devant lui, dit encore d'une voix plus forte:

--Au revoir...

Et, brusquement, enjamba le parapet...

... Un grand bruit d'eau... des appels: Au secours!... Courez sur la
berge!

L'aveugle, immobile, bouscul par les gens qui galopaient, cria:

--Qu'est-ce que c'est?... Qu'est-ce qu'il y a?...

Un gamin qui l'avait presque renvers en le heurtant, rpondit sans
s'arrter:

--Un mendigot qui vient de piquer une tte!

Alors, d'un geste las, il haussa les paules, et murmura:

--Il a eu au moins le courage, celui-l!...

Puis, du bout du pied, il toucha les flancs de son chien, et se remit
en route, ttant le sol de son bton, la face tendue vers le ciel, les
reins cambrs... sans savoir...



Un Savant

Nadal, le grand Nadal, professeur  la Facult de mdecine, membre de
l'Institut, grand-officier de la Lgion d'honneur, allait mourir.

Depuis quarante ans, il avait t la gloire et l'orgueil de sa
profession. Fils d'ouvriers, il s'tait lev, par la seule puissance de
son travail, aux plus hautes dignits. Les plus svres s'inclinaient
devant sa probit scientifique, les plus pauvres devant son inpuisable
bont. Il aurait pu tre millionnaire, et vivait  peine  son aise
dans un appartement modeste de la rive gauche. Par tous les temps, t,
hiver, il s'en allait  pied dans les quartiers populeux, s'asseyant au
chevet des plus humbles.

Avec lui, disparaissait une belle figure, un de ces rares chantillons
d'humanit qui,  eux seuls, consolent de toutes les laideurs de la vie.
Son existence avait t celle d'un savant et d'un sage. Sa fin avait
l'harmonie calme d'un beau soir.

Quand il sentit que la mort tait l, il manda auprs de lui ses lves
prfrs.

Lorsqu'ils furent tous rassembls autour de son lit, il leur fit signe
d'approcher, et, le corps pli en deux, les bras ramens en avant, les
doigts un peu crisps  la couverture, il demeura quelques instants
silencieux.

Dj des ombres grises descendaient de son immense front jusqu'aux
lignes ples de son visage.

Dans un coin, un vieillard pleurait en silence. Les autres se taisaient,
recueillis.

Il ouvrit les yeux, et, de cette belle voix large et grave que
connaissaient si bien les pauvres qu'il avait consols et ses disciples
dont il avait faonn le cerveau, il parla:

--Mes chers amis, je vous remercie profondment d'tre venus couter les
dernires recommandations du vieux matre qui s'en va.

Il s'arrta, cherchant les mots. Sa voix un instant vivante et claire
s'assourdissait. Les phrases qui, jadis, venaient en foule sous les
lvres, images, fortes, prcises, semblaient fuir.

Un de ses lves lui dit trs doucement:

--Matre, il ne faut pas vous fatiguer...

Il releva la tte, passa ses doigts sur ses tempes, et reprit:

--Je ne me fatigue pas... Ce n'est pas encore la mort qui touffe ma
voix et embarrasse ma parole... c'est la peur!...

Tous,  ce mot qu'il n'avait jamais prononc, se regardrent, interdits.
Il ajouta:

--Oui... la peur... la peur de ce que je vais vous dire, car c'est une
si effrayante chose, que mon poil se hrisse  la seule pense de vous
le rvler, et que vous-mmes serez glacs d'effroi lorsque vous l'aurez
entendu!...

Approchez... c'est toute ma vie que je vous livre... tout mon crime que
je vais expier.

J'ai vu des meurtriers... J'ai vu des parricides... Il n'est pas un seul
des plus infmes criminels que je ne tremble de retrouver l-bas...

coutez-moi...

Tous ici, vous savez, pour en avoir partag parfois les travaux, 
quelle recherche j'avais consacr ma vie. Vous savez avec quelle
opinitret sauvage j'ai voulu dcouvrir la nature du cancer, son
traitement, sa gurison... J'ai pass des jours et des nuits pench sur
des cultures, enferm dans mon laboratoire. J'ai connu toutes les affres
des inventeurs... vous les avez ressenties avec moi. Puis, un beau jour,
quand,  force de travaux, de calculs, d'essais, nous fmes arrivs  un
rsultat... souvenez-vous... J'ai fait la premire application de mon
srum.

Je vous demandai sur l'honneur de n'en souffler mot  me qui vive. Dieu
m'est tmoin qu'alors, je n'avais aucune intention coupable. Je voulais
seulement pouvoir poursuivre mes essais dans le calme et dans le
recueillement. Vous-mmes ignoriez sur quel sujet j'exprimentais, et
nul de vous ne chercha  le savoir...

Il prit sa tte entre ses mains, appuyant sur ses yeux comme pour
craser une vision passagre, et reprit d'une voix forte:

--Eh bien! La malade traite par moi gurit!...

Croyant d'abord  une simple concidence, j'hsitai  vous en faire
part. Je tentai donc une seconde exprience, une troisime... dix...
vingt... trente!... toutes furent concluantes!

N'ayant dit, ni aux malades, ni  leur entourage de quel mal ils taient
atteints, ils ne purent colporter les cures merveilleuses. Et je
fus seul au monde, seul,  savoir quelle chose formidable j'avais
dcouverte!...

Pour la seconde fois, il se tut, et soupira:

--C'est pouvantable!

Tout autre,  ma place, aurait exult de joie. Un orgueil sans limites
aurait inond son coeur... Pas moi! Il se produisit en moi une chose
extraordinaire... Il me sembla qu'un vide immense venait de se creuser
dans ma vie, que, brusquement, tout ce qui en faisait le but, la raison,
avait disparu!

Songez que pendant trente ans, toutes mes journes, toutes mes veilles
avaient t hantes par ce seul problme: la gurison du cancer! Et
voil que d'un coup ma pense ne savait plus o s'accrocher, mon
activit sur quel champ se dployer!

J'avais suivi cet effroyable mal ainsi qu'un jardinier patient suit
le bourgeon dont les feuilles s'entr'ouvrent insensiblement. Certes,
j'avais compati aux douleurs des hommes, mais--je m'en rendais bien
compte  prsent--la maladie m'intressait bien plus que le malade.

Chose horrible! J'prouvais plus de plaisir, de volupt,  tudier le
flau qu' le combattre!...

Maintenant, c'tait fini. Envoles les heures longues et lgres durant
lesquelles je travaillais comme travaille un pote qui suit son rve. Au
lieu du soin de chaque jour, de l'angoisse de chaque seconde; au lieu de
ces sensations du joueur qui, de loin, accompagne des yeux sur un champ
de courses le galop du cheval qui porte sa fortune, au lieu de tout
cela... quelques centimtres cubes de liquide sous la peau, et la
gurison brutale... stupide!...

Vous n'osez plus me regarder! Vous dtournez la tte... Pourtant, vous
ne savez pas tout, et je veux tout vous dire.

Sa voix faiblissait. Son front se couvrait de sueur. Il demanda: A
boire! et vida d'un trait le verre d'eau qu'on lui tendit. D'un revers
de manche, il essuya ses lvres, et reprit, parlant vite:

--Je me hte, car il faut que j'aille jusqu'au bout. Vous tous qui
tes ici, rappelez-vous ce jour o je vous dclarai tristement: Notre
exprience n'a rien donn... pas un semblant de rsultat... Tout est 
refaire.

Vous m'avez cru. Hlas! vous m'avez plaint, et je mentais! Ici se place
l'pisode le plus effroyable de mon effroyable forfait.

Il tourna lentement la tte vers le vieillard qui, tout  l'heure,
pleurait en silence:

--Ecoute, Dornoy, viens ici... viens tout prs... C'est  ce moment que
ta femme se mourait du cancer... ta femme, la compagne adore de toute
ta vie... celle qui avait, prs de toi, travers souriante les plus
dures preuves, et que tu chrissais par-dessus tout... Je t'ai vu chez
moi, dans cette chambre, un soir, sanglotant, car tu la savais perdue,
et tu disais:

--Pourquoi ai-je appris tant de choses, puisque tout ce que j'en retire
aujourd'hui, c'est la certitude que nulle puissance au monde ne saurait
la sauver!

En t'coutant, des penses diaboliques me vinrent. Je l'avais, moi,
cette puissance surhumaine, je l'avais!... Mais la voix mauvaise, la
hideuse voix de l'implacable curiosit scientifique, hurlait si fort
 mes oreilles, que je n'entendais plus celle de ma conscience. Je
luttais, cependant. Je fus sur le point de crier: Tiens! Voil! Prends!
ta femme est sauve!... Tu as murmur: Donne-moi de ton srum... qu'il
soit dit que j'ai tout essay... Et, soudain, je me suis senti de
marbre. Plus une fibre de mon coeur n'a tressailli, et je t'ai rpondu:
A quoi bon?... Ce serait augmenter ses souffrances!...

Tu es parti, et, quand la porte se fut ferme sur toi, je courus  mon
laboratoire, et, pour tre certain de ne pas succomber  la tentation,
je brisai mes tubes... j'crasai mes cultures... je dchirai tous mes
papiers, afin que, moi vivant, nul ne pt retrouver la trace de ma
dcouverte... et de mon crime. Sr enfin que mon secret tait  tout
jamais enseveli, que dsormais je pourrais encore suivre ce mal hideux
et guetter son allure, je repris mes recherches, sur d'autres bases...
de nouveau spar du monde par l'ivresse goste de la recherche!

Mais--et ce fut le dbut de l'expiation--toujours je revenais  mon
point de dpart. Toujours je voyais devant moi ce que j'avais cru
dchirer, et dont je n'avais rien dtruit, car ma pense ne s'en pouvait
plus dtacher. La recherche tait sans charme pour moi, puisque  peine
le problme pos, j'en trouvais la solution....

Pour la premire fois de ma vie, je dus cesser tout travail!

Il prit un temps, cherchant  ressaisir sa respiration qui devenait
sifflante et courte:

--Tel est mon crime, le plus effroyable des crimes, car c'est un crime
contre l'humanit tout entire.

Pour que ma punition soit complte, il faut que vous sachiez ce qu'tait
le remde. Vous le publierez. Mais, je vous supplie, je vous ordonne de
n'y pas mler mon nom. Je ne mrite pas cette gloire.

Il suffoquait. Quelqu'un voulut le soulever dans son lit. Il le
repoussa, et, la face tordue, les yeux fixes, il haleta avec une telle
autorit que tous obirent:

--crivez! La fabrication de mon srum est fonde sur ce fait qu'une
solution...

Il se rejeta brusquement en arrire, la bouche grande ouverte, la face
terreuse. Insensiblement, il glissa sur ses oreillers; d'un geste lent,
ses mains plissrent le drap, un frisson le secoua...

... Alors, celui qui, tout  l'heure, avait pleur, celui dont il avait
laiss mourir la femme, se pencha vers lui, mit les doigts sur ses yeux
teints, ferma ses paupires, et, doucement, d'une voix sans colre,
mais qui tremblait un peu, dit aux autres:

--C'est fini... Allez... Je reste auprs de lui...



Mes Yeux

Debout dans sa large capote d'hpital qui la faisait paratre plus
maigre encore, la petite malade se tenait immobile au pied de son lit.

Elle avait une figure mince, avec des yeux bleuts si grands que tout
son visage en tait clair: des yeux douloureux, profonds et bistrs.
De ses joues ples, piques de rouge aux deux pommettes, un sillon
descendait, chemin que les pleurs avaient trac.

Quand l'interne s'arrta devant elle, elle inclina la tte.

--Eh bien! petite 4, qu'est-ce que l'on me dit? Vous voulez sortir?

Elle rpondit, presque bas:

--Oui, monsieur...

--Ce n'est pas raisonnable. A peine si vous vous levez depuis huit
jours! Avec le temps qu'il fait, vous allez retomber malade. Attendez.
Vous n'tes pas malheureuse, ici?... Personne ne vous fait de misres?

Du mme ton humble et trs doux, elle rpondit encore:

--Non... Oh! non, monsieur...

--Alors?...

Cette fois, avec un peu plus d'nergie dans la voix, elle dit:

--Il faut que je sorte.

Et, parlant vite, allant au-devant de la question, elle continua:

--C'est aujourd'hui la Toussaint. J'ai promis d'apporter des fleurs sur
la tombe de mon ami... J'ai jur... Il n'a plus que moi... Si je n'y
allais pas, personne n'y viendrait... J'ai jur...

Une larme glissait sous sa paupire. Elle l'crasa du doigt.

Un peu mu par cette douleur craintive, peut-tre par curiosit,
peut-tre machinalement, ou bien encore pour ne pas rester coi et s'en
aller sans un mot de piti, l'interne demanda:

--Il y a longtemps qu'il est mort?

--Un an bientt...

--De quoi? Savez-vous?...

Elle parut soudain plus menue, ses paules semblrent plus rentres,
ses mains plus blmes, et, les yeux mi-clos, les lvres tremblantes,
murmura:

--Il a t excut...

L'interne se mordit les lvres, et dit trs bas:

--Oh! pardon, ma pauvre petite. Puisque vous le voulez absolument,
sortez... Ne prenez pas froid. Vous rentrerez demain.

... La grille de l'hpital franchie, elle frissonna.

C'tait une matine chagrine d'automne. De l'eau suintait le long des
murs. Tout tait gris: le ciel, les maisons, les arbres dnuds et
l'horizon brumeux o les gens passaient vite, fuyant la tristesse des
rues.

Comme elle tait tombe malade en plein t, elle portait une jupe trs
mince, un pauvre caraco de toile claire. Le ruban froiss qui entourait
son cou dcharn la faisait encore plus lamentable. Jupe, corsage, ruban
que le soleil, peut-tre, faisait sourire, et qui semblaient pleurer
dans le jour hsitant...

Elle se mit en marche d'un pas indcis, s'arrtant  chaque minute,
essouffle et la tte lourde. Les gens qui la croisaient se retournaient
quelques secondes. Elle semblait hsiter, prte  parler, puis,
peureuse, regardant de droite et de gauche, reprenait son chemin... Elle
traversa ainsi la moiti de Paris. Sur les quais, elle resta immobile,
contemplant le flot lourd et boueux. Un grand froid la secoua, et
craignant de ne plus pouvoir avancer, elle se remit en route.

La place Maubert, l'avenue des Gobelins franchies, elle se sentait
presque chez elle, dans son quartier. Bientt, elle rencontra des
figures de connaissance, des gens qui, la voyant passer, disaient:

--Mais... est-ce que ce n'est pas la matresse de Vandat?... Qu'elle est
change!...

--Quel Vandat?

--Mais Vandat l'assa....

Elle pressait le pas, crispant ses doigts sur sa face pour ne pas
entendre la fin du mot...

Le jour commenait  dcrotre quand elle arriva devant l'htel borgne
o elle demeurait avant sa maladie. Elle entra. Des souteneurs et des
filles jouaient aux cartes dans le petit caf d'en bas. Ds qu'ils la
virent, ils s'crirent:

--Tiens! Voil Mes Yeux! (On l'appelait ainsi, autrefois.) Tu prends
quelque chose, Mes Yeux? Assieds-toi...

Un peu mue, suffoque par la fume qui flottait paisse et cre, elle
toussa, soudain trs rouge, et rpondit:

--Non... Je n'ai pas le temps... La patronne est l?

--Oui. La voil.

Elle sourit, d'un air gn:

--Madame, ce serait pour avoir quelques vtements. J'ai un peu froid
avec ceux-l...

--On a d monter vos frusques au grenier, je ne sais pas au juste o
elles sont. En attendant qu'on les trouve, restez toujours ici  vous
chauffer.

--Non, je n'ai pas le temps... Je reviendrai tout  l'heure.

Elle se dirigea vers la porte. Un homme ricana:

--Dj au travail? Tu ne perds pas de temps!

Elle sortit, et le froid lui parut encore plus piquant, maintenant
qu'elle avait sjourn dans cette atmosphre trop chaude. Sur le
trottoir, des gens passaient, des bouquets, des couronnes dans les bras;
des gens en deuil  la dmarche lente; d'autres endimanchs, portant
aussi des bouquets, mais causant et riant, allant au cimetire sans
grand moi, comme on accomplit un devoir o il entre autant d'habitude
que de sentiment. Et, rien qu' voir ces hommes, ces femmes, ces
enfants, l'on pouvait deviner ceux dont les deuils taient proches et la
douleur mal assoupie.

Le long de la chausse, de petites voitures de fleurs taient arrtes.
Des chrysanthmes aux ptales flchis se penchaient, en bottes, sur des
roses: de-ci, de-l, des mimosas laissaient tomber sur des violettes
leur poudre d'or. Plus prs du cimetire, devant les marbriers, des pots
de fleurs s'tageaient, tristes, pareils, fusains au feuillage assombri,
penses  la face inquitante; plus loin, des immortelles et de larges
couronnes perles...

Elle regardait tout cela d'un oeil d'envie, songeant:

--Si je pouvais lui en porter,  Lui!... dans le fond du cimetire, dans
ce pauvre carr triste et dsert, o il dort sans une croix, sans un
mot!

--Assassin!

Elle n'y pensait gure! C'tait l'homme ador, l'amant, qui tait l,
l'amant qui avait eu son corps, toute son me... Dans un moment de
folie, il avait tu... N'avait-il pas pay sa dette horrible?...

Du jour o on le lui avait enlev, elle s'tait jur de n'tre plus  un
autre, jamais, d'abandonner sa vie de fille perdue, de travailler, de
redevenir honnte et de se laisser oublier... N'tait-ce pas assez
qu'elle se souvnt!...

Elle regardait toujours les fleurs. Le marchand lui dit:

--Un bouquet? Des chrysanthmes? Des roses?...

Elle s'en alla sans rpondre, car elle n'avait pas un sou.

Alors, une ide se planta en elle: Des fleurs. Il me faut des fleurs...
Il faut que je lui en donne... J'ai jur.

Elle tombait de fatigue et de faim, mais n'y songeait gure. Elle ne
songeait plus qu' la terre si nue, l-bas,  la terre qu'un pauvre
bouquet gaierait quelques heures... Oui, mais de l'argent!... Tout
naturellement, une ide lui vint qui n'effleura mme pas sa pudeur
revenue depuis son voeu d'honntet.

Comme un bon ouvrier qui s'en retourne  l'atelier reprendre ses outils
et sa tche, ayant, d'un geste machinal, rehauss son chignon et tendu
son corsage, elle se mit en marche par les rues o, tant de fois, tandis
que son homme jouait au cabaret, elle avait rd le soir, faisant, sans
tristesse ni joie, son mtier...

Elle marchait, l'oeil aux aguets, cambrant la taille, provocante,
sifflant aux hommes, entre les dents:

--Psstt!... Ecoute un peu...

Mais tous, en la voyant si hve, pressaient le pas. Car son visage
n'tait plus fait, vraiment, pour le plaisir, son visage ravag, ni son
corps efflanqu, ni son buste dont les paules saillaient, sous la toile
trop claire.

Autrefois, quand elle tait jolie, quand elle tait Mes Yeux, elle ne
restait pas longtemps inactive; mais  prsent!...

--Psstt!... Ecoute un peu!... Psstt! joli blond...

Tous passaient, sans mme dtourner la tte. Le jour diminuait plus
vite. Tout en arpentant le trottoir, elle pensait:

--a va fermer avant que j'aie pu acheter des fleurs...

Un petit brouillard tombait, impalpable, silencieux, et les formes,
dj, se noyaient d'ombre. Dans sa figure macie, on ne voyait presque
plus que les yeux, ses deux grands yeux douloureux et ardents.

Au coin d'une rue dserte, un homme allait, le col du pardessus lev,
les mains aux poches. Elle le frla, et, dans sa voix voile, mettant
toute la force de son dsir, murmura:

--Ecoute... Viens chez moi...

Il la regarda un instant. Elle s'tait approche de lui, enfonant son
regard dans le sien, son regard infini qui n'tait plus son regard
prometteur de fille.

Il lui prit le bras. Alors, elle l'entrana vers l'htel borgne o elle
tait entre tout  l'heure. Vite, elle demanda, entr'ouvrant la porte:

--Ma clef... Une bougie...

La patronne lui glissa,  mi-voix:

--Au 23, deuxime tage, troisime porte.

Elle dit, de mme:

--Je sais...

Les hommes et les filles s'taient penchs, et, tout en montant
l'escalier, elle entendit des exclamations et des rires.

... Quand elle descendit, la nuit arrivait presque. Elle jeta un rapide
Au revoir  son compagnon d'un instant, et se mit  courir. Elle
s'arrta devant le marchand de fleurs, prit un bouquet au hasard, et
jeta les deux pices blanches qui sonnaient dans sa main.

Vite, vite, elle marcha vers le cimetire. Des gens en sortaient par
groupes. Elle tremblait:

--Pourvu que j'arrive  temps!...

Sous la porte, un gardien lui dit:

--Trop tard. On ferme!

Elle supplia:

--Oh! monsieur! Le temps d'entrer et de sortir... deux secondes...

--Allez, alors, mais vite.

A travers les alles, elle courut, butant aux pierres. Le chemin tait
long. Elle respirait  peine, avec une sensation de braise dans la
poitrine. Au Mur des Supplicis, elle s'arrta, tomba sur les genoux, et
ses fleurs se rpandirent sur le sol. De grandes larmes coulaient sur
ses joues, sur les paumes de ses mains dont elle cachait sa figure. Elle
essaya de prier: mais elle ne savait plus de prires, et les lvres sur
la terre, elle sanglota:

--Oh! mon petit! mon petit!...

Puis, lasse, si lasse qu'elle ne sentait plus ses jambes, pourtant, avec
un peu de joie dans le coeur, elle se releva, et s'en alla.

Elle sourit au gardien:

--Vous voyez, je n'ai pas t longue.

Maintenant qu'elle avait visit son homme, elle se rendait compte de la
fatigue et du froid. Elle se trana pour tousser, s'appuyant contre les
murs.

Arrive  l'htel, elle ouvrit. Dans la salle, trop chaude, enfume, les
filles et les souteneurs jouaient toujours. Elle se tint immobile sur le
seuil et fit: Bonjour.

Les conversations s'taient tues. Elle s'effora de rire.

Dans le fond, une femme se renversa sur sa chaise, et cria:

--Dis donc, Mes Yeux! T'as fait un joli chopin pour ta rentre!...

Elle haussa les paules. L'autre continua:

--Tu sais pas qui c'est?

--Non...

--Eh bien! c'est le Bingue!

Mes Yeux balbutia:

--Qu'est-ce que tu dis? Le...

Et la fille, avalant une lampe et reprenant sa partie, lui jeta:

--Le Bingue... Le bourreau, quoi!...



L'Encaisseur

Ravenot, encaisseur depuis dix ans dans la mme banque, tait un employ
modle. Jamais on n'avait eu la moindre observation  lui adresser,
jamais on n'avait relev la plus petite erreur dans ses comptes.

Vivant seul, vitant avec soin les relations nouvelles, n'allant pas au
caf, n'ayant pas de matresse, il semblait heureux, sans dsirs. Si
parfois quelqu'un disait devant lui:

--Ce doit tre tentant de manier de si grosses sommes!

Il rpondait simplement:

--Pourquoi? L'argent qui ne vous appartient pas n'est pas de l'argent.

Il tait l'homme intgre de son quartier, l'arbitre des questions
dlicates.

Un soir d'chances, il ne rentra pas chez lui. L'ide d'un acte
dlictueux de sa part n'effleura mme pas ceux qui le connaissaient.
L'hypothse d'un crime tait seule possible. La police vrifia sa
tourne. Il avait ponctuellement prsent ses billets, encaiss sa
dernire valeur prs de la porte de Montrouge, vers sept heures. Sa
recette se montait alors  plus de deux cent mille francs. Depuis, on
pendait sa trace. On fit des rafles, des battues dans les terrains
vagues qui bordent les fortifications. On fouilla les cahutes sordides
qui, de loin en loin, se dressent dans la zone militaire: rien. Par
acquit de conscience, on tlgraphia dans toutes les directions, dans
toutes les gares-frontires. Mais pour les directeurs de la banque
aussi bien que pour la Sret, il tait hors de doute que des rdeurs
l'avaient suivi, dvalis et jet  l'eau. D'aprs certains indices
mme, on crut pouvoir affirmer que le coup tait prpar de longue date
par des professionnels du crime.

Un seul homme dans Paris haussait les paules en lisant cela dans les
journaux: cet homme, c'tait Ravenot.

A l'heure o les plus fins limiers de la prfecture perdaient sa piste,
il avait rejoint la Seine par les boulevards extrieurs. Sous l'arche
d'un pont, il avait pris des vtements bourgeois dposs par lui en cet
endroit depuis la veille, mis dans ses poches les deux cent mille francs
encaisss, fait de son uniforme et de sa sacoche un ballot lest d'une
norme pierre, jet le tout dans le fleuve, et, tranquillement, tait
rentr dans Paris. Il coucha  l'htel, et dormit d'un sommeil paisible.
En quelques heures, il tait devenu un voleur mrite.

Il aurait pu, profitant de son avance, prendre le train et passer la
frontire. Mais il tait trop avis pour croire que quelques centaines
de kilomtres vous mettent  l'abri des gendarmes, et ne se faisait pas
d'illusion sur le sort qui l'attendait. Il serait pris, il n'y avait
aucun doute  cet gard. Aussi bien, son raisonnement tait-il tout
autre.

Le jour venu, il glissa les deux cent mille francs dans une enveloppe
qu'il scella de cinq cachets, et se rendit chez un notaire.

--Monsieur, dit-il, voici ce dont il s'agit. J'ai dans cette enveloppe
des valeurs, des papiers que je dsire mettre en sret. Je pars pour un
lointain voyage, et je ne sais quand je reviendrai. Je vais vous confier
ce pli. Rien ne s'oppose, je pense,  ce que j'effectue ce dpt entre
vos mains?

--Rien. Je vous tablis un reu...

Il acquiesa, puis rflchit. Un reu? O le mettre? A qui le confier?
Si je le conserve sur moi, je perds tout le bnfice de mon dpt...
Il hsita, n'ayant pas prvu cette complication, puis, d'un air trs
naturel:

--Mon Dieu, je suis seul au monde, sans parents, sans amis. Le voyage
que j'entreprends est trs... hasardeux. Mon reu courrait le risque
d'tre perdu... dtruit... Pour la rgularit des choses--on ne sait ni
qui vit, ni qui meurt--ne pourriez-vous conserver ce papier par devers
vous, dans vos archives? Ainsi, lors de mon retour, il me suffirait de
dire mon nom soit  vous, soit  votre successeur....

--C'est que....

--Notez sur le reu qu'il ne peut tre rclam que sous cette forme. En
somme, si risque il y a, je suis seul  le courir.

--Soit! Veuillez me dire votre nom. Il rpondit sans hsiter:

--Duverger, Henri Duverger.

Quand il fut dans la rue, il poussa un soupir de soulagement. La
premire partie de son programme tait acheve. On pouvait lui mettre la
main au collet: le produit de son vol tait hors d'atteinte.

Il avait froidement calcul: A l'expiration de ma peine, je dlivre
mon dpt. Nul ne saurait m'en contester la proprit. Quatre ou cinq
mauvaises annes  passer, et me voil riche. C'est moins bte que de
trimer toute sa vie! J'irai vivre  la campagne. Pour tous, je serai M.
Duverger. Je vieillirai tranquille, en brave homme, faisant le bien,
sans remords.

Il attendit encore vingt-quatre heures pour tre certain qu'on ne
possdait pas les numros des billets de banque, et, rassur sur ce
point, dlibrment, la cigarette aux lvres, alla se constituer
prisonnier.

Un autre,  sa place, et imagin quelque histoire. Il prfra dire
la vrit, avouer son vol. A quoi bon perdre du temps? Mais 
l'instruction, pas plus qu'aux assises, on ne put lui arracher un mot
concernant l'usage qu'il avait fait des 200.000 francs. Il se borna a
dire:

--Je ne sais plus. Je me suis endormi sur un banc.... J'ai t dvalis
 mon tour.

Grce  ses antcdents irrprochables, il ne fut condamn qu' cinq ans
de prison. Il accueillit l'arrt sans sourciller. Il avait trente-cinq
ans. A quarante, il serait libre et riche. Il considrait cela comme un
petit sacrifice ncessaire.

A la maison centrale o il purgea sa peine, il fut le modle des
dtenus, comme il avait t le modle des employs. Il regardait passer
les jours sans impatience ni moi, soucieux seulement de sa sant....
Enfin, le jour de sa libration arriva! On lui avait remis son petit
pcule, mais il voulut aller de suite chez le notaire. L'avait-il assez
rve, cette heure! Dans sa tte, il voyait la scne telle qu'elle
allait se passer:

Il arrivait. On le faisait entrer dans le grand bureau solennel. Le
notaire le reconnatrait-il?

Il se regarda dans une glace. Vraiment, il tait bien vieilli,
ravag.... Non, certes, le notaire ne le reconnatrait pas. Ha! Ha! Ce
ne serait que plus drle!

--Vous dsirez, monsieur?

--Je viens pour un dpt effectu entre vos mains il y a cinq ans.

--Quel dpt...? A quel nom?

--Au nom de Monsieur....

Il s'arrta brusquement, et murmura:

--a, c'est un peu fort...! Je ne me souviens plus du nom que j'ai
donn!

Il chercha, chercha.... Rien! Il s'assit sur un banc et, sentant
l'nervement le gagner, se dit  lui-mme:

--Voyons... du calme...! Monsieur.... Monsieur.... a commenait par...
quelle lettre...?

Pendant une heure, il tourna, retourna sa mmoire, essayant de trouver
un point de repre, un indice.... Peine perdue. Le nom dansait devant
lui, autour de lui; il voyait ses lettres sauter, ses syllabes fuir....
A chaque seconde il avait la sensation de le tenir, de l'avoir sous les
yeux, sur la langue.... Non! D'abord, cela n'avait t qu'un agacement;
puis, n'tait devenu irritant, lancinant... prcis, douloureux, presque
physiquement ...! Des bouffes de chaleur montaient de ses reins  sa
nuque. Ses muscles se crispaient; il ne pouvait plus demeurer en place.
Des tics agitaient ses mains. Il mordait ses lvres sches. Il avait
 la fois envie de pleurer et de battre. Mais, plus il forait son
attention, plus le nom semblait s'loigner. Il frappa du pied, se leva
et dit:

--A quoi bon chercher...? Je ne trouverai pas. Je n'ai qu' ne pas y
penser, il viendra tout seul!

Mais, on n'arrache pas ainsi de sa tte une ide obsdante. Il avait
beau dvisager les passants, s'arrter aux talages, couter les
bruits de la rue, derrire ce qu'il coutait sans entendre et ce qu'il
regardait sans voir, une seule question persistait:

--Monsieur...? Monsieur...?

La nuit vint. Les trottoirs se firent dserts. Harass de fatigue, il
entra dans un htel, demanda une chambre et se jeta tout habilla sur son
lit. Il cherchait toujours. A l'aube, il s'endormit. Quand il s'veilla,
il faisait grand jour. Il s'tira longuement, satisfait, et, tout 
coup, l'obsession, un instant envole, lui revint:

--Monsieur...? Monsieur...?

Un sentiment nouveau s'ajoutait a son angoisse: la peur! La peur de ne
plus trouver ce nom, jamais. Il se leva, sortit, marcha des heures, 
l'aventure, rdant autour de la maison du notaire. Pour la deuxime
fois, la nuit tomba. Il enfonait ses ongles dans son crne, gmissant:

--C'est  devenir fou!

Une effrayante ide s'talait devant lui. Il avait 200.000 francs en
billets de banque, 200.000 francs--mal acquis, entendu--mais,  lui,
et il ne pourrait pas les tenir en sa possession! Pour les prendre, il
avait fait cinq ans de bagne, et ils lui chappaient! Il les voyait, 
porte de sa main, et un mot, un simple mot qui ne voulait pas venir,
lui faisait perdre tout cela! Il se frappait la tte  grands coups,
sentant sa raison chavirer, se heurtant aux becs de gaz, battant la rue
comme un nomme ivre, butant aux rebords des trottoirs. Ce n'tait plus
de l'obsession, de la douleur, c'tait une frnsie de tout son tre,
de son cerveau et de sa chair! La certitude tait en lui qu'il ne
trouverait plus. Il lui semblait qu'une voix ricanait  ses oreilles,
que tes passants le montraient du doigt. Il se mit  courir, droit
devant lui, bousculant les gens, n'vitant plus les voitures. Il aurait
voulu que quelqu'un levt la main sur lui, afln de pouvoir frapper  son
tour; qu'un cheval le roult sur le sol, pitint sa peau....

--Monsieur...? Monsieur...?

A ses pieds, la Seine coulait glauque, scintillant sous les toiles. Il
sanglota:

--Monsieur...? Oh! ce nom...! Ce nom...!

Il descendit les marches qui menaient  la rive et,  plat ventre,
s'allongea vers le fleuve, pour y rafrachir ses mains et son visage. Il
haletait...; l'eau l'attira... prit ses yeux... ses oreilles... tout
son corps.... Il se sentit glisser, n'eut mme pas un geste pour
se cramponner  la berge... et tomba.... Le froid le cingla. Il se
dbattit... tendit les bras... dressa la tte... disparut... revint 
la surface, et, soudain, dans un effort dsespr, les yeux effrayants,
hurla:

--J'ai trouv...! Au secours! Duverger! Du....

... Le quai tait dsert. L'eau clapotait contre les piles du pont;
l'cho de l'arche sombra redit le nom dans le silence.... Le fleuve
ondulait, paresseux; des lueurs y dansaient, blanches et rouges.... Une
vague un peu plus forte lcha la berge prs des anneaux.... Tout se
tut....



Les Corbeaux

Quand il eut fini sa soupe, le pre Camus repoussa son assiette, et,
les coudes sur la table, les poings au menton, se mit  regarder l'tre
fixement, suivant les lueurs et les ombres que la flamme talait sur les
cendres.

Dans le fond de la salle, sa femme allait et venait, remuant les plats,
rangeant les assiettes. Une nappe de lumire descendue de la petite
lampe coiffe de son abat-jour vert flottait entre le plancher et te
plafond ray de poutres sombres, clairant seulement ses jupes et ses
hanches. Elle ferma le buffet, repoussa les tiroirs et demanda:

--Tu ne veux pas autre chose?

--Non, fit Camus.

Et il se mit  siffloter un air entra ses dents. La femme carta un
rideau, colla son front  la vitre, revint auprs de la table et
s'assit:

--Tu ne dis rien.... A quoi penses-tu?

Il laissa tomber sur elle un regard trouble et dit lentement:

--A quoi je pense...?

Puis, sa voix changea et il acheva d'un ton dtach:

--Je pense qu'il ferait bon rester ici, au chaud, mais qu'il n'est pas
loin de neuf heures, et qu'il me faut partir si je ne veux pas manquer
mon train.

Il passa un manteau, enfona sa casquette sur sa tte, prit sa trique
dans un coin, et s'arrta une seconde sur le pas de la porte.

--Tu n'auras pas peur toute seule?

Elle se mit  rire. Il releva d'un coup d'paule son caban qui glissait.

--Alors je m'en vais. Ne m'attends pas avant demain soir.

... La nuit tait profonde et calme. Le chemin, blanc de neige, se
confondait avec les champs. Au lieu de descendre droit devant lui, vers
le village dont les feux brillaient au fond de la valle, il prit par
un sentier, se retournant de temps en temps vers sa maison qui semblait
s'enfoncer  mesure qu'il descendait la cte. Le perron disparut
d'abord, puis les fentres; le toit de chaume toucha le sol; la fume
qui montait toute droite devint moins paisse, fut un nuage, une ombre,
et il ne distingua plus rien que la campagne, blanche a perte de vue,
hrisse par endroits de monticules et d'arbres dont les branches
ployaient sous les flocons, comme sous des fruits lourds et savoureux.

Alors, il s'arrta, pour reconnatre le sentier, ttant le sol du
bout de son gourdin, avanant les pieds avec prcautions. Des pierres
roulrent sous son sabot. Il recula d'un pas, et prta l'oreille.
Un petit bruit sec de caillou crevant la glace vint jusqu' lui; il
murmura: Je suis dans la bonne route. Et, s'tant assis sur un tas de
fagots, le manteau ramen sur les genoux, il rflchit.

Depuis trois jours, la mme pense le tenait si fort que son cerveau
s'ouvrait au point exact o il l'avait laisse, ainsi qu'un livre de
chevet s'ouvre  la page cent fois relue.

Sa femme le trompait, sa femme qu'il avait prise sans un sou; elle le
trompait avec Pierre le bouvier! D'abord, il avait cru que c'taient
mdisances de jaloux, et puis  force de relire la lettre sans signature
qui dnonait les coupables, il avait fini par douter... puis par
croire. Bien sr, il avait eu tort de la prendre, si belle fille, si
solide et si jeune, lui qui avait vingt-cinq ans de plus qu'elle. Il
ne l'avait pas rendue malheureuse, pourtant, satisfaisant tous ses
caprices, attentif  ses moindres dsirs. Elle tait la plus riche et la
mieux habille du village, et, pour le rcompenser de tout cela!... Dans
sa mmoire, mille souvenirs se bousculaient: des silences, des mauvaises
humeurs sans raison, des petites choses, inexplicables d'abord, et qui
deviennent si claires quand on sait!... Malgr tout, il hsitait encore,
et, voulant en avoir le coeur net, prtextant un voyage, il avait pris
pour quitter sa maison le sentier par o le galant ne manquerait pas de
passer afin de n'tre pas rencontr sur la route.

Au loin, il lui sembla entendre un bruit de pas touffs par la neige.
Il courba l'chine et se ramassa sur lui-mme. Le bruit devint plus
proche; une ombre se haussa en travers du sentier, grandit, et quand
elle fut devant lui, il se dressa brusquement.

--Halte-l!

L'ombre s'arrta. Camus distingua un homme, reconnut ses traits,
l'empoigna au collet et lui cria dans la figure:

--Ah! ce coup-ci, je te tiens, crapule!

--Vous vous trompez, bgaya l'homme, vous....

Camus se mit  rire d'un rire terrible:

--Ah! ah! Je me trompe! Tu n'es pas Pierre le bouvier, peut-tre...?
Dis-moi un peu ce que tu viens faire par ici,  cette heure.... Tu ne
rponds pas...? Je vais te te dire, moi: tu vas chez ma femme, dans ma
maison!

--Mais pas du tout....

Le vieux grina des dents:

--Tais-toi, menteur! Tu y vas...! Tu voulais la voir? Eh bien! je vais
t'y amener! Allez! Marche!

Et il le poussa de toutes ses forces, hurfant comme pour faire partir un
cheval rtif:

--Allez! Avance! Hue!

--Puisque je vous dis, rptait l'autre  demi trangl, que je n'y vais
pas....

--Avance!

--Puisque je vous rpte....

En se dbattant, d'homme glissa et tomba  la renverse. Pris d'une rage
folle, Camus le voyant  terre, se mit  lui taper sur ta figure  coups
de pied,  coups de poing. Le gars se releva d'un coup de reins, essuya
d'un revers de main sa face clabousse de sang et lui cria:

--Eh bien! oui! J'y vais, chez ta femme! Tu es content! Et j'y
retournerai, parce qu'elle ne veut plus de toi, elle ne veut plus....

Mais, comme il ouvrait encore la bouche pour cracher des injures, le
vieux lui abattit sa trique sur la tte. Il poussa un grand cri, recula
de deux pas... s'effondra... disparut....

Il y eut une demi-seconde de silence effrayant, quelques cailloux
roulrent en claquant... un bruit se fit entendre, large, profond....

Camus, le bton  la main, les yeux dilats; couta.... Rien ne
remuait.... Rien ne vivait autour de lui.... Il bgaya:

--Je l'ai jet dans le ravin!

Et, tout d'un coup, la terreur aux flancs, suant l'horreur et
l'pouvante, il se mit  courir.

En apercevant sa maison, un peu de calme lui revint, avec une sorte
d'orgueil. Il se sentait plus grand d'avoir frapp si fort. Il levait le
poing pour heurter aux voleta quand la porte s'ouvrit. Sur le seuil, il
aperut sa femme qui, la lampe  la main, le corps pench, disait d'une
voix tendre:

--C'est toi, mon chri?

Il fut sur le point de lui sauter  la gorge et de crier, avec une joie
sauvage:

--Ton chri! Va le rejoindre dans le trou! Mais il se ressaisit:

--C'est moi, Camus!

Le rond de clart que la lampe tendait sur la neige se mit  danser, et
la femme recula. Il entra. Sans rien dire, il dfit son manteau, jeta
sa casquette sur la table, retira ses sabots, et s'assit. Il grelottait
prs du foyer ardent et parlait bas.

--J'ai manqu mon train.... La route est si mauvaise....

Il se leva:

--Si on allait se coucher?

Dans le lit, il se remit  trembler. Il sentait sa femme prs de lui, il
coutait son souffle, piait ses mouvements et songeait avec une joie
sauvage:

--Elle ne dort pas! Elle se demande pourquoi il n'est pas venu, s'il m'a
vu... si je me doute... et elle a peur...! Et nul ne connatra jamais
la vrit. Si quelque jour on retrouve le corps, on se dira: le bouvier
s'est tromp de chemin et il est all se jeter dans la carrire.

Mais, peu  peu, une terreur l'envahit:

--Si je ne l'avais pas tu, pourtant! S'il aillait sortir mutil,
sanglant, et m'accuser, et dire: c'est Camus qui m'a pouss.

A cette pense, une vision de gendarmes, de juges passa devant ses yeux,
et il enfouit sa tte dans l'oreiller.

Au matin, il se leva, bris de fatigue. La neige tombait sans arrt.
Tout le jour, il resta, assis auprs de la fentre, les yeux perdus
entre le ciel pais et la campagne blanche, regardant parfois sa
femme aller et venir. Elle avait les joues ples, les yeux battus,
et tressaillait au craquement d'une branche,  l'aboiement sonore et
lointain d'un chien de ferme. Elle se sait  coudra, sans rien dire,
puis laissa tomber l'ouvrage sur ses genoux.... Le crpuscule descendit.
La nuit vint. Camus, pour la premire fois, rompit le silence.

--A quoi penses-tu? Tu ne peux plus coudre, il fait noir....

Elle murmura: C'est vrai et alluma la lampe. Il s'aperut que de
grandes larmes avaient laiss une trane luisante sur ses joues; il
dtourna la tte.

Il ne ferma pas l'oil de la nuit, et, au soleil levant, reprit sa place
de la veille, prs de la fentre, le regard invinciblement attir vers
ce mme coin d'horizon, devinant sous le tapis plus pais et plus blanc
le trou dans lequel _l'autre_ avait roul.

Ce fut ainsi pendant cinq jours; puis, un aprs-midi, la neige ayant
cess de tomber et le soleil jaunissant les nuages, il vit tournoyer un
vol de corbeaux. Cela faisait sur le ciel morne une tache trs noire
et mouvante. De temps en temps, un des oiseaux se laissait choir, puis
remontait, et d'autres descendaient, d'autres encore....

D'abord, il suivit machinalement leur mange, et, soudain, leurs cris
traversant le silence, une rflexion lui vint:

--Mais ils sont au-dessus du trou...! Alors...? Ils viennent l, attirs
par quelque chose... par une proie... par le corps de _l'autre_...!

Il repoussa sa chaise d'un geste si violent que sa femme leva les yeux
vers lui, et, suivant son regard, aperut, elle aussi, les corbeaux
noirs dans te ciel ple. Il pencha la tte de son ct, l'oeil allum de
haine. Une grimace tira sa figure ride, il ramassa sa chaise, se frotta
les mains, alluma sa pipe, se rassit, et se mit  fumer, les mains aux
poches, les jambes allonges.

La femme demeurait immobile, regardant les oiseaux. L'un d'eux s'enleva
plus haut que les autres, tenant une loque dans son bec. Le vieux se mit
 ricaner; et la femme, tes yeux grands ouverts, joignit les mains et se
cacha la tte dans son tablier.

Le jour baissait. L'ombre glissait des poutres au plancher. Les corbeaux
innombrables montaient et descendaient d'un vol plus lourd, avec des
appels moins stridents, et, peu  peu, mystrieuse et calme, la nuit se
ferma sur le ciel morne.



Un Piquet?

Lorsque Ranaille s'entendit condamner  la peine de mort, on le vit d'un
geste brusque rentrer la tte dans les paules, serrer les mchoires
et considrer d'un regard indfinissable ses normes mains, inutiles 
prsent. Son moi, d'ailleurs, dura peu, et comme dans le fond de la
salle, d'o montait une bue poussireuse et chaude, clataient des
bravos, il se mit  hurler:

--Tas de feignants! Tas de lches!!!

Avec une telle rage et d'un lan si furieux qu'on dut le traner hors de
son banc, mordant, tapant,  demi fou.

Le soir, il refusa toute nourriture, et, jusqu'au matin, ses gardiens
l'entendirent se tordre dans la camisole de force, essayant de rompre
ses liens. Il s'endormit enfin, mat par la fatigue, et le lendemain,
son avocat le trouva calme, narquois et crneur. Comme il tait redevenu
tranquille et semblait ne plus mme se souvenir de sa crise, on lui
retira, le jour, ses entraves. Libre, il s'tira, tendit ses bras
puissants, passa la main sur son cou de taureau, o les cheveux dj
coups  la tondeuse laissaient une petite route froide, frissonna comme
un homme qui s'veille dans un train au soleil levant, et dit  son
gardien:

--Un petit piquet...?

Dehors, il faisait beau, et, bien que retards par les hauts murs de la
prison, des rayons de soleil, coulant entre les barreaux, mettaient
dans la cellule des taches dores, des tranes rousses, mobiles et
changeantes, qui donnaient aux murs gris et  la grosse table, avec ses
gobelets, sa bouteille et ses cartes, un air vague de guinguette un jour
d't.

Ayant gagn, il se renversa un peu sur son escabeau et dit en riant:

--Eh bien, mon vieux? une autre?

--Une autre, fit le gardien.

Ranaille battit les cartes lentement, et, le pouce lev pour la donne,
demanda:

--Cela ne dure gure plus de quarante jours? Sans attendre la rponse,
il ajouta:

--Moi. d'abord, je m'en fous. Ici ou  la Nouvelle....

Il ne songeait pas un instant que sa grce pt tre refuse. Durant de
si longs mois il avait, par ses muscles de colosse, ses fureurs, son
audace, si bien terroris tout un quartier, qu'il se demandait comment
on avait os l'arrter, et qu'il s'imaginait maintenant qu'on y
regarderait  deux fois avant de l'envoyer  l'chafaud. Parfois,
cependant, travers d'un doute, il contemplait ses bras, serrait les
poings, faisant saillir ses biceps et se tendre sa chemise, puis
haussait les paules, rassur au spectacle de sa force. Faisant des
projets, rvant de sa case sous les tropiques, de bonnes siestes 
l'ombre des palmiers, d'une existence calme, un peu monotone peut-tre,
mais gaye par la possibilit de l'vasion, il oublia sa condamnation,
l'arrt menaant, et franchit sans angoisse le cap de la troisime
semaine, fumant, chantant et dormant bien.

Mais, au milieu de la vingt-deuxime nuit, il eut un cauchemar et
s'veilla tremp de sueur, livide, en appelant: Au secours!--Quand on
lui demanda ce qu'il avait eu, il hocha la tte, rpondit: Rien....
Rien.... d'une voix trangle, jeta sur les murs, sur son gardien et
sur son propre corps des regards farouches. Il ne se rendormit qu'au
grand jour, ayant gard les yeux constamment fixs sur la porte qui,
dans l'aube ple, s'claira la dernire.

A partir de cette nuit, il devint nerveux, irritable. Toujours entre ses
gardiens et lui, une chose dont il ne parlait pas se dressait, une chose
terrible sans doute, dont l'apparition te faisait brusquement se taire
au milieu d'une phrase et le laissait ensuite, pendant des heures,
grelottant, la gorge sche. Il ne chantait plus et, pris de soudaines
colres, menaait avec des cris furieux de tout casser, de tuer
quelqu'un, levant les poings, hurlant qu'il tait un homme, qu'on
n'avait pas le droit! Et cette phrase on n'a pas le droit! devait
rpondre  une pense obstinment accroche dans son cerveau, car il la
rptait sans cesse,  propos de tout,  propos de rien, dans la rage
ou dans l'affaissement, interrompant un mot, arrtant un geste pour la
redire avec le mme accent ttu:

--On n'a pas le droit. On n'a pas te droit...! Un jour, comme il tait
plus sombre encore que de coutume, son gardien lui proposa une partie de
piquet. Il fit Oui sans enthousiasme et joua distraitement. Peu  peu,
la partie sembla l'intresser. Quand elle fut acheve, il discuta un
coup, montra  son partenaire comment, pourquoi il avait mal jou, et
proposa:

--Une autre?

Il gagna encore. Sa belle insouciance des premiers jours l'avait repris.
Il riait, sifflotait, toute sa pense concentre sur les douze cartes
qu'il tenait dans sa main gauche, tout le mystre de l'avenir enferm
dans son cart qu'il balanait en l'air de la main droite, avec une
dernire rflexion, puis d'un geste dcid:--Allons-y!--Mais la veine
qui l'avait favoris au dbut le quitta.--Il avait de mauvais jeux, les
cartes rentraient mal. Il sifflotait encore, mais avec rage. Sur un
soixante que compta son gardien, il jeta ses cartes, s'emporta:

--Qu'est-ce que tu veux faire avec des jeux pareils?

Il perdit et dclara:

--Je ne joue plus.

Le voyant avec sa tte des mauvais jours, son gardien risqua:

--Allons...? Encore une petite?

Il se rassit en maugrant et perdit de nouveau. Alors, il entra dans une
terrible colre:

--On ne doit pas compter comme a! Ce n'est pas loyal!

Il vrifia l'addition; sa fureur s'exaspra encore. Il cracha sa
cigarette, hurla, les yeux injects, les veines des tempes gonfles 
clater. Il fallut lui passer la camisole de force, comme le premier
jour, et comme le premier jour encore, il bondit dans ses liens ainsi
qu'une bte prise au pige, jusqu' ce que, passant  la prire, il
supplit:

--On n'a pas le droit... Enlevez-moi a...

Le lendemain, il demanda timidement:

--Un piquet?...

Devant les cartes, il reprit un peu de gaiet. Mais hargneux, mauvais
joueur, quand la partie ne s'annonait pas bonne pour lui, ses dents se
serraient, il crispait les poings. Seule la menace de la camisole le
calmait et il se remettait  jouer en griffant la table, grondant des
injures et des jurons entrecoups. Il avait pris son gardien en haine,
suivait du regard le moindre de ses gestes, avec des yeux incendis de
tigre qui guette l'instant propice pour sauter sur sa proie, si bien
que, pour viter un drame, on lui en donna un nouveau.

Il le considra d'abord avec mfiance. Bien qu'il et souhait trangler
le premier avec joie, il s'tait en quelque manire habitu  ses
faons,  sa parole tantt brusque, tantt blagueuse; il s'tait habitu
 le har, surtout, et cela lui manquait. Pourtant, le nouveau lui
ayant,  son tour, propos un piquet, il accepta. A ce moment, il en
tait au trentime jour de cellule, et commenait  s'inquiter,  se
tourner dans son lit jusqu' l'aube.--Il gagna, fit une seconde partie,
la gagna encore, et ainsi jusqu'au soir tombant. Jamais, depuis quatre
semaines, la journe n'avait fui pour lui si lgre. Il aimait le jeu,
moins pour les motions que pour la victoire, et puis--il osait  peine
se l'avouer--chaque partie tait pour lui une russite, et la perte
l'irritait et le terrifiait  la fois. Cette nuit-l, il dormit bien. A
peine lev, il demanda les cartes et se remit  jouer et  gagner.

Le gardien, auquel on avait fait la leon, s'appliquait  perdre.
Ranaille, apais, ne pensait plus  rien. Les heures et les jours
passaient tristes et lents. Au bout d'une huitaine, sa veine ne se
dmentant pas, il conut quelques soupons. A diffrentes reprises, le
gardien avait omis de compter un quatorze ou une quatrime et jou en
vritable apprenti, lui laissant, comme  plaisir, prendre l'avantage.
Il l'observa, fut sur le point de le lui dire; mais  la fin, sa
conviction tant faite, songeant non pas: Il perd exprs, mais: Il
a peur de gagner, et prouvant quelque orgueil  faire peur, mme
enchan, il se tut, satisfait: car la peur est un hommage pour la
brute; c'est son respect.

Ainsi quelques aprs-midi s'coulrent encore, mais l'chance du
quarantime jour approchant, le condamn fut repris par ses frayeurs
nocturnes. Le jeu ne suffisait plus  engourdir sa pense. Au bout de
deux ou trois parties, il repoussait les cartes, le regard vague, les
traits tirs:

--J'en ai assez.

Et il fallait le prier:

--Allons... voyons... je voudrais ma revanche, une fois...

Il ramassait son jeu, gagnait encore, et, dsintress, maintenant
qu'il tait sr de gagner, pensait  autre chose, regardait tout  coup
fixement son gardien avec une angoisse muette, cherchant  deviner dans
ses yeux son arrt, tortur par un soupon:

--Il sait, lui, peut-tre?...

Et la nuit, chassant d'un coup de tte l'horrible vision comme on chasse
une mouche acharne, il roulait dans sa tte cette seule pense: Mon
gardien saura un jour avant moi, tout un jour... le dernier... et nous
serons face  face, et rien ne me dira: C'est fini... a y est... Il
aura a derrire son front!...

Il tait devenu poli, soumis et doux avec chacun, comme si chacun avait
dtenu une parcelle du pouvoir dcisif, comme si chacun avait pu
d'un mot appeler sur lui la grce prsidentielle. Mais sans cesse il
dvisageait ceux qui l'approchaient avec une angoisse grandissante,
guettant sur leur visage, dans leur attitude un signe capable de le
renseigner, souhaitant et redoutant ce signe avec une terreur gale.

Durant la quarante-troisime nuit, il ne dormit pas, piant les bruits
de la rue, claquant des dents si fort que, les bras immobiliss, il
appuyait son menton contre sa poitrine pour ne pas se mordre. Il n'eut
pas la force de s'assoupir le jour venu et enfila son pantalon en
pensant qu'il ferait les mmes gestes  l'aube du lendemain, peut-tre
au milieu d'hommes venus le chercher pour mourir. Sitt qu'il fut
debout, il planta ses yeux dans les yeux du gardien. Mais il n'y vit
rien que l'expression accoutume et lui dit, tout en s'habillant:

--C'est long, bon Dieu de bon Dieu! C'est long!

L'autre rpondit:

--C'est bon signe... Un piquet?

Il fit Non et marcha dans sa cellule jusqu'au djeuner. Il mangea peu,
s'tendit sur son lit, demeura immobile. Vers trois heures, il demanda 
jouer et tendit une cigarette  son gardien. Le gardien, les yeux vers
le sol, refusa. Il cessa de battre les cartes et bgaya:

--Qu'est-ce que...

Il n'acheva pas la question et se mit  jouer sans desserrer les dents,
mais ple, ple, et avec des mains qui tremblaient. Le gardien, lui non
plus, ne parlait pas; on n'entendait entre eux que le bruit mat des
cartes tombant  plat sur le bois, et tous les deux, le front pench,
fixaient obstinment leurs jeux sans se regarder. Ils jouaient vite,
nerveux, ne ramassant plus leurs leves.

--Tu dois avoir fini? fit tout  coup Ranaille.

--Non, rpliqua le gardien comme si brusquement il sortait d'un rve,
non...

Ranaille compta:

--... Je pose 2 et je retiens 3, et 2 cinq, et 4 neuf, et 4 treize, et 5
dix-huit, et 6 vingt-quatre... 242... Tu as gagn. Tu as...

Et soudain, les yeux dmesurment ouverts, il balbutia:

--a y est... Je suis foutu... Tu le sais... On t'a dit...

--Quoi?... Quoi donc?... Moi?... Mais non, fit le gardien aussi
tremblant que lui.

Mais Ranaille, roul sur son lit, les ongles aux oreilles, sanglotait:

--a y est, je te dis... a y est... a se voyait sur ta figure... Et
puis, t'as oubli de perdre...

Le gardien entre-billa la porte et dit  mi-voix  son camarade, dans
le couloir:

--Arrive un peu... voil qu'il sait...

Ranaille hoquetait:

--a y est... on n'a pas le droit... pas le droit... pas le droit...

Les gardiens se taisaient, immobiles. Un bruit de sabots trana dans une
cour. De la rue arrivaient assourdis les murmures du soir... Le soleil
achevait de descendre doucement dans le ciel calme, laissant un peu de
rouge  l'horizon.



Sur la Route

Le chemineau s'tait assis au bord du chemin.

Depuis deux jours, il marchait,  l'aventure, sous le lourd soleil, se
reposant, la nuit,  l'abri d'une meule, et reprenant ds l'aube, sa
course vagabonde. Sur le seuil des maisons, rien qu' voir sa mine
sauvage, sa barbe inculte, et les loques qui le couvraient, les femmes
serraient leurs petits blottis contre leurs jupes. Dans les champs,
lorsqu'il demandait du travail, prt  toutes les besognes, on le
repoussait durement. La tte un peu basse, et le bton tranant, il
repartait, rsign. Mais, quand, ayant fait quelques pas, il tait sr
qu'on ne pouvait le voir, du revers de sa main, il essuyait de grosses
larmes qui coulaient sur ses joues.

A cette heure, pourtant, une rvolte lui venait, la rvolte qui monte
des ventres affams, et des mots, malgr lui, s'chappaient de ses
lvres.

--C'est pas juste!... Il n'y a pas de non Dieu!

Il leva sa trique en mchant un juron, mais, comme elle heurtait le sol,
il vit sauter une chose brillante qui retomba avec un son clair.

Il se leva, cherchant dans la poussire:

--a, c'est de la chance!...

Entre ses doigts, il tournait, retournait une pice d'or qu'il venait de
ramasser. Il la faisait sauter, n'osant croire  pareille aubaine.

--Un louis!... un vrai!... Y a-t-il longtemps que je n'en ai pas tenu
un! Je vais donc manger  ma faim, boire  ma soif, et dormir dans
un lit... Avec a, en travaillant sur mon chemin, j'arriverai tout
doucement jusqu' la ville... L, je me dbrouillerai toujours.

Il rflchit: Cet argent-l n'est pas  moi!... Si quelqu'un m'avait
vu?... Il regarda de tous cts. Personne. Il tait seul, bien seul sur
la route.

Loin, vers la droite, par-dessus l'or des bls, un village semblait
faire le gros dos,  l'horizon. Il en apercevait juste les toits de
chaume et le clocher pointu.--Gaiement,  travers champs, faisant
chanter sur son passage, les longs pis qui le frlaient, il se mit en
marche.

Devant une auberge, il s'arrta:

--Salut, la compagnie!...

La patronne barrait la porte, et demanda:

--Qu'est-ce que vous voulez?

--Je voudrais manger.

--Nous n'avons point de restes... Passez votre chemin...

Il cligna de l'oeil:

--Oh!... je ne demande point la charit! Je paie!

Il fit sauter le louis dans sa main.--tonne de voir de l'or entre
les doigts d'un vagabond, la paysanne hla son mari. Celui-ci regarda,
mfiant, l'homme et les vingt francs, puis interrogea:

--D'o que vous tenez a?

--Qu'est-ce que a peut vous faire, puisque je paie?

--Eh bien! moi, je ne veux pas vous vendre  manger!...

Le chemineau demeura quelques secondes interdit. Puis, il remit sa pice
d'or dans sa poche, haussa l'paule, et s'en alla.

L'aubergiste et sa femme le suivirent des yeux.

--Encore un qu'aura fait un mauvais coup par l.

--Si on prvenait le garde?

Un client arrivait. On lui conta l'aventure, l'exagrant dj:

--Un misreux, avec une mine  faire peur, qui voulut me payer d'un
louis.--Ce n'est pas naturel.--Il en faisait sonner d'autres dans ses
poches. Ces gueux-l, sait-on jamais d'o a vient, o a va?...

En cinq minutes, il fut signal dans le village. Des gamins le suivaient
de loin, hostiles, et lui, tirant son pas fatigu, s'tonnait, sans
comprendre, des figures qui le dvisageaient.

Tout autre jour, il en et pris ombrage, mais, ayant de l'argent, il ne
s'en proccupait gure.

La boulangre, dans sa boutique, rangeait des pains, de gros pains bis,
 la crote croquante et rousse.

--Bonjour, la patronne. Il me faudrait une miche.

--Passez votre chemin.

--Oh! on n'est gure confiant, dans votre pays! Ce n'est pas parce qu'on
n'a pas de beaux habits qu'on tend la main. Payez-vous.

Il tendit son louis.

--Puisqu'on vous dit de passer votre chemin!

Il demeura le bras tendu, bouche be.

--Ah! vous ne voulez pas?... Vous...

Il hocha la tte, murmura: Imbcile!... et partit.

Partout, chez l'picier, chez le boucher, le charcutier, mme rponse.

Il se demandait: Pourquoi ne veulent-ils pas me vendre, puisque j'ai de
quoi payer? Peut-tre que ma pice n'est pas bonne?...

Il n'osait plus la sortir. Il la ttait, toute petite, chaude de son
contact, luisante et douce, parmi les grumeaux de pain durci, et les
miettes de tabac, au fond de sa poche.

Le soir vint. Il n'avait pas encore mang. Il avait repris la grande
route, et, tout en marchant, rflchissait:

--Je ne vais pourtant pas crever de faim avec vingt francs sur moi!

Peu  peu, cependant, il commenait  comprendre.

--Non, je n'ai pas une tte  avoir un louis. De l'or, entre les mains
d'un trane-misre comme moi, a semble louche. On se demande d'o je
le tiens... On croit peut-tre que je l'ai vol... que j'ai attaqu un
passant, au coin du bois. Cela vous donne une si drle de figure, la
faim!...

Comme il monologuait ainsi, au tournant du chemin, il vit un homme
s'avancer vers lui.--Lui aussi allait, d'un pas tranant, courbant
l'chine. Il portait des vtements uss. Un vieux chapeau couvrait sa
tte, et sa barbe inculte, grise de poussire, faisait mieux ressortir
le hle de son visage.

Les deux vagabonds s'arrtrent, et comme si tous ceux qui souffrent se
connaissaient, se tendirent la main.

--O vas-tu ainsi, compagnon? dit l'homme au louis.

--Je tche de gagner le village, l-bas, pour y passer la nuit.
Faisons-nous route ensemble?

--Non. Je vais  l'oppos. Et mme, si j'ai un conseil  te donner,
c'est de rebrousser chemin... On n'est gure accueillant aux chemineaux,
l-bas... J'en viens. Tu ne trouveras pas un coin de grange o coucher.

--Baste! avec de l'argent!...

--Mme avec de l'argent.

Il allait dire surtout. Il se tut. L'autre reprit:

--Les paysans sont les mmes partout. Tant qu'ils croient qu'on leur
demande la charit, ils font la sourde oreille. Mais, sitt qu'on leur
montre a...

Il fit sauter quelques sous dans sa main, et se mit  rire:

--Ce n'est pas beaucoup, pourtant! Dix-sept sous! Mais a me tiendra
bien trois jours!

Tandis qu'il parlait, celui qui n'avait pas mang se disait:

--Avec dix-sept sous, le voil plus riche que moi avec vingt francs!
Lui, trouvera du pain, une botte de paille pour reposer sa tte...

Une ide lui vint:

--Ecoute, donne-moi quelque chose...

Tout de suite, l'autre ferma la main sur ses sous:

--Je ne peux pas, dame! J'ai juste de quoi gagner la ville... et
encore!...

--Tu n'as pas de pain?

L'autre serra sa besace et dit:

--Non... Au revoir.

Il fit un pas. Le chemineau le retint.

--Tu ne vas pas t'en aller comme a et me laisser crever sur place...

--Je n'ai rien.

--Mais si, tu as des sous!... Voyons... On est des frres de la route...

--Je ne peux pas... Je viens de t'expliquer... Chemin faisant, tu
pourras travailler...

La faim, l'horrible faim tenaillait le ventre du vagabond, glissant en
lui comme une trange ivresse.

--Ecoute un peu. Je te les achte, tes sous, oui, et je te les paie
bien... Je t'en donne vingt francs...

L'autre ouvrait de grands yeux. Il continua, trs vite:

--Oui, vingt francs. Je les ai trouvs, ce matin, dans la poussire.
Mais, partout, on me les refuse, parce que je suis trop dguenill.
Regarde. Ce n'est plus des vtements que j'ai... C'est des loques. Puis,
la faim, a fait briller les yeux, a donne une figure mauvaise... alors
les gens ont peur. Tandis que toi tu as des habits plus propres. Avec
ton grand caban de limousine, tu as l'air d'un berger qui voyage...
Vingt francs entre tes mains, a n'tonnera pas. Et puis, tu n'as
peut-tre pas tant souffert que moi... tu as mang, tantt... et moi,
depuis deux jours... j'ai faim...

Il dit ces derniers mots  voix basse, honteux et terrible, le visage
sous l'haleine de l'autre.

--Tu vois que le march est bon... Tu as peur qu'elle soit fausse?
Tiens... coute-la sonner... La voil... Donne-moi tes sous...

Mais l'homme s'cartait, repoussant la pice tendue.

--H! garde ton argent! Tu es plus riche que moi!

--Tu n'as pas compris. Je ne peux pas m'en servir... Ils n'en veulent
pas... Donne...

--Non... Non... Au revoir!...

Une folie passa dans la tte du chemineau. Une rage de vol et de meurtre
crispa ses mchoires, serra ses poings, et, violemment, il saisit
l'autre  la gorge:

--Donne-les...

L'homme se dbattit, essayant d'chapper  l'treinte. Il tendit les
bras, glissa, les doigts crochus. Sa bouche s'largit essayant un appel;
ses yeux, dsorbits, tournrent, perdus... Il s'abattit... Les sous
roulrent sur le sol.

A quatre pattes,  ttons, le meurtrier les ramassa, sans compter, et se
mit  courir.

Quand il vit apparatre les premiers feux du village, il s'arrta,
haletant. Il s'aperut alors qu'il tenait le louis entre ses dents.
Dans sa poche, il sentit la monnaie de billon. L'horreur de son crime
descendit devant lui... Il eut peur. Mais la faim lui tordait les
entrailles. Il prit la pice d'or et la jeta,  la vole.

Dans les feuilles, ce fut comme un petit frisson, comme la chute d'une
branche glissant jusqu' la mousse... A grandes enjambes, il gagna le
village:

--Quatre sous de pain, s'il vous plat?

La boulangre prit une miche, la lui tendit. Il paya. Le contact des
sous tout rugueux de poussire le fit trembler.

Mais la mie tait blanche, et la crote dore. Il y mordit, glouton,
sortit en titubant, et s'enfona dans la nuit calme que troublait
seulement, de temps en temps, la chute d'une branche sur les feuilles
sches... Juste le bruit que, tout  l'heure, sa pice avait fait en
tombant.



Le Coupable

--Votre nom, votre ge, votre profession?

Dans le prtoire, sous la lumire crue tombant des vitres hautes, au
banc des accuss, on vit se lever un petit vieillard au visage trs doux
encadr de favoris blancs.

Tourn vers le prsident, il rpondit d'une voix un peu chevrotante:

--Maindrot, Jacques, quatre-vingts ans, rentier.

--C'est bien, vous pouvez vous asseoir.

La lecture de l'acte d'accusation termine, le prsident reprit la
parole:

--Vous avez entendu. Vous tes prvenu d'avoir, dans la nuit du 17 au 18
novembre dernier, assassin votre femme, ge de soixante-quinze
ans. Vous tiez jusqu'ici un honnte homme. Vous n'avez jamais eu de
condamnation. Pouvez-vous dire quelque chose pour votre dfense?

--Monsieur le prsident, j'aurai, si vous le permettez, quelques
explications  fournir.

--Parlez. Adressez-vous  messieurs les jurs.

Alors, ayant salu d'une courte inclinaison de son buste, le petit vieux
se mit  parler lentement, cherchant ses mots, comme avec un souci de la
correction du langage, de sa voix lointaine et perdue, son chapeau dans
les mains, poliment, doucement, et, malgr eux, mus par la majest
de son ge, la cour et les jurs coutrent, sans l'interrompre, ce
vieillard de quatre-vingts ans, qui, devant eux, en termes choisis,
venait dfendre sa tte.

--Pour m'expliquer, sinon pour me justifier  vos yeux, il me faut
remonter trs loin dans mes souvenirs. A vingt-cinq ans, n'ayant plus
de parents, seul au monde, possesseur d'une petite aisance qui me
permettait de vivre sans souci du lendemain, je fis un mariage d'amour.
Ces mots rsonnent mal dans la bouche d'un vieillard, mais il faut
cependant que vous les sachiez.

Pendant dix ans, je fus l'homme le plus heureux du monde. J'adorais
ma femme: elle m'aimait. Il y avait bien un nuage: nous n'avions pas
d'enfant, mais nous nous aimions tant, que je ne sais quelle place nous
aurions pu donner dans notre tendresse  ce petit tre s'il tait venu,
et nous finmes par n'y plus penser, par ne rien regretter.

Notre vie s'coulait ainsi, trs douce, trs lgre, sans un heurt et
sans un soupon.

Ds maintenant, messieurs les jurs, je dois vous dire qu' mon ge on
dfend moins son avenir que son pass, et que je vous parle dans toute
la franchise et la vrit de mon me, comme  des confesseurs qui serez
sans doute les derniers.

Il fit une pause, de ses mains tremblantes prit son mouchoir, et
s'pongea le front.

Il reprit:

--Je devais payer cher tout cela? Un jour, le soupon se glissa dans mon
bonheur. Un de mes amis, le plus ancien, le meilleur, devint auprs
de ma femme d'une assiduit inquitante; elle ne repoussait point ses
hommages. A quoi je m'en suis aperu?... A des gestes,  des mots,  des
rien,  toutes ces choses infimes qui suffisent pourtant  chavirer le
coeur,  troubler la raison. Ds lors, je connus le doute; les heures
que l'on passe  chercher dans la nuit la lueur fugitive qui doit guider
vos pas. Je les piai. Je les suivis. Je ne trouvai rien. Je devins
haineux et mchant, mais pouvais-je sur un soupon, sans un indice,
faire un clat? Cependant, je vous le jure, si je les avais surpris aux
bras l'un de l'autre, j'aurais pu, dans un accs de fureur, les tuer
tous les deux, mais je n'aurais pas eu une seconde d'tonnement, tant
j'tais sr, tant je sentais la trahison sur moi.

Cette vie dura des annes. Des annes je cherchai sans trouver; puis te
temps passa, mettant sur toutes choses sa couche de pardon et d'oubli.
Je finis par croire que je m'tais tromp, et le calme revint, comme par
le pass, sans que ni mon ami, ni ma femme se fussent jamais douts de
rien.

Tout cela tait mme si loin que, lorsque mon ami mourut, il y a
quelques annes, je le pleurai comme on pleure un frre, et ne m'tonnai
point des larmes que ma femme versa sur lui. Nous tions dj vieux:
elle soixante-cinq ans, moi soixante-dix.

Encore des annes; puis, un jour, je ne sais quelle vision de l'avenir
me poussant, une pense me vint de notre fin prochaine. Je me dis qu'
mon ge toutes les heures sont gagnes, et qu'il fait bon, au dclin de
la vie, quand la journe s'achve, savoir o l'on reposera sa tte pour
l'ternit. J'avais assez vcu, ayant t heureux, et je songeais, avec
une grande douceur,  la tombe abrite sous les arbres penchs, aux
fleurs qui l'orneraient,  la dalle de marbre...

J'en parlai  ma femme, elle sourit:

--J'ai rflchi  tout cela bien avant toi, dit-elle, et, dans le fond
du cimetire de Montmartre, dans un coin trs calme et perdu, j'ai
choisi notre place, o nous dormirons cte  cte.

Elle me l'indiqua. J'y allai.

Tout en marchant parmi les tombes, je songeais:

Comme l'amour dicte  deux tres des penses pareilles, et comme nous
sommes encore rapprochs l'un de l'autre, pour que des rves semblables
viennent nous bercer tous deux!

Tout au bout d'une alle, je m'arrtai. C'tait l: un coin de terre
avec des herbes incultes, tout entour de tombes.

Par curiosit, comme on regarde en wagon les gens qui voyagent prs de
vous, je regardai tes tombes voisines. Et voil que sur l'une, la plus
proche, je lus le nom de mon ami.

Je me ressouvins alors du chemin si souvent parcouru. Je reconnus les
fleurs sches et les couronnes que nous y portions tous les ans.

Ce fut cinglant comme un coup de cravache, blouissant comme une lueur
d'incendie. D'un coup, tout mon pass, tous mes soupons, toutes mes
haines, s'taient dresss devant moi.

Notre place? Prs de lui? Et c'est elle qui avait choisi cette place?

Je rentrai  la maison. Je devais avoir l'air d'un fou. Au dner je ne
mangeai pas.

C'tait le 17 novembre.

--Mais, qu'as-tu, mon ami? me demanda ma femme.

--Moi?... Rien.

--Si, tu as quelque chose...

Il pouvait tre dix heures. De la rue, tous les bruits arrivaient
assourdis, dans la tristesse de cette nuit d'automne.

--Eh bien, tu as raison, j'ai quelque chose, et je vais te dire ce que
j'ai. C'est que tu tais la matresse de Fromont, et que pendant vingt
ans vous m'avez tromp, misrables!

Elle plit. Dans sa pauvre petite figure toute vieille, une terreur
passa.

Je ne sais plus maintenant si ce fut de surprise ou d'effroi.

--Pendant vingt ans, tu m'entends, vingt ans, toute notre jeunesse,
toute ma vie... Ah? comme j'y vois clair? Comme je comprends tout
maintenant? Et combien mes soupons taient justes? Et moi qui me
repentais d'avoir os t'effleurer de l'ombre d'un doute? Sre de
l'impunit, tu as voulu le lche jusque dans la mort? Il fallait que tu
reposes entre ton mari et ton amant? Tu voyais a... sous terre?

Une folie me prit. Je marchai vers elle. Je lui saisis le cou dans mes
mains. J'ai d serrer follement, je ne sais plus. Je ne sais plus que
l'angoisse qui chavira ses pauvres yeux. Et puis, la lampe s'teignit.
Dans la rue, un chien se mit  hurler  la lune. On m'a trouv l, au
matin... C'est tout...

Il s'assit. De grosses larmes coulaient sur ses joues couleur d'ivoire.

Brivement, l'avocat reprit la dfense. Le procureur rpondit quelques
mots, et le jury revint avec un verdict ngatif.



Le Mendiant

Comme le soir tombait, le mendiant choisit un coin dans un foss sur le
bord de la route, s'enroula dans le sac qui lui servait de manteau, mit
sous sa tte son maigre paquet qu'il portait au bout d'un bton, et,
tombant de fatigue et de faim, regarda au ciel sombre s'allumer les
toiles.

La route qui s'allongeait entre les bois touffus, tait dserte. Les
oiseaux dormaient dans les arbres. Le village, au lointain, faisait une
grosse tache noire, et le vieux se mit  pleurer, tout seul, dans le
calme et dans le silence.

Il n'avait jamais connu ses parents. Elev par charit dans une ferme,
depuis qu'il tait tout petit, il rdait sur les grands chemins, en
qute d'un peu de travail et de pain. La vie avait t dure pour lui. Il
en avait connu toutes les tristesses: les nuits d'hiver si longues au
pied des meules; la honte d'implorer, le dsir de mourir, de s'endormir
une bonne fois pour ne plus s'veiller. Il n'avait jamais rencontr
que des hommes souponneux et mchants. Son chagrin tait que les plus
simples semblaient le craindre: les enfants fuyaient en le voyant
passer; les chiens aboyaient  ses haillons poudreux.

Pourtant, il tait sans rancune et sans haine; triste seulement et trs
doux.

Il allait s'assoupir, quand, au loin, tintrent des grelots. Il releva
la tte et vit, tout au bout de la route, une lueur qui dansait
au-dessus du sol. Machinalement, il regarda. Il distingua un lourd
chariot que tranait un gros cheval. La charge montait si haut et
s'tendait si large, qu'elle avait l'air de tenir toute la chausse. Un
homme marchait auprs du cheval, en chantant un refrain.

Bientt, la chanson se tut. Le chemin montait. Les sabots du cheval
heurtaient et rpaient plus rudement les cailloux. L'homme excitait la
bte de la voix et du fouet:

--Hue-l!... Hue!

La bte tirait  plein poitrail, le cou tendu. Deux ou trois fois, elle
glissa, s'abattit presque sur les genoux, se releva, fit un effort qui
rida tout son poil, de son paule  sa hanche puissante. Mais elle tait
 bout de souffle, et la voiture s'arrta.

Le charretier, l'paule  la roue, les mains aux rayons, criait plus
fort:

--H! Hue... hue!...

Le cheval avait beau tirer de tous ses muscles, la voiture restait
immobile.

--Hue donc! hue!...

L'animal, les pattes cartes, les narines battantes, ne bougeait plus,
tremblant sur ses membres, cramponn au sol de ses quatre fers enfoncs
par la pince, pour n'tre pas entran en arrire par l'norme poids.

Le charretier toujours arc-bout vit le mendiant assis sur le bord du
foss, et le hla:

--La main, camarade! La bourrique ne veut plus avancer. Viens m'aider 
pousser un coup.

Le mendiant se leva, et joignit  l'effort du gars, son maigre effort.
Tous deux criaient:

--Hue, hue!...

Peine inutile.

Vite puis, et pitoyable, le pauvre dit:

--Laissez-le voir souffler. C'est trop lourd pour lui.

--Bien sr que non. C'est feignantise! Si on le quitte l-dessus, on
ne pourra plus le mettre en route en pleine cte. Hue! ho!... Passe un
caillou pour caler la roue. On va y faire grimper par le travers pour
dmarrer....

Le mendiant prit un caillou et le tendit:

--Tiens voir, dit le charretier. Moi, je reste  la roue. Voil le
fouet. Prends le bidet par la figure, et mets-y de la mche  grands
coups dans les jambes, en appuyant  gauche. Il va partir.

Cingl par la douleur, le cheval essaya un effort. Le sol flamba sous
ses sabots, et des cailloux grincrent.

--a va! a va!

Mais, comme le cheval se jetait de ct, le charretier pench pour
placer le pav sous la roue, fit un faux pas. Le cheval eut un lger
recul. L'homme poussa un cri et tomba.

Il tait sur le dos, la face convulse, les yeux hagards, les deux
coudes rivs au sol, ses mains solides crispes au cercle de la roue,
l'empchant de lui dfoncer la poitrine.

D'une voix affole, il cria au mendiant:

--Avance! avance! Il m'crase!...

L'autre, devinant sans le voir, ce qui venait de se passer, se mit 
cogner le cheval, au hasard, de la mche et du manche. Mais, le cheval
fourbu flchit sur les genoux, roula sur le ct, la charrette piqua de
l'avant, ses deux brancards  terre, la lanterne qui pendait sous le
fond s'teignit, et l'on n'entendit plus dans la nuit noire, que le
souffle court du cheval, et le rle touff de l'homme gmissant:

--Avance!... avance!...

Impuissant  faire relever l'animal, le mendiant courut au charretier,
essayant de le dgager. Mais il tait bien pris sous la roue. Par un
effort prodigieux, il la retenait  quelques centimtres de son torse:
un faux mouvement, une dfaillance, c'tait l'crasement, la mort...
Il la comprenait si bien, que lorsqu'il vit le mendiant se pencher, il
hurla:

--Touche pas! touche pas!... cours au village... vite... chez mes
parents... les Luchat... la dernire ferme  droite... tu leur diras...
d'arriver au secours avec du monde... Je tiens bon encore dix minutes...
Va vite...

A toutes jambes, le mendiant gravit le raidillon. Il entra dans le
village, toujours courant, droit devant lui. Tous les volets taient
clos. Pas une lumire; derrire les grilles les cours taient dsertes.
Une odeur en venait, aigre, prenante et chaude, odeur de fumier,
d'table, de laitage sri. Des chiens aboyrent sur son passage. Mais il
n'entendait rien, ne regardait rien, gardant au fond des yeux l'affreuse
vision de l'homme renvers, l, en bas, tenant au bout des poings la
charge prte  l'craser.

Il s'arrta enfin. Devant lui, le chemin s'talait, tout plat. A sa
droite, une btisse que bordait une cour. Un peu de lumire glissait
entre les fentes des persiennes. Il se dit: C'est l! Et, du poing,
heurta aux volets.

Une voix demanda:

--C'est toi, Jules?

trangl par la vitesse de sa course, il ne put rpondre, et heurta
encore. Il entendit le bruit d'un lit qui craque, des pas sur le
plancher. La fentre s'ouvrit, et, dans un carr de lumire, une tte
d'homme apparut ensommeille.

--C'est-il toi, Jules?

Il avait un peu repris sa respiration, et dit, la parole courte:

--Non, mais je viens pour...

Le fermier ne le laissa pas achever:

--En voil des faons! Rveiller le monde  cette heure!

Il ferma violemment la fentre et grogna dans sa chambre.

--Un galvaudeux!... Un traneur de routes!...

Le mendiant tait rest immobile, hbt, sans un mot, tant la rponse
avait t brutale. Il songea:

--Qu'est-ce qu'il croyait donc que je voulais? Je ne fais pas le mal,
pourtant... Je l'ai, sans doute, surpris dans son sommeil... S'il savait
pourquoi, bonnes gens!...

De nouveau, timidement, il se remit  frapper au volet.

De l'intrieur, la voix cria:

--C'est-il fini, h?... Attends un peu, si je me lve!

Le courage et le souffle revenus, il cria:

--Ouvrez!...

--Tu vas passer ton chemin...

--Ouvrez!...

Cette fois, la fentre s'ouvrit, et si fort, qu'il dut faire un saut de
ct pour ne pas tre gifl par les volets. Le fermier se montra, l'air
mauvais, un fusil  la main.

--Tu entends, crve-la-faim, si tu ne files pas, et vivement, je te
flanque un coup de fusil!

Du fond du lit, une voix aigre de femme criait:

--Tire donc... a rendra service  tout le monde. C'est bon qu' faire
le mal, ces rdeurs... bon qu' voler... et pire encore!

Devant le fusil braqu, le mendiant avait eu peur et s'tait rejet
dans l'ombre. Il grelottait, oubliant presque le malheureux qui, sur
la route, mourait peut-tre en cet instant. Pour la premire fois, une
rancune montait de son coeur. Jamais, autant qu' cette heure, il ne
s'tait senti lamentable et repouss.

Et s'il avait eu faim, pourtant, s'il avait frapp pour qu'on lui prtt
abri? N'avait-il pas le droit, lui, misrable, de trouver un tas de
paille prs des btes, un bout de pain prs des chiens?... Il n'tait
donc pas, sous ses haillons, une crature du bon Dieu, comme les autres,
puisque les riches pouvaient le menacer de mort?...

La frayeur, d'un seul coup, l'avait rendu mchant.

D'abord, il voulut se ruer  coups de trique sur les volets, puis, il
rflchit:

--Si je frappe encore, il tire... Si j'appelle, il va ameuter le village
et je serai assomm avant d'avoir pu dire d'o je viens... Si je
m'adresse ailleurs, ce sera pareil...

Sa rsolution prise, il se mit  courir, refaisant le chemin parcouru,
pour essayer de sauver tout seul le compagnon d'une seconde. Il courait,
avec la terreur de ce qui avait pu se passer durant son absence...

--Qu'est-ce que je vais voir en bas!...

Pour dvaler la cte, il retrouva des jambes de vingt ans. Quand il
approcha de l'endroit o la voiture s'tait arrte, il cria:

--Camarade!

Pas de rponse. Il cria encore:

--Camarade!

L'obscurit tait si profonde, qu'il ne distinguait mme pas l'attelage.
Soudain, il entendit un hennissement. Il avana. A quelques pas de lui,
le cheval tait toujours couch sur le flanc, et la voiture plongeait de
l'avant.

--Camarade! camarade!

Il se baissa, et, comme la lune apparaissait derrire un nuage, il vit
l'homme tendu, les bras en croix, les yeux clos, la bouche sanglante,
et la roue qui lui sembla gante, enfonce dans sa poitrine, ainsi que
dans une ornire!

Alors, n'tant plus bon  rien prs du pauvre tre mutil, repris
contre les parents d'une colre furieuse, envahi d'un affreux besoin de
vengeance, il galopa d'un trait jusqu' la ferme, et, cette fois, sans
souci de la menace du fusil, pris tout entier par la pense de la joie
sauvage qu'il allait avoir,  poings ferms, il heurte aux volets.

--C'est toi, Jules?

Il ne rpondit rien. Quand la fentre s'ouvrit, qu'il vit la face
mauvaise du pre et qu'il l'entendit demander encore:

--C'est-il toi, Jules?

Il lui cria:

--Non! C'est le crve-la-faim de tout  l'heure qui tait venu pour vous
dire que votre gars tait en train de mourir sur la route.

Deux voix terrifies,--celle du pre et celle de la mre--se croisrent:

--Qu'est-ce qu'il dit... qu'est-ce qu'il dit?... Entre vite...

Mais lui, enfonant son chapeau sur ses yeux, et s'loignant  petits
pas:

--Excusez... Je suis press,  prsent... Mais, ne vous htez point.
C'est trop tard... C'est quand je suis venu en premier qu'il fallait se
presser. A cette heure, il a toute la charge de foin sur les ctes!

La femme sanglotait:

--Vas-y, mon homme... Cours...

Et le mari criait, cherchant  ttons ses habits:

--O a qu'il est?... Ecoute ici... Pour l'amour de Dieu...

Le mendiant, son bton sur le dos, s'tait enfonc dans la nuit, que
dchiraient les gmissements des deux vieux.

Dans la cour, sur le tas de fumier, un coq veill tt par tout ce bruit
chantait, et le chien, le nez  la grille, pleurait longuement  la
lune.



Confrontation

Devant la morte, l'homme ne sourcilla pas.

Les yeux mi-clos, il regardait, sur la dalle de marbre, cette chair
blanche, d'un blanc laiteux, tache entre les seins par l'entaille rose
d'un coup de couteau. Le corps rigide avait gard sa forme harmonieuse
et semblait vivre. Seules, les mains, avec leurs ongles violets, leur
peau trop diaphane, et le visage aux yeux glauques et mous, grands
ouverts, le visage o la bouche noircie riait d'un horrible rire,
donnaient la sensation de l'ternel sommeil.

Dans la salle aux murs froids, aux dalles grises, pesait un silence
oppressant. A terre, prs de la morte, le drap que l'on avait rejet
tout  l'heure portait quelques traces de sang. Les magistrats
observaient l'accus qui, tout droit, entre deux gardes, conservait son
attitude hautaine, les mains croises derrire le dos, le buste un peu
rejet en arrire, impassible.

Le juge d'instruction prit la parole:

--Eh bien, Gautet, reconnaissez-vous votre victime?

L'homme tourna la tte, regarda tout  tour le juge et la morte comme
s'il cherchait dans sa mmoire quelque trs lointain souvenir, puis
rpondit d'une voix lente:

--Je ne connais pas cette femme, monsieur le juge. Je ne l'ai jamais
vue.

--Des tmoins affirment pourtant, et de la faon la plus formelle, que
vous tiez son amant...

--Les tmoins se trompent, monsieur; je ne connais pas cette femme.

--Voyons, fit le juge aprs un instant de silence,  quoi bon essayer
de nous donner le change? Cette confrontation est une simple formalit,
bien inutile dans le cas prsent. Vous tes intelligent, et, dans votre
intrt, si vous voulez acqurir quelques droits  la clmence du jury,
avouez!...

--Je ne peux avouer, tant innocent.

--Encore une fois, souvenez-vous que vos dngations demeurent sans
porte aucune. Je ne serais pas loign de croire, pour ma part, que
vous avez cd  un mouvement de passion,  un de ces coups de folie qui
font voir rouge... Mais regardez votre victime... Vous n'avez mme pas
devant elle une seconde de repentir, d'motion...

--De repentir?... En effet. Je ne saurais en avoir, n'tant pas
criminel... Quant  mon motion, mon Dieu, elle a t sinon dtruite, du
moins fortement amoindrie, pour cette raison bien simple que je savais
en entrant ici ce qu'on allait m'y faire voir. Je ne suis pas plus mu
que vous ne l'tes vous-mme. Je ne vous fais pas un crime de votre
impassibilit: de quel droit me reprochez-vous la mienne?

Il parlait d'une voix blanche, sans un geste, en homme parfaitement
matre de lui, sans paratre s'inquiter des charges accablantes
entasses par l'accusation, bornant toutes ses explications  une
dngation froide, obstine.

Un des assistants dit  mi-voix:

--On n'en tirera rien... Il niera jusque sur l'chafaud.

Et Gautet rpondit sans colre:

--En effet, monsieur, jusque sur l'chafaud.

Cette lutte pied  pied entre l'accusation et l'accus; ce non
opinitre oppos  toutes les questions, contre ce qui semblait tre
l'vidence des faits, avait quelque chose d'nervant qu'exagrait encore
la temprature orageuse du dehors. Par les vitrages dpolis, le soleil
descendait, clairant le cadavre d'une lueur uniformment jaune.

--Soit, reprit le juge d'instruction: vous ne connaissez pas la victime.
Mais ceci?

Il mit sous les yeux du prvenu un couteau  manche d'ivoire, un couteau
large  la puissante lame clabousse de sang.

L'homme prit l'arme entre ses mains, la regarda quelques instants, puis
la tendit  l'un des gardes, et s'essuya les doigts.

--Ceci?... Je ne connais pas davantage.

--C'est un systme, ricana le juge. Ce couteau est  vous. Il tait
suspendu dans votre cabinet de travail. Vingt personnes l'ont vu dans
votre appartement.

L'accus inclina la tte.

--Cela prouve tout simplement que vingt personnes se sont trompes.

--Finissons-en, dit le magistrat. Bien que votre culpabilit ne puisse
faire l'ombre d'un doute, nous allons tenter une dmonstration dcisive.

La victime porte sur le cou des marques de strangulation. On y voit la
trace trs nette de cinq doigts, particulirement longs, nous a dit le
mdecin lgiste. Montrez vos mains  ces messieurs. Bien.

Le juge releva le menton de la morte.

Sur le cou apparurent des lignes violetes qui tranchaient sur la
peau blanche; et,  l'extrmit de chaque ecchymose, la chair tait
profondment entame, comme si un ongle s'y tait enfonc. On et dit
les nervures sombres d'une feuille gante.

--Voil votre oeuvre. Pendant que, de la main gauche, vous tentiez
d'trangler cette malheureuse, de votre main droite reste libre vous
lui enfonciez ce couteau dans la poitrine. Approchez-vous, et faites
comme dans la nuit du meurtre. Mettez vos doigts sur les ecchymoses que
je viens de vous montrer... Allons...

Gautet eut une seconde d'hsitation, puis, haussant les paules et d'une
voix plus sourde:

--Vous voulez voir si mes doigts concordent?... Et aprs?... Qu'est-ce
que cela prouvera?

Il s'avana, un peu plus ple, vers la dalle, les dents serres et les
yeux dilats. Un instant, il demeura immobile, son regard attach au
cadavre raidi, puis, d'un geste d'automate, il tendit la main et
l'appliqua sur la chair.

Le froid visqueux du contact lui donna un imperceptible frisson, une
contraction brusque des doigts qui se crisprent, comme pour trangler.

Sous l'treinte, les muscles figs de la morte parurent s'veiller.
On put les voir se tendre obliquement depuis les clavicules jusqu'aux
angles des mchoires; la bouche abandonna son rictus d'pouvante et
s'ouvrit dans un atroce billement, laissant libres les lvres sches
o les dents, recouvertes d'un enduit brun, s'taient incrustes.

Un frisson passa sur l'assistance.

Cette bouche bante dans cette face impassible, cette bouche qui
s'ouvrait comme pour un rle d'outre-tombe, avec, au fond, tordue sur
elle-mme, la langue sche, rpeuse et bleue, avait quelque chose
d'nigmatique et d'effrayant.

Et, tout  coup, de ce trou noir sortit un murmure confus, une sorte de
bourdonnement de ruche, tandis qu'une mouche norme au ventre bleu, aux
ailes miroitantes, une de ces mouches de charnier qui vivent sur la
mort, une mouche immonde, s'envolait, tourbillonnait en sifflant autour
de l'antre, comme pour en garder l'approche, et brusquement venait se
poser sur les lvres blmes de Gautet.

D'un geste de dgot, il essaya de la chasser; mais la bte revint,
s'agrippant  sa chair, de toute la force de ses pattes empoisonnes.

Alors, d'un bond, l'homme se rejeta en arrire, les yeux hagards, les
cheveux hrisss, les mains tendues, tout son corps grelottant, et se
mit  hurler d'une voix folle:

--J'avoue!... C'est moi!... Emmenez-moi!... Emportez-la!...



La Maison vide

La serrure crochete, l'homme entra, ferma la porte avec soin, prta
l'oreille et s'arrta.

Il avait beau savoir la maison vide, ce silence profond et cette grande
nuit l'impressionnaient. Jamais il n'avait prouv  un tel point le
dsir et la peur de la solitude. Il avana la main, frla le mur et
poussa le verrou. Alors, seulement, un peu rassur, il tira de sa
poche une petite lampe lectrique et regarda autour de lui. La lumire
projetait sur l'ombre des taches ples et qui dansaient  chaque
battement de son coeur. Pour se donner du courage, il murmura:

--Je suis chez moi!

Il se mit  rire, puis pntra dans la salle  manger.

Tout y tait d'une propret mticuleuse. Autour de la table, quatre
chaises taient poses; une autre, prs de la fentre, mirait dans le
plancher luisant ses pieds grles. Un parfum vague de fruits et de
tabac flottait dans l'air. Il ouvrit les tiroirs du buffet o quelques
couverts d'argent taient soigneusement rangs, songea: a vaut
toujours mieux que rien, et les mit dans sa poche. Mais,  chacun de
ses mouvements, les couverts, se heurtant, sonnaient contre lui, et,
toujours par crainte de ce bruit, qui ne pouvait veiller personne, il
recula sur la pointe des pieds, ngligeant des cuillers en vermeil et
de petits couteaux  manche de nacre entrevus au fond d'un crin. Pour
excuser sa faiblesse, il se dit:

--Ce n'est pas pour a que je suis venu...

Pourtant, arriv auprs de la table, il demeura indcis, ttant les
fourchettes qui pesaient au fond de sa poche, hsitant  pntrer dans
le petit salon o l'ombre--grce aux rideaux tirs, sans doute--semblait
plus mystrieuse. Honteux de se sentir si lche, il fit un pas, puis un
autre, franchement, posment, comme un bourgeois paisible et pas poltron
qui rentre chez lui le soir, sa partie acheve. Il n'avait plus froid,
il n'avait plus peur, et, avisant sur un meuble un flambeau garni de
bougies, il le prit, l'alluma et, l'levant un peu, examina les murs
o dans des cadres d'or pendaient des photographies, les bibelots, le
piano, la chemine d'o montait une odeur de cendres froides et de suie.
Il jeta encore un regard circulaire autour de la pice, souleva d'un
doigt quelques papiers, soupesa une statuette, la remit en place, reposa
le flambeau, souffla les bougies et poussa la porte de la chambre 
coucher.

L, plus d'hsitations. Il se souvenait, pour y tre venu quelques jours
auparavant sous prtexte de visiter l'appartement, de la place de chaque
meuble, de la forme du moindre objet. Un coup d'oeil lui avait suffi
pour voir, et bien voir, la commode trapue o le vieux enfermait ses
valeurs, le coffret o il devait mettre son argent, le lit  demi cach
par l'alcve et l'armoire  glace dont il pourrait tout  l'heure faire
un rapide et peut-tre fructueux inventaire. Il teignit donc sa lampe
et, sans heurter une chaise, le bras tendu, marcha directement vers la
commode. Il en tta le marbre, glissa la main le long de ses flancs
comme un maquignon qui flatte le ventre d'une pouliche, et, en bon
ouvrier, un doigt de la main gauche pos sur la serrure, il chercha dans
sa poche son trousseau de cls.

Il tait un peu moins calme que tout  l'heure. Ce qui l'nervait, ce
n'tait plus l'angoisse d'tre seul, la nuit, pour voler dans la maison
d'un autre, mais une hte fivreuse de joueur qui tient sa carte, la
serre et la soupse avant de la retourner. Qu'allait-il trouver dans une
seconde?... Des titres?... Des billets?... Et combien? Quelle fortune
dormait pour une minute encore derrire le rempart d'une planchette?...

Il cherchait toujours son trousseau sans parvenir  l'atteindre. Tout 
l'heure, en mettant l'argenterie dans sa poche, il n'avait pas song 
en retirer ses outils et tout cela s'tait enchevtr.

Les cuillers passant dans les anneaux des crochets, les fourchettes
entre-croisant leurs dents se tordaient sous son effort dchirant la
doublure de sa poche, griffant sa peau. Press d'en finir, il tapa du
pied, jura, serra les mchoires et tira si brutalement que l'toffe
cda, tandis que fausses cls et couverts tombaient ple-mle sur le
plancher avec un grand bruit de ferraille... Il s'nervait toujours...
le but tait si proche, et puis, le temps passait!... Il ne se rendait
plus trs exactement compte de l'heure; il lui semblait seulement que de
longues minutes s'taient coules depuis son entre. La pendule, dont
il n'avait pas jusqu'ici remarqu le tic-tac, battait sa courte et
rapide cadence...

A genoux devant la commode, il prit un des crochets, l'essaya, l'oreille
colle  la serrure: le pne rsista. Il en prit un autre, un nouveau,
un autre encore, tournant  petits coups prudents... Rien! Toujours
rien!... Gagn de nouveau par la colre, il clata de rire:

--Non, mais des fois!... je ne vais pas mnager le mobilier!

Et, saisissant un ciseau  froid, d'une seule pese il fit sauter la
serrure. Alors, il ouvrit le tiroir et alluma sa lampe.

Devant les billets pingls par liasses, il eut un soupir de joie.
Lentement, posment, il les prenait, les comptait, les regardait par
transparence, puis les lissait d'un revers de main. Pour tre mieux 
son aise, il s'assit et continua ses recherches. Sous un rouleau d'or,
il y avait un gros paquet de titres nominatifs, pour prs de vingt mille
francs--une fortune!.. Il songea:

--Quel malheur de laisser a!... Enfin!...

Il les remit en place. Sr du butin, il s'attardait, soupesant les
pices d'or, lisant leur millsime, comparant la surface et le poids de
celles de cinquante et de quarante francs avant de les faire disparatre
dans la poche de sa veste. Il n'avait plus ni hte ni colre, rien qu'un
grand sentiment de bien-tre, de dtente, la russite ayant chass
l'effroi. Une lourde voiture traversa la rue, branlant les vitres,
faisant trembler les meubles et vibrer imperceptiblement les pices
parses sur le plancher. Ce simple bruit le ramena  la ralit
des choses. Il regarda sa montre: quatre heures,--et pensa:
Dj?...--Ramassant les pices sans les compter, il fouilla les autres
tiroirs. Mais il n'y trouva rien d'intressant. Parmi des papiers et des
lettres, un peu d'argent avait t oubli. Il le mit dans son gousset,
d'un geste machinal, se releva, les genoux engourdis, et murmura:

--C'est pour mon drangement.

Devant lui, sur une table, il vit encore un presse-papier en bronze. Il
avait t assez sage, ngligeant les bijoux et les titres nominatifs
trop compromettants, pour s'offrir,  ct de l'utile, un petit souvenir
agrable... Il avana donc la main. Mais, dans le mme instant, la
pendule, dont le tic-tac press se htait vers l'heure, sonna un petit
coup aigrelet... et il demeura la main allonge, les doigts ouverts...
Le silence, un instant travers par ce trs faible bruit, semblait
soudain pesant et solennel. Rien ne vibrait plus entre ces quatre murs;
pas mme le murmure imperceptible des toffes dont les plis se tassent,
ni le craquement du bois sec qui sommeille le jour et met des nuits et
des nuits  mourir... Et ses oreilles s'emplirent du bourdonnement du
sang qui travaillait dans sa tte, battant ses tempes, tendant ses
vaisseaux... La peur l'avait repris, stupide, imprvue, la peur de
ne plus rien entendre: d'o venait cet trange silence qu'il n'osait
troubler mme d'un geste?.. Il avait lch le bouton de sa lampe, et,
dans le noir, les paules rondes, tendant le cou, les narines ouvertes,
l'oreille au guet, il se pencha vers la chemine, o tout  l'heure
la petite pendule tapait si vite... Le tic-tac s'tait tu! la pendule
s'tait arrte. Quoi de plus simple?... Et cependant, un frisson courut
le long de sa nuque; il eut la sensation d'un danger sournois, immdiat;
empoigna son couteau, alluma sa lampe, et se retourna d'une pice.

Dans l'alcve, sortant de l'ombre  demi, une face  la bouche
entr'ouverte, aux yeux terribles, le regardait; et il sentit que sa
prsence n'effrayait pas cette face, que ces yeux ne fuyaient pas les
siens, que cette longue main cramponne au drap ne tremblait pas, que
cette jambe maigre qui pendait hors des couvertures allait s'allonger,
se dtendre; qu'un homme allait enfin se dresser devant lui, le prendre
 la gorge, et qu'il sentirait sur son visage le souffle de ce vieux
ple et impassible.

Sans oser remuer la tte, il chercha la porte des yeux. Il ne songeait
plus aux billets de banque oublis  terre: il songeait seulement 
fuir. Mais, sous la menace de ce regard, il comprit que jamais il ne
pourrait atteindre cette porte, il devina que le vieux allait ouvrir la
bouche pour crier: A l'aide! qu'aprs ce cri il n'aurait plus le temps
de s'chapper, et, sans plus rflchir, d'un bond, comme une bte 
l'attaque, il se rua vers le lit, leva son couteau et, par deux fois,
avec des haltements de rage, l'enfona jusqu'au manche. Il n'y eut pas
un cri, pas un rle; seule, la chute molle et sans cho d'un oreiller
troubla le silence, et la tte retomba, un peu en avant du traversin,
les lvres entr'ouvertes et le menton sur la poitrine.

Tremblant encore de peur et de colre, il recula d'un pas et contempla
son oeuvre. Sa lampe donnait une clart si faible qu'il ne distinguait,
dans le dsordre de la chemise froisse, ni la trace de sa lame, ni le
sang des blessures. Il avait d frapper bien fort et bien juste, car
la face du vieux n'avait point chang. Du premier coup, rapide et
formidable, il l'avait arrt net en plein lan, en pleine vie, comme
aurait pu faire une balle. Un orgueil lui vint de sa matrise, et il
grogna, menaant:

--Ah! tu tais l?... Eh bien, tu as vu, hein?...

Or, pench sur le visage immobile, la pense lui vint subitement, tant
les traits avaient peu chang, qu'il avait lard la couverture, mais que
le vieillard n'tait pas mort, et qu'il le regardait toujours avec une
souveraine ironie.

Pour la seconde fois, il leva son arme et l'abattit, la releva et
l'abattit encore avec une frnsie sauvage, gris par le bruit sourd de
la pointe trouant la poitrine, s'excitant  frapper par des jurons et
par des cris, indiffrent au danger d'veiller la maison. La chemise
n'tait plus qu'une loque et la chair qu'une plaie. Seul, le visage,
qu'aucune blessure n'avait entam, gardait son impassibilit redoutable.
Alors, l'homme,  demi fou, jeta sa lampe et prit sa victime  la gorge
pour frapper une dernire fois.

Mais son poing droit lev resta en l'air et un cri s'arrta sur ses
lvres: car, sous sa main, il venait de sentir, non pas la chair humide
et pantelante d'o la vie vient de s'chapper avec des flots de sang,
mais une chair que nul frisson ne faisait tressaillir, froide de ce
terrible froid auquel rien n'est pareil; une chair morte, morte depuis
de longues heures!... Et son bras retomba...

Le crime, cependant, ne l'avait jamais effray. Souvent, il avait vu son
couteau rouge; il avait reu au visage la gicle chaude lche par les
artres creves; il connaissait l'odeur du sang, le rle du corps qui
se vide... La mort qu'on donne n'est rien... Mais a!!... Un respect
soudain veill en son me d'assassin le tenait immobile, une terreur
superstitieuse du grand mystre le glaait... Il avait cru la maison
vide, et il tait entr chez un mort!... Il avait vol prs d'un
mort!... Un mort!... Voil donc d'o venaient cet effrayant silence et
cette ombre si calme!...

Et comme au loin, trs loin, une horloge sonnait cinq heures, sans oser
tourner la tte vers le butin oubli, sa casquette aux doigts, avec une
grande peur traverse par des souvenirs de prires, les yeux dilats,
attirs dans la nuit vers ce mort qu'il n'avait pas fait, butant contre
les meubles, il sortit de la pice  reculons...



Un Maniaque

Il n'tait ni mchant, ni sanguinaire. Il avait seulement une conception
trs spciale des plaisirs de l'existence. Peut-tre parce que, les
ayant tous pratiqus, il ne trouvait plus d'imprvu  aucun.

Il allait au thtre, non pour suivre le spectacle, ou pour lorgner de
droite et de gauche, dans la salle, mais dans le seul espoir d'tre, un
jour, tmoin d'un incendie. A la foire de Neuilly, il suivait toutes les
sances des mnageries dans l'attente de la catastrophe: le dompteur
dvor par ses fauves. Il avait essay des courses de taureaux, mais
s'en tait dgot vite, la tuerie prenant ici un aspect trop rgl,
trop naturel, et il lui rpugnait de regarder souffrir.

Il cherchait uniquement l'angoisse horrible et fugitive du jamais vu.
A telle enseigne que, s'tant trouv  l'incendie de l'Opra-Comique et
en tant sorti indemne; qu'ayant t  deux pas de la cage des fauves
le jour o Fred avait t dvor par ses lions, il s'tait presque
dsintress du thtre et des mnageries. A ceux qui s'tonnaient de
cet apparent changement dans ses gots, il rpondait:

--Maintenant, j'ai vu. a ne me ferait plus rien. Je voulais me rendre
compte de l'effet produit sur les autres et sur moi.

Lorsqu'il fut priv de ces deux plaisirs favoris--il avait employ dix
ans de sa vie avant d'arriver  leur ralisation--il vcut de longs mois
dans le marasme, sortant peu, dsoeuvr.

Or, un matin, les murs de Paris se couvrirent d'affiches multicolores
reprsentant, sur un fond azur, une piste trange incline, qui se
nouait et retombait comme un ruban. Tout en haut, un cycliste, point
minuscule, semblait attendre un signal pour se lancer vers le plongeon
vertigineux.

En mme temps, dans les journaux, on lut le rcit d'un extraordinaire
tour de force et l'on eut ainsi l'explication de cette affiche bizarre.

Il s'agissait pour l'homme de filer  toute allure sur la piste
troite, de remonter la boucle et de la redescendre. Dans cette course
fantastique, l'acrobate se trouvait pendant une seconde la tte en bas
et les pieds en l'air.

Le gymnasiarque convia la presse  venir examiner son engin,  tourner
et  retourner sa machine, pour qu'il ft bien tabli que le tour tait
honnte, franc, dnu de tout subterfuge, bas sur des calculs d'une
prcision extrme, immanquable avec du sang-froid.

Mais ds l'instant o la vie d'un homme tient  ces mots: le sang-froid,
elle tient  peu de chose!

Notre maniaque, depuis l'annonce du spectacle, avait repris un peu de sa
bonne humeur. Ayant assist aux premires dmonstrations, il avait la
conviction de trouver l une motion neuve, et, le soir des dbuts, il
fut aux premires places pour voir boucler la boucle.

Il avait lou une loge qui se trouvait dans le prolongement de la piste,
et de l, seul, n'ayant voulu prs de lui personne qui pt distraire son
attention, il put suivre le saut vertigineux.

Le tout durait quelques secondes  peine. Il eut juste le temps de voir
la tache noire foncer sur la blancheur de la piste, un formidable lan,
un plongeon, un bond gigantesque, c'tait tout. Cette fois il avait eu
une angoisse aussi prompte qu'un clair.

Mais, tandis qu'il sortait, se mlant  la foule, il rflchit que deux,
trois fois peut-tre, ce spectacle lui ferait passer un frisson, puis
qu'il se blaserait sur celui-l comme sur les autres.

Il revenait donc un peu ennuy, songeant: Ce n'est pas encore a!,
quand il rflchit que le sang-froid d'un homme a des limites, que la
solidit d'une bicyclette n'est, aprs tout, qu'une chose relative, et
qu'il n'est pas de piste si rsistante qu'elle ne puisse,  un moment
donn, flchir. Il en arriva donc  cette conclusion que, fatalement, un
accident devait se produire.

De l  dcider de guetter cet accident il n'y avait qu'un pas.

--J'irai, dcida-t-il, voir boucler la boucle tous les soirs, jusqu' ce
que l'homme se casse la figure. Et si cela n'arrive pas durant les trois
mois qu'il passera  Paris, je le suivrai ailleurs!

Pendant deux mois, tous les soirs,  la mme heure, il entra dans la
mme loge, se mit  la mme place... L'accident ne se produisait pas. On
avait fini par le connatre au contrle. Il avait du reste lou la loge
pour toute la srie des reprsentations, et l'on se demandait la raison
de cette fantaisie coteuse, sans la pouvoir dcouvrir.

Un soir que l'acrobate avait fait son tour plus tt que de coutume, il
le rencontra dans un corridor et vint  lui. Il n'eut pas besoin de se
prsenter longuement.

--Je sais, monsieur, lui rpondit le gymnasiarque, que vous tes un
habitu de la maison. Vous y venez tous les soirs.

Il parut surpris et demanda:

--En effet, je m'intresse vivement  votre exercice... Mais, qui a pu
vous dire?...

L'homme sourit:

--Oh! personne. Je vous vois, simplement.

--Voil qui est surprenant. A une hauteur pareille... dans un pareil
moment... vous avez l'esprit assez libre pour considrer les spectateurs
dans la salle?

--Oh! pardon. Je ne considre pas les spectateurs dans la salle. Ce
serait fort dangereux pour moi, et j'ai trop besoin de toute ma prsence
d'esprit pour chercher des visages dans cette foule qui s'agite et
murmure. En toutes choses concernant notre profession,  ct du tour en
lui-mme, de sa thorie et de sa pratique, il y a un procd, un truc...

Il sursauta:

--Un truc?..

--Entendons-nous, ce n'est pas une supercherie que je veux dire.
J'entends par l quelque chose dont le public ne se doute pas, et qui
constitue le point le plus dlicat de l'exercice. Suivez-moi bien. Je
mets en fait qu'il est impossible de se vider le cerveau au point de
ne plus avoir qu'une seule pense, au point que votre volont ne
s'parpille pas, si je peux dire. Eh bien, moi, je choisis dans toute la
salle un objet, un point fixe sur lequel je rive mes regards. Je ne vois
que ce point, cet objet. Ds la seconde o il est dans mes yeux, rien
d'autre n'existe plus. Je suis en selle. Mes mains cramponnes au
guidon, je ne me proccupe de rien: ni de mon quilibre, ni de ma
direction. Je suis sr de mes muscles. Ils sont fermes comme l'acier. Il
n'y a qu'une partie de moi-mme contre laquelle je me mette en garde:
mes yeux. Mais quand une fois ils sont attachs, ils ne me font plus
peur. Eh bien, le soir o j'ai dbut, je ne sais pas pour quelle
raison, mes regards sont tombs sur votre loge. Je vous ai vu. Je n'ai
plus vu que vous. Vous avez sans le savoir pris mes yeux... Vous avez
t ce point, cet objet, dont je vous parlais tout  l'heure. Le second
jour je vous ai cherch  la mme place. Ainsi les jours suivants. Si
bien qu' prsent, ds que je suis entr, d'instinct mon regard vous
cherche, vous suit. Vous tes, sans vous en rendre compte, l'auxiliaire
prcieux, indispensable de mon tour. Vous comprenez, dans ces
conditions, que je puisse vous connatre.

Le lendemain, ainsi que de coutume, le maniaque tait dans sa loge. Dans
la salle, c'tait un mouvement, un bruit confus. Brusquement le silence
se fit, profond; on et dit que pas un souffle ne sortait de ces
poitrines. L'acrobate tait mont sur sa machine, que deux hommes
tenaient, attendant le signal du dpart. Il tait bien d'aplomb, les
poings au guidon, la tte droite, le regard fix devant lui.

Il cria: Hop! et les hommes le poussrent.

Mais au mme moment, le plus naturellement du monde, le maniaque se
leva, repoussa son sige et s'assit de l'autre ct de la loge. Alors on
vit une chose effroyable. L'acrobate eut un violent haut-le-corps. Sa
machine, qui piquait en avant, fit une embarde formidable, bondit
en dehors de la piste et alla au milieu des hurlements d'pouvante
s'craser sur le sol.

D'un geste mthodique, le maniaque enfila son pardessus, lissa son
chapeau d'un revers de manche et sortit.



Le Pre

Quand la dernire pellete de terre fut retombe, et qu'ils eurent donn
la dernire poigne de mains, le pre et le fils rentrrent chez eux
 petits pas, sans rien dire, les jambes lourdes, la tte vide, pris
soudain de cette grande lassitude qui suit les efforts trop longtemps
soutenus.

La maison imprgne encore du parfum des fleurs, la maison redevenue
calme aprs l'affolement, les alles et venues de ces deux jours, leur
parut trangement vide et neuve. La vieille bonne qui les avait prcds
avait tout remis en ordre. Il leur sembla qu'ils revenaient d'un long
voyage, mais qu'ils se retrouvaient chez eux sans joie, sans ce large
soupir qui dit: Ah! qu'on est bien chez soi!... Tout tait propre,
net. Prs de la chemine, le chat couch en rond ronronnait doucement,
et le soleil d'hiver talait sa gaiet timide sur les vitres.

Le pre s'assit prs du feu, hocha la tte et soupira:

--Ta pauvre maman!...

Et deux larmes glissrent sur sa bonne figure toute ronde, sa bonne
figure que le chagrin, le froid de la rue et la tideur de la pice
avaient congestionne un peu.

Ensuite, par besoin d'entendre autre chose que le ronron du chat, le
tic-tac de l'horloge et le crpitement du bois sur les chenets envahi, 
son insu, par cet orgueil de vivre aprs ceux qui s'en sont alls pour
jamais, il se mit  parler:

--Tu as vu les Dupont? Ils taient tous l, et la prsence du grand-pre
m'a beaucoup touch... Ta maman les aimait bien... Mais, comment se
fait-il que ton ami Brmaud ne soit pas venu?... Oui, je sais... Au
milieu de tout ce monde, il se peut que je ne l'aie pas remarqu...

Il soupira encore: Mon pauvre petit!... repris d'une tendresse cline
pour ce grand garon de vingt-cinq ans qui, prs de lui, pleurait
silencieux.

La vieille bonne entra sur la pointe des pieds, si doucement qu'ils ne
l'entendirent pas ouvrir la porte.

--Allons, monsieur! il ne faut pas rester comme a! Il faut manger!

Ils levrent la tte.

C'tait vrai! Il fallait manger. La vie les reprenait. Ils avaient
faim, non pas cette faim heureuse des jours o l'on aime  s'installer
commodment  table, mais la faim de la bte qui se sent l'estomac vide.
Jusqu'ici, une pudeur les avait retenus. Maintenant, ils se regardaient
sans rien dire, dsirant et redoutant  la fois ce premier tte--tte 
la table trop grande, prs de la place vide.

Et le pre, les yeux gros de larmes, murmura:

--Oui, vous avez raison... Faites-nous  manger... Il faut, mon petit...

Le fils approuva de la tte et se leva:

--Je passe un vtement et je reviens.

Il sortit. La porte referme, comme il allait entrer machinalement dans
la chambre de sa mre, la vieille bonne s'approcha de lui, et lui dit
presque bas:

--Monsieur Jean, j'ai quelque chose pour vous... une lettre que votre
maman m'a confie, voil huit jours, quand elle s'est sentie perdue...
Elle m'a recommand de vous la remettre... aprs seulement... La voil.

Il s'arrta, surpris, regarda la servante. Elle se tenait devant lui,
hsitante, l'enveloppe qu'elle lui tendait tremblait au bout de ses
doigts, et, tout d'un coup, il eut la sensation prcise qu'une grande
douleur, un grand secret, taient l, prs de lui.

Il dit, la gorge serre:

--Donne... et entra.

Ds qu'il fut seul, sans rflchir, il s'enferma  double tour. La
chambre, avec son lit trop plat, ses rideaux trop tirs, sa chemine
sans feu, et ses meubles trop bien rangs, avait dj l'aspect
abandonn.

Il tournait et retournait la lettre entre ses doigts, glac devant cette
criture vivante de la morte, cette criture chre, si souvent regarde
jadis, et qui, sur le papier un peu froiss, s'talait, dj tremble.

A travers la cloison, il entendait la bonne aller et venir, mettant le
couvert.

Il dchira l'enveloppe et lut:

Mon enfant chri,

Je sens que l'heure de l'ternel adieu est proche. Je m'en vais sans
faiblesse, et presque sans regret, puisque tu es un homme maintenant
et que le temps est loin o je t'tais indispensable. J'ai conscience
d'avoir t une mre irrprochable. Mais, un trs lourd secret dort
entre nous, que je n'eus pas le courage de te rvler, qu'il est
ncessaire pourtant que tu saches.

Celle que tu as aime, respecte par-dessus tout, celle  qui tu
contais tes peines de tout petit et tes tristesses d'homme, ta maman,
mon chri, est une grande coupable:

Tu n'es pas le fils de celui que tu as toujours appel pre. Il y a
eu dans ma vie un grand, un immense amour, et mon seul crime est de ne
l'avoir pas avou. Ton pre, ton vrai pre, existe. Il t'a vu grandir de
loin, et t'aime, je le sais. Tu es  l'ge o l'on peut prendre les plus
graves dcisions. Toute ta vie est  refaire, si tu le veux. Tu peux
tre riche demain, si tu trouves en toi le courage qui m'a manqu.
L'acte que je commets est lche, je le sais... Ayant mal vcu, je ne
pouvais que mal mourir. Cent fois j'ai t sur le point de fuir cette
maison, de t'emporter avec moi. L'nergie m'a fait dfaut... Il et
suffi de peu de chose pour me la donner, sans doute: un soupon... une
parole mauvaise... Mais rien!... Pas un nuage...

Il s'arrta, cras par cette rvlation.

Ainsi, sa mre avait eu un amour!... Elle avait pu porter si longtemps
ce secret. Elle avait pu parler, sourire, sans qu'un tressaillement
traht sa faute et son remords! Et lui, jadis impitoyable aux faiblesses
des autres femmes, lui pour qui tout orgueil, toute vnration, toute
joie se rsumaient en ce seul mot: Maman!... il avait grandi l,
tranger, vivante insulte  ce brave homme qui n'avait eu pour lui que
tendresse et bont!...

Toute son enfance se levait devant lui. Il se revoyait petit, petit,
passant par les rues de la ville, donnant la main  son papa... Il
grandissait... Une trs grave maladie le tenait durant de longs mois
entre la vie et la mort, et il voyait encore son papa assis  son chevet
essayant de sourire avec des larmes dans les yeux... Le temps passe...
Les affaires vont mal, et ce sont d'autres souvenirs, plus aigus, plus
poignants... les conversations qu'il coute, le soir, pelotonn dans
son lit. La mre parle peu; le papa dit: Je me restreindrai... Je ne
fumerai plus, je n'irai plus au caf... Mes vtements sont encore trs
bons... Il ne faut surtout pas que le gamin ptisse... C'est un mauvais
moment  passer, voil tout... En rognant de-ci, de-l, nous pourrons
lui donner des douceurs... Les petits ont toute la vie devant eux pour
souffrir... A quoi bon les attrister si tt!...

Et voil l'homme qu'elle a tromp!...

Il se mit  pleurer. La phrase de la lettre revenait  sa mmoire: Tu
es  l'ge o on peut prendre les plus graves dcisions.

C'tait vrai. Il n'avait mme pas le droit d'hsiter. Pas une seconde,
l'ide de la richesse n'effleura son esprit. Il aurait simplement le
courage qui lui avait manqu,  Elle. Il quitterait cette demeure sans
rien dire... Il s'en irait trs loin, trs loin, pour ne plus revenir.
Ainsi, la honte, la honte qu'il savait, partirait avec lui. Comment
pourrait-il,  prsent, sans rougir, s'asseoir  cette table? entendre
la bonne voix lui dire: Mon petit, et rappeler le souvenir de la
pauvre maman...?

Sa rsolution tait prise. Il sanglota:

--Oh! maman, maman! qu'est-ce que tu as fait!...

Adieu la vie tranquille et calme, le retour au foyer, le regard attendri
sur le pass dfunt, car, il n'avait pas le droit, en vrit, de
continuer le mensonge et la faute.

Il restait immobile, abm dans sa douleur.

Un bruit venait de la salle  manger.

--... Pauvre petit!... Il a du chagrin!... Il est dans la chambre de sa
maman... Laissez-le pleurer... Ah! nous sommes bien malheureux... Je me
sens si vieux! Il me reste, heureusement! C'est un brave enfant, il ne
me quittera pas!

Il releva la tte et se mordit les lvres. Le pre parlait toujours, et,
peu  peu, en l'coutant, ses penses prenaient un autre cours. La
voie qu'il devait suivre lui semblait moins facile, son devoir lui
apparaissait plus obscur.

Il ne me quittera pas...

Avait-il le droit d'abandonner ce pauvre tre, de le laisser vieillir
tout seul au foyer dsert?... Partir! Voil tout ce qu'il trouvait pour
payer sa tendresse, ses efforts, ses privations... Oui...

Mais il n'tait pas son fils... Sa prsence ici, sous son toit, avait
quelque chose d'intolrable, d'odieux... Pourtant, il fallait se
dcider, de suite; aprs, il serait trop tard.

Il tenait toujours la lettre de sa mre. Il se remit  lire:

Il et suffi de peu de chose pour me donner cette nergie, sans doute:
un soupon, une parole mauvaise... Mais rien, pas un nuage...

La voix du pre reprit, derrire la cloison:

--Oui, j'ai vcu vingt-sept ans avec elle, et, durant vingt-sept ans,
entre nous, rien, pas un nuage...

Les mmes mots... la mme phrase!...

Il reprit sa lecture:

Et maintenant, je vais te dire le nom de ton vrai pre. C'est...

La lettre tremblait dans ses doigts. Un regard, et le nom serait 
jamais grav dans ses yeux, dans tout son Etre... et alors... alors...
il ne pourrait plus...

La voix appela doucement:

--Allons, viens, mon petit, viens  table...

Il eut un grand frisson et ferma les yeux une seconde. Ensuite il prit
une allumette, leva le bras et mit le feu au papier. Il le regarda
brler, lentement, et, quand la flamme vint lcher ses ongles, il ouvrit
les doigts. Un carr de cendre noire tomba sur le plancher. Un coin
blanc, trs troit acheva de se consumer... Plus rien...

Alors, il tira la porte, demeura un instant immobile sur le seuil, et,
voyant devant lui le brave homme, avec sa bonne figure, ses yeux rougis
et ses mains qui tremblaient, il le prit dans ses bras, l'embrassa
passionnment, comme on embrasse un tre cher que l'on croyait  tout
jamais perdu et sanglota:

--Papa! Mon vieux papa!...




TABLE DES MATIRES

  Sous la Lumire rouge
  Soleil
  Le Droit au Couteau
  Le Coq chanta
  L'Horloge
  Le Mauvais Guide
  Fascination
  Circonstances attnuantes
  Le Puits
  Le Miracle
  Le Disparu
  Le Baiser
  Le Rapide de 10 h. 50
  Illusion
  Un Savant
  Mes Yeux
  L'Encaisseur
  Les Corbeaux
  Un Piquet?
  Sur la Route
  Le Coupable
  Le Mendiant
  Confrontation
  La Maison vide
  Un Maniaque
  Le Pre






End of the Project Gutenberg EBook of Les Portes de l'Enfer, by Maurice Level

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     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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